IV

«C'était dans l'Utah, dit le vieil Otto Mahner, sur la place qui occupe

le centre de la grande ville du Lac Salé, vers trois heures de

l'après-midi. La caravane avait apparu d'abord comme les petites fumées

d'une fusillade. Elles se condensèrent en de mouvants points noirs. Né à

l'horizon, d'où il serpentait comme une procession de fourmis, le

cortège avait vite grandi; près des fourgons recouverts de toile, des

charrettes, des piétons, hommes et femmes, chargés de fardeaux,

s'étaient montrées les silhouettes des cavaliers armés, et l'on avait

entendu les clameurs des gens, le grincement des roues, le hennissement

des chevaux.

«Puis, par groupes, se succédant sans ordre, à intervalles, les piétons,

les cavaliers, les attelages étaient entrés dans la capitale des

Saints-du-dernier-jour.

«Après une traversée de cinq mois, sans la vue d'aucune terre que le

sombre roc du cap Horn, une troupe d'émigrants avait débarqué en

Californie pour se joindre aux sectaires polygames de l'Amérique. Il

avait fallu voyager péniblement à travers le grand désert du sel et

tous: hommes et femmes, descendus des chevaux, sortis des fourgons,

regardaient, assis sur le sol, la cité bâtie en amphithéâtre contre les

monts Wasatch dont les neiges éternelles se coloraient délicatement de

rose tendre et de vert pâle. Ces voyageurs poudreux, ces jeunes filles

inquiètes et amaigries attendaient avec impatience le retour de

l'apôtre, Lorenzo Snow, qui s'était rendu chez le Prophète, et la

fatigue leur imposait le silence.

«De larges rues sortaient de la place et, régulièrement espacées, des

maisons de bois se carraient dans des vergers pleins d'abricotiers et de

pêchers couverts de fruits.

«Autour de la place, d'élégantes boutiques de modistes, de luthiers, de

grainetiers, de marchands de tabac, de spiritueux, de produits

comestibles, d'instruments aratoires, annonçaient leurs marchandises sur

des enseignes multicolores et la plupart d'entre elles, pour marquer que

le commerçant était mormon, portaient la figure d'un oeil peint en bleu.

«Il y avait aussi des comptoirs de changeurs et dans des pots violets,

devant un hôtel, de petits orangers arrondissaient leurs mappemondes de

feuillage.

«Bientôt, pour examiner les émigrants, tous les boutiquiers vinrent sur

le pas de leur porte. Les uns fumaient la pipe, d'autres chiquaient et

lançaient parfois sur le sol un long jet de salive mordorée;

quelques-uns enfin, un canif dans la main droite, taillaient à petits

coups un morceau de bois qu'ils tenaient dans la main gauche.

«Des enfants peu à peu entouraient les nouveaux venus et minces, l'air

vicieux, les petits garçons donnaient la main aux fillettes, leur

prenaient la taille, les embrassaient effrontément en bavardant, en

riant, en faisant des grimaces à l'adresse des voyageurs.

«Une de ces petites filles fumait la cigarette, l'écartant après chaque

bouffée qu'elle expirait les yeux fermés. C'étaient les premiers nés de

la ville naissante.

«Cités! vous êtes les monuments les plus sublimes de l'Art humain. Le

mouvement indéfini de la marche humaine s'élève vers l'immobilité

infinie. La lassitude fait souhaiter au monde le repos plein d'activité

de la vie végétative. Des vagabonds s'arrêtent et, se tenant les uns

près des autres comme les arbres dans la forêt, ils plantent des racines

artificielles, leurs maisons se dressent, la ville projette ses ombres.

Et l'unité merveilleuse du nouvel établissement, avec ses tours et ses

demeures, ses aqueducs et ses cloaques, ses architectes et ses pontifes,

apparaît tout entière dans le nom de la cité.

«Ces enfants jouaient au soleil et on ne leur avait pas enseigné la

pudeur. Ils vivaient dans une société où la religion prescrit et honore

l'oeuvre de chair et les sérails paternels exaltaient leur

concupiscence.

«Trois Indiens sortirent fièrement d'un débit de boissons. C'étaient des

Utes, vêtus de vieux pantalons, coiffés de bonnets en fourrure de vison

et chaussés de mocassins précieux qu'ornaient des perles en verroterie

blanche et verte et un mouchoir rouge était noué à leur cou nu. Ces

Peaux-Rouges marchaient avec dignité, sachant qu'on les regardait comme

le reste des Lamanites, dernière nation issue des dix tribus d'Israël

qui furent perdues après la captivité de Babylone et dont le livre de

Mormon renferme l'histoire, la grandeur et les malheurs sur le continent

américain.

«Ils formaient la noblesse de la nouvelle cité où, en faveur de leur

origine, on les laissait vivre pouilleux, débauchés et misérables. Et

les traditions qu'ils observaient encore, malgré leur décadence morale,

avaient servi de modèle aux réformateurs mormons.

