Ces ténèbres, ne vois-tu pas que ce n’est que la nuit? la nuit, cette
intermittence de la fièvre qu’on appelle le jour! Le poids qui te
charge, ne vois-tu pas que c’est ton jeune maître, ton compagnon
d’enfance, que la mort a réduit à l’état d’un fardeau stupide?—Hélas!
de cette tête qui roule sur tes hanches, et que ta course agite comme
si elle étoit coupée et suspendue à l’arçon d’une selle, il ne sortira
plus cette voix aimée qui te faisoit tressaillir comme le son de la
trompette!—Oh! de grâce! à quoi bon tant de hâte, coursier noble et
fidèle? qui te presse? Va, tu n’atteindras que trop tôt le terme de
cette course rapide!... Tu ne portes pas, toi, comme le cheval cosaque
sur lequel autrefois fut lié le beau page du roi de Pologne, un hetman
à l’Ukraine! Tu n’es point une clef, toi, qui s’en va ouvrir le champ
brillant d’un avenir!—Une barque qui traverse d’une côte désolée vers
une côte orientale!—Ce n’est pas Mazeppa que tu portes, te dis-je, mais
un cadavre! ce n’est pas le destin d’une nation, mais une destinée
tranchée! Ce n’est pas vers un thrône que tu marches, mais vers une
tombe!—Vers la tombe!... insensé que je suis, mais n’est-ce donc pas
là le thrône digne d’envie! Oh! va vite! va vite! noble coursier!—La
couronne de pavots que pose la mort sur notre tête est la plus douce
couronne, le plus doux règne c’est le sommeil du sépulchre!—Oh! va
vite! va vite!—Le royaume de la mort est à coup sûr le plus doux, car
pour lui nous quittons touts la vie; et qui vit jamais parmi nous un
transfuge de la mort!...
L’obscurité protégeoit cette fuite,—mais nul corbeau ne vint se
suspendre au-dessus du coursier et voltiger comme un phalène autour
d’un flambeau; point de troupes de loups ravissants, remplissant les
airs de leurs hurlements lointains, ne s’acharnèrent à sa suite;
ni déserts de sable, ni solitudes désolées, ni steppes aux arbres
rabougris, ne se découvrirent devant ses pas:—Seulement après quelques
werstes de campagne cultivée, de champs en rapport, il atteignit
bientôt, peut-être par hasard, la rive de la forêt de Saint-Germain,
d’où, s’orientant comme un pilote habile, il se dirigea vers les
hauteurs de Triel. Alors escaladant avec la rapidité d’un izard le
penchant de la colline et gagnant le plateau, il vint enfin se poster
avec un grand fracas devant la grille du ménil d’Évêquemont.
Là, le col étendu et le front renversé comme un cygne effrayé qui bat
de l’aile, et claquète à la vue d’une buse qui plane au-dessus de sa
couvée, les nazeaux collés aux barreaux de la grille, piaffant et
passageant avec force, écorchant la terre, il se mit à hennir, ainsi
qu’un voyageur de nuit appelle et frappe à la porte d’une hôtellerie.—A
ce bruit les chiens de garde réveillés s’élancèrent au bout de leurs
chaînes et répondirent aux hennissements par des aboiements à pleine
gueule.—Ce fut un vacarme terrible, on eût dit que dans les nuées une
chasse infernale passoit.
Déborah veilloit encore à cette heure.—Penchée tristement sur le balcon
de sa fenêtre, elle écoutoit le silence de la nuit avec l’attention
qu’on prête à une symphonie. Au plus léger mouvement des feuilles,
au plus doux murmure du vent, elle tressailloit, y croyant trouver un
présage du retour de son fils qui, le cruel, tardoit bien à revenir!
