sa voix pleine de passion, ses précautions tendres et respectueuses,
ses craintes avant que d’oser aborder son aveu, avoient fait tout
d’abord une impression violente sur l’âme de Déborah. Dans une
pénible angoisse, immobile, couvant du regard son enfant, elle
écoutoit avec anxiété, elle buvoit chaque parole. Mais quand il eut
prononcé tristement cette plainte, que tout dans la nature avoit un
père excepté lui; anéantie sous ce coup qui frappoit sans pitié sur
toute sa douleur, qui rouvroit du haut en bas ses blessures; remuée
jusqu’au fond de ses entrailles, oppressée, son cœur se renversa dans
sa poitrine comme un flambeau qu’on éteint, et de ses yeux tombèrent
d’abondantes larmes. Mais enfin, ayant repris un peu d’empire sur
elle-même, elle répondit avec bonté:—Si le passé a été caché avec
soin à tes yeux, mon cher enfant, c’est qu’il est sombre, c’est qu’il
est horrible! c’est qu’il eût été cruel, bien inutilement cruel, d’en
attrister ton jeune esprit, d’en troubler le ciel pur de ton enfance.
Jouis en paix de ta jeunesse, goûte le présent, rêve à l’avenir,
qui sera beau; mais ne jette pas tes regards en arrière. Il est des
choses qui enveniment, et le cœur du jeune homme doit être sans venin.
Vois-tu, notre passé c’est une éponge trempée de fiel: plus tu la
presserois, plus elle répandroit d’amertume. Ne cherche pas à regarder
par-dessus ta mère, à percer au-delà. Que ta mère et son amour te
suffisent. Je ne veux pas te tromper; je n’ai rien à déguiser pour
toi, attends encore; tu sauras tout un jour, il le faudra bien; mais
prie le bon Dieu que ce jour vienne le plus tard possible, car ce jour
remplira ton cœur de colère; tu grinceras des dents, et tu mordras avec
rage dans un pain de cendre et de poison. Aime-moi, pense à moi, vis
pour moi! je ne veux pas de deuil sur ton front. Laisse le passé; sois
heureux.—Les fleurs sont belles, les femmes adorables; tes chevaux ont
du sang; le chevreuil abonde au viandis. Allons, monsieur le penseur,
venez dans mes bras; venez que je vous baise! Je ne vous en veux pas de
votre incartade; je suis fière au contraire de l’excellence de votre
esprit, de votre sensibilité, de vos beaux sentiments!
Déborah avoit mis tant d’onction dans ces paroles; une douceur si
ineffable avoit coulé avec elles sur ses lèvres; son désordre avoit
ajouté tant de grâce à ses charmes, que Vengeance, troublé, attendri,
se jeta avec ivresse à ses genoux, et lui couvrit les mains de baisers;
mais, surmontant aussitôt ce spasme, son souci accoutumé reparut sur
son front; il se releva d’un air insoumis, et s’écria, avec une passion
plus grande encore:—Non, non, ma bonne mère, n’insistez pas! je ne
puis vivre plus long-temps dans l’incertitude où je suis. Je vous en
conjure, ôtez-moi de cette ignorance! Quelque sombre que soit le passé,
il ne m’atterrera pas; il me fera moins de mal que le doute; il ne
flétrira pas ma jeunesse, il n’enveloppera pas chacune de mes pensées
de sa glu âcre et fétide. Où est mon père? où est-il, de grâce, et quel
est-il? Je ne sais! affreuse condition! Sur chaque face humaine j’ai
peur de l’y démêler. Un froid mortel me saisit devant le vieillard
qui pleure au bord du chemin, comme devant le gentilhomme qui passe
magnifique. Ainsi qu’un agneau désolé cherche sa mère égarée dans le
troupeau, je cherche mon père parmi les hommes.—Au tribunal de la
nature et de la raison il n’y a qu’une sorte de père, mais je l’ai
appris; devant le monde il y a des paternités coupables et des fils
désavoués. Comment porterai-je le front dans le monde? Dois-je y entrer
par la porte ou par une issue dérobée? Me montrera-t-on au doigt, ou
s’inclinera-t-on sur mon passage. Ce n’est pas que je veuille, si je
suis marqué d’une tache originelle, prendre de l’humilité et demander
merci; non, je veux seulement marcher dans ma voie. A l’homme, selon
le monde, le chemin est tracé; il est droit, il est fait; à l’autre
appartient l’audace, la rebellion, la gloire, l’aventure! Le monde
veut que le bâtard rachette sa bâtardise. Bâtard! ce mot paroît vous
froisser, ma bonne mère; tranquillisez-vous: si je suis bâtard, l’on
ne m’en verra pas rougir. Mieux vaut être le fruit d’un amour, que le
fruit d’une habitude; j’ai entendu dire cela quelque part, et je le
tiens pour bien dit. Malheur à qui voudra m’en faire honte!...—Vous
pleurez; ces paroles vous déchirent; mon cœur ne m’avoit pas trompé: je
suis bâtard! bâtard! bâtard! Tant mieux, ma mère! Une épée! et ce monde
qui me rejette sera rempli de moi! Une épée! et l’on se courbera sous
mon pas, et je légitimerai ma race illégitime dans le sang légitime des
vaincus!