«Soudain la place s'anima avec violence. Les gens de la caravane se

levèrent et le peu d'hommes qui en faisaient partie s'en écarta pour se

mêler à la foule qui de toutes parts envahissait la place. Il ne resta

près des chariots que des femmes qui parlaient entre elles, se

brossaient l'une l'autre, se recoiffaient avec coquetterie pour se

montrer avec tous leurs avantages. C'étaient des Anglaises bien prises

dans des pantalons mexicains très larges par le bas et ornés sur la

couture par une bande de cuir frangé. C'étaient encore des Danoises, des

Norvégiennes qui, par pudeur, n'avaient pas osé mettre de vêtements

d'hommes. Elles paraissaient prétentieuses et misérables avec leurs

jupes tapageuses, maintenant défraîchies par le voyage, les volants qui

s'étaient déchirés, les cerceaux de crinoline qui s'étaient rompus. Une

jeune Suissesse était plus ridicule encore, en atours démodés qui

dataient d'avant 48, et sur la tête elle portait un bibi microscopique.

Une de ces femmes enfin, celle-là même qui vous intéresse, votre

grand'mère, Elvire, vêtue en matelot, le béret posé sur ses cheveux

dépeignés, ne semblait pas se soucier de sa mise et, les mains dans les

poches, regardait hardiment le peuple qui grouillait sur la place et

paraissait se grouper en deux assemblées qui ne voulaient point se

mêler, bien que la turbulence des enfants les parcourut l'une et

l'autre.

«Les Indiens s'étaient assis au milieu de la place et, dédaignant le

tabac, ils fumaient leur kinikinik dans de précieuses pipes en terre

rouge.

«Près d'eux vinrent se ranger des personnages vêtus de longues robes

blanches; ils étaient coiffés de tiares, également blanches à cimes

rondes et renflées. C'était la troupe vengeresse des Danites.

«Ils défilèrent sur la place de l'Union avec des fusils à crosse plaquée

d'argent niellé. Sur le visage ils portaient un loup de soie verte et

sous les trous, ménagés à l'endroit des yeux, tremblaient des larmes

d'or. Leurs gants d'antilope étaient enrichis aux poignets de petits

morceaux d'or natif, de coquillages minuscules et leurs mocassins

étaient entièrement recouverts de plumes multicolores qui formaient des

motifs décoratifs dont les teintes contrastaient délicatement et

derrière les Indiens qui fumaient assis sur le sol, les Danites

merveilleux se tinrent immobiles et les cortèges d'épouses traversèrent

la place en tous sens et il en montait des paroles passionnées où l'on

aurait pu distinguer les mots d'Exterminateurs, d'Anges, d'Amour,

d'Eternité, de Musique, de Mort, de Vengeance, de baisers et

d'Esclavage.

«Alors arrivèrent des gens de toutes races: c'étaient des Scandinaves en

culottes avec des bas à raies blanches et bleues et à l'oreille droite

ils avaient tous un anneau d'or. C'étaient des Russes en blouse rouge,

cheveux longs, coiffés de casquettes vertes à longue visière descendant

à angle très aigu sur les yeux. C'étaient des Anglais étalant leur barbe

en collier et moustaches rasées, c'étaient des Américains au visage

glabre, une patte de cheveux leur descendait jusqu'à la hauteur du lobe

de l'oreille, c'étaient quelques juifs vêtus de longues houppelandes et

très barbus. C'étaient des Allemands à casquette de drap et dont

beaucoup avaient des lunettes. Tous étaient mormons et leur cortège se

rangeait autour des Danites et des Indiens accroupis. Il se mêla aussi à

eux une femme Ute, hideuse à voir tant elle était ridée et, sur ses

épaules nues, sur son visage, sur sa tête, des plaies pustuleuses

étaient couvertes de mouches qui en suçaient la sanie sanguinolente. Et

puis ce furent encore des Mormons de toutes races, les uns engoncés dans

leurs cols évasés avec des cravates élégamment nouées et des redingotes

bien coupées et d'autres pauvrement mais proprement vêtus. Il vint

aussi, conduit par deux petits enfants, un aveugle tremblant aux pieds

nus; il n'était vêtu que d'un pantalon et d'une chemise et à ses

poignets il portait des bracelets de cordes que l'on avait enfilées dans

des pépites d'or percées. A son cou, il portait un collier de la même

sorte et une ceinture pareille lui entourait la taille. Et cet aveugle

était l'homme qui, en 1840, avait découvert l'or en Californie. On

disait que depuis ce jour il s'était mis à trembler de fièvre et cette

fièvre de l'or, il l'avait communiquée au monde entier. On disait encore

qu'il avait été aveuglé par l'éclat de l'or et, riche, pourvu de femmes

et d'enfants, il venait chaque jour sur la place de l'Union raconter son

histoire:

«Je revenais de la guerre du Mexique pour rejoindre les Saints. Je

traversais à pied la Californie, travaillant un jour ici, marchant le

lendemain et m'embauchant chaque fois que mes ressources étaient

épuisées... Un jour, je travaillais pour le compte de l'ancien capitaine

des suisses du roi de France Charles X, je pensais à mes frères, à mes

femmes et je me penchai pour me laver dans le ruisseau qui faisait

tourner le moulin et je trouvai une pépite. Je ne m'y trompai pas. J'en

avais vu chez un changeur de Frisco. J'ai caché ma découverte pendant

plusieurs semaines, puis tout s'est su, mais je m'étais enrichi pendant

ce temps et c'est moi qui sauvai de la banqueroute notre nation et je

fus l'instrument que les dieux avaient choisi pour que soit accomplie la

prophétie de Joseph Smith, quand il prédit que les billets qu'il avait

émis et dont on ne voulait pas, vaudraient un jour autant que de l'or.

