ce fut sans doute une léthargie, et quand il se réveilla il avoit
recouvré le sentiment et la parole.—Oh! mon Dieu! Patrick, dit-il d’une
voix forte, une brèche s’est faite dans la muraille de ce caveau!
Vois, comme on plonge au loin; comme la vue s’égare dans l’immensité;
quel beau spectacle! Enchâssée dans l’Océan, quelle est donc cette
verte émeraude? Oh! mon Dieu c’est la terre d’Irlande. Vois-tu, sur
son beau rivage, notre sauvage comté de Kerry, tourné comme une
fleur vers le soleil? Quel parfum m’arrive au cœur! quel baume on
respire! Ce ne sont plus les miasmes d’un puisard: c’est l’air libre
des montagnes, c’est l’air pur de la patrie:—_Spiorad-naom!_ comme
tout-à-coup le jour s’est voilé! comme tout-à-coup la nuit s’est
faite. _Spiorad-naom!_ où sommes-nous donc, Patrick? Ah! dans la
ville endormie de Killarney. Quel silence! tout repose. Reconnois-tu
Killarney, Patrick? Killarney la simple, Killarney la hautaine? Nous
voici dans une de ses rues étroites et tortueuses. Qui sort de cette
maison délabrée? _Spiorad-naom!_ c’est Donald, mon bandit de frère.
A sa main est un bâton qui tourne et qui siffle. Trois compagnons le
suivent. Comme ils sont faits, comme ils sont débraillés! Les vois-tu,
comme ils chancellent? Le bandit passera donc toujours ses nuits dans
les repaires et dans les tavernes.—Dieu! voici la rue où je suis né;
voici le toit où je suis né; voici la chambre où je suis né! Auprès
d’un feu couvert ma pauvre vieille mère veille, son rosaire à la main.
Quel calme et quelle tristesse sur sa belle figure, symbole d’une âme
sans reproche! Quelle image de la vertu! Elle veille, elle attend avec
anxiété la tendre femme, mon frère, son fils Donald, qui, sans pitié
pour elle, trôle encore à cette heure dans les rues évitées de la
ville! Elle pleure! elle pleure sur moi, sans doute. Son esprit habite
dans ma prison; elle souffre ce que je souffre; mes fers sont rivés à
ses pieds: elle traîne avec moi mes chaînes; elle me croit perdu sans
retour.—Me voici! me voici! pauvre femme! console-toi, ma mère! Les
murs de mon cachot se sont écroulés. Plus de deuil, plus de larmes! Le
fils est rendu à sa mère, la mère et le fils sont ensemble! Presse-le
sur ton cœur, pauvre mère, c’est bien lui, c’est bien Kildare, c’est
bien ton Harris. Laisse, que je baise ta bouche de miel, tes cheveux
blancs; laisse-moi m’étendre à tes pieds et reposer sur ton giron
ma tête vieillie et rembrunie, comme autrefois j’y reposois ma tête
rose et blonde.—Le jour renaît; Patrick, nous voici dans le chemin de
Kenmare; le soleil se lève; des forges semblent s’allumer sur le sommet
des montagnes, quelle splendeur! J’avois presque oublié le soleil.
Que c’est beau! Gloire à toi, Dieu du monde! trois fois gloire à toi!
Verse sur nous tes feux et tes rayons: réchauffe-nous; ranime-nous;
reverdis-nous, toi! La tyrannie nous a pourris dans l’ombre.—Salut,
roches escarpées, pitons hardus, mamelons de pierre, vallées profondes,
bois épais, où se sont aventurés nos premiers pas, où tant de fois
dans nos courses vagabondes nous jetâmes des cris déchirants pour
faire sonner l’écho, qui se répercutoit de colline en colline. Tiens,
Patrick, comme on découvre d’ici le Loug-Leane, le beau lac de
Killarney! C’est la mer apportée dans des montagnes. Quelle paix! quel
calme! c’est ton image, Patrick; des éléments divers qui se heurtent en
son sein, des combats qui s’y livrent, rien ne transpire à la surface.