Eh bien! ma mère, maintenant que je viens de me découvrir, de me
laisser paroître tout entier devant vous, me trouvez-vous assez
mûr? Suis-je digne d’une confidence? Il en est toujours ainsi; la
mère s’obstine à voir encore l’enfant dans le fils fait homme. Qui
d’ailleurs eut jamais la mesure de ce que l’enfant sait et pense.
Tandis qu’on le croit occupé d’un hochet, il rêve à soulever le monde,
il rêve la colère d’un Luther ou la gloire d’un autre Alexandre.
Parlez, ma mère, parlez! que craignez-vous? Vous le savez, je vous aime
de toute mon âme! Rien que je sache pourroit-il me détacher de vous! Je
suis votre main droite et votre armure! vous êtes mon ciel, mon idole,
ma vie! Parlez sans crainte; fussiez-vous la plus vile pécheresse....
Oh! de grâce, parlez! vous me feriez venir d’affreux soupçons, vous
me feriez croire à des choses bien mal.... Au nom de Dieu, madame,
qu’avez-vous fait de mon père?... Je vous dis qu’il est temps de rendre
compte du passé!
Déborah, dans une agitation dont il est facile de se faire l’image,
se leva alors avec courage, et, après avoir ouvert avec empressement
la porte qui donnoit sur la pièce secrète, et qui étoit fermée comme
un coffre-fort, elle prit Vengeance par la main et l’entraîna sur ses
pas. Arrivée vers un portrait devant lequel brûloit une lampe:—Tiens,
cruel, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, voici ton père, voici
Patrick,—mort assassiné!
—Assassiné! et par qui, s’il vous plaît, ma mère? reprit lentement
Vengeance avec énergie et en la regardant fixement comme un juge
terrible.
Froissée, étonnée, épouvantée peut-être, devrois-je dire, de la
violence et de la rebellion de ce tout jeune enfant, l’âme accablée
sous le poids de bien des souvenirs sombres, affreux, amers, que
cette scène fatigante avoit provoqués, brisée, affoiblie, anéantie,
Déborah tomba alors sur les genoux, puis s’affaissa, puis les bras
pendants et fermés ainsi qu’un bracelet, la tête tristement inclinée,
demeura désolée et muette comme l’image de Magdelène au pied de la
croix.—Debout, non loin d’elle, Vengeance, qui avoit jeté le feu de
son emportement, promenoit çà et là des regards pleins d’effroi. Un
spectacle étrange s’étoit offert subitement à sa vue et le dominoit.
Cette chambre mystérieuse, dans laquelle il venoit d’être entraîné
par sa mère, où personne, pas plus que nous-mêmes, n’avoit jusque là
pénétré, où Déborah avoit vu s’écouler tant d’heures silencieuses,
étoit toute tendue de draps noirs, murs et plafond, tandis que la lampe
d’argent qui brûloit devant la ressemblance de Patrick, étoit la seule
lueur qui diminuât l’épaisseur des ténèbres de ce lieu de réflexion.
