Je ne sais là-dessus ce qui se passa d’affreux dans leur âme; ils

gardèrent touts les deux un morne et long silence.

Ce fut Fitz-Harris qui le rompit:—Sans doute, dit-il, on nous a plongés

dans cette basse-fosse, condamnés que nous sommes à y périr de faim:

tant mieux! Il est bien temps que nos maux aient un terme. Quelle

vienne donc la mort! Elle se fait bien prier la capricieuse! Diroit-on

pas une bégueule, une mijaurée, une prude qui choisit son monde! Qu’on

nous jette des aliments ou qu’on nous laisse sans nourriture, au

demeurant, peu m’importe! C’est assez de misère comme ça, je veux en

finir; si j’approche plus rien de mes lèvres, que je sois un lâche!—Tu

parjureras ton serment, mon frère, reprit tristement Patrick, parce

qu’il est beau de se laisser tuer et qu’il est honteux de se laisser

mourir; parce que tu ne sais pas ce que c’est que mourir de faim.

Il y avoit, du moins leur sembloit-il, l’intervalle de plusieurs nuits

et de plusieurs jours qu’ils étoient là, et personne n’avoit reparu, et

ils n’avoient entendu d’autre bruit que le bruit qu’eux-mêmes avoient

produit, comme s’ils eussent été dans les entrailles de la terre. Déjà

ils étoient en proie aux souffrances de l’inanition; l’opération de la

pensée étoit déjà chez eux pénible et lente; leurs idées s’enchaînoient

mal et ne se succédoient plus. Vers ce temps-là, Patrick, qui lui-même

avoit eu plusieurs défaillances qu’il avoit cachées avec soin, prit la

main de Fitz-Harris et lui dit:—Jusqu’ici je m’étois refusé à croire

avec toi qu’on ait pu concevoir la pensée de nous plonger dans cet

abyme pour nous y laisser périr; mais je vois bien que c’est là le sort

qui nous attend; ta prévision étoit juste; et pour nous ravaler au

niveau de la brute, on nous livre à la mort sans prêtre, sans conseil,

sans assistance. Soin perdu! ceux qui ont su vivre comme nous avons

vécu, ceux qui ont su souffrir comme nous avons souffert, ceux-là

ne se dépouilleront pas, dans un moment suprême, de la dignité qui

convient à l’homme; ceux-là sauront mourir. Frère, préparons-nous à

paroître devant Dieu. Alors Patrick s’agenouilla, et, après un moment

de recueillement, il poursuivit:—Je viens de descendre en esprit, ô

mon Dieu, dans le fond de mon âme, je l’ai trouvée sans replis; j’y

ai cherché partout un crime, et je n’y ai rencontré que des fautes

dont ta miséricorde ne me refusera pas la rémission. Ce n’est pas,

sans doute, ô mon Dieu! que je sois meilleur qu’un autre, et que je

mérite plus à tes yeux; mais tu m’as laissé si peu vieillir dans le

monde que le temps m’a manqué pour le péché. Vous que le long du court

chemin de ma vie j’ai pu offenser; vous pour qui j’ai pu être un objet

de scandale, je vous en demande humblement pardon; pardonnez-moi comme

je pardonne à ceux qui se sont faits mes ennemis, comme je pardonne à

mes bourreaux.—A toi, Fitz-Harris, mon frère, qu’ai-je à dire, sinon

que je te bénis et te porte en mon cœur, comme tu me bénis et me porte

dans le tien?—Après la vie la plus dure il te plaît, ô mon Dieu! de

m’envoyer la mort la plus cruelle; que ta volonté soit faite! puisqu’il

faut mourir, j’accepte et meurs avec espérance. Tu m’avois donné une

amie, ô mon Dieu! puis tu m’en as séparé; et tu me fais mourir sans

l’avoir revue! ô mon Dieu! que cela est amer!... mourir sans l’avoir

revue!... Heu!... que cette lame est froide! qu’elle entre lentement,

et qu’elle fait de mal!—O mon Dieu!—O mon Dieu!—O mon Dieu!... Et

sa voix s’étouffa dans les larmes. Fitz-Harris reprit alors avec

audace:—Quant à moi, ô mon Dieu! je ne meurs pas résigné comme mon

frère, et je meurs sans espérance. Un bon tient vaut mieux que deux tu

auras; je suis franc, j’eusse mieux aimé, ô mon Dieu! une pomme sur ma

table qu’une orange dans le jardin des Hespérides.—Je ne reviendrai

pas sur le passé, mon frère: il est oublié, il est expié, je crois. Je

te dirai seulement, mon doux Patrick, que je t’aime, et puisqu’il faut

que je meure, et puisqu’il faut que tu meures, que je suis heureux de

mourir avec toi.—Embrassons-nous une dernière fois, mon frère, dit

alors Patrick; et, s’étant rapproché de Fitz-Harris et s’étant penché

sur lui, ils se donnèrent un long baiser, le baiser cuisant de l’adieu,

d’un adieu éternel, le baiser qu’entre le billot et la hache deux amis

se donnent sur le plancher de l’échafaud. Leurs lèvres se quittèrent

enfin; Patrick reprit place à côté de son ami, et là, sur une couche de

fumier, se tenant affectueusement par la main, semblant deux figures

taillées dans l’épaisseur d’un tombeau, l’âme brisée par la douleur,

le corps déchiré par la faim, ils se remirent froidement à attendre la

mort, qui venoit à pas lents.

