II

Douce poésie! le plus beau des arts! Toi qui, suscitant en nous le

pouvoir créateur, nous met tout proche de la divinité, les déceptions

n'ont pas abattu l'amour que je te portais dès ma tendre enfance! La

guerre même a augmenté le pouvoir que la poésie exerce sur moi et c'est

grâce à l'une et à l'autre que le ciel désormais se confond avec ma tête

étoilée. Douce poésie! je regrette que l'incertitude des temps ne me

permette pas de me livrer à tes inspirations touchant la matière de ce

livre, mais je suis pressé. La guerre continue. Il s'agit avant d'y

retourner, d'achever le roman et la prose est ce qui convient le mieux à

ma hâte.

Mais pourquoi, parce que nous sommes en guerre, représenter toujours la

guerre et les misères du soldat ou ses loisirs, ou bien le miraculeux

tableau des Races mobilisées de tous les coins de l'univers sur notre

Front, ou encore le triste cheminement à travers les tranchées?

Il faut bien cependant se souvenir de cette guerre invétérée. Il n'y a

pas moyen de s'en défendre. Chaque fois que je crois avoir échappé à

cette hantise, elle me reprend avec une douceur toujours croissante. Je

me souviens avant tout de l'instabilité de la vie du soldat. Il est un

jour ici; la nuit peut-être partira-t-il en toute hâte. Cette

incertitude est surtout le lot du fantassin. J'ai connu la vie de

l'artilleur et celle du fantassin ensuite. L'instabilité de la seconde

est plus surprenante. J'ai entendu appeler le fantassin, le Méfiant. Les

plus courageux même se méfient, car le moins qu'on puisse leur demander,

c'est le sacrifice de la vie. Mais j'ai gardé la nostalgie de cette vie

vagabonde et bien réglée. Je me souviens des villages parcourus au pas

cadencé et de trois filles sur la porte d'une ferme, au toit défoncé,

transformée en épicerie.

Aujourd'hui Paris me sollicite. Voici le Montparnasse qui est devenu

pour les peintres et les poètes ce que Montmartre était, il y a quinze

ans, l'asile de leur simplicité.

Le quartier Montparnasse, du témoignage de l'habitant des quartiers

environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que

Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d'autrefois, celui des

artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des

haschischophages, des premiers opiomanes, des sempiternels éthéromanes

et des cocaïnomanes ou visionnaires, comme on les appelle aujourd'hui où

la «coco» sévit encore; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art)

qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit

par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes

parisiens, ou, d'ailleurs, tous ceux-là ont émigré sous forme de

cubistes, de Peaux-Rouges, de poètes orphiques. Ils ont troublé des

éclats de leur voix les échos du carrefour de la Grande Chaumière.

Devant un café établi dans une maison de licencieuse mémoire, ils

avaient dressé, dès avant la guerre, un concurrent redoutable, le café

de la Rotonde. En face, se tenaient les Boches. Ici, allaient toujours

les Slaves. Les Juifs continuent à aller indifféremment dans l'un ou

dans l'autre.

Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur

multicolore tentation à tous ceux qu'un rapide coup d'oeil dans les

expositions d'avant-garde a fait s'écrier: _Anch'io son pittore_.

Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement,

elle changera avant peu. A l'un des coins du boulevard du Montparnasse,

un grand épicier étale aux yeux de tout un peuple d'artistes

internationaux son nom énigmatique: Hazard. Sa marchandise est des plus

variées et ses chalands sont de toutes sortes. L'Américain y trouvait

avant la guerre les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon

d'eau est au cantaloup; le Russe y retrouvait ses pommes de paradis

semblables à des bigarreaux; le Hongrois sa charcuterie poivrée de

rouge, etc. Voici, à l'autre angle, la Rotonde; un Indien en grand

costume de cuir et de plumes... peintre et modèle, attirait les regards

en 1914. Quelquefois même la longue silhouette de Charles Morice se

profilait longtemps à l'intérieur contre la muraille.

A l'angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c'est le

Dôme: avant la guerre, il avait une clientèle d'habitués, gens riches,

esthéticiens du Massachussets ou des bords de la Sprée, c'est encore

Pascin ou le Clinchtel contemporain; c'est ici que se décidait

l'admiration que l'on professait en Allemagne pour tel ou tel peintre

français. Les gloires de Géricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier

n'ont pas eu à souffrir des entretiens esthétiques entre les Boches

millionnaires du Dôme.

