Ayant posé leurs falots le long de la muraille, et s’étant saisi chacun

d’une bêche, les trois porte-clefs poussèrent le corps de Fitz-Harris

dans la fosse, et déjà ils avoient jeté sur lui plusieurs pelletées

de terre, lorsque, à cette vue, retrouvant quelque force, Patrick

se releva, et avec un geste terrible leur commanda d’arrêter. Puis,

s’approchant lentement de M. le lieutenant pour le Roi, qui, les mains

sur le dos et son bonnet de nuit sur la tête, regardoit faire:—Au

nom du ciel! monsieur, lui dit-il avec la noblesse qui accompagnoit

toujours ses moindres expressions, ce n’est pas ainsi que s’enterrent

les hommes! La haine la plus cruelle s’arrête ordinairement où le néant

commence; mais la vôtre, qui passe toutes bornes, à ce qu’il paroît,

passe aussi le seuil de la tombe. Ce n’étoit donc pas assez, monsieur,

d’avoir lâchement assassiné mon frère et de l’avoir laissé mourir sans

les secours de l’art et de la religion?... Allons, qu’on le porte à la

chapelle et qu’on appelle un aumônier!...

A ce coup de hache, M. le chevalier de Rougemont répondit avec

perfidie qu’il n’y avoit point au Donjon de prêtres à l’usage des

religionnaires; mais Patrick lui ayant humblement représenté qu’ils

étoient Irlandois et catholiques:—Assez, jeune homme, lui répliqua-t-il

impudemment, je ne dois compte de ma conduite qu’à sa Majesté.

M. le chevalier savoit parfaitement que ses prisonniers n’étoient ni

Anglois ni anglicans, et la raison qu’il avoit paru vouloir donner

n’étoit que pour tenir lieu d’une plus véritable qu’il n’avoit pas

voulu mettre en avant. M. le chevalier, qui devoit à chien et à chat,

au dedans et au dehors du Donjon, à ses fournisseurs, à son boucher, à

ses porte-clefs, à ses garçons de cuisine, devoit aussi au curé de la

Sainte-Chapelle les honoraires de plusieurs inhumations; et ce dernier,

ne pouvant arracher un sou de ce fripon, venoit, poussé à bout, de

l’attaquer en justice.—Ce fut là pourquoi, ce que Patrick ignora

toujours, Fitz-Harris fut enterré sans prêtre et sans obsèques, comme

un chien.

Les expressions me manquent; la parole n’a pas assez de ressource et

de souplesse; je ne sais que dire, je ne sais quel signe employer

pour dépeindre la stupeur profonde dans laquelle Patrick retomba,

lorsqu’après ces insultantes funérailles il se retrouva seul dans

le puisard. Si la perte d’une âme qui nous est chère, au milieu du

mouvement, des soins et du fracas du monde nous porte un coup terrible

et laisse à nos côtés un vide que rien ne sauroit combler, quel vide

ne doit pas faire autour du captif, de quelle mortelle horreur ne

doit pas le cerner la perte de la seule âme sa compagne, de la seule

âme qui partage le froid de son abyme. Si Patrick n’eût été soutenu

par la pensée de Déborah, par une lointaine espérance, il auroit

sans doute succombé sous sa douleur; peut-être même que cette pensée

n’eût pas suffi pour défendre de la mort ce qu’il y avoit en lui de

périssable, s’il fût demeuré plus long-temps dans ce cachot. Mais

au bout de quelques heures, dix ou douze heures, je pense, une voix

étrangère, inconnue, vint frapper tout-à-coup son oreille. La voûte

s’étoit ouverte sans qu’il s’en fût apperçu, tant il étoit absorbé, et

la voix disoit:—Quoi! dans ce trou, au fond de ces ténèbres, il y a un

être vivant, une créature de Dieu? Lâche abomination!... Je ne sais

pas quelle a pu être la faute de cet homme qui est là dans ce gouffre;