Là-bas s’élèvent les hautes crêtes des Mac-Gillicuddy’s-Reeks et le
Curran-Tual; mais les tours de Cockermouth-Castle sont encore cachées
sous la brume matinale. Cet amas de pierres moussues, n’est-ce pas les
ruines solitaires du Prieuré? et non loin, ce toit qui fume, n’est-ce
pas, Patrick, la hutte de ton père? Quelle joie de revoir tout cela!
Oh! mon Dieu! que la patrie est belle!... Suis-je le jouet d’une folle
illusion? Une magnificence inconnue se déploie comme un éventail et
m’éblouit. Une brise rose et parfumée soulève une poussière d’or qui
s’épand sur toute la nature. Vois-tu dans cette forêt magique, sur
cette colline de marbre, passer Diane, la divine chasseresse, son arc
en main, son croissant d’opale sur le front? trois beaux levriers
blancs qu’on diroit découpés dans l’ivoire suivent ses pas rapides.
Comme sa tête est majestueusement tournée sur l’épaule! Phœbé, Phœbé,
ô ma déesse!... Lève les yeux, Patrick; là-haut, là-haut, vois-tu cet
ange qui traverse, comme une flèche, la voûte éthérée; ses lèvres
pressent l’embouchure d’une longue trompette d’or; quelle fanfare
éclatante il éparpille parmi les étoiles! Entends-tu au haut des airs
ces concerts de voix et d’instruments? pluie harmonieuse qui descend
des nuées, pénètre dans le cœur et le rafraîchit. Tout scintille, tout
étincelle comme une escarboucle; tout est rutilant, tout chatoie, tout
ondoie, tout poudroie. Cette magnificence, c’est la robe de Dieu! Ces
pourpris, ce sont les pourpris célestes. Une femme noire et voilée va
lentement le long d’un ruisseau de crystal; elle porte une touffe de
scabieuses passées dans un anneau d’or. Il me semble que sa démarche
m’est connue. La brise rose et fraîche a soulevé son voile. Grands
dieux! c’est Déborah! Oh! mon Dieu! qu’elle est pâle!... Un jeune homme
la suit, un tout jeune homme, ma foi. Oh! mon Dieu! Patrick, qu’il te
ressemble!... c’est ton ombre. Sur les pierres du chemin il fait sonner
une longue épée. Le voici qui lutte corps à corps avec un chêne, le
frêle arbrisseau! Oh! mon Dieu! le chêne se déracine, le chêne penche,
le chêne tombe, le chêne l’écrase!... Hélas! il est tué, le pauvre
enfant!—Qu’un grenadier en fleur est un bel arbre! Sous ce grenadier
sauvage quelle est donc cette femme si belle? Est-ce Ève ou Vénus? Que
d’abandon dans sa pose! quel feu et quelle douceur dans son regard!
que d’amour sur sa bouche! comme son sein palpite et rebondit! quelle
grâce dans ses contours! que de voluptés à cueillir! Oh! je mourrois si
j’approchois seulement mes lèvres de son pied!... Suis-je en rêve? Non,
non, ce n’est point une folie; l’orgueil ne m’égare point. Elle m’a vu,
elle me sourit, elle m’appelle!... Un charme irrésistible m’entraîne,
me précipite vers elle. L’amour renaît pour moi: bénit soit le sort!
je vais encore mourir sous un baiser. Un charme mystérieux m’attire et
m’entraîne, te dis-je; je le sens bien, je suis vaincu, il faut céder.
Viens, Patrick, suis-moi; viens, avec la liberté on recouvre l’amour.
A ces mots, Fitz-Harris, qui depuis vingt et un mois gisoit sur sa
litière, se dressa subitement sur ses pieds, et, traversant à grands
pas le caveau, il se précipita contre la muraille. Là, se tenant
accroché avec ses ongles aux angles des pierres:—Viens, Patrick,
viens, mon frère, poursuivit-il, ne m’abandonne pas dans la félicité.
Une brèche s’est faite dans le mur, te dis-je; viens, suis-moi; les
fossés sont pleins de bruyères; ce n’est qu’un pas à franchir. Viens,
suis-moi; viens, nous serons libres!