Un autre angle: c'est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se

sera retiré, ce métier aura pratiquement disparu de Paris, à moins que

la guerre et la vie chère ne redonnent un regain de vogue à cet état. Il

restera «la petite boîte», comme on dit aujourd'hui, mais le chand'de

vin aura vécu. En attendant, ceux que les maladies ou plutôt les

médecins n'ont pas fait renoncer entièrement aux vins de France fêtent

encore à l'envi cette cave bien soignée.

Plus loin, à droite, sur le boulevard Raspail, le petit café des

Vigourelles abritait en 1914, les jours où l'on ne dansait pas à

Bullier, une jeunesse pétulante; un homme au visage sévère s'y tenait

souvent. Il déclarait avec simplicité à qui voulait l'entendre: «Je suis

l'homme le plus emm...dant du quartier, j'emm...de même les conseillers

municipaux.» On l'appelait le lion. Il avait tellement emm...rdé de

monde qu'il en avait tiré des rentes. En effet, la plupart des cafés,

des bistrots du quartier préféraient lui donner de l'argent plutôt que

de le servir. Il n'avait qu'à se présenter dans ces endroits, pour

qu'aussitôt on lui donnât, selon l'importance de la maison, un franc,

deux francs et même trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de

génie faisait sa petite tournée dans le quartier et cela lui suffisait

pour vivre, il e...rdait tout le monde et ne devait rien à personne.

Dans ce petit café provincial des Vigourelles venaient quelquefois MM.

de Segonzac, Luc-Albert Moreau, André Derain, Edouard Férat, René Dalize

et un personnage énigmatique que l'on appelait le Finlandais, mais qui,

je crois, était en réalité un limousin, de Limoges. Le distingué

propriétaire de la maison s'était fait une popularité d'excellent aloi

dans son arrondissement en déclarant publiquement, dans un beau

mouvement d'éloquence: «Messieurs, tout en étant bistrot, j'aime

beaucoup les arts; le dimanche, quand je ne vais pas au cinéma, je vais

au Louvre.» Presque en face se trouvait la boutique de M. Cocula, qui,

par un singulier phénomène de mimétisme onomastique, en est venu, comme

son quasi-homonyme anglais, M. Cook, à s'occuper de voyages; les Anglais

ont l'agence Cook et les Français ont le train Cocula.

Dans les rues qui entourent le cimetière du Montparnasse, et où le buste

de M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvaient encore en

1916 les demeures d'anciens habitants célèbres de Montmartre; beaucoup

d'entre eux même, comme Picasso, habitèrent la célèbre maison du 13 de

la rue de Ravignan, aujourd'hui 13, place Emile-Goudeau.

Redescendons rue de la Grande-Chaumière, rue des Académies, où, naguère

encore, l'unique Patagon de Paris, l'Araucanien Ortiz de Zarate, se

promenait en proclamant qu'il avait découvert la vérité. Ici se tenait

encore un fameux petit restaurant de modèles, fermé depuis la guerre,

Chez Papa; il était tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonnait les

pâtes aussi bien que dans les _osterie_ romaines. C'était un lieu

charmant où M. Anatole France, s'il l'avait connu, serait souvent venu.

On y rencontrait d'aimables gens, parmi lesquels MM. Paul Morisse, André

Billy et Paul Léautaud.

S'il a une couleur différente du Montmartre d'autrefois, le Montparnasse

contemporain, et même en temps de guerre, n'a pas moins de gaieté, de

simplicité et de laisser-aller. Les costumes à l'américaine des artistes

d'aujourd'hui ne sont ni moins larges ni d'un autre velours que celui

des rapins d'autrefois; ils sont larges d'une autre façon, voilà tout,

et la sandale, après tout, n'est pas moins germanique que l'affreuse

bottine à élastique de jadis. Bientôt, c'est-à-dire après la guerre, je

gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses boîtes de nuit, ses

chansonniers, comme il a ses peintres et ses poètes. Le jour où un

Bruant aura chanté les divers coins de ce quartier plein de fantaisie,

les crèmeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Première,

l'extraordinaire Crèmerie-Grill-Room du boulevard du Montparnasse, le

restaurant Chinois, qui vient de mourir, les mardis de la Closerie des

Lilas, morts depuis la guerre, ce jour-là Montparnasse aura vécu.