mais ce que je sais, monsieur le lieutenant, c’est qu’il ne faut pas

se faire criminel envers le criminel; qu’il ne faut pas punir le crime

par un châtiment pire que le crime, par un crime sans fin, surtout,

et sans profit, et que ne demandent ni la loi, ni le Roi, ni mon Roi,

qui est le vôtre, monsieur le lieutenant. A ces réflexions simples

et austères qui rabrouoient un peu le chevalier de Rougemont, M. le

chevalier, empêché dans sa confusion, sans doute, ne souffla mot. Mais

la même voix, après un moment de silence, ayant ordonné qu’on plaçât

une échelle, et demandé des flambeaux, qu’on l’éclairât, craignant sans

doute que son prisonnier, s’il étoit visité, ne l’accusât, monsieur

le lieutenant recouvra soudain son éloquence accoutumée, et se prit

à dire d’un ton de candeur, le Pharisien!—De grâce, monseigneur, je

vous conjure, je me mets à vos pieds, ne descendez pas dans cette loge,

c’est un fou furieux, farouche, inabordable, qui l’habite; il iroit de

vos jours; cet homme a des heures terribles. De grâce monseigneur!...

Mais, sans paroître faire aucun compte de cette insinuation perfide, la

même personne étrangère répondit:—Bien, bien, monsieur, des flambeaux,

qu’on m’éclaire! j’en jugerai par moi-même. N’oublions jamais,

monsieur, que l’insensé et le méchant sont, avant tout, des malheureux

dignes de notre sollicitude: nous devons à l’un nos soins, à l’autre

notre pitié. Dieu ne met au monde que des hommes; c’est le monde,

monsieur, qui engendre les méchants et les fous. Les méchants et les

fous sont son œuvre, sont notre œuvre, monsieur le lieutenant.

Quand l’étranger eut descendu l’échelle et posé les deux pieds sur

la croûte noire du sol, il porta ses yeux sur la croûte grise et

luisante des murailles et de la voûte; il regarda autour de lui, il

laissa tomber son regard, et l’arrêta long-temps sur Patrick, spectre

aux cheveux et à la barbe sauvages, aux muscles affaissés et mal

cachés sous quelques restes de haillons, qui demeuroit là dans la plus

morne immobilité; et, après avoir fait bien des efforts visibles pour

rallier son cœur qui se fendoit devant ce spectacle, devant tant de

souffrances, de misère et d’abjection, il put enfin trouver assez de

calme pour dire, avec un accent plein d’encouragement qui eût gagné la

créature la plus farouche:—Ne craignez rien, prisonnier, je ne viens

point pour vous faire du mal; je viens pour vous consoler, si je puis,

et vous ôter à l’horreur de ce cachot. A ce geste d’une bienveillance

marquée, Patrick se leva et s’inclina respectueusement. Ce charitable

étranger étoit habillé de noir; une épée d’acier étinceloit à son côté.

Son air de visage étoit doux et noble, sa bouche gracieuse: son front

beau et pur déceloit un cœur sans limon et sans remords. La limpidité

de son regard proclamoit la limpidité de son âme. Tandis que Patrick

l’admiroit, il poursuivit:—Votre malheur est grand, monsieur, et me

pénètre de douleur, et surpasse à coup sûr votre faute?—Mes malheurs,

en effet, monsieur, sont inouis, lui répondit tristement Patrick,

mais je suis sans reproches devant Dieu, devant la loi, devant ma

conscience. Avoir plu et déplu à une adulteresse, voilà mon crime,

qui fut celui de Joseph, et qui, comme lui, m’a fait jeter dans une

prison où je suis condamné à mourir.—Il ne faut pas vous désespérer

ainsi, monsieur; il n’y a de condamnés que ceux que Dieu condamne.

Dieu souvent se plaît à abaisser son serviteur, pour le mieux élever.