En achevant ces dernières paroles, comme une pierre de la voûte il
tomba pesamment sur le sol; puis il se fit un profond silence. Patrick
prit alors le pauvre infortuné dans ses bras; il étoit froid.
Il étoit mort!...
[Illustration]
[Illustration]
XVII.
MIEUX vaut la certitude la plus cruelle que le doute le plus léger, que
l’incertitude la plus vague; rien ne ronge comme l’incertitude, rien
ne creuse comme le doute; et Déborah vivoit dans l’incertitude la plus
profonde à l’égard de la fin dernière de Patrick. Elle avoit bien vu le
fer entrer dans son flanc, elle avoit bien entendu les cris qu’il avoit
jetés et son adieu déchirant; elle avoit bien vu sa chute, elle avoit
bien entendu rouler au loin le carrosse emportant sans doute le cadavre
et les meurtriers; mais qui l’avoit tué? mais au nom de qui l’avoit-on
tué? mais qu’avoit-on fait de ses restes? elle l’ignoroit. Aussi
brûloit-elle de rentrer secrètement en France pour tâcher de lever un
coin de ce voile, et pour recueillir les dépouilles mortelles de son
ami, comme ces courageuses femmes de l’Antiquité qui, au temps des
persécutions, se glissoient dans la nuit jusqu’aux lieux des supplices
pour ensevelir les corps des martyrs et les mettre en sépulture.
Dès que ses affaires de succession, affaires toujours interminables,
eurent été régularisées, laissant l’administration de touts ses
biens à sir John, elle prit donc congé de lui, non sans l’accabler
toutefois de nouveaux et précieux témoignages de reconnoissance. Quant
à Icolm-Kill, persévérant dans sa première et noble résolution, il ne
voulut mettre aucun prix à l’action qu’il avait faite, il ne voulut
rien accepter; il demanda seulement à Déborah, comme grâce ou comme
faveur, de s’attacher à sa fortune. Un homme habile, entendu, à toutes
mains, de l’espèce d’Icolm-Kill, étoit trop rare et d’une utilité trop
immédiate pour que l’adroite comtesse Déborah négligeât l’occasion
si belle de l’acquérir, et d’en faire un officier de sa maison.
Elle s’empressa de se rendre à son désir, et lui donna la charge de
gouverneur de son fils et d’intendant.
Un navire de France appareilloit dans le port; l’âme oppressée, le cœur
déchiré dans touts les sens, Déborah quitta Dublin, Déborah s’éloigna
à toutes voiles de son Irlande bien-aimée; mais cette fois ce n’étoit
plus pour aller renouer ses amours avec son beau Patrick au rendez-vous
qu’ils s’étoient donné sur le Continent. Une urne à la main, elle
partoit la sainte femme?...
Afin de mieux échapper au ressentiment de la Cour et de la Police, dans
le cas où son évasion de Sainte-Marguerite auroit été ébruitée, Déborah
se déguisa sous le nom irlandois de Barrymore; mais Icolm-Kill, qui, à
la Forteresse, avait joué le rôle d’un prétendu lord Cunnyngham, pour
se rendre parfaitement méconnoissable, n’eut simplement qu’à ôter son
masque. Ce ne fut pas sans effroi que notre jeune infortunée reprit
la route de Paris; cependant elle approcha ses lèvres avec courage de
ce vase rempli pour elle d’amertume, et le vida à longs traits; car
il y a dans la douleur une volupté mystérieuse dont le malheureux est
avide; car la souffrance est savoureuse comme le bonheur. Ce ne fut pas
non plus sans trouble qu’elle revit la rue de Verneuil, si placide,
si gentilhomme, où, dans la solitude, elle avoit habité avec Patrick
et goûté quelques moments d’une félicité bien rare. Elle ne posa le
pied qu’en frémissant sur le pavé de cette rue; il lui sembloit encore
couvert du sang de son ami. La scène nocturne du meurtre de Patrick,
comme une sombre tapisserie, vint alors se dérouler devant ses yeux:
elle entendoit distinctement le choc des épées.—Depuis son absence
l’hôtel Saint-Papoul avoit été tellement défiguré à l’extérieur, que
Déborah hésita long-temps avant que de le reconnoître et d’oser entrer.
