—Célimène, que vous êtes terrestre! Vous ne pouvez rien voir sans

penser de suite à votre lit. Oh! je n’aime pas ce genre d’esprit

grossier!—Mais venez, et suivons ce chérubin dans le parc. J’ai besoin

de le revoir, ce bel ange!—Oh! s’il le veut, ce bel amour, il verra

bien des défaites!...

Au détour d’une petite allée Vengeance rencontra M. le Marquis de Gave

de Villepastour, qui, l’épée nue à la main, poursuivoit un papillon

d’un riche plumage qui fuyoit effaré devant lui, voltigeoit et se

posoit de branche en branche.—Un valet à quelques pas plus avant tenoit

au bout d’une chaîne d’argent un singe en frac de velours, portant

suspendue à son col une petite corbeille de figues qu’il ravageoit.—M.

le marquis, s’il vous plaît, s’écria alors Vengeance en réprimant

brusquement sa course.—C’est moi, monsieur, que me voulez-vous?

Prompt comme la foudre, ayant sauté à bas de son cheval, et rejeté son

manteau, Vengeance dégaîna son épée. Puis, l’œil enflammé et marchant

droit sur lui:—Marquis, ce que je veux, reprit-il avec force, ce que je

veux, infâme! c’est ta vie! çà, défends-toi!—Je viens de la part de mon

père et de ma mère!

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, misérable! regarde-moi bien! que je suis le fils de

Patrick! et que Déborah est ma mère! et que je viens demander le

paiement des outrages que ma mère a subis, et le prix du sang de mon

père que tu as assassiné.

—Décidément, c’est donc une manie de famille, mon jeune brave, de

vouloir que Patrick soit mort, et que moi j’en sois l’auteur!—fit alors

le marquis d’un air tout-à-fait calme et réjoui;—puis il poursuivit

avec indifférence, en froissant dans ses doigts les plis d’une

dentelle:—Ah! vous êtes, mon cher, le fils de madame Déborah! une

charmante, une adorée personne, ma foi!... Comment va-t-elle?... Oh! je

me la rappelle parfaitement! vous lui ressemblez: cependant plus encore

à M. votre père, aussi je me disois en vous regardant tout à l’heure:

Mais, c’est étonnant! je connois ce garçon-là.

—En garde! monsieur, vous dis-je:—Mais défends-toi donc!... misérable!

—Hola! tout beau! vous faites bien l’emporté, mon mignon! Quelle mouche

vous a donc piqué?—Venez à la maison; qui sait? peut-être j’aurai bien

des choses à vous dire: nous causerons tranquillement.

—Tu railles, infâme!... Défends-toi, ou tu es mort!

—Mort!—non.—Tout beau.—Pas si vite....

—O mon père! je n’en finirai donc pas avec ce lâche!...

Vengeance frappoit du pied la terre.—se heurtoit le front;—et

brandissoit son épée d’une façon terrible.

Ah! tu ne savois donc pas, mirliflore imbécile, qu’il ne faut insulter

ni l’enfant ni la femme!—Parce que la femme devient mère, parce que

l’enfant devient homme!

En garde!—Encore un coup, te dis-je, défends-toi donc!

—Mon pauvre apprentif, c’est de la vraie folie! vous voulez donc

mourir, mon cher, vous n’y pensez pas? vous voulez donc me forcer à

vous faire du mal?

—Mourir! moi! non, monsieur le marquis, non, je n’en crois rien. Moins

de tendresse, je vous prie. Dans ceci, ne voyez-vous pas que la justice

et Dieu sont avec moi!

—Dieu?... mon garçon, ceci auroit fait bien rire M. d’Holbach. Vraiment

vous êtes délicieux!

Comme Vengeance se précipitoit sur lui, et qu’il n’y avoit plus

de temporisation possible, M. de Villepastour, se retournant vers

son valet, lui dit alors d’une façon résignée:—Tu vois, Jasmin, que

monsieur m’y oblige.

