pitoyable! Cette vie n’est plus qu’une énigme sans mot, un logogriphe
défectueux, une charade ridicule et impossible! Tout revêt une image
grotesque et absurde, depuis les plus infimes jusques aux plus grandes
choses, depuis l’adversité solitaire du citoyen jusqu’à la chute
retentissante des empires.
Sans cette croyance à l’expiation qui nous met dans la main la clef de
touts les arcanes, on en arrive insensiblement aux déductions les plus
bouffonnes, aux inductions les plus risibles, aux plus inimaginables
folies; on en vient, par exemple, comme certain esprit de ce temps,
qui passeroit quasi pour attentif, comme M. Thiers en un mot, à
assigner à l’un des plus grands événements humains, à la Révolution
françoise, je veux dire, pour cause immédiate et pour origine, une
espèce de mauvais calambour fait en l’air par un petit conseiller au
Parlement, un boute-feu, un bavard, un noblion dont le nom n’avoit même
pas d’orthographe, M. d’Espré... ou d’Epréménil, un misérable bavard,
dis-je, une lèpre, une plaie, car le bavard est le pire des fléaux, un
histrion travesti en robin, un polichinelle, qui, dans les écuries du
Roi, eût mérité de recevoir le fouet à c.. nu sous sa toge!
Je ne suis point un personnage, je ne suis ni grave ni important;
je ne vise ni au timon de l’État, ni aux filles des receveurs de la
gabelle, ni à la trompette de Clio; je ne suis qu’un simple romancier,
pas un cheveu de plus! mais j’avoue cependant que si jamais il avoit
été possible qu’un quolibet eût provoqué quelque événement, quelque
cataclysme, je n’eusse voulu à aucun prix m’en faire l’historien!
Seize volumes sur les suites d’un jeu de mots, non, jamais! Je sais
trop ce je me dois!
Io soy que soy!—comme diroit un Castillan.
[Illustration]
[Illustration]
XXVII.
A l’extrémité d’un ancien boulevard qui jadis protégeoit la ville, et
qui peu à peu, entouré par elle, s’est efféminé dans son sein, dans
le sein de cette reine du monde, comme autrefois Hercule aux pieds de
la reine de Lydie, et qui comme Hercule s’est laissé dépouiller par
son Omphale de sa massue et de sa peau de lion; au bout de ce vieux
boulevard, dis-je, pareil aujourd’hui à une berceuse qui chante au
soleil et file sa quenouille, il existoit un immense cachot de pierre,
avec lequel nous avons déjà fait connoissance, hideux et sombre,
édenté, infect et décrépi, qui, la figure sale, d’un air hébêté,
immobile, avec de petits yeux louches, garnis de cils de fer, et qu’on
eût dits percés à la vrille, regardoit fixement autour de lui comme un
cayman demi pourri dans la fange d’un marais, qui hume des miasmes et
aspire une proie.—Ce vestige d’un temps qui n’étoit plus, qui sembloit
rester là debout comme un vieillard qui auroit refusé de descendre dans
la tombe afin de dévorer sa race,—c’étoit!... A ce nom, se répandent
d’abord dans notre pensée des bruits de chaînes et des gémissements,
puis un bruit de guerre et des cris de triomphe.—C’étoit un lieu
d’odieuse mémoire!—c’étoit la Bastille!
Ce repaire, qui avoit prêté main-forte à tant d’iniquités, qui avoit
trempé dans tant de crimes, qui avoit bu tant de larmes et tant
de sueurs d’agonie, étoit l’objet de l’exécration publique. Cette
hache éternellement levée sur la tête de l’innocent, toujours prête
à décimer, remplissoit le cœur de haine et de terreur. Le peuple ne
songeoit à cette prison qu’avec effroi: c’étoit pour lui l’entrée du
Ténare. Il n’osoit longer ces murailles sans épouvante, comme si ces
murailles eussent eu des appendices invisibles pour attirer à soi,
comme si elles eussent été béantes.
Bouc émissaire chargé des torts et des crimes de soixante rois, tant de
colères s’étoient amoncelées sur ce monstre et le poursuivoient qu’il
touchoit enfin à son heure suprême.—Des cahiers demandoient aux États
son abat.—Le peuple avoit juré sa perte!