La maison avoit changé de maître et de destination, et le nouveau
concierge lui donna pour certain que M. Goudouly, après avoir vendu
tout ce qu’il possédoit à Paris, s’étoit retiré dans son pays, dans le
Béarn, il y avoit déjà plusieurs années. Voilà pourquoi, sans doute,
cela paroîtroit s’expliquer assez bien aujourd’hui, toutes les lettres
que Patrick avoit adressées à ce brave vieillard, dans les derniers
temps de la lieutenance de M. de Guyonnet, étoient toutes demeurées
sans réponse, à son grand crève-cœur. Sa première démarche n’étoit
pas heureuse; c’étoit un assez fâcheux pronostic; Déborah n’en prit
que de trop vives alarmes. Elle avoit beaucoup espéré apprendre de M.
Goudouly quelque chose sur le sort de Patrick; sinon quelque chose
de bien positif, quelque chose au moins qui eût pu la mettre sur la
voie et la guider dans ses douloureuses recherches. La perte des
objets qui lors de son rapt étoient restés dans son appartement à la
discrétion de son hôte, mais que cet hôte fidèle, comme nous l’avons
vu en son lieu, avoit recueillis dans une valise et envoyés avec
empressement au Donjon, lui causa aussi un grand chagrin. Aux chiffons,
aux bijoux elle tenoit peu: donner une larme à ces choses-là eût été
indigne d’elle; ce qu’elle regrettoit, ce qu’elle regretta amèrement,
long-temps, toujours, c’étoient quelques billets de Patrick, quelques
stances que, tout jeune homme, il avoit rhythmées pour elle; c’étoient
quelques fadaises dont il lui avoit fait hommage; c’étoient quelques
babioles qu’elle lui avoit offertes en présent; c’étoient quelques
livres favoris, à lui ou à elle, excellents de soi, et excellents
aussi pour les souvenirs qu’ils éveilloient, précieux comme l’or pour
les ramilles, les feuilles de rose, les fleurs de violette séchées
et conservées entre chaque page comme entre les pages d’un herbier.
C’étoit surtout, c’étoit par-dessus tout l’épée de Patrick, cette épée
qu’il avoit trempée dans le sang de ses assassins, et qui avoit été
retrouvée à la porte de l’hôtel. Elle eût été si glorieuse de la voir
suspendue au côté de Vengeance adulte, de la voir étinceler dans la
main de Vengeance devenu homme!
L’absence de M. Goudouly laissoit Déborah dans une grande perplexité;
et que faire pour sortir de cette inquiétude dont son âme étoit si
lasse? Où creuser pour trouver le filon qui pourroit conduire à la
mine? à quelle porte heurter? Le coup avoit été frappé dans l’ombre
par des hommes aux gages de gents ayant tout pouvoir, et qui avoient
dû faire disparoître jusqu’à la moindre trace de leur forfait; pas une
tache de sang n’avoit dû rester empreinte sur la poussière du chemin
détourné conduisant à la fosse où l’on avoit dû jeter le cadavre de
Patrick. A tout hazard Icolm-Kill écrivit très-humblement à M. le
lieutenant-général de police pour lui demander s’il n’avoit pas eu
connoissance d’un attentat commis le 2 septembre 1763, sur la personne
d’un jeune Irlandois nommé Patrick Whyte ou Fitz-Whyte, servant dans
la première compagnie des mousquetaires du Roi; et dans le cas où
cette affaire ne lui seroit pas inconnue, s’il ne seroit pas possible
par ses soins de recouvrer le corps de cet infortuné, que sa famille
souhaitoit de faire exhumer et transporter au pays de ses pères. M. le
lieutenant-général de la Police du Royaume répondit à cette requête,
ou plutôt fit répondre par ses Bureaux, qu’il n’avoit eu vent d’aucun
fait semblable, et que c’étoit avec regret, le cafard! qu’il se voyoit
dans l’impossibilité de rien faire pour la consolation d’une famille au
chagrin de laquelle il prenoit sincèrement part. Cette réponse ne causa
pas une grande surprise à Déborah; elle s’y attendoit ou à quelque
chose de semblable; logiquement il devoit en être ainsi: les loups se
sont-ils jamais dévorés entre eux?