Dans touts les bruits et les soupirs nocturnes elle l’entendoit,
elle entendoit le galop de son cheval.—Après les confidences de la
veille, comment la disparition de Vengeance et l’absence de ses armes
n’eussent-elles pas donné les plus vives inquiétudes, n’eussent-elles
pas causé les plus vives alarmes? Le billet que Vengeance avoit
écrit et laissé sur la table en partant, ne pouvoit guère d’ailleurs
contribuer à rassurer Déborah; car il ne contenoit que cette phrase
mystérieuse:—«Soyez tranquille, ma mère, je reviendrai.»—Lorsque
certaines questions isolées que lui avoit faites Vengeance, se
représentoient en faisceau dans son esprit, il lui sembloit qu’elle
entrevoyoit les choses, que les choses s’expliquoient: alors son
anxiété devenoit extrême; elle pleuroit; quelquefois, tremblante comme
un lâche sous le fer d’une hache, elle tomboit sur les genoux, et
levant ses bras au ciel, d’une voix déchirante elle imploroit:—O mon
Dieu! s’écrioit-elle, vous qui êtes un Dieu juste, veillez sur mon
enfant! veillez sur mon fils!... O mon Dieu! n’exigez pas de moi un
trop grand sacrifice!
Aussi dès qu’elle eut entendu les pas et les hennissements du cheval,
ne doutant pas que ce fût son fils adoré qui revenoit, remerciant Dieu
qui le lui rendoit, et se hâtant de s’avancer à sa rencontre, tout bas
elle s’étoit dit:—Il s’en revient triomphant!
Les gents du château couroient devant ses pas avec des flambeaux; car
au château touts les valets avoient partagé les inquiétudes de Déborah,
et avoient refusé de prendre aucun repos avant le retour de leur jeune
maître; et lorsque Déborah arriva vers la grille, déjà les gardes
l’avoient ouverte.—Mais alors ce fut un coup terrible! au lieu de ce
fils enivré par la victoire, revenant fièrement, la tête de son ennemi
suspendu au poing,—comme elle se l’étoit imaginé,—ne trouvant qu’un
cadavre garrotté et couvert de sang, son cœur se renversa, et elle se
précipita contre terre en poussant des sanglots affreux.
Les gardes ayant tranché promptement les liens avec leur épée, le
corps de Vengeance fut transporté aussitôt dans la chambre de sa
mère;—et là ce fut un spectacle plus déchirant encore que cette pauvre
femme cherchant à découvrir quelque reste de chaleur sur un cadavre,
arrachant les vêtements qui lui cachoient la plaie, promenant partout
ses lèvres et ses larmes!...
Quand il ne lui fut plus permis d’espérer, qu’elle eut bien vu qu’il
étoit sans vie, qu’elle eut mis le doigt dans le trou de sa poitrine,
un froid mortel la glaçant subitement:—O mon Dieu! dit-elle, dans une
horrible défaillance, ce grain de mil étoit-il donc nécessaire pour
combler ta mesure!...—Ils me l’ont tué! tu me l’as tué, ô mon Dieu!—O
mon Dieu! que vous êtes cruel!
[Illustration]
[Illustration]
XXX.
APRÈS avoir pleuré amèrement sur le corps de son fils, Déborah le
fit porter dans le cénotaphe de la pelouse. Hélas! en le voyant
s’agenouiller sur ce marbre destiné à recevoir la dépouille de son
père, car chaque jour Vengeance y venoit prier, qui eût dit que le
pauvre enfant s’agenouilloit sur sa propre tombe? Comme elle avoit
pleuré assidûment sur le corps, Déborah pleura d’abord assidûment sur
le sépulchre; puis sa douleur, s’étant peu à peu creusé un lit profond
et resserré, cessa de se répandre, et ne coula plus que silencieusement
sous des aulnes touffus, sous des fourrés de ronces et de joncs, dans
le secret et le mystère.—Mais pour être devenu plus intérieur, plus
intime, le chagrin de cette femme infortunée ne perdit rien de sa
réalité ni de sa violence. La perte qu’elle avoit faite n’avoit pas de
mesure. Elle étoit du nombre de celles qui jamais ne s’effacent. Le
temps n’y pouvoit suppléer. Le monde, cette triste cité de gents qui
ne sont plus et de gents qui doivent cesser d’être, avec sa mémoire
courte et sa tête éventée et bruyante, n’y avoit que faire. Qu’avoit
d’ailleurs de commun le monde avec ce cloître, avec ce refuge d’une
grande douleur! C’est à peine si son bourdonnement y parvenoit jusques
au pied des murailles.