Il y avoit alors déjà près d’un an que Paris, que toute la France
même, dans l’anxiété et le trouble, s’agitoient. Le sol se mouvoit
souterrainement, se crevassoit et craquetoit comme la crête d’un mont
volcanique à l’approche d’une éruption. Le peuple, poussé par les
suggestions d’une misère prétendue plus profonde, par les suggestions
d’une faim factice et par d’autres suggestions plus ténébreuses et plus
terribles encore, se faisoit de plus en plus actif et indocile. Sa
chaîne cassée et sa muselière arrachée pendante au col, il rôdoit sans
repos nuit et jour comme un dogue échappé, ou comme un loup du Désert,
qui cherche le lieu d’un meurtre pour s’ébaudir dans le sang.
Mais ce qui acheva de le dénaturer, ce peuple, ce fut le misérable
spectacle qu’on lui donnoit aux États de Versailles, où ses
représentants se heurtebilloient et se colletoient sans pudeur entre
eux et avec leurs maîtres, se tirailloient comme Pasquin et Marforio,
comme deux polissons.—Hélas! à cette triste parade il avoit compris de
suite qu’il n’avoit pour roi qu’une solive; que tout roi n’est qu’une
solive du moment qu’on se fait charpentier, qu’on prend le compas et la
hache, et, chose plus funeste encore, qu’un gentilhomme n’est pas si
fort qu’un porte-faix.
Les deux camps s’inondoient sans relâche d’un flux de paroles. La cour
et le tiers-état bavardoient et se formalisoient comme deux vieilles
loquaces, comme deux huissiers, comme deux pies. On se passoit au fil
du discours.—Pauvre chose! car c’est là justement ce que le peuple
exècre!...
Enfin Dieu trouvant sans doute son outil suffisamment trempé et affûté,
décidément l’emmancha, et le mit à la besogne.
Quand un peuple se révolte contre ses divinités, son premier geste est
d’en briser les images; son premier geste quand il se redresse contre
ses maîtres, c’est d’en briser les symboles. Or, la Bastille étant
le symbole le plus manifeste d’une tyrannie antique et abhorée, le
peuple naturellement ne pouvoit manquer de se dire:—Rasons cet affreux
symbole comme nous effaçons les armes sur la porte des carrosses, et
les panonceaux sculptés dans la pierre des hôtels.
Le 14 juillet donc! tandis qu’on se tirailloit comme de coutume à
Versailles, l’aurore promettant une journée superbe,—le peuple,
qui avoit déjà fait l’essai de ses forces, qui avoit appris déjà à
envisager la mort, qui savoit déjà comment s’enfonce une lame, se
leva courageux, regarda autour de lui, retroussa ses manches; puis
s’écria:—L’heure est venue! car le ciel nous est propice.—Holà!
compagnons!—Aux armes!...
Et comme il n’avoit pas envie, de son côté, de jouer aux phrases, à
peine avoit-il achevé ce cri, qu’il courut à l’hôtel des Invalides. Là
il se saisit de touts les instruments de guerre qui s’y rouilloient,
puis quand il se vit une épée au poing, il la brandit de joie et de
colère, et vint se ranger sous les murailles de la Bastille.
Du haut de cet antique masure ce devoit être une curieuse armée à voir
que cette foule composée d’éléments si divers; ce mélange d’hommes de
tout métier et de toute espèce, dans les équipages les plus bizarres.
Des enfants portoient des sabres qui les dépassoient d’une coudée; des
clercs de procureur bandoient des arbalètes; des charretiers au lieu
de fouets faisoient sonner des carabines; des abbés, des femmes et des
moines s’exerçoient aux fusils; et comme la veille le Garde-Meuble
avoit été saccagé, ici on appercevoit un déchireur de bateaux avec
un cuissard au bras; là un perruquier perdu sous le casque de Charles
IX; plus loin un revendeur dans la panoplie de François I^{er}, ou un
maçon, plein de vin et de sueur, dans l’armure auguste de Bayard.
A la vue de cet étrange saturnale, hélas! quel songeur ne se fût pris
d’une sombre et profonde rêverie?
[Illustration]
[Illustration]
XXVIII.