Icolm-Kill, opiniâtre, et que rien ne démontoit, prit encore sur lui
de faire une autre tentative. Il se présenta avec hardiesse chez M.
de Villepastour comme un oncle de Patrick, débarqué nouvellement,
et chargé par sa famille laissée dans une grande inquiétude, de
s’enquérir à tout prix de son sort. M. le marquis mordit parfaitement
à la grappe. Il avoua, faisant le bon prince, que Patrick étoit un
charmant jeune homme qu’il avoit beaucoup aimé, mais qu’il ignoroit
absolument ce qu’il étoit devenu; que depuis qu’il avoit été dans la
pénible nécessité de le renvoyer de sa Compagnie, c’est-à-dire des
gardes gentilshommes de sa Majesté, il n’en avoit plus eu de nouvelles,
non plus que de la jeune personne irlandoise qui l’avoit suivi en
France. M. de Gave, marquis de Villepastour, mentoit. M. le marquis en
savoit plus long, beaucoup plus long qu’il ne cherchoit à s’en donner
l’air: cela est évident pour touts ceux qui ont suivi pas à pas cette
tragédie; cela n’étoit pas aussi évident pour Icolm-Kill, mais cela ne
le satisfaisoit guère; volontiers il auroit souffleté le bélître; mais
comme il tenoit à sonder son homme jusqu’au bout, prêtant le flanc de
son mieux, il poursuivit avec candeur:—Cette jeune Irlandoise, du moins
me l’a-t-on assuré, dit-il, est détenue pour quelque raison secrète
dans une prison d’État; et pour ce qui est de Patrick, un bruit vague
et venant on ne sait de quelle source porteroit à croire qu’il a été
assassiné un soir comme il sortoit de son hôtellerie.—Assassiné!
reprit M. de Villepastour, non, je ne le pense pas: ce n’est pas
que j’en sache rien, ce n’est qu’un sentiment qui m’est personnel.
Assassiné, dites-vous; et par qui?—De lâches spadassins salariés par
de hauts personnages auxquels il avoit eu le malheur de déplaire ont
fait le coup; du moins on a cette idée, monsieur le marquis.—Cette
histoire, mon cher monsieur, est peu vraisemblable; en tout cas, à
votre place je m’adresserois à M. le lieutenant-général de Police.
Cette affaire est de son département, il lui seroit facile de vous
faire donner satisfaction. M. le lieutenant-général doit connoître
au fond et au clair le sort de M. votre neveu, cela est plus que
présumable: voyez-le.—Icolm-Kill ne vit pas M. le lieutenant-général
de Police, mais il lui fit parvenir une seconde lettre polie,
flatteuse, pressante, suppliante, déchirante; et en réponse il reçut
ceci:—«Monsieur, vous auriez dû vous en tenir à votre première demande,
après la lettre que je m’étois donné l’honneur de vous faire; vous
auriez dû sentir que toute insistance ne pouvoit qu’être fâcheuse. Que
je connoisse ou non quel a pu être le sort de M. votre neveu, j’ai dit
ce qu’il étoit de mon devoir de vous dire. Veuillez bien comprendre,
s’il vous plaît, que ma charge est de faire exécuter les ordres du Roi,
et non pas de divulguer les actes de son autorité suprême.»