L'Agence Cook y amènera ses caravanes, et le train Cocula émigrera en

quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les

Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les

Vigourelles et peut-être même l'homme le plus emm...dant du quartier,

vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre

butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont.

En temps de guerre, Montparnasse a donné naissance à une idée exquise et

touchante, la poupée-portrait, qui mérite le succès qu'elle remporte.

Une de mes premières impressions de Paris, lorsque j'y revins, blessé,

fut de surprendre, au téléphone de l'hôpital où l'on me pansait, cette

bribe de phrase: «... l'industrie admirable des poupées.»

Qui parlait? je ne sais et peu importe: «C'est tout de même un peu fort,

pensai-je, de s'occuper de poupées en ce moment.»

Depuis, mon opinion s'est bien modifiée à cet égard.

La poupée de Paris qui montrait la mode à toute l'Europe ne faisait-elle

pas beaucoup pour le prestige de la France?

Des artistes de Montparnasse, des femmes naturellement, ont eu l'idée de

faire des poupées portraits, idée charmante qui a déjà produit

d'agréables ouvrages comme ceux que Mlle Vassilieff a exposés un peu

partout et même sur les grands Boulevards.

Si cette mode s'installe, nos petites-nièces possèderont de très

curieuses galeries d'ancêtres.

On jouera _Hernani_ dans la chambre aux jouets.

Ne voilà-t-il pas la grand'mère dans son costume de la Croix Rouge!

telle qu'elle était, toute jeune, en 1916! Elle voisine avec le grand

oncle en lieutenant de chasseurs, avec la croix de guerre... Il ne faut

pas que les enfants d'aujourd'hui puissent oublier ainsi qu'avaient

oublié ceux d'après 70. Il convient donc de multiplier les souvenirs et

les poupées portraits, ce sont des souvenirs quasi-vivants.

Mais laissons les souvenirs. Leur temps viendra. La guerre continue.

Nicolas Varinoff est devenu sombre et préoccupé. Il va partir à la

guerre comme volontaire dans une ambulance ruthène. Son costume

mi-militaire, mi-sportman est enfin prêt.

Quand il l'eut endossé pour la première fois, il se rendit avec Elvire à

la Coupole, boulevard Raspail, rendez-vous des peintres, des modèles et

des littérateurs. A la terrasse se tenait Egon d'Almanfeiner, fils d'un

fameux romancier autrichien qui inventa le vice singulier de se sentir

toujours sous le coup de poursuites judiciaires. Son histoire ressortit

à la psychopathie sexuelle et je ne m'étendrai pas davantage sur son

cas, ni sur celui de son fils qui doit, paraît-il, son permis de séjour

aux bontés que sa mère eut, il y a quelque vingt ans, pour le chef d'un

des partis d'opposition.

J'aime mieux faire le portrait de Moïse Deléchelle qui, en compagnie de

Pablo Canouris, le peintre aux mains bleu céleste, tirait les cartes à

deux jeunes Roumaines, élèves assidus d'une Académie de croquis du

quartier. Moïse Deléchelle est un homme couleur de cendre dont le corps,

en toutes ses parties, est musical. Il se tape sur le ventre pour imiter

les sons profonds du violoncelle; de ses pieds il tire les résonnances

rauques de la crécelle; la peau tendue de ses joues est un cymbalon

aussi sonore que ceux des tziganes de restaurant et ses dents, sur

lesquelles il frappe au moyen d'un porte-plume, rendent les sons

cristallins des orchestres de bouteilles dont jouent certains artistes

de music-hall, ou qui font le chic de certaines grandes orgues

mécaniques dans les carrousels des foires.

Elvire et Nicolas s'assirent à leur table et Moïse Deléchelle brouilla

les cartes. Au bout de quelques instants, les Roumaines s'en allèrent à

leur Académie et, avant qu'elles se fussent éloignées, leur place fut

prise par Anatole de Saintariste, poète et officier, blessé au bras et

qui, pour la première fois depuis la guerre, venait à la Coupole, en

compagnie de sa nouvelle amie, la jolie Corail, rousse aux yeux

noisettes, qui donnait dans son ensemble l'aspect d'une goutte de sang

sur une épée.

Au bout de peu de temps, la conversation avait pris un tour assez vif et

l'on en vint à parler de polygamie.

