dépouillé; depuis ce qui lui avoit été ôté à son arrivée au Donjon
jusques aux confiscations de M. le dernier lieutenant. La bague
surannée que sir Francis Meadowbanks avoit donnée en mourant à sa fille
Debby, que Déborah avoit confié à Patrick en signe d’alliance, et que
la Putiphar n’avoit pu desceller de son lieu, étincela de nouveau à son
doigt avec orgueil! Ce fut pour lui une satisfaction bien douce que
de recouvrer tant de vieux amis perdus, dont le souvenir de plusieurs
même alloit s’effaçant de jour en jour de sa mémoire; mais son cœur
saigna aussi, et il lui resta des regrets bien amers: les joyaux et
les parures de Déborah ne se retrouvèrent pas dans la valise. M. le
chevalier de Rougemont déclaroit ignorer ce que c’étoit devenu; mais il
mentoit par sa gorge, le voleur!
Dès que les bains et le vin vieux eurent remis un peu de vie et de
sève sous son écorce desséchée, Patrick, rassemblant ses forces bien
modiques encore, s’appliqua à rédiger le mémoire que souhaitoit M. de
Malesherbes; et aussitôt qu’il l’eut achevé M. de Rougemont se chargea
avec empressement de le faire parvenir.—Patrick avoit pensé, avec assez
de raison, que sa mise en liberté suivroit de près l’envoi de son
factum. Il comptoit dessus; c’étoit chose promise, sûre, immanquable.
Ses chaînes entre ses serres, il battoit de l’aile pour essayer son
vol. Il bouillonnoit, il aspiroit, il appeloit; hors du bord, penché
à la mer, les bras nus, il étoit prêt à lever l’ancre au premier
signal. Mais les heures, biches légères pour l’homme de plaisir,
tortues paresseuses et pesantes pour l’âme en peine! s’écouloient;
mais les semaines, qui rampoient lentement comme des chars embourbés,
s’entassoient, et la voix qui devoit venir crier à travers les
barreaux: Levez-vous et soyez libre! ne retentissoit point.—Ce silence
devenant de plus en plus inexplicable, et voulant à tout prix sortir
de cet état d’attente qui le tuoit, Patrick se résolut à la fin
d’écrire à son bienfaiteur, et il lui adressa cette lettre brève, mais
superbe, mais bien propre à le faire ressouvenir, si tant est que M. de
Malesherbes eût oublié.—«Monseigneur,—Le prisonnier à qui dans votre
miséricorde vous avez bien voulu donner un Christ, le simulacre le plus
saint, attend de vous la chose la plus sainte, la liberté.»
Cette démarche fut un coup frappé à la porte d’une maison déserte:
personne ne parut à la fenêtre et ne répondit. Le silence qui régnoit
devant, régna après. L’écheveau ne se démêloit point, et le temps
passoit toujours; chaque jour amenoit plus de désespérance dans
l’espoir de Patrick. L’édifice de son bonheur prochain, lézardé de
toutes parts, tomboit pierre à pierre. Patrick, qui avoit compté sur
les doigts de rose de la liberté, les délices que la liberté alloit
lui rendre, se reprenant, les décomptoit tristement sur les doigts de
bronze du Destin.
Quelque cruelle que fût cette inquiétude dans laquelle il vécut,
durant plusieurs mois, si c’étoit vivre, elle n’arriva que trop tôt à
son terme. Un changement violent opéré dans le régime salutaire dont
il jouissoit depuis la visite de M. de Malesherbes, vint tout-à-coup
l’éclairer sur son sort. Révolté des nouveaux traitements qu’on
s’apprêtoit à lui faire subir, ayant fait porter son indignation aux
pieds de M. le lieutenant pour le Roi, celui-ci, levant enfin le
masque, lui avoit répondu:—Perdez, s’il vous plaît, je vous en prie,
tout espoir d’être jamais libre. M. de Malesherbes n’est plus au
ministère, et vous êtes mon ennemi; je vous tiens; pas de plainte; la
fosse où vous devriez être n’est pas comblée.