C'est moi qui ai trouvé tout l'or de notre monnaie, la plus précieuse

qui soit, puisqu'elle est en or pur. Et aucun mormon n'a plus droit

aujourd'hui d'être chercheur d'or.» Et les pépites sacrées qu'il portait

sur soi lui donnaient un aspect sauvage.

Dans l'autre assemblée se mêlaient des gentils qui habitaient la ville

mormonne. On y voyait, comme parmi les mormons, des gens de toutes les

races: des Américains, des Hollandais, des Italiens, des Mexicains. Il y

avait en outre des nègres, beaucoup de Chinois, quelques Hawaïens et des

Japonais. C'étaient des familles entières de monogames, des trappeurs,

des batteurs d'estrade, des despérados de la frontière mexicaine, des

missionnaires catholiques et de diverses sectes, des déserteurs de

diverses marines européennes, échappés pendant une escale en Californie,

attirés par la prospérité de la nouvelle ville. Hommes et femmes

regardaient avec une sorte de mépris l'assemblée des mormons et le

campement des femmes nouvelles venues et au milieu des gentils se

promenaient en riant, en parlant fort, avec des mines pleines

d'affectation, avec des gestes maniérés, avec de grands airs, une

démarche noble et aisée, une troupe d'histrions qui devait jouer le soir

au théâtre. Et cette actrice si mince, si blonde, si majestueuse, qui

marchait en tête, avait une robe à traîne que portait derrière elle le

directeur de la troupe, petit bossu en frac noir et chapeau haut de

forme. Elle souriait aux jeunes filles et, à coups d'éventails, écartait

les hommes qui ne se rangeaient pas assez vite sur son passage. Et elle

s'arrêta lorsque ses camarades, acteurs et actrices, à l'aide de grands

cris et de longues déclamations, l'eurent détournée d'aller s'égarer

devant les assemblées parmi les cortèges d'épouses qui ne cessaient

d'arriver.

«C'étaient les femmes de l'Elder Lubel Perciman. Elles étaient au nombre

de quatorze, toutes vêtues de robes en faille noire avec des volants de

dentelle couleur feu. Elles portaient toutes le nom de leur mari et se

distinguaient par leur prénom, c'étaient encore les épouses du Lion du

Seigneur, le prophète Brigham Young. Il y en avait vingt-quatre, dont la

plus jeune avait treize ans, tandis que deux avaient dépassé la

trentaine, ayant l'une trente-huit ans et l'autre cinquante-quatre ans.

On les distinguait par des numéros d'ordre et l'épouse nº 19, qui avait

vingt-quatre ans, ne cessait de se tourner passionnément du côté des

Danites. Elles étaient toutes très élégantes et portaient des bijoux de

prix. C'était aussi la troupe sévèrement habillée des vingt-deux femmes

du Cep de Chanaan Walter Ruffins. Leurs robes grises traînaient dans la

poussière, elles étaient coiffées de grands chapeaux de feutre noir sans

ornement et dont la calotte affectait la forme de gibus très bas tandis

que, très larges et recourbées devant et derrière, les ailes

s'étrécissaient sur les côtés. Il y avait le cortège des onze femmes du

Soleil de Perfection, Robin Farmesneare. L'une portait un vêtement de

laine rouge, c'était une mère, deux avaient des robes de soie puce, deux

autres avaient des jupes de toile blanche empesée avec des canezous

jaunes à bretelles roses, quatre avaient des jupes courtes, qui bleue,

qui verte, avec un grand noeud écossais à rayures jaunes, noires et

rouges sur le derrière, la dernière enfin avait une robe en soie de

couleurs changeantes, à taille courte; leurs cheveux étaient épars et

elles portaient sur la tête de petits diadèmes indiens en plumes

blanches et rouges. Elles portaient le nom de leur mari précédé de leur

nom paternel. Toutes onze étaient enceintes et leur grossesse à toutes

paraissait avancée; leurs ventres énormes se balançaient devant elles et

leur donnaient une noble apparence.

«D'autres troupes de femmes se pressaient derrière elles. Comme des

rivières houleuses, elles coulaient de toutes les rues et maintenant

partout où les regards des émigrantes pouvaient se porter on ne voyait

plus que des femmes et presque toutes étaient enceintes. Elles étaient

si nombreuses que l'on n'apercevait plus derrière elles ni l'assemblée

des mormons, ni celle des gentils. Et, peu à peu, il y eut tellement de

ces femmes enceintes qu'il parût n'y avoir sur la place de l'Union que

leurs ventres énormes qui remuaient comme les petites vagues d'un lac

sur lequel flottaient comme des bouchons de petites têtes aux visages

enlaidis par la grossesse.

«Et les émigrantes s'étonnaient que tant de fécondité se manifestât

après la stérilité du désert de sel. La religion qu'elles avaient

embrassée en Europe peu de mois auparavant, était celle de la fécondité.

Puis, se mêlant à la troupe des femmes étrangères, les fécondes matrones

vantaient leur bonheur, décrivaient les joies de leur foyer, louaient la

force et l'intelligence de leur époux:

«--Venez avec moi, jeune fille, nous sommes déjà quatre épouses et nous

vivons en commun auprès de notre époux. Venez partager nos tendresses

communes. Nos enfants sont encore petits, ils ne sauront jamais laquelle

d'entre nous est leur mère et leur piété filiale nous entourera toutes

cinq.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, cinq épouses vivent à la maison et

notre mari a trois femmes encore, deux qui ont vécu jadis et une qui

naîtra dans trois siècles.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, vous serez féconde dans la nation de

la fécondité. Notre nation couvrira le monde et ce sera le temps, alors,

de la félicité.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, mon mari a quinze femmes et vous serez

la plus choyée étant la plus belle.

