abattue sous les efforts des sentiments si divers qui depuis quelques
heures s’étoient succédé dans son sein, enfin elle arriva aux portes
du couvent de Charenton. Là, comme elle passoit le seuil, des
pressentiments vagues, mais cruels, s’emparèrent violemment de son
âme, et en chassèrent la pâle espérance qui s’y agitoit. Ses jambes
fléchissoient à chaque pas, tout annonçoit dans sa personne le trouble
excessif de ses esprits.
Deux moines que la cloche extérieure avoit appelés s’avancèrent
aussitôt à sa rencontre, et, avec une bonté et une grâce vraiment
hospitalières, la conduisirent au parloir.—A peine eut-elle la force de
gagner un siége.
—Qu’avez-vous, madame, qui peut vous mettre à ce point au supplice?
lui dit alors l’un des deux religieux, frère Prudence, directeur
de l’hospice, en lui prenant tendrement la main, et en s’efforçant
d’adoucir sa voix, que l’habitude de commander avoit rendue sévère.
—Ce n’est rien, mon père, fit Déborah;—de la fatigue, une joie
inquiète, une anxiété profonde, mais d’où, je l’espère, avec votre
grâce, avant peu je serai sortie.
—Parlez, madame.
—Vous devez avoir ici, mon révérend père, cela nous a été fortement
assuré, depuis quelque temps, quelques jours peut-être, un pauvre
infortuné que le peuple a trouvé dans les cachots de la Bastille, et
qu’au nom du ciel, mon père, je désire revoir? C’est mon époux; il
se nomme White ou Patrick, et voici bientôt vingt-sept ans que des
malheurs inouïs nous séparent.
—Je ne sais, madame; nous avons reçu depuis quelques semaines plusieurs
nouveaux pensionnaires; mais nous ignorons absolument qui ils sont,
et d’où ils sortent. Cependant, madame, si vous pensez pouvoir le
reconnoître, je m’en vais faire monter des catacombes ces derniers
venus, et, si votre époux se trouve parmi eux, soyez tranquille,
madame, il vous sera rendu.
Frère Prudence donna alors tout bas quelques ordres.
—Qu’appelez-vous catacombes, mon père? reprit en frissonnant Déborah,
dont le sang s’étoit glacé à ce mot terrible.
—On appelle ainsi, madame, dans notre maison, la galerie inférieure
où sont les loges de fer destinées à renfermer les pensionnaires
furieux.—Tenez, écoutez!... ces hurlements et ces bruits de chaînes que
vous entendez en ce moment partent justement de cet affreux repaire.
C’est un lieu fort triste à voir; et c’est pour cela, madame, que j’en
épargnerai à à votre sensibilité le hideux spectacle.
Comme frère Prudence achevoit ces paroles, le second moine rentra dans
la salle accompagné d’un homme couvert d’une casaque de bure, gros et
trapu, ayant le visage aduste et enluminé, et l’œil à demi fermé et
hébété comme un Silène. Le grand jour paroissoit le consterner.—Il
répandoit autour de lui la puanteur d’une bête fauve.
A cette vue, Déborah détourna la tête.—Otez, de grâce, mon père, de
devant moi cet horrible objet! s’écria-t-elle; non, non, mon père, ce
n’est pas là Patrick!—Patrick, mon père, c’est un homme grand, beau,
noble et fier!
Deux autres personnages plus abjects encore, et faisant un bruit
terrible, passèrent encore devant elle. A peine osa-t-elle lever sur
eux son regard.
Enfin, comme elle trembloit d’impatience et d’horreur, elle vit
tout-à-coup s’avancer gravement un homme presque entièrement nu,
d’une maigreur excessive. Entre ses cheveux touffus et sa barbe, deux
grands yeux fixes étinceloient. Un crucifix d’ébène et d’argent étoit
suspendu sur sa poitrine.
Malgré la misère et l’état affreux de cet homme, un reste de dignité et
de distinction se montroit dans toute sa personne et frappoit dès son
abord.
Sous le coup d’une impression indicible, Déborah se leva brusquement,
et, sans le quitter un instant du regard vint se placer devant le
spectre, où long-temps dans une attitude indécise, mêlée d’incertitude
et d’épouvante, elle l’examina comme si elle eût douté si c’étoit une
créature ou un phantôme.
Il y avoit déjà quelque temps que duroit cette scène effroyable et
muette,—quand, soudain, appercevant au doigt décharné du spectre,
et retenu par un fil qui venoit s’attacher au poignet, la bague
qu’autrefois elle avoit donnée à Patrick, en présence du ciel et de la
nature, dans la bruyère de Cockermouth-Castle, Déborah s’écria d’une
voix déchirante:—Eh quoi! c’est toi! mon ami! toi, dans cet état!...
toi, mon Patrick!...
Et comme elle se jetoit dans ses bras pour le couvrir de baisers et
de larmes, gardant toujours la même impassibilité et le même silence,
l’homme la repoussa,—si violemment même, qu’après avoir chancelé
quelque temps elle alla tomber sur les genoux à quelque distance.
Nonobstant l’oppression qui l’étouffoit, et sa douleur, la pauvre
femme trouva encore en soi assez de force pour s’écrier de nouveau,
d’une façon plus déchirante encore: Mais tu ne me reconnois donc pas,
Patrick? Je suis Déborah! ton amie! O mon pauvre ami! ô mon bien-aimé!
tu ne reconnois donc plus cette voix qui t’appelle et t’implore!...
Patrick! Patrick! Patrick!!! ah! tu es bien cruel!
