Nicolas Varinoff était parti après avoir embrassé Elvire d'une façon
distraite et elle avait rendu son baiser d'une façon plus distraite
encore. Il pensait au communiqué, elle pensait au cinéma.
Quelle chose bizarre, qu'une fille de la sorte d'Elvire, qui aimait les
femmes à la façon d'un homme, eût eu pour Nicolas Varinoff un béguin fou
qui n'était nullement aboli, mais qui s'assoupissait, étant donné toutes
les incertitudes qui avaient surgi depuis la guerre et aussi le fait
qu'il ne paraissait plus songer du tout à l'Amour. Pablo Canouris lui
plaisait et, comme il était d'un pays neutre, son sort paraissait moins
incertain que celui de Nicolas. Et sa renommée faisait de son amitié une
garantie de succès pour un peintre qui ne serait pas sans talent et
serait de ses amis. Elvire était peintre plus qu'elle ne le savait
elle-même. Mais elle ne songeait pas à Pablo Canouris ni à l'étreinte de
leurs mains. Elle se rappelait certaines scènes de cinéma qui l'avaient
enchantée et n'oubliait pas la conversation qu'elle avait eue avec le
faux Ovide touchant le mormonisme.
En s'apprêtant pour aller rue Delambre et en cherchant la copie de la
lettre où il était question de sa grand'mère, elle se disait:
«Je ne sais pas pourquoi, après tout, il n'y aurait pas un mormonisme
féministe, des femmes ayant plusieurs maris. Ce serait rigolo. Et
d'abord ça existe, pas pour les maris, mais pour les amants. Il faudra
que je fasse un portrait d'Anatole de Saintariste en lieutenant, à côté
de sa poule Corail. Elle est difficile à dessiner cette petite.»
Puis, elle alla au rendez-vous, rue Delambre. Le vieil Hessois, qui
avait vécu chez les Mormons, était un beau vieillard, à l'intelligence
ouverte et claire. Il reçut Elvire en disant: «Sûrement j'ai connu votre
grand'mère en 1851. J'avais huit ans et je suis arrivé à Great Salt Lake
City en août 1851. Lisez-moi la lettre vous-même, car je ne peux plus
lire les écritures, même avec des lunettes.»
Et, tandis que le pseudo Ovide du Pont-Euxin s'arrachait les petites
peaux près des ongles et que le vieil Otto Mahner ouvrait la bouche pour
mieux écouter et la fermait parfois en reniflant une prise, Elvire
déplia la copie de la lettre que lui avait donnée à Pétrograd le vieux
Filnitz, et la lut avec une lenteur digne d'une jeune femme qui avait
été commère aux Folies-Bergères.
A frère Brigham Young, président de l'Eglise des Saints-du-dernier-jour,
gouverneur du territoire d'Utah.
Great Salt Lake City (Etats-Unis d'Amérique).
Paris, le 20 décembre 1851.
Je pense être le premier, frère Brigham Young, à vous renseigner sur les
événements tragiques qui ont mis à feu et à sang la malheureuse capitale
de la France. Toutefois, au cas où la nouvelle aurait devancé ma lettre,
celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission.
Lorsqu'obéissant aux volontés du conseil de l'Eglise, je pris congé de
mes épouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires
chargés d'aller évangéliser la vieille Europe, je n'éprouvai nulle part
l'étonnement fait d'admiration et d'horreur qui me surprit dans la cité
géante qui a remplacé Rome à la tête du monde.
On trouve à Paris un singulier mélange de grandeur et de misère bien
fait pour frapper les yeux d'un citoyen des Etats-Unis, accoutumé à
l'agréable simplicité de nos villes naissantes dans lesquelles, s'il y
manque l'architecture sublime des palais, des monuments et des édifices
religieux, l'ordonnance grandiose des places et des jardins, les
perspectives ménagées avec un goût délicat et audacieux des promenades
publiques, on ne trouverait pas non plus l'affreuse saleté des faubourgs
parisiens, ces maisons épouvantables où vivent dans une promiscuité
écoeurante et parmi la vermine nauséabonde les ouvriers et les petits
bourgeois.