C’en étoit fait! la vie de la pauvre veuve étoit détruite une seconde
fois, détruite sans retour. Son dernier espoir étoit brisé net. Même en
image le bonheur le plus vague et le plus lointain ne pouvoit désormais
s’offrir à ses regards affoiblis. De quelle main eût-elle pu alors
essuyer ses larmes? De quel côté se fût-elle penchée sans trouver un
abyme?... Bien qu’elle parût encore appartenir en quelque sorte à la
vie, et n’avoir pas encore achevé tout-à-fait sa carrière, bien qu’un
fossoyeur ne l’eût point encore descendue dans la fosse, elle n’en
habitoit pas moins sous la terre avec ses deux morts. Elle étoit morte,
morte avec ceux qu’elle aimoit, avec ceux qu’elle avoit aimés, morte
avec Patrick et Vengeance, avec son époux et son fils, morte et clouée
dans le même cercueil!
Dans les jours qui suivirent le fatal événement, du fond de sa douleur,
Déborah fit faire avec énergie les plus vives et les plus habiles
recherches pour découvrir l’assassin cruel qui avoit frappé son enfant.
Mais ces instances furent aussi vaines, aussi stériles que celles
qu’autrefois elle avoit faites à l’égard de Patrick. Les ténèbres qui
planoient sur la fin incertaine du père planèrent sur la fin tragique
du fils.—Il étoit donc écrit, murmuroit tout bas Déborah dans son cœur,
que ces deux âmes me seroient enlevées par un bras plus invisible que
le vent qui passe et emporte la feuille! et que je n’aurois pas même
la satisfaction d’avoir un ennemi palpable sur lequel je pusse déposer
ma colère et ma haine!... Comme quelques heures à peine séparoient
l’instant du meurtre de Vengeance des révélations qu’il avoit arrachées
à sa mère sur le passé et sur la source de leurs maux, Déborah ne put
douter un seul instant (il s’étoit montré en cette dernière occasion si
téméraire et si terrible) qu’il fût allé se commettre avec quelqu’un
de leurs persécuteurs; et de ce nombre il n’avoit guère pu compter que
M. de Villepastour ou les héritiers de Pharaon ou madame Putiphar.
Villepastour surtout réunissoit sur sa tête les plus raisonnables
suspicions. C’étoit avec lui que la chose étoit le moins inadmissible.
Aussi fut-ce surtout autour de lui et contre lui que furent pratiquées
les poursuites les plus suivies. Mais il fut impossible, quelque
ténacité qu’on y voulût mettre, de ramasser une preuve un peu valable.
Icolm-Kill n’en vint pas moins trouver cet homme, afin de sonder sous
ses pieds le terrain, afin de confronter sa conviction avec la face
malheureusement trop habile du vieux courtisan.
Quand le fidèle intendant demanda au marquis s’il n’avoit point vu un
tout jeune homme, de telle et telle sorte, qui peut-être étoit venu
lui chercher une folle querelle, la marquise, qui se trouvoit là,
assise à son clavecin, dans le salon, tomba doucement évanouie; mais
Villepastour répondit avec assurance qu’il ne savoit ce qu’on vouloit
dire. Puis, se remembrant tout-à-coup le personnage, il l’éconduisit
brusquement.—Vous vîntes, il y a quinze ans, monsieur, lui dit-il,
je vous remets parfaitement, me réclamer un nommé Patrick chassé des
mousquetaires; aujourd’hui c’est d’un enfant que vous venez me demander
compte! Où voulez-vous en arriver, monsieur?... Je ne comprends pas le
métier que vous faites!
Icolm-Kill fut encore obligé cette fois de dévorer sa colère et
de baisser le front.—N’ayant aucune certitude acquise de ce qu’il
soupçonnoit, il n’osa point éclater. Pour condamner sur une simple
apparence, il manqua de courage, il ne fut pas un juge assez terrible.