Joseph sortit de sa prison pour régner sur l’Égypte. Depuis combien

d’années êtes-vous céans?—Ce fut le 2 septembre 1763 que je fus amené

dans ce Donjon; et depuis le mois de septembre ou de décembre 1773

j’habite cette fosse.—Quoi! depuis vingt et un mois on vous retient

dans cette abyme? O mon pauvre jeune homme! il faut vraiment que Dieu

vous réserve pour quelque grande chose, que sa main vous ait soutenu,

pour que, sous le faix de tant de maux, vous n’ayez pas succombé.—Je

n’ai pas succombé encore, moi; mais, monsieur, j’avois un ami, un

frère, un compagnon d’infortune et de captivité, qui, exténué, tué par

le désespoir, a rendu l’âme sous cette voûte. Son cadavre, il y a peu

d’heures, étoit encore là étendu. Oh! que n’êtes-vous descendu plus

tôt dans ce puisard! C’étoit un brave et bon jeune homme. La terre

l’a perdu, le ciel l’a gagné. O Fitz-Harris! ô mon ami! tout pour toi

fut cruel, ta vie, ta mort, ton destin!... L’étranger, remué jusque

dans ses entrailles, prenant alors la main de Patrick, la lui serra

affectueusement. Patrick, dans une émotion non moins vive, se mit à

genoux, et reprit:—Ce qui se passe dans votre cœur se trahit; vos

yeux sont mouillés de larmes. Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur;

mais je vois bien que vous êtes un honnête homme; souffrez que je

me prosterne à vos pieds.—Non, relevez-vous, mon bon ami, lui dit

l’étranger, et suivez-moi. Sortons au plus vite de cet air empoisonné;

venez, vous serez libre; venez, je suis la clef qui ouvre et qui ferme

la porte de la liberté.—Vous êtes, monsieur, je le vois bien, vous

dis-je, reprit encore Patrick, avec une émotion toujours croissante,

un messager du ciel envoyé de Dieu; j’accepte volontiers ce que vous

daignez me rendre, non pour moi-même, mais à cause d’une femme, objet

de tout mon culte et de tout mon amour; mais cette liberté que je

perdis avec un compagnon, et que seul je vais recouvrer, sera toujours

pour moi bien sombre et pleine de deuil.

Quand l’étranger fut ressorti de la citerne, il prit par la main

Patrick, qui l’avoit suivi, et dit à M. de Rougemont:—Monsieur le

lieutenant, je vous présente un jeune homme dont je m’honorerois d’être

l’ami, plein de raison et de réserve, et d’une dignité qui m’édifie.

C’est mal à vous, monsieur le lieutenant, d’avoir cherché à me tromper.

Vous êtes, monsieur le lieutenant un officier cruel; tant pis! vous

ne serez jamais le beau-cousin de notre jeune Roi. Faites conduire

monsieur, s’il vous plaît, dans une chambre du Donjon, et que les soins

les plus attentifs lui soient prodigués sur-le-champ. En achevant ces

dernières paroles, l’étranger s’éloignoit avec empressement et modestie

pour se soustraire aux marques d’une touchante reconnoissance que

Patrick lui donnoit.

Mais quel étoit donc cet étranger à la voix douce et puissante, et

que tant de respects semblent entourer? C’étoit.... Eh bien, oui!

cet homme, dont la main s’appliqua à détacher tant de fers, horrible

destinée! vienne le temps, et lui-même à son tour sera chargé de

chaînes qui ne seront pas détachées. Vienne le temps, et sa tête

blanchie roulera sur l’échafaud! Cet homme..., inclinons-nous; vice,

égoïsme, indifférence, rentrez dans votre honte! cet homme, c’étoit la

vertu, c’étoit Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes, ministre de

Paris, et plus tard—dernier conseil de Louis XVI.