Dans ces rues étroites et tortueuses, l'odeur de la pourriture essaie de
vaincre la fétidité de l'urine qui, souillant Paris tout entier, stagne
en flaques, écume dans les ruisseaux, et s'allie à la puanteur des
excréments d'hommes et de bêtes qui l'accompagnent.
Nulle part en Europe je n'ai regretté comme à Paris ce que l'on y
appellerait la franche sauvagerie de nos contrées.
Les façades lépreuses, témoins d'un grand nombre de révolutions, ont
l'air de vieilles femmes, de squaws usées par la vie et par les durs
traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux
peuple des Lamanites, font subir à leurs femmes.
D'autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine
que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de
misérables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Père des Eaux, ou
des autres fleuves américains.
Je suis arrivé à Paris en avril, de Copenhague où j'ai eu le bonheur de
faire un grand nombre de prosélytes danois que vous avez eu sans doute
la joie d'accueillir dans notre sainte ville.
Ayant visité Paris à diverses reprises, je connaissais la dure vie qu'y
menait frère Curtis Bolton, spécialement chargé de l'entreprise
difficile de convertir les Parisiens. Malgré mille obstacles, il a pu
mener à bien quatre cents conversions et je dois dire qu'il a été
médiocrement aidé par les circonstances.
Il a vécu durant sept ans dans une mansarde de la rue de Tournon[2] et,
malgré ses efforts, n'a sûrement gagné plus de dix francs par mois, ce
qui le forçait à vivre de pain sec et d'eau fraîche.
[2] L'Amérique ne connaissait pas encore les gratte-ciel et de nos
jours M. Taylor se serait récrié sur le petit nombre d'étages qu'ont
les maisons à Paris. Pour la rue de Tournon, je la connais, elle est
fort bien située et habitée par une population honorable. (Note
récente et anonyme d'un lecteur de la Bibliothèque de Salt Lake City
et peut-être du conservateur même des manuscrits.)
J'ai pensé qu'il était temps qu'il se reposât et, dès mon arrivée, je me
suis chargé--connaissant suffisamment le français--de mettre au point sa
traduction du _Livre de Mormon_.
Cet ouvrage paraîtra vraisemblablement dans le courant de l'année
prochaine.
J'ai envoyé frère Curtis Bolton en Angleterre, parmi les gens de sa
race, qui l'ont bien accueilli et les lettres enthousiastes qu'il
m'adresse me font connaître que son apostolat provoque des bals et vous
savez combien ils sont agréables aux dieux, des concerts, des
excursions, des garden-partys et les jeux les plus aimables.
N'a-t-il pas été à Jersey avec une troupe de demoiselles prêtes à
devenir nos soeurs et avec quelques Saints! et pendant ce voyage
d'agrément, ce ne furent que prédications, que cantiques et
qu'accomplissements des désirs de la chair selon la loi humaine et
divine qui exige la polygynie d'après l'exemple des patriarches et celui
de Christ qui eut trois épouses, comme on peut voir aux évangiles.
Les vacances de frère Curtis Bolton sont maintenant achevées et, plein
de zèle, il se prépare à rentrer à Paris.
L'apôtre étant de retour, je quitterai la France pour aller visiter nos
missions d'Italie.
Mais voici quelques détails sur mon séjour ici:
Arrivé à Paris, je me suis logé au 37 de la rue Paradis-Poissonnière,
populeuse et triste à la fois, et qui, par l'accoutumance, en est venue
à me plaire, bien que je sois toujours incommodé par l'air méphitique de
ma chambre, très basse, comme dans un très grand nombre de maisons
parisiennes.