Après ceci il se passa encore un long intervalle. Le mal étoit devenu

si violent qu’il arrachoit des plaintes à Patrick, et que Fitz-Harris

pleuroit.—Tu souffres donc beaucoup, mon Harris? Ayons courage!

disoit Patrick. A quoi Fitz-Harris répondoit:—Ce sont mes blessures

qui me font souffrir, et puis la faim—un peu—aussi.—Ayons courage,

Harris! encore quelques heures d’agonie, et le calice sera bu jusqu’à

la lie; tout sera fini. On ne meurt qu’une fois; ayons courage, mon

frère!—Oh! j’en ai du courage, mon Patrick; quelque cruelle qu’elle

soit, j’accepte cette mort volontiers, parce que la mort est un terme.

J’en ai du courage! je saurois mourir de même par ma volonté. Sur un

plat d’argent m’apporteroit-on la chasse la plus succulente, que je

la repousserois avec dédain.—O mon pauvre ami! ne pensons pas à ces

choses-là: cela aiguise encore la faim.

A ces paroles avoit succédé un nouveau silence, ou plutôt de nouveaux

gémissements. Nos deux martyrs se tenoient toujours attachés par

la main. La mort ne venoit pas; mais le jeûne avec son râteau de

fer leur déchiroit les entrailles. Tout-à-coup la trappe de la

voûte se leva, une foible lueur de flambeau se répandit peu à peu

dans la fosse, quelque chose qui pendoit à une corde descendit, et

une voix connue, celle d’un porte-clefs, cria à l’extérieur: Voici

votre pitance, prenez. La surprise leur fit jeter un cri. Il leur

sembloit que c’étoit du Ciel que venoit ce message. Après être demeuré

quelque temps suspendu à quelques pieds du sol, l’objet remonta,

puis un instant après on laissa choir quelque chose, et la trappe

se referma.—Qu’est-ce? s’écria Fitz-Harris.—Je ne sais, répondit

Patrick.—Va donc voir, mon frère. Patrick, non sans bien des efforts,

se traîna sur les genoux du côté où le bruit s’étoit fait, et sa main

ayant rencontré l’objet:—C’est du pain! s’écria-t-il. Du pain! répéta

Fitz-Harris avec un râlement de joie; du pain! du pain! Saints-du-Ciel!

Donne-m’en, mon frère, donne-m’en! La faim est une chose atroce! puis,

vois-tu, ce n’est pas vrai, je ne veux pas mourir.

Au bout d’un espace de temps qui leur parut assez court, le lendemain,

sans doute, la voûte s’ouvrit de nouveau, une corde descendit de même,

portant du pain que Patrick cette fois alla détacher. Depuis lors ils

eurent rarement à supporter d’aussi longs jeûnes; on leur apporta assez

régulièrement leur pitance, à savoir: de temps en temps trois ou

quatre onces de mauvais pain.