Dans sa posture si touchante, Déborah paroissoit s’oublier depuis
quelque temps, quand tout-à-coup, se relevant avec dignité:—Monsieur,
reprit-elle d’une façon sévère, le fils est donné à la mère pour
l’honorer et la vénérer, et non pour l’interroger! Un doute, un
soupçon, de la curiosité à son égard, c’est une chose laide et
condamnable! Vous êtes bien coupable envers moi, monsieur; je devrois
vous punir, et élever entre nous une barrière infranchissable!... Mais
je suis bonne.... Daignez cependant croire, s’il vous plaît, que si
je balance, ce n’est pas qu’il y ait rien dans le passé qui soit à ma
honte!—Vous le voulez, monsieur?—Vous l’exigez?—soyez satisfait!—Qu’il
en advienne ce qu’il plaira à Dieu!
Elle s’avança alors jusque vers le lit de repos, y prit place, et fit
signe à Vengeance de s’y asseoir. Vengeance ayant obéi, leurs mains se
rapprochèrent, se serrèrent tendrement; puis la mère dit au fils:—Je
vais reprendre les choses à leur origine, je ne passerai pas un iota;
la vérité entière va sortir de ma bouche: regardez chacune de mes
paroles comme inaugurée dans le sang de Patrick.
Déborah cependant revint encore au silence. Sa bouche éclose se
referma encore devant la révélation pénible qu’elle alloit faire,
comme certaine fleur sensitive à l’approche des ombres du soir; elle
se recueilloit sans doute; tout bas elle s’essayoit aux flots, comme
le baigneur craintif, avant que d’oser se plonger dans l’onde du passé
amère et saumâtre; comme un pêcheur d’Ischia, assis au cap Misène, et
qui rêve et projette son regard amoureux et sévère sur la mer azurée
de Baya, de l’île de Caprée au golphe de Naples, de la rive au fond de
l’horizon; attendrie, elle promenoit ses regards dans touts les sens
sur ses années écoulées; elle en mesuroit le deuil.—Enfin, cédant sous
le poids du souvenir comme une touche sous le doigt qui la presse,
après s’être entourée encore de quelques douces précautions, elle
commença le récit simple et fidèle de ses malheurs, dont le sillon,
prenant sa source au pied de son berceau dans le castel de Cockermouth,
s’avançoit en replis tortueux, creusé par une main fatale, jusques au
ménil d’Évêquemont,—et n’étoit pas achevé.
Déborah, dont l’esprit se montroit si fin dans ses ressources, apporta
une extrême habileté dans cette ouverture si délicate. Guidée par son
sens exquis, judicieux, elle s’efforça de s’appesantir sur toutes
les circonstances qui ne pouvoient éveiller chez l’âme de son jeune
révolté que des sentiments doux et tristes, elle laissa aller jusqu’à
l’éloquence sa phrase naturellement pleine de séduction; mais avec
toute l’adresse d’un vieil écuyer, chaque fois aussi qu’elle avoit
vu s’approcher quelque incident, quelque choc cruel, elle avoit su
réprimer sa parole, et l’avoit faite sobre et modérée.—Pendant tout
le temps qu’avoit duré cette douloureuse confidence, accoudé sur
les sculptures du lit de repos, le front appuyé dans sa main, l’œil
fixe, Vengeance avoit écouté dans l’apparence d’un grand calme, avec
une application qui n’étoit pas de son âge, et lorsqu’elle avoit été
achevée, sans empressement, sans marque de passion, il s’étoit mis
aux genoux de sa mère, lui avoit pris les mains, les avoit approchées
plusieurs fois amoureusement de ses lèvres, et levant sur elle un
regard mêlé de chagrin et d’admiration, après avoir balbutié quelques
remerciements et quelques douces formules de consolations:—Regardez-moi
bien, ma mère, lui avoit-il dit, je ne suis plus cet enfant
d’autrefois! je suis un homme—que l’inquiétude a mûri, que tout ce
qu’il vient d’ouïr mûrira plus encore!...—Ne craignez rien, ma mère; du
secret que vous me confiez ma jeunesse n’abusera pas!...