Quelle pitié n'éprouverait le coeur le plus endurci à l'aspect des
malheurs qu'a supportés la population de cette Capitale? La succession
rapide des révolutions et des émeutes ne donne pas à ce malheureux
peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries.
Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes
accoutumés aux émeutes. L'une d'elles coûta la vie à notre prophète
Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frère, dans la prison de
Carthage. J'y fus moi-même grièvement blessé. Nauvoo, la Cité Belle, que
nous édifiâmes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils,
bien des nôtres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines.
Mais rien ne peut donner l'idée de l'aspect désolé où je trouvai Paris
lorsque j'y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines
causées par l'incendie, les souvenirs des révolutions et des guerres,
les éclopés des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos
plaies et nos tribulations à la recherche de ce pays de Déseret que vous
nous aviez promis, que nous trouvâmes et que vous nommâtes, en souvenir
d'une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut révélé,
n'étaient que de douces récréations et de pieuses bénédictions, aux prix
des malheurs de toute sorte que la rage politique et l'amour mal compris
de la moins démocratique des libertés ont attirés en peu d'années sur
les Français et tout particulièrement sur les Parisiens.
Je pensais que ces désolations touchaient à leur terme et entreprenant
vigoureusement mon apostolat d'après l'état où frère Curtis Bolton avait
laissé le sien, je pus baptiser quelques Français au nº 282 de la rue
Saint-Honoré. Pour soutenir ma prédication, je fondai un journal, selon
l'exemple du Prophète Joseph Smith et de vous-même, qui êtes notre
nouveau Prophète. Cette feuille paraît mensuellement depuis le mois de
mai: c'est l'_Etoile du Déseret_ et vous approuverez certainement ce
titre.
La police n'ayant pas laissé de me tracasser comme elle a tracassé ou
plutôt persécuté notre pauvre frère Curtis Bolton, j'ai résolu de ne
rien traiter dans ce journal qui eût rapport avec la politique. Un des
nouveaux saints, frère Dupont, qui a été témoin d'un de mes miracles,
s'est trouvé être un poète fort médiocre à la vérité, mais les quelques
cantiques français qu'il a composés peuvent servir en attendant mieux.
Il a aidé frère Bolton dans sa traduction du _Livre de Mormon_ et me
rend service en corrigeant les épreuves typographiques.
Dois-je ajouter que je ne révèle pas ce point de notre doctrine qui la
rend si séduisante pour les jeunes hommes? Je veux parler de la
polygamie.
Le caractère léger et moqueur des Français m'a fait craindre que, dès le
début de mon apostolat, ils ne tournassent notre Eglise en dérision,
s'ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale
de nos familles.
Un des auteurs réputés classiques dans ce pays, M. Molière, qui a
composé, il y a deux siècles, d'impayables bouffonneries, a écrit dans
une pièce que j'ai entendue ces jours-ci au _Théâtre Français_ des vers
qui m'ont indigné, bien qu'ils semblent extrêmement drôles et
parfaitement sensés aux spectateurs parisiens qu'ils incitent à rire
immodérément et qui paraîtraient comme l'expression d'une sentence
légale (ou illégale _ad libitum_ pour ne pas oublier notre juge Lynch,
qui est une des manifestations de l'injustice même) à nos Gentils de
l'Illinois, à ceux du Congrès de Washington et de l'armée des
Etats-Unis.
Voici ces vers de M. Molière, d'une sauvagerie digne de celle des
batteurs d'estrade, des aventuriers, des éleveurs les plus grossiers de
notre sauvage Far-West:
La polygamie
Est un cas pendable.
Vers cruels, inhumains, qui semblent composés en Amérique, exprès à
notre endroit, mais dont la réminiscence eût suffi à nous perdre pour
toujours dans l'esprit des Français qui nous eussent alors traités comme
des débauchés qu'ils sont eux-mêmes.
D'autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de
l'insinuer, sous la forme de débauche.