QUAND la multitude avec sa fronde à la main, comme le jeune David,
eût été quelque temps en présence du géant, elle fut emportée par son
ardeur habituelle; et dans sa turbulence, pour entrer promptement en
matière, elle demanda impérieusement qu’on lui livrât sur l’heure son
ennemi, c’est-à-dire l’abandon des armes et de la place.
Le gouverneur étoit un brave. Il avoit avec lui un renfort de
trente-deux petits Suisses qu’on lui avoit envoyés secrètement la nuit
précédente, soixante invalides et quatre canonniers. C’est vous dire
quelle put être sa réponse.—Il n’ignoroit pas que Turenne et Condé
avoient jugé autrefois ce rempart imprenable, et d’ailleurs comme
la Cour, qui avoit rassemblé des forces considérables aux portes de
Paris, se promettoit de faire dans la nuit du 15 au 16 une formidable
camisade, il ne s’agissoit après tout que de gagner un peu de temps.
Le peuple, qui avoit pris grand ombrage des troupes étrangères et
nationales campées insolemment sous son nez, et qui avoit le vent
des machinations occultes et du coup qu’on méditoit, n’étoit guère
disposé à se prêter à aucun barguignage. Il comptoit les heures. Aussi
dès qu’il eut à peu près la certitude qu’il n’auroit rien qu’avec les
ongles, engagea-t-il le combat.
—Ce fut de la rue Saint-Antoine que partit la première attaque.
La foule ayant investi les premières cours, quelques audacieux
pénètrent dans la cour du Gouvernement. Mais alors, poussé à bout,
ramassant enfin le gant qu’on lui jetoit, le gouverneur fait lever
brusquement le pont-levis de l’avance et riposte par une sévère
fusillade.—Déjà le sang coule à flots.
D’abord consterné, puis exaspéré, le rassemblement accroît sans
cesse. Des munitions, des armes, des combattants apparoissent de
toutes parts.—Des faubourgs entiers descendent.—Les canons enlevés
à l’Hôtel-des-Invalides arrivent après avoir traversé la ville en
triomphe.—De vieux militaires, des soldats de marine, des soldats
aux Gardes et des déserteurs mêlés depuis plusieurs jours à la cause
populaire s’emparent du commandement, gouvernent le siège et dirigent
les batteries.—On place du canon sur le bord du fossé; on attaque par
les jardins de l’Arsenal; on s’avance dans la cour des Salpêtres; on la
traverse; on parvient derechef en face du pont-levis de l’avance; on
envahit le corps-de-garde et le logis des invalides, et le combat se
poursuit avec furie.
A ce fracas de guerre et au récit de cette tuerie, les bavards
frissonnent; et, voulant substituer à cette lutte sanglante une
guerre de paroles, ils envoient, pour parlementer, députation
sur députations. Mais, perdus dans le tumulte et la bagarre, ces
parleurs ont beau se démener et agiter leurs personnages, assiégés ni
assiégeants ne les remarquent, et leurs discours se perdent dans le
bruit de la mousqueterie. Dès le matin déjà, avant même qu’un seul coup
eût été porté, un électeur du district de Saint-Louis-de-la-Culture, M.
Thuriot, étoit venu solliciter M. le gouverneur et faire des ronds de
jambe sur les plates-formes, _coram populo_.
Les canonniers foudroyoient le pont-levis dont on avoit cherché
vainement à briser les chaînes à coups de hache. Le gouverneur, de son
côté, eut-il recours à son artillerie? Je ne sais, mais ce qu’il y a de
certain, c’est que le canon tonnoit sans relâche, qu’il ébranloit la
ville et le sol, grondoit dans les airs et jetoit de près et de loin
l’épouvante.
Il y avoit déjà trois heures qu’on en étoit aux mains, plus de
trois cents cadavres mordoient la poussière; de toutes parts on
emportoit des blessés; mais le peuple, loin de tiédir, bien qu’il
ne vit encore aucune issue et que tout lui défendit de compter sur
la victoire, devenoit de plus en plus terrible. Embusqués de touts
côtés, des fenêtres et du haut des toits mille tirailleurs ajustoient
paisiblement; et dès qu’un assiégé se montroit à travers les créneaux,
sur les tours, il tomboit sous la pluie de leurs balles.—Une ruse de
guerre vint alors servir à souhait ceux d’en-bas, et protéger leurs
manœuvres. Deux chariots de fourrages ayant été renversés, on y mit
le feu, et la fumée épaisse que le vent rejetoit sur la forteresse
aveugla complétement l’ennemi.