M. de Malesherbes, pour suivre Turgot dans sa retraite, venoit
effectivement de se démettre de son département, malgré les instances
de son Roi; mais qu’il l’eût fait sans avoir ordonné la mise en liberté
de Patrick, c’est ce qui sera toujours inadmissible. Il se peut, comme
quelques-uns l’affirment, que durant sa trop courte administration,
de douce mémoire, surchargé de travaux et d’affaires, à travers mille
devoirs et mille préoccupations, embarrassé dans la foule de détenus
qu’il vida des bastilles, M. de Malesherbes ait oublié quelques
infortunés dans les cachots, dont sa vertu auroit dû briser les fers;
mais que Patrick ait été de ce nombre,—impossible! Patrick, sur qui
sa charité s’étoit arrêtée d’une façon particulière; Patrick à qui sa
bonté paternelle avoit fait avec empressement et complaisance un don
si saint, si précieux. Non, cela, dis-je, n’est pas possible! Non, M.
le chevalier de Rougemont dut tromper M. de Malesherbes comme le pensa
Patrick, et comme il nous faut bien le penser avec lui. A coup sûr ce
méchant dut retenir entre ses mains le mémoire et la lettre de son
prisonnier; à coup sûr il dut recevoir l’ordre de son élargissement,
auquel il désobéit. Cet homme féroce, ce stupide forfante qui gardoit
dans son cœur, si toutefois il en avoit, une haine implacable pour
Patrick, surtout en mémoire de Fitz-Harris, n’avoit pu sans doute se
faire un seul instant à l’idée de perdre la proie dans les chairs de
laquelle ses ongles entroient chaque jour avec une hideuse et nouvelle
volupté.
Jusques alors l’esprit élevé de Patrick s’étoit maintenu dans sa force.
Son âme étoit demeurée belle, noble, judicieuse; son corps seul avoit
fléchi sous le malheur, et subi d’attristantes détériorations; mais ce
dernier assaut le vainquit. Sa raison en fut profondément ébranlée.
Sa sagesse s’égara et se fêla du haut en bas comme un crystal qui
reçoit un choc; et, dérogeant à son essence native, sa nature douce et
distinguée dégénéra. Tombé dans le dégoût profond de toutes choses,
il commença dès lors, peu à peu, à manquer à la culture de soi-même,
aux soins quotidiens qu’on se doit; triste symptôme!—Lui qui, dans la
souffrance, s’étoit toujours montré avare de plaintes et de pleurs,
laissoit voir sans cesse une larme arrêtée sur la rive de sa paupière,
ou dans le creux de sa joue décharnée et livide.—Prosterné devant son
épitaphe, que Fitz-Harris autrefois avoit gravée, comme on sait, sur la
muraille, la bouche accollée à son crucifix, il passoit régulièrement
toutes les heures de sa longue journée. Où l’automne l’avoit laissé,
le printemps le retrouvoit.—Neuf des plus belles années qui soient
comptées à l’homme, il les dépensa ainsi, sur ce gril, en proie à
une douleur monotone, déchiré dans touts les sens par les vexations
obséquieuses d’un geôlier infatigable et cruel. Ces neuf années qui
se déroulèrent si lentement pour Patrick, dont chaque jour fut une
coupe amère à vider, nous allons d’un seul pas les franchir.—Qui donc
trouveroit en soi assez de courage pour suivre crise à crise une telle
agonie?
Enfin, par une nuit d’hiver, le 27 février 1784, si je suis bien
servi par ma mémoire, les triples portes de son cachot s’ouvrirent
précipitamment, et M. de Rougemont paraissant avec un flambeau au
poing, s’écria:—Levez-vous, prisonnier, et suivez-moi; vous êtes libre!