Le mariage, s'il demeure en France une monogamie légale, devient souvent
et pour ainsi dire ouvertement une polygamie véritable, et pour le mari
et pour l'épouse, par l'adultère, qui est dans cette contrée un acte à
la fois grave et risible et il n'est point rare que le ridicule qu'il
entraîne y devienne mortel.
Au demeurant, si la polygamie n'est plus dans ce pays _un cas pendable_
au gré de la justice, si les vers cités plus haut sont profondément
bouffons plutôt que véritablement patibulaires, la loi française n'en
réprime pas moins la polygamie lorsqu'elle est sanctionnée par un acte
rituel ou légal; et mon désir d'éviter de graves différends avec la
police de ce pays est conforme à celui qui m'anime pour le triomphe de
l'Eglise des Saints-du-dernier-jour puisque l'expulsion des apôtres
ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu'a pu réunir le zèle
déjà constaté de frère Curtis Bolton[3].
[3] Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vécut cinq ans à Salt
Lake City, où il dépouilla à la Bibliothèque les papiers laissés par
le regretté président Brigham Young, se permit d'aller demander à M.
Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu'il craignait que la
police n'ouvrît sa lettre, il y parlait si longuement de la
polygamie. A quoi M. Taylor répondit qu'il en parlait à dessein afin
que la police crût que de même qu'il n'était point traité de la
pluralité des femmes dans l'_Etoile du Déseret_, on n'en soufflait
mot dans les prédications; mais qu'au demeurant les gens instruits
et les fonctionnaires de la police n'ignoraient point que dans
l'Utah, les Mormons étaient polygames. (_Noté au crayon en marge de
la lettre._)
C'est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux
cabinet noir où l'on devait avoir fort à faire, s'il est vrai qu'on
y ouvrait toutes les lettres. (_Noté à l'encre sous la note
précédente et d'une écriture de femme._)
Ces choses dites, venons-en aux événements de ces derniers jours et le
grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m'assure que la mienne a été
à deux doigts de sa perte.
Ma volonté de ne pas me mêler de politique et de ne pas donner
d'appréciations qui pourraient être mal interprétées au cas où l'on
ouvrirait ma lettre, ainsi qu'avec raison la police le pratique,
paraît-il, couramment, m'interdit de vous faire connaître mes idées sur
la cause de ces événements, mais je veux vous la dire sans porter aucun
jugement. Les émeutes et les révolutions dont j'avais trouvé Paris
encore tout bouleversé au mois d'avril, se sont renouvelées à l'occasion
d'une certaine opération gouvernementale qu'on a appelée le Coup d'Etat.
Qu'il me suffise d'ajouter comme explication que le président de la
République française, qui est un membre de la famille des Bonaparte,
médite le rétablissement à son profit de la dignité impériale. Il a
commencé par une manifestation d'absolutisme qui a déplu à un certain
nombre de personnes de toutes les classes et particulièrement parmi les
ouvriers.
Selon les conseils que l'on m'a donnés, je ne suis pas sorti le 2
décembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j'allasse à notre
imprimerie située rue Saint-Benoît, sur la rive gauche de la Seine, et,
bien qu'aguerri, je ne laissai point d'être surpris par la brutalité des
soldats. Un détour m'amena rue de la Paix où je vis des lanciers,
soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, composée de
gens fort bien mis, de bonnes et d'enfants de la classe aisée.
Je pus me garer cependant et éviter d'être foulé aux pieds des chevaux,
mais, en revenant de la rue Saint-Benoît, j'eus le tort de prendre un
chemin qui me parut plus court que celui que j'avais suivi précédemment.
J'errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de
reconstituer présentement mon itinéraire dans un dédale de rues
transformées par les barricades en citadelles improvisées.
La constitution morale des nations européennes est si différente de
celle qui régit les Américains que je ne sais si vous comprendrez les
motifs des luttes intestines qui divisent les Français. Ici, rien n'est
véritablement démocratique; l'Egalité qui est inscrite sur les façades
des édifices publics n'est souhaitée par aucune classe de la
population[4].