«--Venez avec moi, ô jeune fille. Nous sommes vingt épouses et chacune a

son foyer dans un verger plein de fruits et notre mari nous visite à

tour de rôle.

«--Venez avec moi, ô jeune fille, je suis venue aussi d'Europe, un jour.

J'avais perdu mon seul amour. Et c'est ici la ville sans amour. Et quel

bonheur est semblable à celui de la chair satisfaite quand l'esprit ne

peut plus connaître la jalousie?

«Et ces épouses enceintes voulaient séduire les Européennes pour amener

à leur mari de nouvelles mariées. Elles parlaient avec enthousiasme de

leur bonheur sans amour, sans jalousie. Et toutes avaient oublié

d'anciens souhaits de tendresse entre deux êtres.

«Les ventres de ces femmes prophétisaient la grandeur de la nation. Leur

descendance pullulerait par le monde.

«Plusieurs épouses à chaque foyer s'encourageaient l'une l'autre,

s'aidaient, se soignaient mutuellement, s'entendaient pour que l'époux,

libéré des inquiétudes de la chair par la variété des satisfactions, pût

se consacrer à ses entreprises de richesse, tandis que la fécondité de

ses femmes augmentait l'activité de l'homme au fur et à mesure que

grandissaient les besoins du ménage.

«Sur la place de l'Union, il y avait maintenant trois assemblées: celle

des gentils à laquelle étaient mêlés les hommes inférieurs, les nègres,

les jaunes et toute la population farouche des aventuriers; l'assemblée

des mormons avec les lamanites qui avaient oublié qu'après sa

résurrection Christ vint prêcher sur la terre américaine et enfin

l'assemblée des femmes où la fécondité des mormonnes étalait son faste

et ses promesses d'avenir aux yeux des Européennes.

«A ce moment, la place entière s'agita, les têtes se tournèrent vers une

large avenue où une petite troupe d'hommes s'avançaient majestueusement.

Ils étaient vêtus de noir et coiffés de chapeaux haut de forme. C'était

le Conseil des douze: Weber C. Kimball, le Héraut de la Grâce; Perley P.

Pratt, l'Archer du paradis; Orson Hyde, la Branche d'Olivier d'Israël;

Willard Richards, le Gardien des Archives; William Smith, la Crosse

patriarcale de Jacob; Wilfred Woodruff, la Bannière de l'Evangile;

George A. Smith, l'Entablement de la vérité; Orson Pratt, la Jauge de la

philosophie; John Page, le Cadran solaire; Liman Wight, le Bélier

sauvage des montagnes. Il manquait le Champion du droit, John Taylor,

qui voyageait en Europe. Et, fermant la marche, venait le Lion du

Seigneur, Brigham Young lui-même, que l'on comparait à Saint-Pierre;

c'était le second prophète du mormonisme, le fondateur de la

nation nouvelle et qui portait le titre de Président des

Saints-du-dernier-jour. Il causait familièrement avec Lorenzo Snow,

l'elder qui était venu d'Europe pour accompagner les néophytes.

«A l'aspect des illustres personnages, les mormonnes se remirent en

troupes et, laissant là les émigrantes, elles allèrent grossir la foule

de l'assemblée des Saints. Lorenzo Snow présenta au Prophète les soeurs

nouvelles et les émigrants qui avaient été se mêler aux gentils

revinrent et on les présenta aussi et plusieurs unions furent scellées

entre des émigrantes et des mormons qui vinrent les demander; on scella

aussi deux unions entre un émigrant et deux de ses compagnes de voyage.

Le Prophète lui-même augmenta son harem d'une Norvégienne qui ne cessait

de rire et de rougir, d'une Anglaise hardie dont les formes enflaient

bien le vêtement mexicain et d'une Hongroise aux yeux gris qui n'avait

pu apprendre un mot d'anglais pendant le voyage, tandis que ses

compagnes norvégiennes, allemandes, danoises, italiennes, suisses et

même cette Française unique que l'on avait pu emmener, s'y étaient vite

mises.

«Ces émigrants et ces émigrantes étaient mariés maintenant. Il ne

restait plus que cette Française, vêtue en matelot. Elle avait refusé,

les uns après les autres, tous les mormons qui lui demandaient sa main;

le Prophète lui-même lui avait demandé d'entrer dans son harem, elle

l'avait repoussé comme les autres. Brigham Young l'avait regardée un

moment avec attention, puis il l'invita à venir dans sa demeure jusqu'au

jour où elle voudrait se marier. Les émigrants et les émigrantes

allèrent tous se ranger dans l'assemblée mormonne; les anciennes épouses

accueillirent avec joie leurs soeurs nouvelles; les dignitaires du

conseil des douze allèrent se ranger aux côtés de leurs femmes et il n'y

eut plus alors que deux assemblées, celle des gentils et celle des

mormons et Brigham Young était devant elles, ayant près de lui,

accroupie, cette Française capricieuse, qui regrettait maintenant trois

chambres sombres, remplies de fanfreluches et de bibelots, dans une rue

montante à Paris et les quadrilles du bal de la Grande Chartreuse où,

trois ans auparavant, elle avait débuté en bonnet, sous l'immense tente

qu'à cause de la victoire d'Isly on appelait la tente marocaine.