Il fut parfaitement évident pour Déborah que ces deux hommes avoient
dans leur main le secret qu’elle cherchoit, et qu’ils fermoient le
poing; mais comme elle savoit au juste ce que valoient ces deux cœurs
sans pitié et sans remords, elle comprit aussi qu’il falloit s’en
tenir là. Ce n’est pas qu’elle eût perdu toute espérance d’obtenir un
jour, tôt ou tard, quelque certitude; seulement elle attendit plus de
l’efficacité du temps, du hazard ou de la Providence que de ses propres
efforts. Elle avoit quitté l’Irlande dans l’intention de se fixer en
France; l’ignorance dans laquelle elle demeuroit confinée touchant le
sort de Patrick la confirma dans cette disposition; mais elle étoit
dans la plus vive impatience de sortir de Paris, à qui elle gardoit
une franche et profonde rancune. Elle y souffroit. Paris pesoit de
tout son poids sur elle; il lui sembloit qu’on n’y respiroit que le
souffle empoisonné de la convoitise et de la haine. Pas un visage qui
ne lui parût une enseigne de prostitution, de bassesse et de lâcheté.
Cependant elle ne pouvoit non plus s’en éloigner beaucoup: il étoit
nécessaire qu’elle demeurât à portée de saisir le moindre bruit public,
le moindre vent qui pourroit la conduire sur quelques traces.
Après avoir parcouru tout le territoire riche, varié, cossu et
plein de hardes qui environne Paris, la grande mêlée d’hommes et de
pierres; après avoir fouillé dans touts les coins les plus perdus de
ce territoire, pour y surprendre quelque retraite belle, solitaire,
ignorée, et visité touts les manoirs, touts les ménils, toutes les
habitations un peu seigneuriales, libres, vides, délaissées ou
infidèles et prêtes à se vendre au premier écu d’or reluisant,
elle fit rencontre d’un assez beau pavillon ayant appartenu à un
magnifique traitant dont la fortune venoit de s’ébouler, et situé
très-heureusement, très-pittoresquement sur le sommet d’un coteau se
mirant dans un méandre de la Seine, entre Triel et Évêquemont. Séduite
par la position, la majesté, la solitude de cette demeure, Déborah ne
balança pas à en faire l’importante acquisition, et elle s’y retira
avec joie pour vivre dans son deuil et dans l’amour de son fils, pour
se consacrer toute entière à l’éducation de Vengeance.
[Illustration]
[Illustration]
XVIII.
MA tâche est triste; mais puisque je me suis engagé à dire ces
malheurs, je l’accomplirai. Je m’étois cru l’esprit plus fort, le
cœur plus dur ou plus indifférent; j’avois cru pouvoir toucher à
ces infortunes et en sculpter le long bas-relief avec le calme de
l’artisan qui façonne une tombe; combien je me suis abusé! A mesure que
j’avance dans cette vallée de larmes, mon pied soulève un tourbillon
de mélancolie qui s’attache à mon âme comme la poussière s’attache au
manteau du voyageur. Pas un outrage dont j’aie donné le spectacle,
qui n’ait allumé en moi une colère véritable; pas une souffrance que
j’aie peinte qui ne m’ait coûté des pleurs. Courage, ô ma muse! encore
quelques pages, et toutes ces belles douleurs ramassées par toi avec un
soin si religieux, toutes ces belles douleurs jusqu’à ce jour ignorées
du monde, étouffées, perdues, comme de petites herbes sous les gerbes
de faits éclatants et sans nombre qui jonchent le sol de l’histoire,
auront trouvé leur dénouement et revêtu une forme qui ne leur permettra
plus de mourir, de mourir dans la mémoire des hommes.
Devant le corps inanimé de Fitz-Harris, Patrick demeura anéanti. Ce qui
se passoit en lui étoit trop profond et trop intérieur pour que rien
en transpirât. De long-temps il ne donna pas une seule manifestation.
Non, il étoit là immobile et muet. Le coup l’avoit percé de part en
part. La douleur, comme le clou de Sisara, le tenoit adapté au sol.
C’étoient deux cadavres en présence: l’un tout-à-fait froid, l’autre se
refroidissant; l’un glacé par le désespoir, l’autre glacé par la mort.
Quand le porte-clefs vint comme de coutume apporter le morceau de
pain de ses prisonniers, le bruit qu’il fit en ouvrant la trappe
rendit tout-à-coup Patrick à l’existence. Il se souleva, et d’une voix
déchirante jeta ces mots vers la voûte:—Mon frère est mort!...