Les fers étoient croisés, Vengeance attaquoit comme un lion.—Le vieil

homme d’armes se contenta d’abord de parer élégamment; mais, peu à peu,

animé par l’ardeur et l’audace de son implacable adversaire, il prit

une part plus active à cet horrible jeu, et devint à son tour terrible.

Ils en étoient là, tantôt rompant, tantôt allant à fond avec fracas,

quand tout-à-coup la marquise éperdue apparut au détour de l’allée,

et, poussant des cris de grâce, vint se jeter entre les combattants,

essayant de couvrir Vengeance de sa protection,—ce qui le perdit.

Une botte portée trop brutalement par M. le marquis, et qu’il ne put

modérer, se fit jour sous le fer de son ennemi, lui cloua sur la

poitrine l’éventail d’ivoire de la marquise dont elle s’efforçait de

faire un bouclier, lui perça le cœur, et s’insinua sous le poids du

bras jusques à la garde.

Vengeance recula d’un pas, jeta un long regard sur la marquise. Et

criant: O ma mère!—Il étoit mort.

—Barbare! quoi! vous avez tué ce bel enfant!... s’écria alors madame de

Villepastour avec un geste d’effroi—horrible, et se laissant tomber sur

la poitrine de Vengeance, que déjà le sang inondoit.

—Jasmin, dit là-dessus M. le marquis, sans aucune marque d’altération

ni de trouble,—j’ai la main meilleure encore que je ne pensois.

Madame de Villepastour fut détachée du corps de Vengeance, qu’elle

tenait embrassé en versant d’abondantes larmes, et ramenée au château

par Célimène, où les plus tendres soins ne pouvoient la rendre à ses

esprits, tandis que Jasmin, aidé de M. de Villepastour, conduisit le

cheval de Vengeance dans l’épaisseur d’un bosquet, l’y attacha,—cacha

sous un fourré le jeune mort,—et poussa du sable avec le pied sur la

mare de sang répandu.

—Ceci, Jasmin, n’est que provisoire.... La cloche appelle; viens.—Nous

reviendrons ce soir quand nous aurons avisé à ce que nous devons faire

de ce butin.

A la nuit, en effet, M. le marquis et Jasmin reparurent.—Après avoir

tiré du bosquet le cheval, ils chargèrent sur la selle le cadavre,

puis, l’ayant lié avec de bonnes cordes, ils conduisirent hors du parc,

par une porte pour ainsi dire dérobée, ce lugubre équipage.—Là, ayant

frappé chacun avec un caillou sur les flancs du cheval, l’animal, qui

hennissoit à l’odeur du sang, s’emporta et s’enfuit—épouvanté.

En regardant partir cette triste cavalcade, M. de Villepastour ne put

se défendre d’un mouvement de regret.—Pauvre garçon!... fit-il.—Est-ce

pas, après tout, Jasmin, qu’il étoit beau et brave! Que c’étoit après

tout un jeune preux!

—Preux ou non, rentrons, monsieur le marquis, et souhaitons-lui un bon

voyage.—Bonne chance, mon drôle! En voilà un du moins, cher maître,

qui, voyageant à dos de mulet, ne craint pas qu’on lui prenne ou la

bourse ou la vie.

—Connois-tu, Jasmin, l’histoire de Mazeppa?

—Non, maître.

—La besogne que nous venons de faire m’y fait songer:—je te conterai ça.

Le cheval ne sembloit déjà plus au fond de la plaine qu’un corbeau

voletant sur la crête d’un sillon.—Le maître et le valet rentrèrent

dans l’enceinte du castel:—la chose avoit réussi; ils étoient

satisfaits.

[Illustration]

[Illustration]

XXIII.