Lointains regrets! Elle faisait vis-à-vis à un ouvrier _fashionable_!

Lointains regrets! Elle était une grisette parmi les soldats en bordée,

quelques étudiants bohêmes et les rapins. Lointains regrets! au quartier

Bréda, elle était devenue Lorette. Elle chantonnait:

C'est la Lorette,

Brune fauvette,

Qui toujours gazouille tout bas

Aimez, Monsieur, n'étudiez pas.

«Sur la place de l'Union, Brigham Young avait levé les mains et tous les

hommes, Mormons et Gentils, s'étaient découverts. Alors le prophète se

mit à parler. Il vanta la noblesse de la religion nouvelle, disant

qu'elle était ouverte à toutes les vérités au fur et à mesure qu'elles

apparaissaient. Il se réjouit que les Dieux eussent envoyé des Anges

parmi la nation sacrée. Il ordonna aux riches de distribuer leur

superflu aux pauvres. Il exalta la polygamie, faisant l'éloge de

l'oeuvre de chair.

«--C'est la joie immense de l'homme de pouvoir procréer comme la

divinité. Et l'on voudrait limiter le pouvoir créateur de l'homme au

ventre d'une seule femme! N'est-ce pas insulter la génération? Ce

pouvoir créateur de l'homme cesse-t-il pendant la grossesse de son

épouse? Et pourquoi, pendant qu'elle dure, interdire à l'époux de

procréer? Croissez et multipliez, enfants des Dieux! La volupté nous

divinise, nous montons au paradis quand nous la ressentons. Naissez,

naissez, fils et filles des Saints, croissez et multipliez au nom de

Merer, par Odiroth, Merevoss, Marinikambinissim...»

«Et il continua à parler ainsi dans une langue révélée et l'émotion du

peuple entier des Mormons et des Gentils fut à son comble et tous les

yeux brillaient comme des gemmes ignées. Puis, des cris perçants

sortirent de la foule, pendant que le Prophète parlait. Les bras

s'agitèrent, des femmes enceintes riaient si fort que, ne pouvant plus

supporter le poids de leur ventre secoué, elles tombaient sur le sol. On

entendait des chants extravagants et les Indiens poussaient des

exclamations gutturales qui avaient un son de glas, puis ce furent des

cris déchirants de femmes du côté des gentils et quelques hommes,

frappés de terreur, tremblaient en sanglotant. Puis les cris rauques des

Mormonnes devinrent des hurlements et un certain nombre de personnes

s'évanouirent en poussant un cri perçant qui retentissait comme le

sinistre appel d'un oiseau de mauvais augure. Alors une frénésie

insensée secoua toute la foule. Le bark gagna le peuple tout entier et

tous ceux qui n'étaient pas évanouis se jetèrent à quatre pattes et,

levant la tête, regardant Brigham Young en face, ils aboyaient comme des

chiens furieux. Le prêche continuait et la voix du Prophète dominait en

paroles révélées les glapissements des hommes et des femmes. Il criait

de toutes ses forces, les yeux levés au ciel, son chapeau haut de forme

en arrière, le cou gonflé, et ses efforts firent craquer la boutonnière

de son col évasé, la cravate remonta sur le cou, la chemise s'ouvrit et

le goître du prophète s'étala sur sa poitrine comme un pis de vache. Il

parlait avec une voix tonnante et se penchait maintenant pour regarder

dans les yeux ces aboyeurs qui s'approchaient de lui, à quatre pattes,

qui grognaient, qui montraient les dents.

«Alors il ôta sa redingote et l'agita au-dessus de sa tête en poussant

des cris inarticulés et tous ces chiens de folie se relevèrent et la

place soudain devint immobile et le Prophète reprit son prêche en langue

révélée.

«Bientôt des convulsions saisirent ce peuple frénétique; les femmes

grosses avaient des spasmes violents comme si elles allaient accoucher;

des hommes se contorsionnaient comme un linge que l'on tord et une

troupe de femmes courait à reculons autour de la place et leurs têtes se

désarticulaient par enthousiasme au point que la face se trouvait

maintenant du côté du dos. Les yeux des Indiens étaient sortis des

orbites et pendaient sur le visage comme des araignées accrochées à leur

toile. Le jerk convulsait tout, les habitants, la cité. Leurs visages

transformés étaient méconnaissables et leur physionomie changeait d'un

instant à l'autre.

«Puis l'enthousiasme grandissant sous les cris du prophète, tous

s'accroupirent et se mirent à sauter comme des crapauds en agitant les

bras, en se contorsionnant comme des reptiles inconnus, grotesques et

épouvantables. La voix du prophète s'adoucit, il parlait maintenant

d'une façon caressante et les contorsions cessèrent. Le peuple tout

entier se jeta sur le sol et se roula de côté et d'autre comme si on

l'avait bercé. Le mouvement des corps s'accéléra et il y en avait qui,

rigides, roulaient à travers toute la place et revenaient en se cognant,

en se surmontant, en se mêlant, en se blessant.

«Et Brigham Young se mit à chanter d'une voix perçante et très aiguë en

agitant toujours sa redingote et ces modulations stridentes secouèrent

tous ces corps qui se relevèrent d'un coup et puis se courbèrent en

cercle, la tête touchant les pieds, et se mirent à rouler ainsi à

travers la place comme des cerceaux imparfaitement circulaires.