Quelquefois Déborah s’accusoit tout d’un coup de la mort prématurée
de Vengeance. Dans sa douleur elle vouloit assumer sur elle cette
perte.—Pourquoi, pensoit-elle, développai-je dans ce jeune esprit
les qualités si dangereuses de l’audace et de l’honneur! Hélas! si
j’en avois fait une brebis, il seroit encore à mes côtés, il seroit
encore là sous mes caresses!... Le sens de ma vie est maintenant à
jamais effacé! C’est moi, moi insensée, qui lui ai mis le couteau à
la main,... moi qui l’envoyai à la boucherie!!! Oh! pourquoi, cœur
foible et imbécile, cédai-je à des prières qui auroient dû seulement
me remplir d’épouvante!...—Puis, revenant aussitôt à la vérité de son
caractère et à sa mâle vertu:—Non! non! s’écrioit-elle, tu as bien
fait, Vengeance. La fortune a trahi ton courage: la fortune a eu tort,
mais non pas toi! Va! je suis tranquille, tu as dû mourir comme un
brave! Va! je suis sans regret, parce que tu es mort assez tôt pour
mourir sans souillure, sans avoir trempé dans la boue de ce monde!
Ta mort m’a perdue; ta mort m’emporte la vie! Je succomberai sous ma
peine, mais ma peine est glorieuse, n’importe!... Il ne sera pas dit du
moins que de mon flanc est sortie une race de lâches.
[Illustration]
[Illustration]
XXXI.
DANS la double solitude de sa retraite et de son cœur, non moins clos
et non moins désert l’un que l’autre, Déborah demeura inébranlablement
confinée depuis le meurtre de Vengeance. Elle attendoit impatiemment
la fin de son supplice. Elle étoit dans l’état cruel d’une âme qui
voudroit en avoir fini avec la terre, et qu’une juste crainte de Dieu
empêche de se porter à un attentat. Ses habitudes mélancoliques, le
chagrin, le désespoir, avoient répandu sur sa personne le même ravage
que dans son esprit. Ce n’est pas qu’elle eût enlaidi; mais elle avoit
perdu cette beauté absolue qui l’avoit fait autrefois distinguer
d’entre toutes et de touts. Ce n’étoit plus la fière amazone! ce
n’étoit plus une Penthésilée!—Pâle, lente et pensive, inclinée, elle
avoit la joue creuse et l’air tout-à-fait abattu. Sa voix, devenue
sourde et confuse, sembloit sortir d’entre les pierres d’une voûte.
Comme une malade ou un phantôme, elle n’avoit plus que l’éclat blafard
d’une statue de marbre ou d’un vase d’agathe.
Pour Icolm-Kill, conservant encore quelques restes de ses goûts
séditieux qui l’avoient autrefois entraîné dans tant d’aventures
et de malheurs, il ne vivoit pas, lui, dans un recueillement aussi
austère que Déborah. De loin en loin il s’occupoit du monde et de ses
contentions. A la querelle des Parlements il avoit pris un plaisir
assez vif; cependant il faut penser toutefois qu’il n’étoit pas entré
fort avant dans le mouvement public de l’époque, et n’y apportoit pas
une grande sollicitude; car il y avoit bien près d’un mois que la
Bastille étoit tombée entre les mains du peuple qu’on l’ignoroit encore
au ménil d’Évêquemont.