QUAND je pris la plume pour écrire ce livre j’avois l’esprit plein de

doutes, plein de négations, plein d’erreurs;—je voulois asseoir sur le

trône un mensonge,—un faux roi! Comme le peuple, sujet à la démence,

pose quelquefois le diadème impérial sur un front dérisoire, et que

devroit plutôt fleurdelyser le fer rouge du bourreau, je voulois

ceindre du bandeau sacré une idée coupable, lui mettre une robe de

pourpre, lui verser sur le chef les saintes huiles,—l’élever sur le

pavois ou sur l’autel,—la proclamer Cæsar ou Jupiter—et la présenter à

l’adoration de la foule, qui a moins besoin de pain que de faux dieux,

que de faux rois, que de fausses idées, que de phantômes!—Mais je ne

sais par quelle mystérieuse opération, chemin faisant, la lumière s’est

faite pour moi.—Le givre qui couvroit ma vitre et la rendoit opaque

comme une gaze épaisse, s’est fondu sous des rayons venus d’en haut,

et a laissé un plus beau jour arriver jusques à moi.—Où l’eau étoit

bourbeuse, j’ai trouvé un courant limpide.—A travers les roseaux j’ai

plongé jusque sur un lit du gravier le plus pur, sillonné par l’ombre

fugitive des poissons argentés qui passent entre deux ondes comme un

trait,—comme une barque qui a mis toutes voiles dehors,—comme une

navette qui courroit sans repos de la main droite à la main gauche,

de la main gauche à la main droite de Neptune.—Le brouillard s’est

déchiré, et la cîme des monts, pareille à une armure gigantesque dorée

par les flammes du soleil, au fond de la gerçure ouverte dans la brume,

s’est offerte à mes yeux.—Au travers de cette vapeur d’eau bouillante,

mon regard a philtré, et la ville assise sur la colline et la forêt

étalée dans la plaine, qu’elle céloit, m’ont enfin apparu dans toute

leur beauté.

Oui! il y a un Destin!

Oui! il y a une Providence pour l’Humanité et pour l’homme!

Non! les méchants ne triomphent pas sur la terre!

—Non, sur la terre chacun reçoit le salaire de ses œuvres.

Non, il n’y a pas besoin d’une seconde vie pour redresser les torts

de la première,—pour faire la part du juste, et refaire la part du

méchant.—Rien ici-bas ne demeure impuni!

Non, il n’y a point de désordre dans le gouvernement du monde!

Non, les bons ne payent point pour les mauvais,—la vertu pour le vice!

Non, il n’y a point d’hommes qui soient donnés en proie aux hommes sans

que Dieu n’en ait la raison.

Les bons qui souffrent ne sont des bons qu’en apparence, ou si ce sont

des bons réels,—comme le fils du mauvais peut être juste,—c’est qu’ils

expient les torts de leur race.

Oui, je crois à l’expiation!

Non, la destinée fatale originelle n’est point une atrocité! mais une

loi sublime!

Dieu est un Dieu vengeur!

Sa vengeance est quelquefois invisible, souvent elle est longue et

tardive, mais elle est sûre!—Dieu a devant lui l’espace; rien ne le

presse; rien ne lui fait un devoir de punir le prévaricateur dans

soi-même plutôt que dans la postérité qui doit sortir de son flanc.

Nous qui ne sommes que d’un jour, si la vengeance n’est pas au bout de

notre courte et fragile épée, elle nous échappe!—mais rien n’échappe à

l’épée éternelle de Dieu!

Cette opinion, j’en conviens, est une opinion terrible! Soit! tant

mieux! Qu’elle aille trouver le crime heureux dans le bain de ses

prétendues délices, qu’elle lui troue la poitrine avec sa vrille de

fer, qu’elle s’y insinue, et lui fasse égoutter le cœur!...

La vérité est un jeune arbre inflexible que nulle force au monde ne

peut ployer, et dont rien ne sauroit faire un arc!—C’est un rocher qui

retombe sur celui qui le déplace!