«Il paraît que les Boches vont l'autoriser, dit Pablo Canouris, et nous

serons sans doute amenés à en faire autant.»

Et Pablo Canouris dit en rallumant sa pipe: «Pour aboir braiment une

femme, il faut l'aboir enlébée, l'enfermer à clef et l'occouper tout lé

temps. C'est déjà difficile d'occouper oune femme, tu parles, si on en a

plousieurs. La polygamie c'est oune théorie bonne pour les pipes, mais

pas pour les femmes.»

Pablo Canouris, le peintre aux mains bleues, a des yeux d'oiseau.

D'origine albanaise, il est né en Espagne, à Malaga, mais son art et son

cerveau, qui comportent la force réaliste qui caractérise les

productions et l'esprit de la péninsule ibérique, ont gardé cette pureté

et cette vérité helléniques qui lui vient de ses ancêtres, car au

témoignage de tous ceux qui ont traité la question des historiens

byzantins depuis Commènes jusqu'à Thomas de Quincey pour ne citer aucun

écrivain contemporain, les prétendus Hellènes sont des Albanais et en

Pablo Canouris, le miracle pittoresque de Tolède, Le Greco même

renaissait dans le peintre aux mains bleu céleste, non que Canouris

imitât Le Greco, mais le côté mystérieux de son génie touchait avec

cette violence angélique qui angoisse délicieusement les amateurs de

Theocopouli.

Aucune école depuis le Romantisme n'a autant remué le monde que la

nouvelle école de peinture où seuls ont joué un rôle des artistes

ressortissant à la civilisation méditerranéenne, des artistes

appartenant à une race latine. Ce succès est cause de la résistance que

l'on oppose de toutes parts à l'art d'un Canouris, de Picasso, de

Braque, de Derain, de Picabia, de Gleizes, de Metzinger, de Juan Gris,

de Survage, et qui va devenir plus violente encore qu'elle ne le fut

jamais. Les philosophes ont rempli, paraît-il, en vue de combattre l'art

moderne, tout «un arsenal de sophismes», comme disait mon ancien ami

Delormel. Mais que peuvent les philosophes contre les formes et la

matière qui sont les objets et les sujets des meilleurs d'entre les

peintres d'aujourd'hui? Que la peinture nouvelle soit différente de

celle d'hier, c'est évident; qu'elle ne s'accorde pas avec la tradition

du grand art, c'est une chose que je défie à quiconque de démontrer. Et

que cela fasse courir à l'art le moindre danger, je n'en crois rien. Les

études éclatantes, surprenantes et sévères des nouveaux peintres sont

profondément réalistes. Cet art n'éloigne pas de l'étude de la nature

ceux qui s'y livrent si préoccupés de fixer, de combiner toutes les

possibilités esthétiques.

Excès de nouveauté? Qui sait? Je le répète, elle n'est pas dangereuse

pour l'art, mais seulement pour les artistes médiocres. Et ceux-là, quoi

qu'ils fassent, resteront médiocres; qu'importe, après tout, qu'en outre

ils soient absurdes.

Dans le caractère de Canouris se mêlaient donc l'Espagne et l'Albanie.

Et d'apparence il était comme sont les Albanais parmi lesquels il y a de

beaux hommes, nobles, courageux, mais ayant une propension au suicide

qui ferait frémir pour leur race si leurs qualités génésiques ne

balançaient leur ennui de vivre. Ce qu'il y avait d'Espagnol en Canouris

n'avait pas écarté le goût pour la mort volontaire et il conservait pour

les femmes un goût espagnol fortement albanisé.

J'appris à connaître Canouris pendant un séjour à Bruxelles qui m'a

laissé d'inoubliables et de précises impressions sur le sang qui, avec

l'Ecossais, peut-être, est le plus ancien de l'Europe.

Pablo Canouris, qui y vécut, venant tout droit de Malaga et avant de

connaître Paris, y avait pour amie une Anglaise qui le faisait souffrir

comme peuvent pâtir d'amour ceux-là seuls qui appartiennent à l'élite de

l'humanité.

Cette fille, dont la beauté était insolente à un point qu'il n'y a point

d'homme qui ne l'eût aimée à la folie, trompait mon ami avec ceux qui le

voulaient bien, et moi-même, qu'on me le pardonne, je délibérai

longtemps entre l'amitié et le désir.