Enfin, un matin cependant, d’un air de satisfaction étrange et sauvage,
Icolm-Kill vint trouver brusquement Déborah, qui prioit au pied du
sépulchre de la pelouse, et là, agitant une Gazette qu’il tenoit à
la main:—O madame, s’écria-t-il, tandis que nous vivons ici dans un
calme si grand, la France se débat dans le plus grand trouble! Nous
sommes, à ce qu’il paroîtroit, sur le seuil d’une révolution qui
promet d’être horrible et sanglante! Un affreux désordre règne à
cette heure dans Paris. Le peuple, insurgé au nom de la vengeance,
y promène la mort.—Tenez! voyez! Voici quelque chose qui, je crois,
nous regarde!—«Dans la précipitation de notre rédaction, lisoit-il,
nous avons omis, au milieu de tant de faits glorieux qui ont signalé
chaque instant de cette immortelle semaine, qui d’âge en âge fera
jusques au dernier jour du monde l’étonnement et l’admiration de nos
neveux, quelques épisodes trop importants pour que nous puissions
les passer plus long-temps sous silence.—Dans la journée, dans la
grande et mémorable journée du 14, entre autres, comme il sortoit de
Paris, dans une espèce de carrosse de voyage, travesti en laquais,
ayant à ses côtés sa femme, travestie en ravaudeuse, portant la figure
pâle et blême du lâche qui a peur, un contempteur du peuple, un vil
_aristocrate_, M. le marquis de Gave de Villepastour, ci-devant
capitaine-colonel des mousquetaires du feu Roi, et si connu pour
son insolence envers la classe la plus honorable des citoyens, ce
qu’il appeloit la canaille, fut arrêté, et, comme il étoit porteur
de papiers qui sembloient le compromettre, amené par quelques braves
et quelques _soldats de la patrie_ à l’Hôtel-de-Ville. Là, au moment
où il débouchoit du quai sur la grève, la foule, guidée par cette
intelligence qui jamais ne lui défaillit, se précipita sur le carrosse
de ce privilégié du despotisme, le renversa et le brûla sur la place.
Quant à M. le marquis, comme on le pense bien, son compte fut court
et bon; en un clin d’œil il fut arraché de sa chaise, pendu à cette
potence de lanterne devenue depuis si célèbre, dépendu et livré enfin à
la fureur de ces hommes de courage (qu’on s’efforce en vain de flétrir
du nom de Cannibales), qui l’éventrèrent, lui tirèrent le cœur de la
poitrine, lui tranchèrent la tête et la portèrent au bout d’une pique,
afin que ce grand exemple allât répandre de toutes parts un effroi
salutaire dans le cœur endurci de nos tyrans et des traîtres!...
—O mon Dieu! s’écria là-dessus Déborah, se cachant le visage dans les
mains, et frissonnant d’étonnement et d’horreur,—ô mon Dieu! que la
justice du peuple est terrible!!!
[Illustration]
[Illustration]
XXXII.
MAIS voici une chose qui nous touche plus vivement encore, madame, et
que je ne sais comment vous dire! J’ai peur de faire éclater dans votre
cœur tout à la fois des sentiments trop violents et trop divers....
Dans la même journée qui vit périr si cruellement M. le marquis de
Gave de Villepastour, on trouva, le fait est positif, à ce qu’il
paroîtroit au fond d’un cachot, dans la Bastille, après que les
insurgés s’en furent emparés et eurent passé par les armes les traîtres
qui y tenoient garnison, un prisonnier, horrible chose! couvert d’une
longue chevelure et d’une longue barbe, avec des ongles comme un
lion, et réduit par la souffrance à l’état d’un squelette.—Le peuple
dans l’ivresse de son triomphe, a promené pendant plusieurs jours
cet infortuné par toute la ville; l’a montré dans touts les lieux
publics comme l’irrécusable victime d’un ordre de choses qui doit à
jamais cesser d’être!... Eh bien! cet homme, madame!... oh! je n’ose
vous le dire!... eh bien! ce doit être quelqu’un qui vous est cher
et que vous croyez descendu dans la tombe, un homme, madame, que
nous avons bien cherché, mais en vain; la tyrannie a des gouffres
si sombres!—Comprenez-vous, hélas! madame, qui ce peut-être que cet
infortuné?... Oh! aidez-moi, je ne puis seul vous enfoncer en même
temps un tel poignard et une telle joie dans le cœur!
Mais Déborah, sous le coup d’une émotion trop forte, demeuroit là
regardant fixement, et sans pouvoir trouver une parole.
—Eh bien, madame, cet homme, cet infortuné, c’est lui! c’est votre
malheureux époux! nous n’en pouvons douter!...