Je me suis efforcé tout le long de ce livre à faire fleurir le vice,

à faire prévaloir la dissolution sur la vertu; j’ai couronné de roses

la pourriture; j’ai parfumé de nard la lâcheté; j’ai versé le bonheur

à plein bord dans le giron de l’infamie; j’ai mis le firmament dans

la boue; j’ai mis la boue dans le ciel; pas un de mes braves héros qui

ne soit une victime; partout j’ai montré le mal oppresseur et le bien

opprimé....—Eh tout cela, toutes ces destinées cruelles accumulées,

n’ont abouti après tant de peines qu’à me donner un démenti!

Lord Cokermouth, un méchant cœur, fils peut-être d’un cœur plus

condamnable encore, n’expie-t-il pas ses torts par lui-même et par sa

race. Il est puni en soi. Il est puni dans sa compagne. Il est puni

dans sa fille. Sa fortune se détruit, et vivant il assiste à la ruine

de sa maison. Le bras de Dieu le poursuit jusque dans sa descendance,

et ne s’arrête qu’après avoir tout effacé.

Lady Cokermouth, la pauvre tourterelle accouplée à un bœuf; c’étoit

une âme droite; mais elle dut payer pour son père, un marchand

parvenu.—Vous savez, messieurs, si c’est l’honnête homme qui parvient!

Quant à Déborah! n’étoit-ce pas la dernière raison d’une race

doublement maudite, et qu’on vient de voir s’éteindre dans la personne

de Vengeance, son jeune fils, enfant appartenant à deux souches

condamnées; car Patrick que nous voyons étendu sur le plus dur

chevalet, procède d’une antique famille dégradée après des troubles

populaires durant lesquels cette famille séditieuse avoit trempé sans

doute dans plus d’un forfait.

Pour Fitz-Harris, n’auroit-il eu contre lui que sa trahison envers son

ami, envers son frère Patrick;—la trahison est le crime le plus grand

aux yeux de Dieu,—qu’il n’eût reçu que son salaire.

O vous, que mon sophisme flattoit, berçoit, caressoit, consoloit!...

qui vous êtes si follement réjouis de me voir mener dans un char de

triomphe la corruption; qui avez pu voir avec joie souffrir ce qui est

honnête, car tout ce qui est honnête souffre dans mon livre, et qui

avez pu croire un instant avec moi au destin aveugle, à l’impunité!

mettez sous vos pieds ce doux mensonge!—voilez votre face hideuse dans

vos mains coupables!—Tremblez! oui, tremblez! car l’heure approche où

toutes ces infortunes que j’ai chantées et des montagnes d’autres vont

faire pencher le plateau de la colère de Dieu!—car Dieu à cette heure

attise un châtiment comme le forgeron le feu de sa forge!—car l’heure

d’une immense expiation va sonner sur un timbre funèbre, épouvantable,

horrible! car Dieu et le peuple,—ces deux formidables ouvriers, vont se

mettre à la besogne!—et car leur besogne comme eux sera terrible!

La monarchie décomptera longuement devant Dieu ses orgies!—et ses

suppôts! le peuple les tordra dans ses mains puissantes comme un

haillon!

Pas une plainte secrète, pas une larme dans l’ombre, pas un soupir

étouffé, pas une goutte de sang que Dieu ne recueille—et ne pèse—et

ne venge! Ce sont autant de grains de poudre qui s’amassent sous le

projectile, et qui font le coup d’autant plus fort, d’autant plus

redoutable au jour de l’explosion!—De là vient, de ces causes infimes

et partielles, le bouleversement des empires.

Au jour de ces bouleversements avec sa propre massue Dieu tue

Hercule.—Alors il divise les nations en deux parts: à l’une il met une

toison, à l’autre il met une gueule: et suscite ces deux parts l’une

contre l’autre jusqu’à ce que la part qui a la gueule ait dévoré la

part qui n’a que la toison!

Quand l’expiation est enfin accomplie, et que Dieu n’a plus besoin de

son outil, il le brise!

Dieu, tout-à-l’heure, se servira du peuple; mais dès que cet outil sera

ébrêché dans sa main et sera teint de sang, à son tour il le rejetera!