Impudique, d'une façon que ne peuvent manquer d'admirer ceux que la vie

a assez malmenés pour qu'ils soient devenus bigles de l'âme et borgnes

du coeur, Maud passait sa vie, dévêtue, dans l'appartement de mon ami.

Et quand il était sorti, la débauche entrait dans sa demeure.

Et cette fille, cette Maud, faisait-elle partie de l'humanité?

Elle n'en parlait aucun langage, mais un dialecte hybride, un mélange

d'anglais, de français, de tournures belges et germaniques.

Un philologue l'eût adorée, un grammairien n'eût pu que la détester

malgré sa beauté.

Anglaise, elle l'était par son père, officier cruel, condamné à mort

dans l'Inde pour sévices contre les indigènes. Mais sa mère était

Maltaise.

Un jour, mon ami me dit:

--Il faut que je me délivre. Je me tuerai demain.

Je connaissais assez le caractère albanais de Pablo Canouris pour savoir

qu'il ne s'agissait point là de vaines paroles.

Il se tuerait puisqu'il l'avait dit.

Je ne le quittai plus, et le lendemain, grâce à ma présence, à mon

amitié, Pablo Canouris ne se tua pas.

Il trouva lui-même un remède à son mal.

--Cette femme, me dit-il, n'est point ma femme. Je l'aime, c'est vrai,

mais d'un amour qu'une épouse détruirait en moi.

--Je ne comprends pas, m'écriai-je, expliquez-vous?

Il sourit et continua:

--Les races des Balkans et des monts qui sont aux bords de l'Adriatique

pratiquaient autréfois le rapt, et cette coutoume sourvit dans diverses

localités.

«Ne nous appartient réellement que la femme que l'on a prise, celle que

l'on a domptée.

«Sans rapt, point de mariage heureux.

«J'ai fait la cour à Maud. C'est elle qui m'a pris.

«Elle est libre et je veux reconquérir ma liberté.»

--Et comment cela? lui demandai-je, étonné.

--Le rapt! dit-il, avec un calme et une noblesse qui m'en imposèrent.

Les jours suivants, nous voyageâmes, Pablo Canouris et moi.

Il m'emmena en Allemagne et, pendant quelques jours, parut soucieux.

Je respectais sa douleur et sans plus songer au rapt le louais

silencieusement d'essayer par l'absence d'oublier cette Maud qui

l'enfiévrait jusqu'au désir de la mort.

Un matin, dans Cologne, au milieu de la Hohenstrasse, Canouris me montra

une jeune fille qui, un rouleau de musique à la main, marchait à côté de

sa gouvernante.

Un laquais, vêtu d'une livrée de bon goût, marchait à dix pas derrière

les deux femmes.

La jeune fille pouvait avoir dix-sept ans. Deux nattes lui tombaient

dans le dos.

Fille de patriciens colonais, elle semblait gaie comme on ne l'est en

Prusse que dans la ville des rois Mages.

--Suivez-moi, me dit tout à coup l'Albanais.

Il se mit à courir, dépassa le laquais et, arrivé près de la jeune

fille, lui jeta un bras autour de la taille et la souleva en courant

plus fort.

Je courais plein d'inquiétude sur les traces de mon ami.

Je ne regardais point derrière moi, mais certainement le laquais et la

gouvernante, interdits, avaient perdu la tête, car ils ne criaient même

pas à la garde!

Nous passâmes devant le Dôme, gagnâmes la gare.

La jeune fille, fascinée par la prestance mâle de son ravisseur,

souriait, ravie dans tous les sens du terme et, quand nous fûmes dans le

wagon d'un train en marche vers Erbestal, vers la frontière, Pablo

Canouris, le peintre aux mains azurées, embrassait à en perdre l'âme la

plus soumise des fiancées.

Elle mourut au bout de deux mois. Et je crus que cette fois je ne

pourrais pas écarter le suicide de mon ami.

Mais je parvins à l'amener à Paris où il s'établit et le détail de ses

amours dans la capitale serait trop long. Qu'il suffise de dire que le

jour dont il s'agit, il était seul depuis une quinzaine de jours.

«Je partirai demain pour la Guerre, dit Nicolas Varinoff à Pablo

Canouris, je te prie d'amener ce soir Elvire au cinéma; c'est vendredi,

on change de spectacle. Elle ne se consolerait pas d'en avoir manqué un

seul. J'ai, pour mon compte, pas mal de courses à faire et je dînerai en

famille chez ma soeur.»