Lady Barrymore, qui s’étoit attendue, après l’état d’exaltation dans
lequel Vengeance s’étoit d’abord montré, à quelque violente explosion,
se laissant prendre à ce dehors de sagesse et de réserve, rapporta tout
l’honneur de cette amélioration aux ménagements qu’elle avoit su mettre
dans ses confidences; elle se félicitoit tout bas de son adresse et de
sa politique.... Pauvre femme! pauvre mère!...—Hélas! la face humaine
est un rideau de théâtre chargé de peinture et de fard, au travers
duquel rien ne transpire, pas même les apprêts de la plus sombre
tragédie.
Il fallut que la cloche du manoir vînt deux fois les tirer doucement
par l’oreille et les semondre au souper pour les arracher enfin
aux doux propos qui avoient succédé, et dans lesquels touts deux
ils se reposoient de leurs émotions si réelles et si diverses.
En quelques heures quel changement s’étoit fait! Les deux camps
s’étoient rapprochés et mêlés.—L’assiégeant avoit ouvert sa tente,
et la place assiégée sa porte.—L’épée sortie pour immoler avoit
donné l’accolade.—La mère éplorée, qui, véhémente comme une ménade,
avoit entraîné son fils emporté et terrible dans la chambre funèbre,
maintenant quittoit cette chambre, calme et radieuse, lui glorieux et
caressant. Ils alloient maintenant comme deux personnes amoureuses et
pleines de sympathie, heureuses, orgueilleuses l’une de l’autre, se
cherchant du regard à chaque pas.—Le bras mollement enlacé à la taille
élégante de Déborah, la tête appuyée sur sa belle épaule, Vengeance
marchoit sous une pluie de baisers.
La soirée, comme d’habitude, Vengeance la passa au salon, auprès
de sa mère, dans un aimable désœuvrement; Déborah travailloit à de
la broderie, tandis que lui, nonchalamment jeté dans une causeuse,
tenoit un livre à la main qu’il ne lisoit pas.—Sauf, peut-être deux
ou trois questions insignifiantes en apparence, et qu’il fit d’un
air d’indifférence, peut-être même un peu trop affecté, ce à quoi
Déborah ne prit pas garde, il n’y eut pas un mot de retour sur les
choses si graves qui venoient d’être agitées, pas un coup de pioche
donné derechef dans l’amas de décombres fraîchement remué. En voyant
l’extérieur d’un si parfait oubli, on eût dit qu’un mois entre le
midi et le soir s’étoit écoulé; que le temps avoit effacé sous son
pas des impressions faites dans le sable. Sur la surface unie de
l’onde retrouve-t-on les traces des vagues appaisées!—Chaque fois que
Vengeance aiguillonné par sa mère reprenoit la parole, il ne manquoit
pas d’enjouement; mais comme s’il eût été en proie à un reste de souci
intime qu’il auroit eu peine à déguiser, souvent il laissoit en beau
chemin sa période, donnoit seulement deux ou trois coups de serpe à
son idée, et par une pente insensible revenoit promptement au silence;
mais dans le silence même la fierté nouvelle qu’ils avoient dans l’âme
se trahissoit. On voyoit, cela perçoit comme le bourgeon sur l’écorce,
qu’ils venoient de grandir dans leur estime mutuelle; qu’ils venoient
en leur faveur réciproque d’entériner dans leur cœur de nouvelles
lettres d’anoblissement et de crédit. On voyoit, cela transpiroit par
touts les pores, que l’enfant étoit devenu tout-à-coup pour sa mère
un homme sûr, une âme droite, éprouvée et d’une riche complexion;—une
épée d’une trempe forte et choisie, pénétrante, acérée;—un champ prêt
à s’ouvrir sous le soc du monde, prêt à jeter moisson;—un terrain
ferme où fonder l’édifice d’une vie remplie par la gloire;—et que de
son côté la mère pour l’enfant n’étoit plus une femme sans avenues et
sans issues;—un caillou arrondi autrefois dans le lit de on ne sait
plus quel fleuve;—un lambeau déchiré au pavillon du ciel, ou sorti du
limon;—une femme, en un mot, avec une flétrissure creusée au diamant
sur le front; cavale de Cour réformée dans une remonte, défroque
de quelque princelet coulé bas ou fait ermite; Aspasie tombée en
désuétude, catin abdiquée!