Ils roulaient par milliers et le prophète chantait toujours, jusqu'au

moment où le soleil étant à son déclin, faisant de sa redingote un

fouet, il les en cinglait ces cerceaux humains pour les chasser dans les

rues avoisinantes où ils se détendaient en poussant un cri terrible et

restaient immobiles, tout couverts de poussière et de bave

sanguinolente.»

V

«C'est effrayant, dit Elvire, après un instant de silence et, tandis que

le vieux Mahner reprenait ses esprits. C'est effrayant. Et moi qui

croyais que c'était si amusant d'être mormonne.»

«La polygamie n'est pas une sinécure, à ce que j'entends, fit remarquer

l'Ovide postiche, dont la bravoure était attestée par une palme, deux

étoiles d'argent et une d'or. Je m'en étais toujours douté. Et le danger

d'être un fanatique est aussi grand que celui que l'on affronte en

allant à l'assaut d'une tranchée pourvue de mitrailleuses.»

«Ces scènes de fanatisme extrêmement fréquentes en Amérique quelque

trente ans auparavant, dit le vieux Mahner, étaient devenues rares à

l'époque dont je vous parle.

«Je reprends mon récit!

«Un soir, à l'heure du souper, l'elder Lubel Perciman revint chez lui

avec une épouse nouvelle, à laquelle le Prophète venait de le sceller,

c'était cette Française nommée Paméla Monsenergues, qui porterait

désormais le nom de Paméla Perciman.

«Elle avait longtemps résisté aux avances que lui avaient faites de

jeunes mormons, mariés ou encore célibataires, et si elle s'était

décidée en faveur de Lubel Perciman, c'est que ses épouses étaient

jeunes, agréables à voir, qu'elles étaient venues la visiter dans la

demeure de Brigham Young où la Française avait reçu l'hospitalité.

«Je reconnais bien là ma grand'mère, dit Elvire. Elle aimait les femmes

et, pour ma part, je n'en ai jamais rencontré de mal.»

«Lubel Perciman, reprit le vieux Mahner, était Anglais de Londres; il

avait été attiré au Grand Lac Salé par la polygamie. La pensée qu'il

aurait un harem comme le Grand Turc l'avait décidé à se fixer parmi les

mormons et il avait fait partie de la première troupe d'émigrants amenés

d'Angleterre par Brigham Young. Il avait embrassé les doctrines des

Saints, mais au demeurant c'était un homme d'une indifférence complète

en matière de religion.

«Les sceptiques sont, en Angleterre, moins rares qu'on ne croit. Lubel

Perciman ne croyait à rien qu'il n'eût pu se rendre compte de sa

réalité. Il aimait singulièrement les femmes et avait un grand souci de

sa respectabilité.

«C'est à cause de ces tendances de son caractère qu'il s'était fixé

parmi les sectaires de l'Utah. Tandis qu'à Londres, en se laissant aller

à son penchant, il eût passé pour un débauché, au Lac Salé, le respect

qui l'entourait à cause de sa fortune et de sa ponctualité à observer

les préceptes et les rites du mormonisme, croissait avec le nombre de

ses femmes. Sa fortune, qui consistait en terres, en fermes, était

importante et, si les premières années de son séjour en Amérique il

avait vécu des revenus qu'il recevait d'Angleterre, il avait en peu

d'années fondé une fortune mormonne en s'intéressant aux entreprises de

Brigham Young qui était un homme fort entendu aux affaires. C'est lui

qui fonda le premier ces énormes magasins comme on en voit aujourd'hui

dans toutes les grandes villes et où l'on vend de tout.

«Lubel Perciman avait pris d'abord trois femmes avec lesquelles il

s'était lié sur le vaisseau qui les amenait d'Europe et scellé dès leur

arrivée. Ils avaient vécu tous les quatre dans le meilleur hôtel du Lac

Salé, en attendant que le nouveau saint eût fait bâtir sa maison.

«Par l'extérieur, elle ressemblait à une ferme anglaise et l'intérieur

en était meublé avec une recherche, un goût, une richesse rares chez les

mormons, à cette époque. A peine installé, Lubel Perciman avait demandé

la main de deux jeunes mormonnes, filles de personnages importants dans

la République et le Prophète, à qui tant de zèle pour la polygamie

plaisait fort, avait scellé ces unions.

«Ensuite, on avait vu, à chaque arrivée d'émigrantes, Lubel Perciman

prendre une nouvelle épouse. Elles vivaient dans le luxe, ayant chacune

leur chambre, et l'on disait à Salt Lake City que leur mari avait fait

bâtir une maison assez grande pour qu'il y pût loger soixante-dix

femmes; mais l'on exagérait, il n'y aurait eu de place que pour

vingt-huit épouses.

«Lubel Perciman en avait quatorze; toutes étaient jeunes et gracieuses.

Elles formaient un parterre où se mêlaient les fleurs de plusieurs

climats. Cinq étaient Anglaises, deux étaient nées dans l'Illinois, une

en Pensylvanie, une autre dans le Massachussets, il y avait deux

Danoises, une Irlandaise, une Russe, une Allemande et une Hollandaise.