Patrick avoit été conduit dans la chambre octogone, où il avoit passé

tant d’années de souffrance avec Fitz-Harris, et il étoit assis

tristement, essayant de se réchauffer aux rayons d’un feu énorme, quand

M. d’Albert, le nouveau lieutenant-général de Police, se présenta avec

affabilité et lui dit:—M. de Malesherbes n’a point voulu, monsieur,

quitter le Donjon sans vous donner, par ma bouche, un dernier mot

de courage. Soyez tranquille, avant peu vous serez libre. M. le

ministre attend de votre déférence que vous voudrez bien lui adresser

prochainement un mémoire circonstancié de votre captivité et de ses

causes. En outre, à ce mémoire, il vous en prie, vous serez assez bon

pour joindre une liste de la somme d’argent et des effets que vous

jugerez vous être nécessaires pour reparoître convenablement dans le

monde: ce sera pour M. le ministre un vrai plaisir que d’y pourvoir.

Patrick s’inclina gracieusement pour témoigner de sa gratitude, et

répondit, après avoir paru réfléchir un instant:—Ce mémoire que

M. le ministre daigne me demander, bien qu’il me fende le cœur de

redescendre dans ma pensée et d’y remuer l’amas de mes infortunes,

je le ferai selon son désir. Mais, qu’il me soit permis, monsieur,

de m’abstenir d’y joindre aucune liste; je n’ai besoin de rien. La

liberté me suffira. Il parut encore réfléchir quelques instants; puis

il reprit:—Cependant, monsieur, tant de bonté m’encourage, que je

me donnerai la hardiesse d’implorer humblement de M. de Malesherbes

une chose qui, dans mon affliction, m’a bien fait faute, dont la vue

m’aidera à supporter les dernières heures que je dois passer encore

dans ce cachot, et qu’en sa mémoire je garderai toujours saintement—UN

CRUCIFIX.

[Illustration]

[Illustration]

LIVRE SEPTIÈME.

XIX.

ADOSSÉ contre un bois, accoudé entre deux bois, le manoir de Déborah

étoit posé comme une couronne crénelée sur le front d’une colline

rapide, et se mirant amoureusement dans un méandre de la Seine, ce

qu’il me semble, si j’ai bonne mémoire, que j’ai déjà dit. Un large

fossé passoit par-devant et se replioit sur lui-même, à chaque

extrémité, comme l’ornement d’une frise grecque, pour embrasser à

droite le logis des gardes, à gauche les écuries et le chenil. Un

ponceau de pierre l’enjamboit avec son arche vis-à-vis d’une magnifique

grille ouvragée au marteau, et dont les ailes de fer, pareilles aux

ailes membraneuses de Satan, étoient scellées dans les flancs de deux

énormes piliers de briques qui supportoient sur leur tailloir des

figures de sangliers terribles, à la gueule béante, à l’œil hors de

l’orbite, aux soies hérissées. Une longue allée de sable découverte,

entre des parterres géométriques, conduisoit à la demeure seigneuriale,

dont le perron étaloit, avec grâce, son parquet de dalles, et ses

degrés, chargés d’urnes à fleurs, et sembloit dire à l’étranger de

l’air le plus aimable:—Montez, venez, entrez; soyez le bien-venu,

soyez notre hôte. Toutefois l’étranger, avant que d’arriver à la

bienveillance de ce perron, avoit à subir de rudes épreuves; et qui

n’eût été gent de courage ne l’eût jamais atteint. La longue avenue de

sable étoit garnie, sur ses deux rives, de dix en dix pas d’élégantes

petites cabanes d’où s’élançoient, au bruit de la marche la plus

légère, des chiens enchaînés, d’un volume formidable, qui ne laissoient

qu’un passage étroit entre leurs dents acérées, entre leurs aboiements

effroyables.

Ce séjour isolé, esseulé, éloigné, ceint tout à l’entour de la solitude

la plus vraie, étoit dans un si bel état de conservation et d’une

disposition si heureuse, répondant si bien au rêve de Déborah, qu’en

en prenant possession, elle n’avoit pas eu à y déranger une syllabe.