A onze heures, Vengeance se leva pour prendre congé de sa mère: ils
s’embrassèrent long-temps savoureusement, avec délices; mais, au lieu
de se retirer comme de coutume dans son appartement, Vengeance, ayant
gagné le perron, se glissa doucement dans le parc, sur les bords
préférés de la source.—La brise répandoit une senteur de chêne;—le
firmament étoit du bleu le plus pur;—Phœbé regardoit amoureusement la
terre;—et les étoiles scintilloient comme si Dieu les eût nouvellement
refourbies.
Là, l’esprit tout-à-fait isolé au milieu de ce spectacle sublime,
pensif, silencieux, souvent assis sur une pierre, quelquefois marchant
à grandes enjambées dans les broussailles, la tête plus fièrement
portée, le poing fièrement sur la hanche, notre jeune orphelin
demeura fort avant dans la nuit, comme ces moucherons qui s’oublient
à jouer dans les rais argentés de la lune.—Puis, tout d’un coup,
comme s’il avoit enfin cueilli dans les genévriers la fleur si rare
de la résolution, quittant brusquement le parc, il se rendit dans
sa chambre, où sa lampe qui l’attendoit à demi voilée, inondée des
splendeurs nocturnes, sembloit le flambeau d’une veille funèbre.—Ayant
pris sur la muraille son épée, ses pistolets, et sa fidèle carabine,
puis une miniature de sa mère qu’il couvrit de baisers et plaça sur
son cœur, il écrivit quelques mots à la hâte qu’il laissa sur la
table, s’enveloppa dans son manteau, et ressortit aussitôt avec une
extrême précaution. Arrivé sur la pelouse, auprès du cénotaphe de
Patrick, il mit alors le genou en terre,—le plombeau d’acier de son
épée brilloit à son côté dans l’herbe comme une luciole,—et s’appuya
sur le fût de son mousquet. Après avoir gardé quelque temps cette
attitude pieuse, il se releva avec enthousiasme, et s’écria:—Dites, mon
père, est-ce pas que je fais bien?—que c’est votre conseil?—eh! que
je serois un lâche, indigne des entrailles de ma mère!... Mais cela
ne sera pas! cela ne peut pas être!... Est-ce pas, poussière de mon
père? est-ce pas?—Jamais! vois-tu, mon père, pensée ne s’est offerte
à mon esprit avec plus de charmes! sans cesse elle s’en revient vers
moi, cette pensée, plus jeune et plus séduisante!... Rose, amoureuse,
fraîche, elle m’aborde couronnée de pampre et de fleurs! elle me baise
sur le front! elle pose ses lèvres sur mes lèvres! elle me serre
voluptueusement la main, et me dit:—Courage!—va!—va!...—au fond de
cette action, vois-tu, tu trouveras une satisfaction ineffable, un
assouvissement, une estime de toi-même, que rien autre au monde ne
t’apporteroit!... va!...—Bien! bien! ombre de mon père!—Bien! bien!
mon esprit, plus de calme; allez! je connois et je comprends mon
devoir, et je saurai l’accomplir!... Étrange chose que le monde! il y
a quelques heures encore, si l’on m’eût parlé de cet homme, j’aurois
écouté avec bienveillance; si je l’eusse rencontré sur mes pas je lui
eusse donné mes respects; que de fois ainsi, dans la vie, ne doit-il
pas arriver que la victime serre affectueusement le bras qui forgea
son malheur! que l’opprimé et l’oppresseur, inconnus l’un à l’autre,
se donnent le baiser de paix; que l’infortuné courbe révérencieusement
la tête devant l’auteur de son abjection; que le pauvre pleure à la
porte du carrosse où se fait mener triomphalement le fils de ceux qui
dépouillèrent ses ancêtres!...—Oh! mais, moi, mon père! béni soit le
ciel! tout m’est révélé! je ne serai pas de ce nombre! je remonterai
jusqu’à la source de mon mal, et je la tarirai!...—Étrange chose que la
haine! cela gonfle tellement le cœur, que la terre, si vaste pour ceux
qui s’aiment, manque d’espace et ne peut contenir deux cœurs remplis de
ce venin!...