—Patrick!... reprit Déborah, tombée tout-à-fait dans la surprise la
plus tragique.
—Oui! madame, Patrick!... Tenez! voyez!—Cet homme déclare se nommer
Whyte, ou Fitz-Whyte, ou quelquefois Phadruig. On ignore absolument qui
il est, et depuis combien de temps il étoit détenu dans cet abyme. Il a
été impossible de rien apprendre de lui-même. Seulement, comme il parle
fort bien l’anglois et une autre langue inconnue, tout porte, dit-on, à
croire qu’il doit être né en Irlande.
Déborah n’y tenoit plus! Dans le trouble qui la tuoit, se jetant à
genoux, les bras étendus vers le ciel, à travers des sanglots et des
rires de joie:—Merci, ô mon Dieu! s’écria-t-elle, merci, toi qui veux
bien enfin me le rendre!!!—Patrick! Patrick, ô mon Patrick!!! Qui eût
dit que je dusse te revoir!...
[Illustration]
[Illustration]
XXXIII.
A peine Déborah fut-elle un peu remise de ce premier trouble, qu’elle
souhaita de partir avec un empressement terrible. L’idée qu’il se
pouvoit que l’homme qu’elle avoit tant pleuré, et dont en vain elle
avoit cherché si long-temps les ossements et la sépulture, foulât
encore la terre sous ses pas; cette idée, dis-je, l’accabloit,
l’enveloppoit, l’enivroit!—Hâtons-nous! songeoit-elle, ce pauvre ami
doit avoir bien besoin que je vienne essuyer ses larmes! Hâtons-nous!
car c’est lui le plus malheureux à cette heure. Moi, je sais que
nous allons nous retrouver et nous revoir, mais lui ne le sait pas!
Peut-être aussi, à son tour, cherche-t-il à cette heure ma tombe comme
j’ai tant cherché la sienne!...
Rendue à son ancienne énergie, Déborah ne balança pas long-temps, et,
sans perdre en préparatifs un temps si précieux, elle fit atteler
immédiatement ses deux meilleurs chevaux à sa voiture la plus simple.
Puis, vêtue d’un habit de campagne pour ne point jalouser les regards,
accompagné seulement d’Icolm-Kill, elle se mit en route sur-le-champ.
Sa pensée ardente rouloit cependant plus vîte encore autour de son
essieu que la roue du carrosse qui l’entraînoit. Son cœur battoit
d’impatience avec plus d’emportement que les flancs de ses chevaux de
feu qui fendoient l’air et dévoroient l’espace.
Il y avoit bien des années que Déborah n’avoit mis les pieds dans
la ville; et, depuis cette dernière visite, Paris s’étoit tellement
transformé, que, sans quelques grands édifices qui demeurent
éternellement là comme un sceau sur un acte pour en attester
l’authenticité, elle ne l’auroit que difficilement reconnu. Au lieu
de retrouver son Paris d’autrefois vivant, élégant, aimable, opulent,
prodigue de beautés et de richesses, elle entroit par une barrière
incendiée, dans une bourgade morne, désœuvrée, ayant l’air hagard et
penaud d’un chien perdu qui cherche un nouveau maître. On eût dit
qu’un fléau venoit de s’y abattre et y régnoit. Les maisons sembloient
vides, les rues désertes. Les portes et les contre-vents étoient
partout strictement fermés. Au lieu d’habits reluisants, couverts
de cannetilles et de dorures, au lieu de visages grivois, fleuris,
enjoués; des haillons et des figures mornes ou patibulaires; des flots
de cocardes et de drapeaux rouges et bleus; puis çà et là quelques
miliciens et quelques bourgeois mal affublés et mal appris à porter
leurs armes, s’entredévorant du regard.—Après tout, rien cependant
n’étoit changé; d’où venoit donc cet aspect sinistre? Avoit-on subi une
invasion étrangère? Israël avoit-il été emmené en captivité à Ninive ou
à Babylone? Sept plaies avoient-elles frappé l’Égypte?... Non, non!...
seulement la verge de la vertu de Dieu avoit battu les eaux de l’étang
social, et la bourbe du fond étoit remontée à la surface!