Se traînant à ses pieds, Déborah fit encore quelques efforts extrêmes
pour se faire reconnoître, mais vainement! Patrick, toujours immobile,
sans prendre garde à ce qui se passoit, levoit les yeux vers la voûte
et répétoit implacablement d’une voix sépulchrale:—«O thiarna, dean
trocaire ormsa morpheacach.»
—Vous le voyez, madame, fit alors un des moines, cet infortuné ne
sauroit ni vous reconnoître ni vous répondre.... Cet homme est fou!
—Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri terrible. Cela
jusques alors n’avoit pu lui venir à la pensée; ce mot l’avoit frappée
comme un coup de foudre.—Rentrant subitement en soi-même avec la
vitesse d’une épée qui rentre dans le fourreau, Déborah s’affaissa
pesamment contre terre, poussa d’affreux sanglots, puis un râlement
horrible.
La douleur l’avoit tuée....—Elle étoit morte!
Mais qu’elle fut bien vengée!!!
[Illustration]
[Illustration]
ENFIN voici ma tâche achevée, me voici au bout de ce livre qui m’a
causé plus de peines encore qu’il ne m’en a coûté, et qui sans doute
va m’en causer encore bien davantage. Les infortunes si réelles et
si grandes que ma plume ou plutôt que mon cœur s’est plu à consigner
longuement dans ces pages, ne sont rien au prix des aventures et des
malheurs presque romanesques qui ont traversé cette œuvre tout le long
de sa carrière; ce seroit une chose curieuse à faire que la biographie
de ce livre.—Pour ne nous occuper que du matériel, quelques erreurs
typographiques qui ne m’appartiennent pas et quelques inadvertances
qui m’appartiennent, m’ont échappé à la correction des épreuves,
ce dont j’éprouve un grand chagrin. J’espère qu’on voudra bien ne
point m’imputer ces errata à crime ou à ignorance. J’avoue que ceux
qui essaieroient de s’en faire une arme contre moi se rendroient
parfaitement ridicules aux yeux de mes amis, aux yeux de touts ceux
qui me connoissent ou connoissent mes études, et mes prétentions à cet
égard. Quant à moi, qui ai dans ma main leur mesure, ils ne me feroient
que pitié.
Je vous remercie, mon cher lecteur, de l’intérêt que, durant un
demi-siècle environ, vous avez bien voulu prendre à cette sombre
histoire, de l’attention que vous avez bien voulu me prêter jusqu’ici.
C’est bien aimable à vous. Cette bonté, je ne l’oublierai jamais.
Je vous remercie aussi avec empressement, ma chère belle et douce
lectrice. Maintenant vous me connoissez à fond; je vous ai fait
descendre jusque dans les replis les plus secrets de mon cœur; je ne
sais si je vous plais, mais je sais, moi, que je vous aime beaucoup.
Vos charmes et votre indulgence m’ont si bien habitué à votre personne
que, je ne puis le cacher, c’est avec une grande tristesse que je me
sépare de vous.
Adieu, madame,—je me mets à vos pieds.—Je vous rends grâce de votre
bienveillance; j’espère que vous voudrez bien me la continuer; je
vous la retiens même d’avance pour mon prochain livre, qui se nommera
Tabarin.
A TABARIN, donc!
Oh! si jamais, après m’avoir entendu, le public, cet autre prince
Hamlet, pouvoit me dire:—Soyez-le bien-venu, monsieur, à Elseneur!
FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.
[Illustration]
NOTES:
[1] _Petrus Borel le Lycanthrope, sa Vie et ses Œuvres_, chez René
Pincebourde (Bibliothèque Originale, 1865).
[2] On vient tout récemment de vendre (février 1877) à l’hôtel Drouot,
une collection de Lettres autographes de femmes célèbres des XVII^e
et XVIII^e siècles, parmi lesquelles figurait une suite de lettres
de madame de Pompadour qui pourraient donner lieu à une publication
fort intéressante. Ce sont des lettres d’Antoinette Poisson à son père
(de 1741 à 1753), et à son frère M. de Vendières, marquis de Marigny
(de 1749 à 1762). On y voit madame de Pompadour jouant _Alzire_ à son
théâtre de Choisy, se faisant peindre par Boucher et représenter au
pastel par Liotard; parlant de son _petit Cochin_ (Charles Cochin, le
dessinateur), des tableaux de Joseph Vernet, de la folie du peintre
La Tour. Elle appelle M. de Vendières _frérot_ ou _Monseigneur de
Marcassin_, en déclinant le nom en latin et se décerne à elle-même le
petit nom de _Reinette_. Reinette, cela ne veut-il point dire _petite
reine_, ô marquise? Toujours est-il que ces trente-neuf lettres mises
en vente, formant ensemble une soixantaine de pages, composent une
piquante, alerte et charmante chronique du temps passé, et que madame
de Pompadour s’y montre fort aimable et très-attirante (voyez le
Catalogue de cette vente rédigé par M. Gabriel Charavay). C’est tout
ce qui reste de cette précieuse collection du cabinet d’un amateur où
figuraient aussi Louise de la Fayette, la duchesse de la Châtre, Marie
de Hautefort, la princesse de Conti, la duchesse de Porsmouth, etc.,
etc.:—une Académie de femmes, le Décaméron de l’histoire.
[3] Voir notre travail sur _Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et
les Dantonistes_ (1 vol. in-8, chez Plon, 1872).
[4] Adroite flatterie: Madame Putiphar avoit alors quarante-deux ans.
End of Project Gutenberg's Madame Putiphar, vol 1 e 2, by Petrus Borel