Seulement, sous l’abri d’un arbre résineux, dont la ramure horizontale

s’ouvroit comme une ombrelle au centre de la vaste pelouse, qui,

s’enclavant de toutes parts dans les bois, dérouloit le velours de

son tapis vert au pied de la façade intérieure, fidèle à sa douleur

et à son espoir, elle avoit fait élever à grand frais, sur un caveau

souterrain, un magnifique sarcophage de marbre blanc, à la mémoire de

Patrick, et destiné à recevoir sa dépouille terrestre, si jamais, selon

ses vœux, le Ciel permettoit qu’enfin elle la recouvrât. Ce sépulchre,

dont l’écusson étoit voilé et le cartouche muet, éternellement

agenouillé comme un pénitent sous le poids du remords; immobile,

impassible, inaltérable au milieu des variations et des renouvellements

sans nombre et plein de charmes de la nature, produisoit un effet d’art

superbe; et, répandant autour de lui le parfum d’une grande tristesse,

il faisoit planer et veiller sur la solitude de ces lieux la pensée

uniforme qui habitoit l’âme si grave de Déborah.

Dans les premiers temps de sa retraite au désert, notre sombre

châtelaine avoit envoyé Icolm-Kill à son castel de Limerick pour

y décrocher les peintures précieuses que son grand-père lui avoit

religieusement léguées, et les faire passer en France, ainsi que sa

bibliothèque italienne, dont il a été question autrefois, je ne sais

plus au juste dans quel ancien argument de cette triste épopée; et,

profitant de l’absence de cet homme, elle avoit amené de Paris quelques

artistes et quelques artisans qu’elle avoit occupés à des travaux

secrets, dans une pièce située à l’extrémité de son appartement,

contiguë avec sa chambre à coucher, fermée comme un coffre-fort, dans

laquelle personne au monde qu’elle ne pénétroit, et dans laquelle, pour

obéir à la loi de ce poème, nous-mêmes nous ne pénétrerons pas encore.

Il y avoit déjà plusieurs années que Déborah menoit une vie calme et

solitaire dans ce nid d’aigle, suspendu au ciel et couvert du mystère

des bois. Son cœur, où l’affection et l’enthousiasme n’étoient pas

encore desséchés, s’étoit passionné pour ces lieux pleins de séduction

et d’empire. La nature agreste, cette amie discrète, généreuse,

caressante, y mêloit son parfum et sa rosée à l’amertume de son fiel,

au sang qui couloit de sa plaie; et je ne nierai pas qu’au fond de sa

mélancolie, quelque sombre et quelque opaque qu’elle fût, un rayon de

bonheur n’essayât une pâle et craintive lueur, au feu de laquelle son

âme transie se réchauffoit.

Déborah portoit rarement ses pas au-delà des limites de son domaine,

encore son pied dénouoit-il plus volontiers les réseaux du lierre

jonchant le sol du bocage qu’il ne fouloit la fleur de la prairie

promise à la faulx: lorsque des besoins, quelque affaire indispensable

l’appeloient à la ville, à Meulan, à Saint-Germain, à Paris, elle s’y

rendoit au fond de son carrosse et, pour échapper aux regards, enfermée

sous un voile épais. Ce n’étoit pas qu’elle redoutât beaucoup l’œil

louche et rancunier de la police; c’étoit plutôt par un sentiment

de mépris et d’aversion pour ce monde qu’elle avoit repoussé, et

dont elle aimoit à se garer comme d’une bête venimeuse. Hors les

domestiques et les gents de son service, personne ne l’approchoit,

personne n’étoit reçu au château. La paix extraordinaire au sein de

laquelle se replioit, dédaigneuse de ce que la foule recherche, une

jeune femme inconnue, étrangère, d’une beauté aussi extraordinaire

que sa règle, comblée des dons de la terre et du ciel, faite pour

jeter autant d’éclat, de bruit, de retentissement qu’elle répandoit

de silence, n’avoit pas été, comme on le pense bien, sans susciter

un intérêt général de curiosité, d’étonnement, d’admiration; chez

quelques-uns même un intérêt coupable. Chacun avoit cherché à sa

manière, selon l’étendue de ses ressources, à percer le brouillard, à

écarter de ses mains la haie compacte, pour tâcher de voir par-dessus.