Icolm-Kill s’adressa avec persévérance à toutes les espèces de
magistrats populaires qui, depuis l’insurrection, s’étoient constitués,
et s’efforçoient, les pauvre gents, de mettre de l’eau dans un crible.
Mais pas une de ces nouvelles créatures ne put lui fournir le moindre
renseignement. Touts avoient eu parfaitement connoissance du prisonnier
qu’Icolm-Kill réclamoit, mais aucun ne savoit ce que pour lors il
étoit devenu. Déborah déjà commençoit à se repentir d’avoir cru si
volontiers à une chose si vague et pour ainsi dire impossible. Déjà
elle avoit mis son espoir sous ses pieds, et retrempé ses lèvres dans
l’amertume, quand un Électeur, monsieur Éthis de Corny, je crois, se
prétendant parfaitement informé, leur donna l’assurance que l’infortuné
qu’ils cherchoient, après avoir été pendant quelques jours l’idole des
Parisiens, et avoir rempli touts les cœurs de la plus sombre compassion
et de la plus violente aversion pour la tyrannie, avoit dû être (il ne
savoit pas au juste pour quelle cause) conduit au couvent des Frères de
Charenton.
Dans l’excès de sa joie et de sa reconnoissance, Déborah couvrit de
baisers les mains de l’Électeur; lui souhaita une douce et longue
carrière, et partit de suite pour le lieu qui recéloit son bien-aimé,
et devoit enfin le lui rendre.
Comme elle remontoit la rue Saint-Anthoine, Déborah entendit tirer
le canon, et des salves répétées de mousqueterie; puis, appercevant
une foule immense qui se pressoit autour de la Bastille à peu
près entièrement détruite, elle fut saisie un instant de frayeur,
s’imaginant que le peuple en étoit aux mains, et qu’elle alloit
assister à quelque scène de sang. Mais le silence et l’ordre,
et le respect qui se montroit sur chaque front, la rassurèrent
bientôt. Elle poursuivit courageusement son chemin, et ne tarda
pas à comprendre qu’on rendoit simplement des honneurs funèbres et
militaires.—D’entre les ruines de l’horrible forteresse, huit cents
ouvriers qui travailloient à sa démolition, et auxquels s’étoient
joints les députations de quelques districts et quelques officiers
révolutionnaires, sortoient en cortége, touts le chapeau bas, touts
la pioche sur l’épaule, touts l’air grave et pénétré.—A leur tête,
quatre d’entre ces artisans portoient, sur une planche, deux squelettes
humains après lesquels pendoient encore des chaînes et un énorme
boulet de fer.—Les restes de ces deux victimes de la plus monstrueuse
barbarie qui ait jamais flori sur la terre, avoient été trouvés par
les démolisseurs enterrés dans une couche de chaux et de plâtre sous
des marches, dans l’escalier d’une tour; et par un élan généreux, une
commisération rarement absente du cœur humain, le peuple avoit voulu
donner une marque publique de sa sympathie aux mânes de ces deux
captifs, assurément innocents, tombés, il y avoit peut-être plusieurs
siècles, sous les coups obscurs d’une tyrannie lâche et pleine de
ténèbres, leur rendre les derniers devoirs et les porter solennellement
dans un lieu de repos.
Il est certain, cela ne sauroit être mis en doute, qu’à la Bastille
il se fit autrefois des exécutions secrètes. On y découvrit encore
quelques autres squelettes; eh! d’ailleurs n’y trouva-t-on pas des
latrines sèches, pleines de détritus humain, d’os et de poussière
d’ossements!
Le spectacle de cette lugubre cérémonie, et la pensée que son
sort et le sort de Patrick avoient été si voisins de celui de ces
deux prisonniers, qui peut-être s’étoient vu sceller vivants dans
l’épaisseur d’une voûte, déchira violemment le cœur de Déborah et
acheva de la plonger dans une fâcheuse émotion.