[4] Ce missionnaire, qui était observateur, ne connaissait pas bien
l'humanité, puisqu'on ne souhaite l'égalité dans aucune classe
d'aucune nation. La terminologie des législateurs et des politiques
est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature
qui exigent l'ordre suivant: à chacun selon sa force son droit, ses
oeuvres. (_Cette remarque crayonnée en marge de la lettre y aurait
été inscrite par l'empereur du Brésil, don Pédro, lors de la visite
qu'il fit à Salt Lake City_.)
Chez nous, tout est issu du populaire: la religion, les arts, le pouvoir
et la richesse. La nation américaine est une échelle dont les degrés
égaux entre eux n'offrent à l'observateur qu'une différence d'élévation.
Et cette parabole demeure aussi véritable dans le monde mental que dans
le monde matériel. De temps à autre on retourne l'échelle et rien n'est
changé.
En France, au lieu d'une seule échelle, on en trouverait plusieurs
destinées à gravir la même cime. Chaque classe de la population, pour
m'exprimer d'une manière plus directe, forme ici un état dans la nation,
un état avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe. Les arts sont
organisés en cette guise et ne connaissent pas cette unité démocratique
que l'on admire chez nous. Les sciences et les métiers sont divisés
selon ce système. L'art de la guerre n'est pas compris autrement. La
science des fortifications même a trouvé, chose invraisemblable, une
application plébéienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers
savants, portant très haut l'enseignement qu'ils tiennent des ingénieurs
italiens du XVe et du XVIe siècle, continuent d'appliquer leurs
connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a
inventé la barricade, forteresse improvisée et imprévue, faite de pavés,
de poutres, de tonneaux, d'omnibus renversés, de paniers et de matelas.
Ces remparts montent parfois jusqu'à la hauteur d'un deuxième étage et
il est arrivé que les défenseurs de ces informes amas de débris et de
matériaux disparates aient eu raison des troupes régulières et de
l'artillerie.
Chez nous, le peuple s'appelle tout-le-monde: millionnaires,
cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de bétail; on
n'excepterait guère que les gardiens de troupeaux de moutons, les nègres
et les Indiens, les derniers sont des ennemis bénis que nous supplantons
sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de
l'humanité.
Ici, le peuple n'est formé que par les criminels, les pauvres gens, les
ouvriers, les étudiants, les représentants, les artistes et les gens de
lettres. Et il a parfois de terribles colères ce monstre vigoureux! Le
gouvernement en a eu facilement raison, en l'occurrence, mais le sang a
coulé abondamment.
Je ne vous donnerai point le détail des barricades qu'il m'a fallu
visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir à mon logis. La
topographie de Paris ne vous est pas familière et ces explications vous
seraient inutiles. Qu'il me suffise de vous dire que dans une seule voie
nommée rue Rambuteau, que j'ai dû suivre, bien qu'elle m'éloignât de
chez moi, j'ai compté jusqu'à douze barricades.
Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis, à la
hauteur de la rue Guérin-Boisseau, j'ai été pris pour un homme de la
police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n'étais pas fort
rassuré et, malgré ma qualité d'Américain que je tentais en vain de
faire constater, les émeutiers m'auraient fusillé si un représentant,
illustre comme poète, M. Victor Hugo, n'était intervenu. Il m'interrogea
et, après s'être enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de
Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l'Orénoque, il me fit
relâcher. Et devant les émeutiers qui l'écoutaient avec respect, il me
dit textuellement: «Sage citoyen des Etats-Unis d'Amérique, vous
témoignerez dans votre libre République des efforts que les Parisiens,
ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche
fraternité des Etats-Unis d'Europe.»
[5] En français dans le texte.
Là-dessus, il me quitta après m'avoir serré les deux mains, et l'on
m'enferma dans une pharmacie que les émeutiers avaient transformée en
fabrique de poudre.
D'après ce que m'a dit le président de la République vénitienne, M.