En achevant cette obscure invocation aux mânes de son père, Vengeance,
qui chanceloit, appuya son front brûlant sur le marbre, et attacha
ses lèvres avec ardeur sur l’écusson voilé, taillé dans le couvercle
du sépulchre.—Comme l’amant qui a jeté son bras autour du col de son
amante, il ne pouvoit se séparer de cette froide pierre.
Enfin, ayant gagné après un long détour le bâtiment des écuries, et
sellé en un tournemain son palefroi, à petits pas, sans bruit, il entra
dans une allée de sycomores, bien sombre, au bout de laquelle existoit
une petite porte basse qui donnoit sur des terres empouillées.
D’un bond ayant franchi cette barrière, il piqua des deux, et fendant
l’espace avec la vélocité de Wilhelm emportant Lénore, il disparut
bientôt au loin, parmi les masses d’ombre, dans la plaine.
[Illustration]
[Illustration]
XXII.
QUAND Vengeance entra dans Paris, le jour succédoit tout d’un coup
à la nuit, ainsi que cela se voit à la comédie; et des coulisses
commençoient à sortir les personnages:—Crispin et Sbrigani, Oronte
et Mascarille, Chrysalde et Lucinde, Dandin et Dorine, Sganarelle et
Scapin:—chacun pour son rôle mettant le pied en scène.—A travers toute
cette foule d’acteurs vigilants, Vengeance traversa comme une flèche
décochée. Entraîné par la pensée qui s’étoit emparée de son cœur avec
force, il se jetoit en avant. Il avoit en lui un besoin impérieux qui
entendoit être obéi. Mais dans quel val écarté, quel ravin rapide, sous
quel ombrage épais, sous quel tablier d’herbes vertes, gisoit la source
empoisonnée et mortelle où le cerf altéré devoit trouver à étancher sa
soif?... Comme un homme réveillé en sursaut par un bruit, qui, l’épée
à la main, s’avance et tâtonne pour tuer dans les ténèbres, Vengeance
marchoit—aveuglément—arquebuse au poing.—La colère étoit prête; mais
la victime manquoit!—La lame s’agitoit dans le fourreau, impatiente
de creuser une plaie; mais où battoit la poitrine exécrée? mais
s’offriroit-elle jamais sous les coups!....
La passion sait aller au but sans être informée et sans qu’on la guide!
elle trouveroit un anneau tombé dans l’Océan! Les fumées de la bête
forlancée qu’elle poursuit ne s’effacent jamais pour elle. Avec elle
pas de gîte sûr pour le lièvre!—pas de bauge pour le sanglier!—pas de
tanière pour le lion!...
Au quartier de MM. les Mousquetaires du Roi, l’adjudant de service
répondit à Vengeance que M. de Villepastour avoit pris sa retraite
depuis le nouveau règne; mais que s’il souhaitoit d’arriver jusques
à lui, qu’il le trouveroit en son hôtel, rue de l’Université.—Et à
l’hôtel de la rue de l’Université, le suisse répondit que M. le marquis
habitoit pour la saison son château de Colombes.
Jusque là Vengeance avoit ignoré s’il ne couroit pas après une ombre
vaine; s’il ne chassoit pas une bête morte, un renard dont la peau
étoit déjà chez le fourreur: aussi quand il eut acquis la certitude
que son ennemi ne lui manqueroit pas, quand il eut dans la main le
fil qui le devoit conduire sûrement à son repaire, un commencement de
satisfaction s’ébaucha au fond de son âme. Son esprit gagna un peu
de calme, et sa précipitation se ralentit; car il alloit comme un
éperdu.—Tranquille alors, comme s’il eût eu devant lui une tâche sans
péril, il ne repartit de Paris qu’après avoir fait reposer sa monture,
et s’être donné à lui-même quelques heures d’un bon sommeil.