Dans la cour un carrosse attendoit portière ouverte; M. de Rougemont
le pria de vouloir bien y monter.—C’est beaucoup trop de tendresse,
monsieur, lui dit alors Patrick, en souriant: je n’espérois pas,
je l’avoue, de m’en aller en carrosse à la liberté, il eût suffi,
monsieur, d’ouvrir ce guichet et de baisser le pont. Comme il obéissoit
à cet ordre, deux personnages qui se trouvoient déjà placés dans la
voiture se reculèrent à son aspect avec un geste d’effroi et de pitié;
hérissé de barbe et de chevelure, pâle, blême, décharné, les lueurs
blafardes et les ombres foncées de la nuit lui donnoient la physionomie
et la transparence d’un spectre. Deux autres personnages, de mines
communes, s’étant aussi embarqués à sa suite, la portière se ferma et
les chevaux se mirent en marche. Lorsque les deux hommes qui s’étoient
reculés à la vue de Patrick eurent repris leur assurance, ils lui
adressèrent quelques questions avec politesse. Quelles étoient-elles,
ces questions? et qu’y répondit-il, je l’ignore; mais il est à croire
toutefois qu’elles touchoient à sa misère; car, après qu’il eut parlé
quelques instants, ils lui prirent la main l’un et l’autre et la
lui serrèrent cordialement. Une commisération sincère et douce ne
se trouve guère que dans les cœurs où le malheur habite, ou par où
le malheur a passé: ces deux personnages, qui, oubliant leur propre
infortune, s’étoient si fort émus du sort de Patrick, étoient eux-mêmes
des prisonniers comme lui, qui comme lui venoient d’être retirés du
Donjon; l’un des deux, celui aux vêtements modestes, n’étoit qu’un
gentilhomme toulousain, le comte de Solages, arrêté sous le ministère
Amelot, et à la requête de son père, pour dérangement de conduite,
pour quelques folies de jeunesse; mais l’autre—c’étoit une des gloires
de la France,—un martyr qui n’arriva à son calvaire qu’après avoir
été tour-à-tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur,
à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre-Encise,
exilé à la Coste, incarcéré à Vincennes, puis, au temps où nous sommes,
transféré à la Bastille.
On s’obstine à vouloir faire honneur à la haute sagesse de Napoléon de
l’emprisonnement, dans la maison des fous, de cet homme célèbre entre
les célèbres; c’est écrit, c’est dit; mais on en a menti; mais on ment;
mais c’est faux! Non, cette cruauté n’est pas l’ouvrage du bon sens
imaginatif de Napoléon. Au mois de juin 1789, cet homme, à la suite
d’une scène burlesque qu’il avoit eue avec l’état-major de la Bastille,
avoit déjà été conduit au couvent de Charenton, d’où il étoit sorti
durant les troubles révolutionnaires, en vertu d’un décret qui ne le
concernoit point; et on l’y avoit déjà réintégré que Buonaparte n’étoit
pas seulement encore empereur en herbe.—C’eût été mal d’ailleurs de la
part de l’empereur corse d’accommoder ainsi un empereur romain.
Ce que j’entends par cette gloire de la France, s’il faut le dire,
c’étoit l’illustre auteur d’un livre contre lequel vous criez touts à
l’infamie, et que vous avez touts dans votre poche, je vous en demande
bien pardon, cher lecteur; c’étoit, dis-je, très-haut et très-puissant
seigneur, monsieur le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent
aujourd’hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur.
La plus grande partie des bagages déposés sur une espèce de charrette
qui suivoit le carrosse appartenoient à ce gentilhomme, qui, joignant
à ses goûts impériaux un goût impérieux pour les vêtements splendides,
possédoit une garde-robe qui se composoit bien, sans mentir, sans
exagération, de plus de deux cents habits galonnés ou chargés de
broderies,—que nous aurons bientôt le triste avantage de voir figurer
dans une sanglante mascarade.
Le carrosse rouloit lentement et toujours dans la même direction.
L’épaisseur de cette nuit de février ne permettoit guère à nos
prisonniers de se reconnoître; cependant tout les portoit à croire
qu’ils s’approchoient de Paris. Enfin, après plusieurs qui-vive qui
retentirent dans le silence, quelques sourds bruissements, quelques
bruits de ferrement et de porte, le carrosse s’arrêta court et
s’ouvrit; les deux mines basses et taciturnes qui avoient été du voyage
descendirent immédiatement, et, faisant leur fonction d’exempts de
police, elles invitèrent nos trois prisonniers à les suivre. Un groupe
d’officiers et de sergents de garde, l’épée au côté, et des geôliers
armés de flambeaux et de clefs, qui se tenoient à quelques pas de la
portière, se saisirent de Patrick comme il quittoit le marche-pied.—A
cet attentat, comprenant toute la trahison, Patrick promena un œil
hagard sur les hautes murailles qui l’environnoient, et, reconnoissant
tout-à-coup la cour intérieure de la Bastille, que, vingt-un ans
auparavant, joyeux, il avoit traversée pour porter à Fitz-Harris les
lettres de grâce qu’il venoit d’arracher à la haine de la Putiphar, il
poussa un cri terrible et tomba le front sur le pavé.