Les interprétations les plus inimaginables et les conjectures les plus

folles furent produites et goûtées. Long-temps touts les brillants

gentilshommes des fiefs d’alentour avoient mis leurs soins et leur

gloire à tenter de s’ouvrir un accès auprès de la mystérieuse comtesse

de Barrymore, mais, quoiqu’ils eussent provoqué maintes fois les

incidents les plus romanesques, pas un n’en étoit venu seulement à

dépasser le saut-de-loup de la porte.

Comme Déborah, pour les mânes de Patrick, alloit toujours vêtue de

deuil, les paysans l’appeloient la déesse noire, et plus volontiers

encore la bonne dame noire. Les hommes des champs ne sont pas

flatteurs: elle étoit bien acquise cette épithète de bonne. En effet,

la bonté de Déborah, comme un arbre immense et ployant sous les fruits,

abritoit sous ses rameaux toutes les cabanes d’alentour; en effet sa

bonté se partageoit comme un pain et sembloit se multiplier sous la

lame qui faisoit la part de chacun. Elle savoit habilement se faire

livrer le secret de chaque souffrance, et, tandis qu’elle restoit

fidèle à sa solitude, sa charité les mains pleines s’en alloit de

seuil en seuil. Là elle se penchoit au chevet du malade; ici elle

rallumoit le four du pauvre; là elle atteloit la charrue du laboureur,

qui pleuroit ses bœufs morts sur le sillon, ou retrempoit la hache et

les forces du bûcheron ébréchées aux pieds des chênes.

Pour ce qui étoit de l’administration du château, de ses terres et de

ses bois, Déborah s’abandonnoit entièrement à Icolm-Kill. Ses soucis,

elle les réservoit pour un objet plus saint et plus digne, pour son

fils, pour Vengeance, sur qui elle répandoit incessamment le vase

intarissable de ses soins, pour qui elle eût voulu effeuiller toutes

ses heures.—Derrière les premiers halliers du parc, il y avoit une

source qui sortoit d’une pierre et couloit sous un fourré de cresson.

Ce lieu étoit plein de repos et de charme. Dans ses moments de loisir

Déborah aimoit à venir s’y asseoir. Vengeance jouoit dans les hautes

herbes; elle, elle lisoit, ou se laissoit aller au désordre d’une

rêverie. Chaque jour aussi, sans y manquer, elle faisoit d’assez

longues absences; elle disparoissoit au fond de son appartement dans

la pièce secrète où nous ne pouvons la suivre; et souvent aussi elle y

passoit une partie de ses soirées et de ses nuits.

Le scion se faisoit l’image fidèle de l’arbre abattu. La beauté encore

enfantine de Vengeance rappeloit de plus en plus la beauté virile de

Patrick, et promettoit de l’égaler. Quant à son caractère, il sembloit

formé d’un heureux mélange. Aux qualités généreuses et solides de son

père, s’étoient jointes la résolution, la hardiesse, la spontanéité

de Déborah. Nourri dans la plus grande liberté, laissé à toute sa

fougue, sans chaîne, sans collier, sans mors, sans joug, sans devoir,

sans étude, sans rien qui pesât sur lui, sans rien qui l’opprimât ou le

réprimât, il grandissoit sauvage, irrégulier, volontaire. Rien au monde

de ce qui pouvoit développer chez lui la vigueur, la force, la fierté

n’étoit considéré avec indifférence. Déborah pensoit que l’homme n’a

besoin que de deux choses, d’une santé de fer et d’un haut sentiment

de l’honneur. L’éducation de Vengeance étoit donc toute militaire: des

rhéteurs l’eussent trouvée barbare. Icolm-Kill, l’ancien factieux,

l’ancien pirate, son gouverneur en titre, lui enseignoit à monter à

cheval, à tirer le pistolet, à nager, à ramer, à manier l’espadon, à

faire des armes; les gardes lui montroient à se servir du fusil, à

chasser au tir, à chasser à courre, à sonner de la trompe, en un mot

tout ce qui concerne le bel art de la chasse; et pour endurcir son

corps à la fatigue souvent ils l’emmenoient avec eux battre les bois.