Enfin, sous les efforts du canon, le pont-levis de l’avance tombe, et
au milieu des hourras et des cris de mort et de colère le peuple se
précipite, comme un fleuve qui a rompu ses digues, dans la cour du
Gouvernement. Là, à la vue des cadavres des premières victimes de la
guerre, sa rage augmente; il décharge sa fureur contre les murailles,
il incendie les logements du gouverneur;—mais le soleil est si
rutilant, mais le jour a tant de splendeur, que cet embrâsement, qui,
au milieu d’une nuit sombre, eût répandu tant de flammes, jette à peine
une pâle lueur.
Tout-à-coup une jeune fille s’offre aux regards. On la dit fille du
gouverneur; on s’en saisit. On l’étend sur un lit de paille, auquel
on met le feu, et l’on menace de l’y brûler vive sous les yeux de
son père si la capitulation tarde davantage. Mais au même instant un
vieillard, M. de Monsigny, le père véritable de cette pauvre enfant, se
penche pour l’appeler, et, poussé par le désespoir, comme il va pour
se précipiter du haut des remparts, un coup de mousquet l’atteint, et
il tombe mort dans le fossé; tandis qu’un brave, qui avoit déjà sauvé
une première fois la jeune infortunée, l’arrache des mains de ses
bourreaux, l’enlève, la met en un lieu de sûreté, puis revole au combat.
Le canon, braqué de nouveau contre le second pont-levis, faisoit un feu
terrible et le fracassoit.
Voyant qu’il ne pouvoit plus tenir et qu’il avoit laissé perdre le
poste que son Roi avoit confié à sa garde, le gouverneur désolé veut
faire sauter sa citadelle, et déjà il s’approchoit mèche allumée de
vingt milliers de poudre, quand quelques lâches soldats le retiennent
et s’opposent à cet horrible exploit.
Sur ces entrefaites, la petite porte qui se trouvoit au bout du
petit pont de service, et qui donnoit accès dans l’intérieur de la
forteresse, s’entr’ouvre doucement, mais au nom de quel ordre? On ne
sait.
Aussitôt quelques braves s’élancent. Le peuple se rue à leur suite,
renverse tout ce qui se présente, frappe sans pitié, et pénètre enfin
dans le corps du monstre.—Ainsi les couards qui avoient tout bas
entre-bâillé la porte tombèrent les premiers, et reçurent sur le coup
le prix de leur honteuse trahison.
Le grand pont-levis s’abaisse, la tourbe se répand dans la cour
intérieure. On s’étouffe, on se foule dans les escaliers, dans
les corridors, dans les tours; on se méprend, on s’entretue, on
s’entr’égorge!... une horrible boucherie s’achève!
Hélas! nous savons par bonne expérience combien il est moins à craindre
dans les guerres civiles, dans les guerres des rues, de tomber sous les
coups de l’ennemi que sous les coups de ses propres compagnons d’armes.
Au haut de la tour de la Comté et de la Bazinière, déjà quelques
vainqueurs paroissent et plantent leurs drapeaux aux applaudissements
de la foule immense qui les suit d’en-bas.
Tandis que les uns effondrent les portes, brisent les verrouils,
visitent les cachots, parcourent en frémissant touts les lieux inconnus
et impénétrables de cet horrible labyrinthe, et cherchent des captifs
à rendre à la liberté, d’autres, tout entiers à leur victoire, chargés
de trophées et de dépouilles opimes, s’empressent d’aller annoncer au
loin les grands travaux d’Alcide, la gloire, l’événement de la journée,
ou, entourant leurs prisonniers de guerre et les protégeant contre la
fureur commune, sortent lentement et forment des cortéges.
La rue Saint-Anthoine, qui aboutit à la Grève, devient le canal
par lequel se dégorgent tout ce qui sort de la Bastille, car les
vainqueurs, pour consacrer leur butin, veulent le déposer aux pieds des
Électeurs assemblés dans l’Hôtel-de-Ville, et conduire à ce tribunal
populaire les vaincus.