Il enverra alors un homme sorti d’où l’on ne sait où, qui lavera le

sang dans le sang, qui à mesure que les mères enfanteront prendra leurs

fils et les écrasera sur la pierre!—Puis à son tour cet outil sera

brisé! Alors les dernières ombres d’une race qui doit disparoître de la

terre reparoîtront. Mais Dieu, pour achever l’holocauste, derechef se

choisira un outil dans la propre maison de cette race, et fera régner

sur le peuple, jusqu’à ce qu’il ait expié ses nouveaux forfaits et

sa nouvelle trahison, ce dernier outil; un homme aux mains crochues

portant pour sceptre une pince;—une écrevisse de mer gigantesque;—un

homard, n’ayant point de sang dans les veines,—mais une carapace

couleur de sang répandu!

[Illustration]

[Illustration]

XXIV.

LORSQUE le vase de la colère de Dieu est plein, une larme de femme,—et

le vase déborde!

Le roi Don Rodrigue força Florinde, et il perdit l’Espagne!

Pharaon força Déborah, et il perdit la France!

Ce n’est pas que sur une faute isolée Dieu se résolve jamais à rayer

un empire,—mais c’est qu’il est temps enfin de porter la hache sur une

nation lorsqu’elle en est venue à ce point d’ignominie, que d’avoir

pour maître un homme qui pratique le crime ou qui l’organise!

Florinde en appela à son père, et son cri de vengeance trouvant un

horrible écho dans le cœur du comte Julien, celui-ci, égaré par un

soin farouche de son honneur, en appela aux Maures, et leur livra

traîtreusement la clef de sa patrie!

Mais Déborah, plus sage que Florinde, la Cava! ainsi que la nommèrent

les Maures eux-mêmes, c’est-à-dire la Mauvaise! comme nous l’avons vu,

s’en remit simplement au peuple et à Dieu!—Des philosophes étoient

déjà suscités, et le peuple déjà buvoit avidement le venin qu’ils

suintoient;—la France, assise alors sur son arrière-train comme une

bête vorace, fouilloit déjà du museau dans ses propres entrailles et se

mâchoit le cœur!

Ainsi finit en France, ainsi finit en Espagne, la domination des rois

Goths,—DE LOS GODOS!

* * * * *

Hélas! au temps funeste où voici que notre esquif aborde, pareille

au roi Don Rodrigue après la bataille, chassée de sa tente royale,

seule et pitoyable, si abattue qu’elle en avoit perdu le sentiment,

mourante de faim et de soif, si teinte de sang qu’elle sembloit un

brasier, portant des armes bossuées, brisées, jadis de pierreries,

une épée faite scie sous les coups qu’elle avoit reçus, un casque

fracassé, enfoncé dans sa tête, la face couverte de poussière, image

de sa fortune tombée en poudre, sur son cheval Orelia, harassé,

poussant à peine sa respiration courte, baisant parfois la terre, la

MONARCHIE s’en alloit par les campagnes de Xerez,—nouvelle et pleurante

Gelboé!—s’enfuyoit avec de tristes spectacles sous les yeux, avec la

peur dans l’oreille et un grand bruit de guerre confus; craignant tout,

redoutant tout, ne sachant que faire de son regard: le lever au ciel,

le ciel étoit gros de colère! le jeter sur la terre, la terre n’étoit

plus sienne, elle étoit foulée, elle étoit aliénée! le plonger dans

soi-même, dans ses souvenirs, dans son âme: un plus grand champ de

bataille encore s’y trouvoit!...