Au bout de quelques instants, il se leva, l'air soucieux, songeant à la

guerre et il dit au revoir à Elvire en pensant à autre chose et son

coeur se serra en voyant son amant s'éloigner sans se retourner une

seule fois.

A ce moment, un sergent, Allemand nommé Waxheimer et qui avait réussi à

se faire prendre dans la légion étrangère, où il s'était engagé sous le

nom d'Ovide du Pont-Euxin, s'approcha. Il était en convalescence après

sa cinquième blessure.

Et apercevant Elvire il lui cria: «Est-ce que vous ne m'avez pas raconté

un jour que votre grand'mère avait été mormonne.»

«Oui, répondit Elvire, et c'est ce qui fait sans doute que je ne suis

pas jalouse. Mon amant peut avoir autant de maîtresses que cela lui

plaît, je ne serais pas plus jalouse que ne le serait de ses copines une

femme mormonne. On m'a toujours raconté chez moi l'escapade de ma

grand'mère Paméla. Mais celui qui m'a éclairé sur son compte est une

espèce de rat de bibliothèque, un Boche qui avait été le secrétaire de

Dreckeim, autre Boche qui a écrit une histoire du Mormonisme. Dreckeim

avait été dans la capitale des Mormons en 1895; en 1908, il y envoya ce

vieux Filnitz qui était amoureux de moi à Pétrograde où il servait

vaguement de secrétaire à Replanoff. Comme il parlait toujours des

Mormons, je lui ai sorti ma grand'mère. Il a été épaté et a retrouvé

dans ses papiers une copie faite par lui à Salt Lake City de la lettre

d'un mormon célèbre. C'est justement le type qui avait converti ma

grand'mère au mormonisme et il parle d'elle.»

«Eh bien! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j'ai retrouvé depuis la

guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui,

comme tel, a le droit d'y demeurer. Je savais bien qu'il existait avant

la guerre, mais je n'allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a été

très gentil pour moi et c'est chez lui que je suis en permission. Il a

été tout jeune dans l'Utah avec sa mère qui était veuve et s'était

laissée emmener là-bas dans un des premiers convois qui amenèrent

d'Europe de nouveaux fidèles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a passé

là-bas son enfance et n'est rentré dans son pays natal qu'à l'âge de

vingt-cinq ans, pour se marier à la façon européenne, mais il ne cesse

de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient

toujours en parlant comme d'un moyen de redonner à la France la

population dont elle a besoin pour rester une grande nation.»

«Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu'il y ait beaucoup

d'enfants?»

«Fichtre! dit Ovide. Si c'est utile; mais dans cinquante ans il y aura

cent millions de Boches, soixante millions d'Italiens; je vous fais

grâce des Espagnols et autres nations qui confinent à la France et, du

train où l'on va, elle n'aura pas atteint à cette époque son quarantième

million.»

«Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma

grand'mère.»

«Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir; c'est

près d'ici, rue Delambre, je vous donnerai l'adresse.»

«Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l'après-midi.

J'apporterai la lettre. Elle est de 1851.»

«Merveilleux! s'écria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y

était. Enfin, à demain!»

Et, comme c'était l'heure du dîner, Pablo Canouris l'emmena dans la

petite boîte en vogue du quartier.

Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot; il y a belle

lurette que mastroquet n'existe plus, ce mot mourut au temps du

symbolisme et le dernier à qui je l'ai entendu dire est Rémy de

Gourmont. On dit maintenant: «Allons chez un tel, c'est une petite boîte

où on bouffe bien.»

Et bistrot sera relégué dans le débarras des mots d'époque destinés à

devenir poétiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf,

ohé! ohé!! dont les poètes qui voudront, dans cent ans, évoquer notre

temps farciront leurs poèmes, comme Verlaine qui mit dans ses fêtes

galantes les mots qui lui paraissaient les plus poétiquement évocateurs

du XVIIIe siècle.

Et, après dîner, pendant la représentation cinématographique, Pablo

Canouris, qui regardait ce spectacle sans songer à mal, sentit tout à

coup une petite main se poser dans ses mains. Il en fut tout secoué

d'une sorte de volupté mêlée d'horreur. Et, peu à peu, sa main serra

celle d'Elvire.

La femme assise · 第 4 / 25 题