Vengeance apportoit une disposition rare à touts ces exercices; il s’y

adonnoit de toutes ses forces et y réussissoit à ravir. Ces habitudes

turbulentes qu’on lui donnoit, ces goûts ardents qu’on lui inspiroit

ajoutoient encore à sa pétulance, à son audace, à son courage naturel:

il étoit devenu indomptable. La vive affection qu’il vouoit à sa mère

ne suffisoit plus pour l’enchaîner à ses côtés. Le salon ne l’avoit

pas souvent sous son lambris. Sans cesse en action, sans cesse dans

le tumulte, c’étoit bien le plus inexorable des démons; c’étoit un

diable! Pas de ravage, pas d’exploit qu’il n’imaginât! Il se battoit

avec ses chiens, et prenoit leur chenil d’assaut; il chassoit au

sanglier avec les porcs de la basse-cour; il brûloit la cervelle aux

carpes de la pièce d’eau; il cueilloit les fruits du verger à coups

d’arquebuse. A toutes ces algarades, qui eussent désolé tant d’autres

pauvres femmes, Déborah applaudissoit tout bas; c’étoit son œuvre;

elle en étoit fière. Déborah ne vouloit pas que son fils fût un clerc

précoce, mais un lionceau; non pas un marjolet, mais un brave. Comme

il devoit avoir à vivre avec les hommes, elle le prémunissoit contre

eux;—il se pouvoit d’ailleurs qu’il eût un jour son père à venger, et

un père ne se venge pas avec une fleur de rhétorique.

[Illustration]

[Illustration]

XX.

NEUF jours après sa sortie du puisard, Patrick reçut le crucifix

qu’il avoit demandé. Le Christ étoit d’argent; la croix étoit d’ébène

et garnie d’orfévrerie; tout au bas se lisoit, gravé, le nom de

M. de Lamoignon de Malesherbes. Patrick, acceptant ce signe avec

reconnoissance, l’approcha de ses lèvres, et se livra aux émotions

d’une joie douce, intérieure, presque exempte de tristesse, appuyée

qu’elle étoit sur une espérance certaine. L’homme puissant, généreux,

qui l’avoit tiré avec tant de zèle de sa basse-fosse, qui s’étoit prêté

si gracieusement à un simple désir, ne pouvoit manquer à une promesse

formelle. Aussi Patrick voyoit-il la liberté à sa porte. Sans cesse il

prêtoit l’oreille; au moindre bruit il l’entendoit frapper.—Cependant

l’impitoyable M. de Rougemont, avec une complaisance invraisemblable de

sa part, s’attachoit à faire prodiguer à son prisonnier, selon l’ordre

de M. de Malesherbes, les soins les plus délicats. On eût dit son cœur

tout-à-coup ouvert à l’humanité. Mais il y avoit dans cette conduite

nouvelle une sorte d’affectation et de parade qui, assurément, aux

yeux de quelqu’un moins intéressé que Patrick à prendre ce fourbe au

sérieux, eût pu le faire paroître d’une foi douteuse.—Dans le dépit on

goûte une sorte de satisfaction à faire plus qu’il n’est nécessaire.

Nous voulons accorder plus qu’on ne nous demande; nous nous plaisons à

dépasser les bornes. Condamnez un enfant qui porte son plein tablier de

fruits, à en offrir un seul contre son gré, il vous les jettera touts à

la face.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 27 / 33 段