Éclairé surtout, assure-t-on, par le livre des lettres de cachets
de Mirabeau, sur les abus et le régime exécrable de la prison de
Vincennes, le nouveau ministre de Paris, M. le baron de Breteuil,
venoit d’en ordonner l’évacuation.—Commandance du Château, Lieutenance
du Donjon, M. Paulmi d’Argenson, avec son capitaine et ses trente
hommes de garde, M. le chevalier de Rougemont, avec ses guichetiers et
ses bénéfices, tout fut rasé et balayé en un clin-d’œil; et, à quelque
temps de là, après qu’on en eut dispersé touts les prisonniers dans
divers châteaux forts, après que l’intraitable Prévôt de Beaumont qui
se refusoit à subir une nouvelle translation, eut capitulé et ouvert
de bon cœur son cachot dont on avoit fait en vain le siége, cette Tour
fameuse et redoutable, demeure d’une longue suite de rois, prison
d’État pendant une longue suite de siècles, devint l’humble théâtre
d’une boulangerie qui fournissoit à Paris du pain à un sou meilleur
marché les quatre livres; et où l’on eût pu faire, pour peu qu’on eût
fouillé le sol, du pain sans froment, comme au temps de la ligue; du
pain de farine d’ossements.
[Illustration]
[Illustration]
XXI.
DONNEZ-MOI votre main, seigneur lecteur; donnez-moi votre main si jolie
encore sous son gant parfumé, ma belle dame, et remontons ensemble le
sentier rapide qui ondoie et va s’attacher comme un ruban sur l’épaule
de la colline. Déjà les chiens de garde grondent à notre approche; déjà
leurs aboiements se répandent et retentissent. Voici la grille du menil
d’Évêquemont; sonnons sans peur.—Suivez-moi.
* * * * *
Vengeance atteignoit sa seizième année. Développé magnifiquement par
une jeunesse féodale, et maintenu en dehors de cette souillure humaine
qu’on appelle éducation, il avoit déjà la taille et la prestance
d’un homme; mais quelque chose de svelte, de candide et de fin qui
tenoit tout à la fois, si j’osois dire, de la fleur et de la vierge.
Harmonieux et placide comme une statue antique, ont eût dit un jeune
athlète grec amène et suave, un chevalier normand dont la grâce ne
s’est point encore enroidie sous l’armure. Il se livroit toujours avec
ardeur à l’art du cheval et de la chasse; cependant Déborah, sa douce
mère, commençoit à étendre sa royauté chaque jour davantage sur les
sentiments de son cœur. Il demeuroit plus volontiers auprès d’elle; il
paroissoit attacher plus de prix à sa compagnie, la rechercher souvent
et s’y plaire. Le brusque et fier écuyer se faisoit à ses côtés un ange
de douceur; un page amoureux n’eût pas été d’une prévenance plus jolie
et plus attentive. L’âme à cet âge s’amende et s’ouvre à l’approche
d’un sens, d’une passion qu’elle ignore et qui bientôt va l’envahir;
elle s’emplit de tendresse; elle se vêt de velours pour qu’on la
caresse; elle se fait des mains de velours pour mieux caresser.—Les
femmes ne sont d’abord pour le jeune homme, dans ses premières années,
qu’une vaste et douce prairie d’herbe pareille et uniforme; mais à
mesure qu’il avance dans l’allée de saules de la vie, cette prairie
s’émaille, se diapre, s’individualise, et de mieux en mieux il discerne
parmi le foin veule et fourré les fleurs élégantes qui çà et là le
dominent, ou celles qui, plus modestes, se cachent et qu’il étouffe.
Les regards du jeune homme s’arrêtent alors pour la première fois; pour
la première fois il remarque sa mère, ses sœurs, les amies de ses sœurs
et sa nourrice; alors ce n’est plus seulement sa mère qu’il aime, c’est
une femme divine; un vase d’onyx rempli des plus suaves essences; ses
sœurs se révèlent à leur tour pleines de charmes, de qualités et de
grâces; dans les amies de ses sœurs il en compte plusieurs qui sont
belles, belles à vous troubler; et sa vieille nourrice lui apparoît
toute chargée de beaux vestiges qui donnent des regrets.