«Elles étaient toujours vêtues avec luxe, et, autant qu'il était

possible, à la mode de Paris. Chaque courrier apportait des journaux de

modes, des robes, des chapeaux, des rubans, des pièces d'étoffe, des

broderies, de la musique, destinés aux épouses Perciman. Ce n'étaient

pour elles que divertissements, collations, promenades en voiture,

séances de musique; elles ne manquaient pas une séance théâtrale et,

entre-temps, elles donnaient des soirées, où l'on parlait de

littérature, de religion et des affaires du temps, des bals où l'on

voyait la société la plus choisie de Salt Lake City. Trois d'entre elles

étaient musiciennes. Il y avait parmi ces femmes une poétesse dont les

productions paraissaient dans le _Deseret Review_. Elles avaient chacune

leur femme de chambre, tandis que deux cuisiniers chinois et quatre

valets nègres complétaient la maison.

«Lorsqu'était arrivée la dernière caravane européenne, Lubel Perciman,

qui était venu examiner les émigrantes, avait jeté un regard de désir

sur cette Française, Paméla Monsenergues, vêtue en matelot et qui

regardait avec crânerie ceux qui venaient l'examiner. Il lui avait

brutalement proposé de l'épouser, mais elle avait dit non, en riant,

disant qu'elle voulait réfléchir.

«Puis, dans la demeure du Prophète où il l'avait recueillie, ç'avait été

une crise de larmes et de désespoir. Elle criait qu'elle voulait

retourner à Paris, qu'elle ne savait pas ce qu'elle était venue faire

dans ce pays. Et le prophète avait commis le soin de la consoler à

quelques-unes de ses femmes, les épouses nº 8, nº 11, nº 19 et nº 20, et

elle leur parlait avec un accent détestable, en se servant du peu

d'anglais qu'elle avait appris sur le vaisseau, disant qu'elle ne

pourrait jamais vivre avec d'autres femmes, qu'elle croyait à la Vierge

et au bon Dieu, mais qu'ici elle voyait bien qu'elle se trouvait au

milieu de païens; qu'en quittant Paris, elle ne pensait pas aller dans

un pays sauvage, perdu au fin fond des déserts, qu'elle s'était laissée

persuader par M. Taylor qui n'était qu'un hypocrite avec sa mine de

saint homme et faisant un joli métier, à chercher des femmes pour les

Américains; et elle en disait de toutes les couleurs à l'adresse du

Droit du Seigneur, le traitant de mangeur de blancs et traduisant

littéralement le terme d'argot en anglais de telle façon que cela ne

voulait plus rien dire et l'épouse nº 19 riait à se tordre en écoutant

ces expressions saugrenues, ces barbarismes, ces plaintes, ces

invectives, tandis que mesdames nº 8, nº 11 et nº 20 avaient l'air

consterné. Puis, Paméla Monsenergues parla de ses amants et du dernier,

Adolphe, qui avait une douillette doublée de satin crème et qui l'avait

quittée pour se mettre avec une actrice, une femme qui n'était plus

jeune. Pour elle, Paméla, elle ne l'avait jamais aimé, cet Adolphe, mais

il était blagueur et l'amusait et elle s'ennuyait un peu de lui, lorsque

Taylor l'avait rencontrée sur les boulevards, le 4 décembre, et elle

avait fait la plus grosse bêtise de sa vie: aller en Amérique. Elle la

devait aussi à son père qui voyait toujours en bien ce qui se passait

hors de France.

«Ah! non! plus de déserts, de campements, d'Indiens, plus de Dieux, plus

d'Esprits, plus de harems! Comment faites-vous donc pour vous entendre

toutes? Non, l'Europe, la France, Paris, le boulevard, Romainville, la

Porte Maillot.

«Et elle pleurait, s'essuyant les yeux d'une main et de l'autre

caressant un mouton des montagnes, semblable à un petit daim qui, privé,

lui léchait gentiment le bras. Et les épouses nº 8, nº 11 et nº 20

laissant madame nº 19 rire à son aise, s'efforcèrent de détruire les

mauvaises dispositions de la Française. Elles la flattaient, lui faisant

des compliments sur sa robe, sur son corsage et ses manches à la pagode,

lui disant qu'elle était jolie et que les larmes l'enlaidissaient, lui

vantant la vie de famille dans l'Utah, mettant en valeur le luxe dont

elles disposaient et ajoutant qu'elle jouirait d'un luxe semblable si

elle se décidait à écouter les propositions de Lubel Perciman à qui le

Prophète l'avait destinée.

«--Et quel bonheur, ajoutaient-elles, de n'avoir plus de sujet de

jalousie. Chez les mormons, une femme ne craint plus que son époux la

trompe hors de chez soi. Il a à la maison une félicité variée qui

garantit contre la satiété. Et s'il cesse de l'aimer, qu'importe,

l'amour charnel n'est pas immortel, tandis que l'amour conjugal est

éternel. Elle demeure au foyer, respectée, aimée, sinon adorée, et son

autorité domestique s'accroît, tandis que les plaisirs de la chair sont

le lot des nouvelles épouses que l'époux amène à son foyer.

«Et elles se disaient plus heureuses que les autres femmes qui ne

peuvent se laisser aller au cours de leur vie naturelle, ne peuvent

penser qu'à la coquetterie pour retenir un époux, un amant et souvent y

sont impuissantes, tandis que chez les mormons, si une femme ne peut

retenir le mari, une autre épouse est là qui l'attire et le retient au

foyer conjugal et c'est aussi un va et vient de tendresse quand, ce qui

se produit toujours, la délaissée redevient la favorite. Tous les jeux

de l'Amour divertissent le foyer mormon et l'on n'a que rarement à y

déplorer comme ailleurs que la fougue virile, dépassant les bornes

permises, aille s'ébrouer dans un domaine dont l'accès est interdit.