Manin, lors de la visite qu'il me fit, il y a environ trois mois, et où
il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo
vivrait, autant que faire se peut, à Paris et sans entraîner le
scandale, d'après les principes admis par notre Eglise et notamment en
ce qui concerne la polygynie.
Après quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de
m'éloigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blessés,
malgré les soldats dont j'évitai les baïonnettes et les projectiles, je
me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] où la boucherie
était horrible.
[6] En français dans le texte et avec cette orthographe surannée.
Les soldats massacraient tous ceux qu'ils rencontraient et les cris
d'assassins, d'à bas Bonaparte, de vive la République, les commandements
des officiers, les lamentations des mourants, le crépitement de la
fusillade, le tonnerre du canon se mêlaient, formant une musique
effrayante. Je pensai qu'il se pouvait très bien que ma dernière heure
approchât et je songeai d'abord à me réfugier dans une boutique, mais la
plupart étaient fermées et, voyant dans celles qui étaient restées
ouvertes des cadavres de commerçants, je connus par là qu'il n'y avait
pas de refuge que les soldats respectassent. Je n'osai pas m'enfoncer
dans les rues étroites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber
encore une fois auprès de quelque barricade; cela me paraissait aussi
dangereux que d'être exposé à la brutalité des soldats.
Là-dessus, il se mit à pleuvoir et la boue qui se forma rapidement était
rouge de sang par endroits. Quelques passants, émeutiers voulant gagner
leur barricade, se hâtaient, parfois courbés pour échapper aux
projectiles ou fiers et défiant par des cris pleins d'insolence la force
armée. Toutefois ils ne s'arrêtaient point, désireux d'éviter l'arrivée
des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part,
certain de ne pas leur échapper, je me préparai à mourir. A ce moment,
une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec élégance, passa
près de moi en riant. J'eus l'idée de les suivre, car ils me semblaient
peu se soucier de l'émeute et même se croire à l'abri des dangers; mais
tout en riant et en plaisantant, ces débauchés,--car ils n'étaient pas
autre chose,--se retournèrent et m'écartèrent à coups de canne, disant:
«Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord.»
Et l'une des jeunes femmes qui s'était aussi retournée, ramassa une
bouteille vide qui se trouvait à ses pieds, près d'un shako et d'un
soldat mort, et me la jeta avec violence en criant:
«Dépêche-toi donc, Paméla, et prends garde à ce socialiste.»
En même temps, la bouteille m'atteignit au front, m'étourdissant et me
blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitôt, j'entendis une voix douce
qui me disait:
«Pauvre homme, votre sang coule.»
Et voici près de moi un remuement de soie tandis qu'une main délicate
étanchait avec un mouchoir parfumé le sang de ma blessure.
Je crus d'abord que c'était l'ange Moroni qui se manifestait sur le
champ de bataille et venait pour sauver un des fidèles de Joseph. Mais
les débauchés sans pitié qui dans ce jour de deuil se hâtaient vers
quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se réjouir
des malheurs populaires, criaient encore en s'éloignant: «Paméla,
rejoins-nous vite, les soldats arrivent,» me firent comprendre qu'il n'y
avait point près de moi d'ange Moroni, mais seulement cette Paméla
retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus,
malgré leur insouciance, à venir la rechercher dans le lieu dangereux où
elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons
arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadencé que
faisaient leurs pieds s'approchait sinistre comme une danse macabre.
L'ange Paméla ne s'en souciait pas et je pensai que j'allais mourir avec
elle. Cette fin romanesque m'enthousiasma un moment et je songeai à
crier, lorsque les baïonnettes m'atteindraient, un «Vive la République!»
qui, destiné dans ma bouche à glorifier légitimement nos Etats-Unis,
devait paraître (et c'était là une plaisanterie mortuaire que je trouvai
excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie
_in extremis_ du régime populaire contre lequel ils combattaient.