La tête gonflée par la peine qu’elle enduroit, comme le roi Don

Rodrigue, elle monta aussi, vers la fin du jour, sur le sommet de la

colline; et de là, cherchant ses gents vaincus, ses bannières, ses

étendards gisants, et que la terre couvroit, ses capitaines disparus,

son camp trempé de sang qui couroit par ruisseaux, triste de voir ce

désastre, en proie à sa douleur profonde, les yeux baignés de larmes,

elle s’écria comme lui:—Hier j’étois reine d’un royaume, aujourd’hui

pas une ville!—Hier villes et châteaux, aujourd’hui rien!—Hier des

serviteurs, aujourd’hui personne!—Maintenant je n’ai pas un créneau que

je puisse dire mien!—Maudite soit l’heure où je naquis, où j’héritai

d’une si grande seigneurie, puisque je l’ai perdue, puisque j’ai tout

perdu en un jour!—O malheureuse! si ceci tu l’eusses fait en d’autres

temps, si tu eusses fui de tes désirs au pas dont maintenant tu vas!

si aux assaults de la passion tu n’eusses pas montré une lâcheté

indigne d’une Gothe, et plus encore d’une reine qui gouverne, la France

jouiroit de sa gloire! et de cette formidable puissance qui là, sur

le sol, gît et change la couleur de l’herbe!—Maudits soient l’instant

et l’heure où mon destin me donna au monde!... Mamelles, qui me

donnâtes du lait, que ne me donnâtes-vous plutôt le sépulchre!...—O mes

ennemis! ô vous les vengeurs dont Dieu se sert! oh! tuez-moi à coups de

poignard, et bien vous ferez!... Mais le traître est un couard, jamais

il ne fait une bonne action!

Puis son cheval Orelia étant tombé mort, étendue entre ses jambes, elle

fit aussi, comme le roi Don Rodrigue, en attendant que se dissipassent

les ténèbres, un oreiller de ses arçons, en disant: Adios, España, que

el barbaro señorea!... Adieu, France, que la barbarie seigneurise!...

Auprès de son Orelia chéri ainsi elle attendit la lumière ennemie.

Puis encore, comme le roi Don Rodrigue, qui s’enferma vivant dans la

tombe, la couleuvre du remords la dévora, et, dans l’excès de ses

tortures,—son cœur fournissant de l’eau à ses yeux qui pleuroient,

ses yeux à sa bouche qui buvoit des larmes,—comme lui encore elle

cria:—Mords-moi, couleuvre! achève-moi! découvre-moi la face de la

mort!...—Hélas! mon déshonneur sera éternel! la renommée me maintiendra

pour mauvaise, comme elle en maintient d’autres pour bons! Oh! si

la renommée, la mémoire, le monde, pouvoient devenir muets! les

chroniqueurs aveugles, afin que ceci ne fût pas écrit!...—Oh! si ma

vie s’achevoit! oh! si la mort venoit!... Mais je crois que je suis si

méchante que la mort même ne me veut pas!—déjà pourtant mon haleine

s’affaisse! déjà pourtant mes dents se serrent! Déjà pourtant ma langue

inerte et pendue darde la pointe!... Mords-moi, couleuvre, achève-moi!

découvre-moi la face de la mort!...

[Illustration]

[Illustration]

XXV.

LA fin si douloureuse de Fitz-Harris dans le puisard, après vingt-un

mois de débats avec la mort, après une agonie déchirante et tenace;

la perte de ce frère d’infortune, de ce compagnon d’enfance et de

misère, et pour surcroît l’inefficacité de la promesse si formelle de

M. de Malesherbes, promesse qui sembla n’être venue rallumer le pâle

flambeau de son espérance que pour donner l’occasion à M. le chevalier

de Rougemont de le lui souffler sous le nez avec son insolence et sa

cruauté habituelles; la prolongation de sa captivité, qui décidément

n’offroit plus que le mirage d’une plaine aride et mortelle, sans

horizon et sans bornes; tout cela, toutes ces amertumes, toutes ces

odieuses manœuvres, toutes ces afflictions profondes avoient fini,

comme nous l’avons vu, par ébranler la raison de Patrick, qui, jusques

alors s’étoit sans cesse maintenue élevée, noble et fière, qui jusques

alors comme un mât robuste, n’avoit pas oscillé un seul instant au

milieu des orages et des sinistres les plus sombres.