Les flèches de feu du midi tomboient du carquois embrasé du soleil, les
gryllons seuls remplissoient de leur cliquetis l’air silencieux des
campagnes, lorsque Vengeance atteignoit la sombre tonnelle de verdure
qui, s’avançant dans la plaine comme une jetée dans la mer, comme une
couleuvrine hors du rempart, conduisoit au château de Colombes; vieux
castel, de féodal devenu Louis-Quinzesque;—casque de pierre peinturé,
enrubanné, et plein de fleurs.
A l’entrée de l’avenue la lice de bois, couleur vert-naissant ou
vert-pomme, étoit ouverte;—au fond de l’avenue la grille aussi
étoit ouverte. Vengeance s’avança donc sans hésiter; et, comme
il s’approchoit sous les fenêtres, il apperçut dans les jardins,
descendant les degrés d’une terrasse, une dame dans un galant et riche
appareil. D’une main elle relevoit une basque de sa robe, de l’autre
elle hochoit un éventail avec grâce. Elle se renversoit avec majesté,
se dodelinoit comme une rose que Zéphire agite, et jetoit avec élégance
comme un aviron son pied qui soulevoit les flots transparents de sa
jupe, son petit pied, grand à peine comme un biscuit, captif dans un
soulier de soie jaune, haché par des zébrures plus sombres, et qui,
échafaudé au haut d’un haut talon et la pointe prosternée, terminoit
une jambe divine par une douce déclivité.—Une suivante, ravissante
soubrette, venoit derrière, flairant une branche de romarin, et portant
nonchalamment, repliée sur son bras, la queue démesurée de sa maîtresse.
A la vue de cette grande dame inattendue, Vengeance tourna court, et
chevaucha plein de fierté jusques auprès de la terrasse.—Là, ayant mis
pied à terre, tenant sa bête par la bride, il se découvrit, et saluant
plusieurs fois de son chapeau, en bon gentilhomme, avec une suprême
courtoisie, il demanda M. le marquis de Gave de Villepastour, à cette
délicieuse personne, qui lui répondit d’une façon suave et d’une voix
sucrée:—Mon mari, monsieur, est en ce moment dans le parc.—Veuillez
prendre en face cette allée, et d’honneur vous l’y trouverez.—Sur
quoi Vengeance s’inclina de nouveau en signe de remerciement.—Pendant
toute cette brève entrevue, tandis qu’ils avoient parlé ou s’étoient
fait leurs révérences ils avoient eu l’œil attaché l’un sur l’autre,
leurs regards s’étoient cherchés; il y avoit eu de part et d’autre un
mouvement d’admiration inopinée. On eût dit que le dieutelet Cupidon,
ce petit archerot malin, les avoit sur-le-champ férus tous deux de la
même sagette.—Vengeance étoit le beau jeune homme antique que vous
savez!—La marquise, d’une taille élevée, femme de trente ans toute
jeune encore, étoit bien belle aussi!—Une tête noble et superbe,
comme on en voit sur des médailles de Syracuse; un col d’un galbe
imaginaire, animé et flexible, avec un doux balancement; une poitrine
à rendre Junon jalouse, et deux admirables commencements de sein,
car le surplus étoit caché; de la prestance, une parure rare, une
abondance majestueuse de costume;—mi-partie reine et déesse!—Comment
Vengeance auroit-il échappé à tant de prestige si bien à sa mesure!
Quel derviche même y eût échappé!... Enfin, ayant rompu le charme qui
le lioit et le retenoit encore après la réponse reçue, il remonta avec
beaucoup d’aisance sur son impatient palefroi, et s’enfonça à toute
bride dans le parc par l’allée indiquée.
—Célimène, dit alors la marquise à sa caudataire, ne trouves-tu pas
ce jeune homme un enfant superbe? Quel port! quelle grâce! quel
visage!—Oh! j’en suis toute bouleversée!
La soubrette fit un petit bruit de lèvres railleur, et répondit après
un silence plus moqueur encore:—Mon cœur sur la main, ma foi, madame,
je le trouve un charmant berger.—Si charmant! que, s’il daignoit
vouloir m’offrir des nids de tourterelle et m’orner de fleurs ma
houlette,—je lui laisserois volontiers m’offrir et m’orner tout ce
qu’il voudroit.