L’affection si distinguée et si tendre de son fils eût été pour Déborah
une source de consolation bien douce, si la plus vive inquiétude n’eût
troublé la limpidité de cette source. Une tristesse profonde, que
surtout depuis un an Vengeance portoit peinte sur son jeune front, et
qui devenoit de plus en plus sombre, alarmoit son amour. Il paroissoit
sans cesse occupé tout bas d’une pensée secrète qui l’isoloit.
Quelquefois il demeuroit silencieux et froid à ses côtés; quelquefois
il recevoit ses baisers comme une idole insensible, ou tout-à-coup,
semblant écarter d’un geste une image fâcheuse, il la pressoit
tendrement sur son cœur; et lui donnoit dans son effusion les noms et
les caresses les plus tendres. Déborah le questionnoit-elle sur son air
rêveur, sur la cause de sa mélancolie, il répondoit nonchalamment:—Je
n’ai rien, ma mère, que voulez-vous que j’aie, moi? Je n’ai pas de
chagrin; je ne suis qu’un enfant frivole.
Les peines cachées ont une raison plus cachée encore, que l’esprit le
plus fin sait rarement pénétrer. Déborah attribuoit à la vie retirée
et monotone du château, l’ennui qu’elle remarquoit en Vengeance et
qui l’affligeoit. Afin d’y porter d’une main sûre un prompt remède,
elle résolut donc dans sa sagesse de l’engager à entreprendre, avec
Icolm-Kill, quelque long et beau voyage sous le ciel de l’Europe le
plus chéri; et elle ne balança pas à lui en faire la proposition. Tant
que ce voyage fut un projet, une chose lointaine, Vengeance parut
s’y prêter avec assez de déférence; mais enfin Déborah ayant pris
sur elle de fixer le jour du départ et donné des ordres pour qu’on
hâtât les préparatifs, Vengeance, après avoir long-temps lutté avec
lui-même, vaincu par ses propres efforts, vint la trouver un après-midi
dans sa chambre, et là, dans un trouble à fendre le cœur, il lui
dit:—Croyez-moi, ma mère, ce n’est pas l’ennui qui me ronge!... Je n’ai
que faire de passer les Alpes ou les Pyrénées! Ne m’éloignez pas de
vous, ma mère, vous me feriez mourir! J’aurois sans doute, peut-être
pour ma perte, pu conserver encore au fond de mon sein le mal que j’y
nourris; mais votre décision me pousse à bout; je n’y tiens plus! Il
faut à tout prix que je sorte de mon affreuse condition!—Ma mère,
je vous aime! vous savez combien je vous aime! eh pourtant je vais
vous faire du mal! je vais vous plonger plus d’un trait dans le cœur,
moi, qui ne voudrois être que votre bouclier; car malheur, opprobre
au fils qui n’est pas le rempart des flancs qui le portèrent! Moi,
à peine sorti des langes de l’enfance, moi, éclos sous vos baisers,
moi, grandi sous vos ailes; moi, qui vous dois tant de veilles et tant
d’amour, qui ne devrois approcher de vous qu’avec un front timide,
un regard caressant, le cœur satisfait et plein de reconnoissance;
les mains jointes par vénération; je vais me dresser contre vous, et
vous tourmenter comme feroit un méchant ou un juge. O ma mère!...
pourtant je vous aime! pourtant je ne voudrois être pour vous qu’un
sujet de gloire et de joie. Pardonnez-moi, ma mère!...—Je sais peu
de chose; j’ai lu peu de livres, mais j’ai remarqué davantage, mais
j’ai pensé beaucoup. J’ai porté mes regards partout dans la nature.