Cette visite, en obligeant Patrick à rompre le beau silence que gardoit
sa douleur, ouvrit une issue à son oppression: de profonds soupirs
s’exhalèrent de sa poitrine gonflée; jusque là il étoit demeuré l’œil
sec, et il se prit à fondre en larmes.
—O mon frère! s’écria-t-il alors, pourquoi m’as-tu abandonné? Après une
aussi longue et aussi étroite communauté, ne devions-nous pas mourir
ensemble? Pourquoi me laisses-tu seul dans cet abyme? Ne t’aimois-je
pas assez, n’avois-je pas assez de tendresse pour toi?...
Mais non, que dis-je? tu as bien fait de mourir, ô mon frère! la mort a
mis fin à tes souffrances. On a souvent tort de naître; on n’a jamais
tort de mourir. Naître pour en venir là, en venir là après être né, à
quoi bon?... La vie, qu’est-ce donc après tout pour la plupart, sinon
une longue suite, une longue multiplicité de douleurs, entre deux
énigmes, entre l’énigme de la naissance et l’énigme de la mort?
Va, tu as bien fait de mourir, tu as bien fait de te dissoudre, ô mon
frère! Quand, rendu à la liberté et au monde, tu eusses passé quelques
heures de plus sur cette terre, qu’y aurois-tu acquis? N’avois-tu pas
déjà épuisé toutes les moins pires choses humaines? N’avois-tu pas eu
un berceau et le zèle d’une mère? N’avois-tu pas traversé l’enfance
qui jouit sans arrière-pensée? N’avois-tu pas eu un premier amour?
N’avois-tu pas eu vingt ans? Ce qui te restoit à connoître, ce n’étoit
plus que des fripperies; ce qui te restoit à subir, ce n’étoit plus que
des décrépitudes. Tu as bien fait de mourir, ô mon frère!
Mais je suis ton aîné, et j’aurois dû te précéder dans le chemin de
la mort. Pourquoi, plutôt que toi, la mort m’a-t-elle épargné?... Oh!
n’en sois pas jaloux, mon frère! Dieu, sans doute, a sur moi quelque
secret dessein qu’il n’auroit su accomplir sur toi. Toi, tu pouvois
mourir, tu n’étois pas lié; tu ne laisses rien derrière toi; mais
moi, j’ai dans quelque coin perdu du monde une femme qui m’appelle,
et qui a besoin de mon secours, et un fils, sans doute, qui a besoin
que je secoure sa mère; et Dieu, qui sait? a peut-être la pensée de me
rendre à eux, qui ont besoin de moi, et de les rendre à moi, qui ai
tant besoin d’eux.—Si c’est là ton dessein, ô mon Dieu, béni soit-il?
Tu sais combien je suis résigné! Quelle que soit ta volonté sur moi,
qu’elle s’accomplisse, je me prosterne.... Mais si je ne dois jamais
les revoir, et si je dois, comme mon frère, mourir dans ce puisard, je
ne te demande qu’une grâce, ô mon Dieu! de m’envoyer comme à mon frère,
durant ma dernière heure, d’ineffables illusions, de m’envoyer la mort
au milieu d’un délire.
Patrick, en proie aux angoisses les plus cruelles, s’attendoit de
minute en minute à voir descendre un fossoyeur pour enlever le corps de
son ami; mais personne ne paroissoit; et bien qu’il redoutât beaucoup
l’instant de cette suprême séparation, où son compagnon s’éloigneroit
sans pitié et sans retour, et le laisseroit abymé dans une morne
solitude, cependant il l’appeloit de touts ses vœux. La nature a des
lois de destruction et de décomposition inexorables pour le plus bel
être comme pour l’objet le plus aimé; et Fitz-Harris étoit mort dans
un si mauvais état, et ce puits étoit si malsain, que Patrick n’osoit
plus, disons plus juste, ne pouvoit déjà plus l’embrasser, ne pouvoit
déjà plus poser ses lèvres sur son front.
Après le même intervalle de temps qui s’écouloit d’ordinaire entre
chaque apparition du porte-clefs, la trappe se soulevant enfin,
Patrick s’avança incontinent sous l’ouverture, et s’écria avec
indignation:—Monsieur le porte-clefs, ne vous ai-je pas dit que mon
frère est mort? A quoi songe donc M. le lieutenant pour le Roi?