Mais çà et là, le long de la route, la plupart de ces malheureux
succombent sous les coups d’une populace forcenée. Cela est horrible à
dire, mais il y a toujours, en toute occasion, des lâches, des brigands
touts prêts à égorger les gents sans armes, tout prêts à achever ceux
que la fortune trahit. Aux abords de l’arcade Saint-Jean, malgré les
prodiges de valeur que fait pour le sauver le marquis de Pelleport,
dont ce brave avoit été le consolateur pendant une captivité de cinq
années, le major de la place est mis en pièces; et comme il posoit le
pied sur le perron de la Ville, le gouverneur se voit traîtreusement
massacré, et son corps, criblé de blessures, déchiré dans touts les
sens, est livré aux outrages d’une crapule ignoble et féroce.—Ce preux
se défendit pendant plusieurs minutes comme un lion! Jamais homme de
cœur ne mourut avec plus de courage! Ce fut une scène horrible!...
Si seulement dix hommes de cette complexion se fussent conduits de
même dans la Bastille, jamais la Bastille n’eût été prise!—Mais cela
n’entroit pas dans les desseins de Dieu.
Poussée par un instinct de curiosité, par un besoin de dévastation et
de vengeance, la foule se précipitoit sans cesse dans la Bastille.
Chacun vouloit donner le coup de pied de l’âne. Chacun vouloit voir
sous le nez le croque-mitaine qui si long-temps avoit été l’objet de
l’effroi général et le plat valet du despotisme et du bourreau. On
éprouvoit une satisfaction étrange à passer librement sous des voûtes
secrètes où jamais jusques alors n’avoit retentit le pas d’un homme
libre.
Pas un coin, pas une cache, pas un bouge n’échappoit à la recherche,
à l’avidité de la foule.—Un vieillard qui, quoique enfant alors,
prit une part active à ce siége, me racontoit il y a quelques jours
qu’il se rappelle encore parfaitement une grande salle ovale, dont
l’entrée avoit été condamnée et dans laquelle il s’étoit glissé l’un
des premiers, toute couverte d’une boiserie noire, ornée de panneaux
de peinture représentants des supplices, et dans les murs de laquelle,
tout autour, de grands crochets de fer étoient scellés. A l’un de ces
crochets il y avoit, m’assura-t-il, accroché par la nuque, un squelette
d’homme qui avoit dû y avoir été suspendu vivant. Mais il étoit là
depuis bien long-temps sans doute, car il n’avoit plus sur les os que
quelques lambeaux de vêtements; le reste, fusé et presque réduit en
poussière, étoit tombé au-dessous sur les dalles, ainsi qu’une croix de
chevalier de Saint-Louis.—Quel avoit pu être cet homme? quel avoit été
son crime? qui commanda ce forfait? on l’ignore! Le regard de Dieu seul
peut suivre la tyrannie dans ses derniers et impénétrables replis.
Ce même vieillard me racontoit aussi, d’une manière fort enjouée,
qu’ayant pénétré le premier, à cause de sa fine encolure, par un
judas ou une espèce de meurtrière dans la salle des armes, il s’étoit
empressé naturellement de se saisir, non pas d’une bonne carabine,
mais, pour son étrangeté, d’une sorte de massue ou de casse-tête
de fer. Le soir, vers les sept heures, comme d’un pas belliqueux
il revenoit chez sa mère avec son instrument sur l’épaule, au
coin de la rue Caumartin, une patrouille de la milice bourgeoise
malencontreusement le rencontra.
Le caporal lui demande d’une voix sévère d’où il vient, et comment il
se fait qu’il porte cet arme.—Je viens de la Bastille, répond-il d’un
air superbe; je suis un des vainqueurs!... C’en est fait de nos tyrans
et de ce dernier asyle du despotisme!... Quant à cette hache, je l’ai
conquise de mes propres mains, au risque de ma vie; c’est le fruit de
notre triomphe, c’est mon butin, à moi!—J’allois encore en défiler bien
davantage, ajouta mon vieillard, quand le caporal, coupant court à mon
dithyrambe, m’enleva mon casse-tête, et, m’appelant petit vagabond, me
donna un grand coup de pied que, si je m’étois retourné, j’aurois reçu
dans le ventre.—Ce fut là, hélas! poursuivit-il, touts les honneurs
civiques qui me furent décernés! ce fut là tout le lucre que je retirai
de la victoire.