Je suis remonté à la source, à l’origine des êtres et des choses. Je
me suis penché sur chaque nid. Je suis entré dans l’étable et dans la
bergerie. Je me suis introduit dans les familles; j’ai écouté; et j’ai
vu que tout dans le monde avoit un père, excepté moi! Cette injustice
m’a navré. J’ai cherché à en pénétrer le mystère. Je me suis creusé
l’esprit; j’ai souffert; je souffre; mais pour moi, comme aux premiers
jours du réveil de mon intelligence, rien ne s’est expliqué. Voici, ma
mère, la cause de cet ennui qui m’accable, et vous comprenez bien que
ce n’est pas un voyage qui m’en peut guérir. Pourquoi suis-je ainsi
maltraité par le sort? En quoi suis-je donc indigne que je reçoive
moins du sort que la plus abjecte créature. Où est mon père? où est-il?
et quel est-il? Je vous en supplie, ma bonne mère, parlez-m’en!
montrez-le-moi! Cette ignorance dans laquelle je suis me trouble; ce
vide que j’apperçois à votre côté m’effraye!—Ne le presserai-je donc
jamais dans mes bras, cet homme qui comme vous doit être si bon, si
noble, si beau, si plein d’amour, et pour qui je dois être un objet si
précieux et si cher?—Quoi! il est un homme sous le ciel qui m’a donné
ce qu’un homme peut donner de plus grand, la vie! qui m’a donné son
sang, dont le sang coule dans mes veines, et passe par mon cœur! Eh!
cet homme! eh! ce bienfaiteur! je ne le connois pas! eh! je ne suis
pas à ses pieds! Parlez sans crainte, ma mère, vous n’y perdrez rien;
je ne partagerai pas en deux parts ma tendresse; une même piété vous
confondra touts les deux!—Autour de moi, je n’ai vu que choses obscures
et douteuses, rien qui pût me mettre sur la voie: je me suis demandé:
Suis-je orphelin? Mon père est-il mort? S’il est mort, d’où vient qu’il
ne nous reste rien de lui? où donc est son sceau? où donc est son épée?
S’il est mort, et que la tombe de la pelouse soit sa tombe, d’où vient
qu’elle n’a pas d’épitaphe, qu’elle porte un écusson voilé, et qu’elle
ne contient pas d’ossements? Poussière de mon père, avez-vous donc été
dispersée par les vents!... S’il est mort, et que vous soyez veuve,
d’où vient que vous n’en avez que le deuil, et non pas le titre? Si
mon père est mort,—le père de mon père, sa mère, votre père et votre
mère sont-ils donc morts aussi? Êtes-vous une étoile tombée du ciel
qui dans sa chute a brisé le fil qui la menoit, que sur cette terre où
je vois bien que tout est lié, pas un lien ne vous lie?...—Oh! que je
suis coupable et cruel! Ingrat que je suis, de porter une main lourde
et si hardie sur la plus sainte douleur et la plus inviolable! Ma mère,
ne pleurez pas; vos larmes tombent sur mon cœur et le brûlent comme du
feu!... Ici la vérité n’est pas ce qui se montre: on a jeté sur elle
un voile épais. Il y a derrière nous un passé qui se cache à touts les
yeux, mais dont tout révèle l’existence. O ma mère! de grâce, j’implore
cela de votre amour, ne me tenez pas plus long-temps dans cette sombre
perplexité! Pourquoi me taire qui vous êtes? qui je suis? où je vais,
d’où je sors? Suis-je donc si indigne de cette confidence? Je suis
tout jeune encore, il est vrai, mais je suis grave; mais vous m’avez
fait une âme solide; le poids et le prix des choses me sont connus;
je n’abuserai pas du secret que vous me confierez, ma mère, si tant
est qu’il y a un secret au fond de tout cela! O ma mère! dites-moi,
soyez bonne, si j’ai mon père; si je l’ai vu, si je dois le revoir; si
vous l’aimez, s’il faut que je l’aime? Oh! ne me cachez pas où il est,
sa retraite, son exil ou son refuge! Je serois si joyeux, si heureux
de voir cet homme, de lui baiser les mains et de lui dire:—Bonjour,
mon père.—Mais si le destin a voulu qu’il nous fût enlevé, qu’il soit
arraché à votre amour, et que je sois privé du sien, oh! conduisez-moi
vers son urne, et je l’arroserai de mes larmes! Oh! dites-moi son nom,
qui est le mien, que je le bénisse! dites-moi sa vie, que je marche
sur ses traces! dites-moi ses vertus que je m’efforce à les imiter! De
grâce, ma mère, ou mon père, ou son urne, et son épée!...