«Pareillement la pluralité des épouses les maintient dans la réserve

nécessaire au beau sexe, chacune d'elles ne se souciant point de se

déconsidérer aux yeux des femmes qui les entourent et qui, ne la

quittant guère, ne lui donnent pas d'occasion (pas plus qu'elles n'en

trouvent elles-mêmes) de rompre la foi conjugale.

«Et peu à peu ces discours firent de l'impression sur l'esprit de

Paméla. Elle se laissa aller à ces raisonnements sans cependant les

prendre au pied de la lettre. L'épouse nº 19 lui souriait en dessous,

haussait les épaules, mais ne se mêlait point de catéchiser et, pendant

que les autres parlaient, elle se mettait à la fenêtre et son visage

s'attristait comme si elle avait attendu quelqu'un qui ne venait jamais.

Puis, quand elle se retournait, elle souriait encore, comme pour se

moquer de ce qu'on disait et proposait qu'on prît du thé avec de la

crème et des crêpes soufflées.

«Et parfois le prophète traversait la salle, majestueux et silencieux.

«Pendant ce temps, Lubel Perciman n'arrêtait point ses démarches, et

chaque matin Paméla recevait un bouquet de fleurs rares qu'il lui

envoyait. Une fois il lui fit venir des mocassins précieux ornés de

petits rubis, de plumes bleues et de coquillages. Un autre jour, les

épouses de Lubel Perciman vinrent en troupe prendre le thé et toutes ces

femmes, de différentes nationalités, vantèrent la vie qu'elles menaient,

la galanterie de leur époux, sa force, son intelligence, sa nature

aimante et ses richesses, au point que Paméla fut charmée de les

entendre et quand Lubel Perciman arriva le lendemain, élégamment vêtu,

avec une cravate blanche faisant trente-six tours, elle agréa sa

demande, pensant:

«--Après tout, un riche mariage est une occasion qu'il faut saisir quand

elle se présente et je n'en trouverai pas autant à Paris; ces gens ont

peut-être raison.»

«Elle exigea cependant que le mariage serait scellé après qu'elle aurait

eu le temps de se procurer une robe blanche qu'elle coupa et cousit

elle-même avec l'aide des épouses du Prophète. Elle n'osa pas demander

de fleur d'oranger parce qu'elle n'y avait plus droit, pensait-elle,

mais, le jour de la cérémonie, elle se fit couronner de roses blanches

et se para d'un collier que son fiancé lui donna et qui était composé de

perles énormes, comme celles que les Romaines appelèrent unions à partir

de la guerre de Jugurtha.

«Et pendant la cérémonie du scellement son coeur était triste jusqu'à la

mort, de nostalgie et d'anxiété; elle se comparait involontairement à

ces rivières qu'elle avait vues pendant son voyage dans la Californie et

dans l'Utah, au fond desquelles grouillent des milliers de serpents.

Elle ressentait mille tristesses au fond d'elle-même et les cérémonies

insolites qui ne la touchaient point aggravaient sa peine.

«Une voiture devait amener les époux au logis et il se trouva qu'au

moment où Lubel Perciman aidait Paméla à franchir le marchepied, un

cavalier passa près d'eux, au pas d'une jument noire qu'il montait, et

lui-même était vêtu d'une longue tunique blanche, et sur son visage

masqué, elle reconnut le loup vert et les larmes d'or des Danites. Sa

tiare immaculée lui donnait un aspect imposant. Et le coeur de Paméla

battit plus fort, elle pensa: «Voilà celui que j'aurais dû épouser. Il

est beau et mystérieux, tandis que mon Lubel a l'air d'un négociant

parvenu avec sa barbe en collier.» Et des idées d'adultère, de fuite lui

traversèrent l'esprit. Elle souhaita que le Danite la prît en croupe et

l'emportât dans un autre pays, puis elle pensa à la réputation terrible

des Danites et, frissonnante, elle se serra contre son mari qui la

regardait à peine et ne disait pas un mot. Et quand elle fut à sa

nouvelle demeure, en pénétrant dans le salon, elle vit les quatorze

femmes debout pour la recevoir et, comme elles étaient rangées de front

au centre de la pièce, elle éclata de rire, pensant:

«Il n'y a pas à dire, mon foyer conjugal a un drôle d'air, il ne manque

que la négresse.»

«Le fait est, dit Elvire, tandis que M. Mahner humait une prise, le fait

est que ce n'était pas ordinaire. J'ai vu des choses bien singulières en

Russie, et mon premier amant, Georges, m'en a fait voir ici de toutes

les couleurs, mais je n'ai jamais vu un harem. Ça ne doit pas être

ordinaire! Peut-être qu'après tout ce n'est pas embêtant de vivre dans

un harem lorsque comme moi on ne déteste pas les femmes.»

«Vous goûterez peut-être à cette vie après la guerre, dit le factice

Ovide du Pont-Euxin; mais, j'y pense, si le récit de mon grand-oncle

pose le problème, nos institutions et nos moeurs européennes lui donnent

d'avance une solution négative.»

La femme assise · 第 7 / 25 题