Mais la main qui avait essuyé ma face me prit le poignet et m'entraîna,
je distinguai confusément les uniformes des militaires et la silhouette
angélique de la femme qui m'entraînait; elle tenait maintenant de la
main gauche le mouchoir taché de mon sang et ce linge me fit songer au
Christ et à la Sainte Véronique. Cette édifiante pensée m'occupa le
temps que nous mîmes à traverser le boulevart[7] et à gagner juste à
temps pour n'être pas la proie des soldats, une rue adjacente.
[7] En français dans le texte.
Vous venez de lire, frère Brigham, comment j'échappai pour ainsi dire
miraculeusement à la fureur disciplinée des militaires et je vous prie
d'excuser la digression qui suit à propos des femmes françaises.
On pourrait dire d'elles ce que je vous écrivais naguère au sujet des
prêtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n'importe quelle
religion et nulle part, sauf dans notre Eglise, on ne rencontre autant
de Saints. Rien d'étonnant puisque le catholicisme est la vraie religion
qui a succédé au mosaïsme et qui a détenu la vérité jusqu'à l'apparition
de l'ange Moroni à Joseph Smith. Et j'ai été bien souvent charmé par les
vérités que les prêtres catholiques s'efforcent de propager avec un
courage et une bonne foi inexprimables.
De même les femmes: elles sont ici excellentes comme santé, travail,
courage, grâce, goût, bon sens et bonne humeur et celles qui s'écartent
de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutôt amenées par les
vices des institutions que par leurs propres penchants.
Nulle part la polygamie ne serait peut-être aussi utile qu'ici où l'on a
complètement perdu la notion du mariage. La liberté dans l'amour
apparaît comme un droit incontestable à beaucoup de socialistes et la
polyandrie est admise par Fourier même et dans le mariage et aussi dans
le célibat, par l'institution éminemment immorale du bayadérisme.
La polygynie est la santé pour l'homme et pour la femme, elle supprime
la prostitution, les malheurs et les maladies qu'elle entraîne; elle
augmente la majesté de l'homme, en satisfaisant son goût inné pour la
domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement à
ce pays qu'elle régénérerait en y résolvant peut-être la question
sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idéologies malsaines qui
appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l'adultère en
créant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l'acte
de chair une chose honteuse, détruisent le bonheur que l'homme éprouve à
procréer, entraînent les hommes à des folies, jettent sur la terre de
misérables enfants sans famille, sans destinée et voués au mépris pour
leur illégitimité.
La femme qui m'avait entraîné me fit courir longtemps. Nous nous
trouvâmes enfin devant une maison et, prié de monter, je suivis mon
sauveur dans un appartement élégant et celle qui m'y avait gracieusement
introduit me dit:
«Mon père et mon frère sont des ouvriers. Ils se battent contre la
tyrannie. C'est pourquoi mon coeur a été ému en vous voyant blessé par
cette grande lâche de Berthe. Je résolus aussitôt de vous sauver.
N'êtes-vous pas représentant?»
Je fis connaître à cette personne ma qualité d'Américain et de
missionnaire mormon et elle parut vivement intéressée, me disant:
«J'ai été enfant de Marie... c'était le bon temps.»
Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu'elle
songeait avec regret à ses années d'innocence. Je pensai aussitôt
qu'elle serait une excellente mormonne et que les françaises étant rares
parmi les Saints, vous ne seriez pas fâché d'avoir parmi vous un
spécimen féminin de l'ingénieuse race des Français auxquels la
civilisation doit tant et dans tous les domaines. J'endoctrinai cette
lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Bréda où elle loge. Je
lui montrai que le bonheur l'attendait à Great Salt Lake City, que nous
possédions la vraie doctrine, qu'elle aurait un mari aimable, que les
mormonnes étaient instruites et bien élevées, que nous aimions les bals,
la musique et les représentations théâtrales, que l'on s'efforçait à
Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son goût
la ferait sur ce point dominer toutes nos soeurs. Enfin, soit le
mariage, soit les détails de notre luxe, Mme Paméla m'écouta, jouant
avec ses repentirs et réfléchissant. Je sus qu'elle avait demandé
conseil à sa portière et que celle-ci s'était vivement opposée à mon
projet. Des amies de Paméla la dissuadèrent de m'écouter, mais elle eut
le bon sens de demander l'avis de son père, ouvrier fort écouté dans les
faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom
de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s'étant rendu
chez sa fille l'exhorta à la vertu. Il déplorait la faiblesse qu'il
avait montrée en n'immolant pas son enfant le jour où, entraînée par
l'amour du plaisir et du luxe, elle avait échappé à l'autorité
paternelle pour vivre dans la perdition.
J'écoutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les
mains calleuses avaient des gestes caressants.
Ayant su ce que je conseillais, il s'exalta, me parla avec éloge de
l'Amérique d'après ce qu'il en savait, du Champ d'Asile, des généraux à
la Cincinnatus. Il engagea sa fille à suivre mes conseils. Ayant déploré
les événements politiques qui venaient d'avoir lieu et auxquels il avait
été mêlé, il m'exprima son indignation parce que la tyrannie avait
proscrit un homme qu'il tenait en haute estime, nommé Agricol
Perdignies, dit Avignonnais la Vertu.
Cette entrevue décida Paméla Monsenergues à faire ses bagages, à vendre
ou distribuer tout ce qui aurait été un embarras en voyage et dans notre
pays, et j'ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a décidé
de se joindre à une troupe de saintes qui partira avant peu pour
l'Amérique, sous la conduite de frère Lorenzo Snow. Il s'y trouvera
quelques Anglaises, des Danoises, des Norvégiennes, une Française et une
famille suisse tout entière. Frère Lorenzo Snow, qui ramène une nouvelle
épouse dans son foyer de Salt Lake City, a décidé d'accompagner la
caravane.
Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Françaises. Mais vous
vous contenterez du troupeau de génisses que j'achemine vers vous et les
puissants troupeaux de nos étables sacrées les féconderont avec délices
pour que s'agrandisse, dans la paix et le bonheur, le précieux domaine
que les dieux ont commis à la garde de frère Brigham, notre prophète.
Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu'un pasteur anglican
vient de faire paraître un livre où implicitement il s'efforce de donner
un démenti aux vérités ethniques qui forment le fond de notre religion
et qui, avant ce siècle, ont été proclamées par les écrivains
catholiques, détenteurs de toute la vérité, jusqu'à l'apparition de
l'ange Moroni à Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d'Asie, s'étant
trouvé chez les Nestoriens, prétend avoir reconnu en eux les
représentants de dix tribus d'Israël dont on avait perdu les traces
historiques jusqu'au jour où le livre de Mormon a prouvé qu'ayant émigré
en Amérique, il ne restait aujourd'hui qu'une faible partie d'une des
nations issues d'elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs
punis de Dieu, mais qui n'en sont pas moins les derniers représentants
de son peuple, c'est-à-dire la race Rouge que nous respectons. Cet
ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait même pas allusion à nos vérités
et sa publication a été pour moi une nouvelle occasion de reconnaître
l'infernale ignorance et l'outrecuidante méchanceté de ces sectes que
l'iniquité a suscitées sur la terre. Au contraire, les prêtres
catholiques ont connu la vérité par révélation avant la révélation
complète des plaques à Joseph Smith qui estimait grandement le
catholicisme. Ils vivent avec dignité, avec désintéressement et sont
pleins de sanctification. Ils étaient les gardiens de la vérité et notre
Eglise n'est au catholicisme que sa continuation moderne et adaptée aux
nouvelles révélations.
J'appelle votre sollicitude sur mon foyer et vous prie, selon une
révélation, de ne point hésiter à me substituer un remplaçant auprès de
mes épouses si cela était nécessaire pendant mon absence.