La translation du Donjon à la Bastille porta le dernier coup. Ce fut

un choc, un désappointement terrible pour l’âme de Patrick, qui s’étoit

encore ouverte naïvement à l’espoir d’une délivrance (tant l’âme du

malheureux est disposée comme le faucon à venir sur le leurre le plus

grossier); lorsqu’au lieu de la liberté qu’on venoit tout-à-coup de lui

promettre, il s’étoit vu derechef dans une enceinte de murailles et

sous la voûte d’une nouvelle fosse.

Les neuf dernières années de son séjour au Donjon, Patrick les avoit

passées dans l’état d’esprit le plus veule et le plus morne, abymé

en Dieu et abymé dans la prière. Cette dévotion extrême s’exagéra

encore. Il rompit alors entièrement tout commerce avec les hommes.

Sourd à toutes questions, n’adressant aucune demande, se défendant

rigoureusement toute parole, il ne s’entretint plus qu’avec le Ciel.

A genoux ou accroupi, pelotonné pour ainsi dire autour de son Christ,

il demeuroit sans cesse dans la triste immobilité d’un loir engourdi.

L’obligeoit-on à sortir de son cachot pour aller respirer un peu sur

les terrasses des tours, il s’asseyoit tristement sur l’affût d’un

canon et n’en quittoit plus. Quelquefois, après avoir suivi long-temps

du regard un ramier qui voloit librement au haut des airs, son cœur se

gonfloit et il se prenoit à fondre en larmes. Il avoit alors dans le

cœur un besoin si réel et si impérieux d’isolement et de mystère qu’il

ne s’adressoit même jamais à Dieu, comme s’il eût oublié tout-à-fait la

langue qui se parloit autour de lui, que dans l’idiôme de sa chère et

malheureuse patrie.—«O thiarna, répétoit-il souvent en se prosternant

contre terre, dean trocaire ormsa morpheacach!»

Certes, Patrick avoit reçu du Ciel une âme forte, un esprit solide;

mais tant de douleurs l’avoient abreuvé, tant de souffrances l’avoient

épuisé.... Hélas! qui de nous n’eût pas succombé comme lui sous le

faix d’une pareille peine, et l’horreur d’une éternelle prison!...

Quand on songe, ô mon Dieu! rien qu’à cette pensée mon sang se glace

dans mes veines, qu’il y avoit, à l’heure où nous sommes, vingt-cinq

ans dix mois et onze jours qu’arraché au monde, à la liberté, à son

amie, Patrick avoit été chargé de fers et habitoit l’ombre mortelle des

cachots!

Pauvre martyr!!!

Mais tandis que Patrick s’éteignoit dans ce calme et qu’un silence

sépulchral régnoit au fond de sa prison, de grandes rumeurs s’élevoient

au dehors. Toute une nation s’agitoit comme une armée; tout un peuple

parloit et s’enivroit au bruit de ses propres paroles; et dans son

ivresse et son abêtissement, ce troupeau d’esclaves crioit:—«Nos

bergers sont velus comme nous! prenons des ciseaux! si nous tondions un

peu nos bergers!»

Patience! encore quelques jours.... Et quand nous descendrons notre

seau dans le puits, il remontera plein de sang! Et quand nous

chercherons une pierre pour reposer notre front, ou notre vieux père

pour le guider dans les ténèbres, notre main ne rencontrera partout que

des poitrines ouvertes et des têtes coupées!...

[Illustration]

XXVI.

L’HEURE du châtiment approchoit donc!

Oh! de grâce, avec moi, mes frères, croyez à l’expiation!—croyez à un

Dieu punisseur ici-bas!—Sans cette croyance, hélas! rien n’a sa raison,

rien n’a sa loi. Le monde n’est plus qu’un saccage éternel; l’Humanité

un culbutis odieux et inextricable; la société un coupe-gorge, et la

terre une lâche complice.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 30 / 33 段