S’il vivoit encore de nos jours, de la petite aventure de ce jeune
patriote ne vous semble-t-il pas qu’Ésope pourroit accommoder un fort
bon apologue?
Mais revenons à la Bastille.—Dans la tour du Puits ou de la Liberté, je
ne sais plus au juste, tout-à-coup des gémissements se font entendre.
On prête l’oreille. C’est du fond d’un cachot qu’ils paroissent sortir.
L’effroi se répand, puis l’effroi fait place à une généreuse colère.—On
brise les portes du cachot, et, à la lueur que donne une meurtrière, on
apperçoit accroupi, dans un coin, une sorte de squelette qui demande du
pain.
Le trouble qui avoit régné dans la forteresse avoit empêché les
porte-clefs de s’occuper de leurs prisonniers, et depuis la veille ils
étoient restés sans nourriture.
A cette vue on recule d’abord; puis à la consternation succèdent des
larmes. On se saisit doucement de la pauvre victime et on l’entraîne
dans la cour. Là, alors au grand jour, au milieu des cris de terreur et
de pitié, on voit un être humain presque nu, d’une maigreur horrible,
pouvant à peine se soutenir sur ses jambes desséchées, et la tête
cachée sous de longs cheveux blancs. Une barbe énorme lui descend
jusqu’à mi-corps. Sur sa poitrine, dont on compte les cercles, un
crucifix d’ébène est suspendu. Les ongles de ses mains et de ses pieds
sont plus longs que les griffes d’une bête sauvage. Mais sans paroître
ni ému ni étonné de ce qui se passe autour de lui, l’œil vitreux et
égaré, le spectre demeure immobile.
Fier de sa conquête, de cette vivante accusation, le peuple en un
instant forme une espèce de pavois avec quelques débris de meubles et
des arbres arrachés dans le jardin du gouverneur. On y place le pauvre
captif; puis, ce pavois élevé et porté sur les épaules, des vainqueurs,
affublés par dérision des habits dorés du comte de Sade, armés ou
chargés d’instruments inconnus et bizarres, qu’ils ont pris dans la
Chambre des tortures, portant de vieux étendards ou des haillons au
bout de leurs lances, se serrent à l’entour; puis, ivre de joie et
d’orgueil, ce convoi grotesque et sinistre s’ébranle, se met en marche,
descend de la Bastille au milieu des applaudissements et des clameurs,
et va répandre au loin sur son passage l’étonnement, l’épouvante et
l’enthousiasme.
—Combien y a-t-il que vous étiez prisonnier? crie-t-on de toutes parts
au phantôme.
—Pourquoi fûtes-vous arrêté?
—Qui êtes-vous? Comment vous nomme-t-on?
Mais Patrick,—toujours morne et impassible,—la tête baissée et enfouie
sous sa barbe et sa chevelure, garde inexorablement le silence.
[Illustration]
[Illustration]
XXIX.
PLUS le cheval qui emportoit le corps de Vengeance précipitoit sa
course, plus son épouvante augmentoit, plus sa course devenoit terrible
et bizarre: la tête, abandonnée à son poids, rouloit sur la croupe et
la heurtoit; les jambes, molles et inertes, qui pendoient à droite et
à gauche, et alloient et venoient comme des étriers vides, frappoient
les flancs; et cela aiguillonnant sans relâche la pauvre bête, comme
eût fait un dresseur féroce, la peur dans l’oreille, l’effroi au
cœur, la sueur sous le poil, elle bondissoit, elle franchissoit comme
un fossé, comme le ravin d’un torrent, de longs espaces de terrain
solide;—tantôt, comme un couteau fermant ouvert dans toute sa longueur,
et lancé contre une poitrine ennemie, elle glissoit au-dessus du sol,
tantôt elle rasoit le sol comme une faulx.—Ce n’étoit plus de la
vitesse, c’étoit de la phrénésie!