Rappelez-lui, s’il vous plaît, qu’il est envers les hommes des derniers
devoirs.
Mais, cette fois encore, sans daigner laisser tomber une seule parole,
le porte-clefs se retira.
Abymé dans les pensées les plus amères, l’esprit brisé sous la roue de
la réflexion, et le corps affaissé par une longue veille (depuis que
Dieu avoit rappelé Fitz-Harris, il n’avoit pas fermé ses yeux remplis
de larmes), Patrick s’assoupit enfin. Sur l’aile d’une rêverie, le
sommeil l’aborda si doucement, qu’il ne put s’en défendre. Au fond de
toute mélancolie il y a toujours quelques drachmes d’opium.
Ce sommeil duroit encore lorsqu’un des hommes du Donjon penché à
l’ouverture de la voûte, et qui glissoit une échelle, enjoignit à
Patrick de monter le corps de son ami. Ébloui par la lueur répandue
dans le caveau et surpris par cette brusque arrivée, cependant Patrick
se leva aussitôt et s’excusa sur cet ordre, en prétextant son état
d’extrême foiblesse. Mais la même injonction ayant été répétée d’un
ton plus brutal encore, et quelqu’un ayant ajouté avec un accent
de raillerie:—Après tout, si monsieur ne veut pas se séparer de ce
cadavre, les volontés et les goûts sont libres. Patrick, non pour
obéir à cette insolence, mais pour les mânes de son ami, rassemblant
toutes ses forces, chargea courageusement sur ses épaules le corps de
Fitz-Harris et se mit à monter, je devrois dire à se traîner le long
de l’échelle. Écrasé sous le poids, n’ayant qu’une main disponible,
l’autre soutenant et retenant le cadavre, peu s’en fallut plusieurs
fois qu’il ne se renversât et ne fît une horrible chute. Le plus cruel,
c’est qu’il n’avoit point de chaussure; de sorte que chaque fois qu’il
s’appuyoit sur un échelon, cela lui scioit la plante des pieds et lui
causoit une douleur excessive. Lorsqu’il eut gagné le caveau supérieur,
il apperçut à quelque distance les porte-clefs et M. le lieutenant pour
le Roi au Donjon, qui touts quatre se tenoient ainsi à l’écart, pour
échapper sans doute à l’air putride qu’exhaloit le trou d’extraction.
Les trois valets portoient chacun un falot. Quant à M. le lieutenant,
il ne portoit rien; il étoit simplement coiffé d’un serre-tête et
entortillé dans les ramages d’une robe de chambre non moins spacieuse
que ridicule.
Sans lui donner le temps de reprendre un peu courage, ces quatre
misérables se mirent en peloton, et entraînèrent au milieu d’eux
Patrick, qui ployoit sous sa sainte charge.
Après avoir monté plusieurs vis, traversé plusieurs caves, plusieurs
salles, plusieurs couloirs, plusieurs galeries, ils pénétrèrent dans
un jardin, le jardin du Donjon. Le long du mur un trou assez profond
avoit été pratiqué dans la terre. Quand Patrick y eut été conduit, il
comprit de suite que c’étoit là, et déposa tout au bord son fardeau.
Sous le poids qui l’accabloit, il avoit tant employé d’efforts durant
cette longue marche à travers ces sombres détours, qu’une sueur
froide couloit de son front à grosses gouttes, et que ses jambes
fléchissoient. L’imagination pourroit-elle concevoir un spectacle plus
lugubre, une scène plus propre à glacer d’effroi? De touts côtés de
grandes murailles noires emprisonnant des ténèbres et du silence;
des hommes d’un sinistre aspect, avec des figures pleines d’ombre; un
personnage odieux dans une robe longue, comme un homme de Palais; trois
lanternes jetant quelques lueurs sourdes et n’éclairant que par-dessous
le feuillage appauvri de quelques arbres; un trou en terre, puis un
cadavre immobile porté par un cadavre mobile couvert de cheveux et de
haillons.