Pour compléter l’horrible de leur position, d’énormes rats, dont le

nombre sembloit aller croissant, habitoient ou hantoient le même

puisard. Ces hôtes immondes, pour qui nos deux victimes avoient la plus

violente aversion, avec une familiarité et une audace révoltantes, les

harceloient sans cesse et sans pitié. Ils s’attroupoient autour de la

cruche à eau, sur le goulot de laquelle ils déposoient leur morceau

de pain, et, dans leur acharnement, souvent ils la renversoient, ou

combloient, en s’entassant sur le corps l’un de l’autre, la distance

mise entre eux et leur proie. Pendant leur sommeil, pendant les moments

de silence et d’accablement, ces animaux leur passoient dessus, leur

rongeoient, leur déchiroient leurs vêtements, les couvroient de

morsures à la face et aux mains. Fitz-Harris, qui ne se mouvoit qu’avec

peine, en avoit le plus à souffrir; on eût dit que cette engeance avoit

le sentiment de son état: elle bravoit ses menaces et s’attaquoit à

lui sans plus de façon qu’à un cadavre. Continuellement étendu sur une

paille pourrie et sur un sol humide, ses jambes peu à peu s’enroidirent

et se paralysèrent, et, quoiqu’il eût tout le haut du corps dans un

état d’amaigrissement, d’émaciation horrible à dire, elles devinrent

comme œdémateuses, et s’enflèrent prodigieusement. Ses pieds acquirent

un volume si énorme que Patrick fut obligé de lui ôter ses chaussures,

qui les bridoient comme un brodequin de supplice. Ses pieds ainsi à

découvert, une misère plus cruelle l’attendoit. Plusieurs fois des

bandes de rats affamés se jetèrent dessus, et, malgré ses cris et les

efforts de Patrick, mal servi par l’obscurité, ils lui déchirèrent

et lui mâchèrent les orteils. Je n’insisterai pas sur l’atrocité de

cette torture; on sait de reste quelle corrélation a le cœur avec

les extrémités, et combien est aigu et foudroyant le frémissement du

tétanos. Patrick ne put mettre Fitz-Harris tout-à-fait à l’abri de

cette voracité qu’en lui enterrant les pieds dans de la litière, et en

recouvrant cette litière d’une couche de terre, qu’avec la patience

d’un captif il avoit arrachée du sol avec ses ongles.

Notre nature vivace est rétive à la mort. La mort nous enlève rarement

de haute lutte. Ce n’est qu’après bien des menées sourdes, bien des

combats, qu’elle nous terrasse. Sans employer le fer ni le poison, ce

n’est pas chose facile que de tuer un homme, un jeune homme surtout, un

brise-cou comme Fitz-Harris, né pour fournir la plus longue carrière,

sain, vigoureux, et dont touts les ressorts de la vie étoient neufs et

du plus pur acier. Dans l’état de dépérissement où il se trouvoit vers

les derniers temps de son séjour dans la chambre octogone, qui n’eût

pensé le voir s’éteindre prochainement? Un médecin l’eût ajourné au

plus à quelques semaines. Et depuis, cependant, il avoit fait une chute

terrible; il avoit supporté un jeûne de plusieurs jours, et avoit passé

bien des mois couché sur des ordures humides dans un puisard infect,

sans jour, sans air, accablé de douleurs corporelles, rongé par

l’ennui et le désespoir le plus profond, n’ayant pour mesurer le temps,

qui ne passoit pas, que son imagination, que l’imagination, cette folle

qui multiplie, qui amplifie, qui exagère; et pour toute subsistance que

de l’eau, comme on sait, et de temps à autre quelques onces de mauvais

pain. D’abord il avoit paru résister et végéter à peu près dans le

même état, sans mieux ni pire, tandis que Patrick se minoit et tomboit

en chartre à vue d’œil, comme un enfant arraché aux mamelles de sa

mère, ou plutôt, devrois-je dire, comme un homme arraché aux mamelles

fécondes de la liberté; puis tout-à-coup il avoit baissé, et baissoit

de jour en jour et déclinoit rapidement. Mais à mesure que son pauvre

corps s’approchoit de sa dissolution dernière, il perdoit de plus en

plus la conscience de sa position, et s’éloignoit en esprit de toute

idée d’anéantissement. Son état n’étoit plus qu’un mal-être passager:

il sentoit, disoit-il d’une voix mourante, sa vigueur revenir; son

horizon s’éclaircissoit, son ciel se peuploit d’étoiles, il n’avoit

plus que quelques heures à passer dans ce puits; il étoit sûr d’une

prochaine délivrance; il la voyoit venir; elle venoit en effet: mais

quelle délivrance!... pauvre jeune homme!

Bien loin de se détacher des choses de ce monde, il n’avoit la tête

remplie que de projets d’ameublement, de toilette, d’équipage,

d’équipement de chasse. D’où lui viendroit l’or qu’il faudroit pour

faire face à ce luxe? cela ne l’inquiéta pas une seule fois: cette

question étoit trop froide et trop terrestre. Pour raviver tout-à-fait

la fleur un peu froissée de sa jeunesse, désormais il ne devoit

plus quitter le cheval; il devait s’incorporer comme un centaure à

un impétueux et fringant andalou, au plus beau genet de toutes les

Espagnes. Ce genet à tout poil devoit avoir un mors bosselé, des

fers d’argent, une selle magnifique, un caparaçon du plus riche

tartan d’Irlande, une housse de velours, une émouchette en réseau

d’or; il ne devoit sortir qu’avec un bouquet de rose sur le front.

Avec cela c’étoient des bottes faites à ravir; des éperons qu’on eût

dits forgés par saint Éloi, une longue escopette turque, marquetée,

sculptée, ciselée, niellée, damasquinée; une paire de pistolets de

ceinture, des pistolets d’arçon, un couteau de chasse avec une devise

sur la lame, un huchet d’ivoire, et une trompe de sonneur. Son souci

cuisant étoit de paroître à Chantilly à la prochaine Saint-Hubert,

et pour cela il devoit se commander une soubreveste de velours vert

avec des passements d’or. Son imagination se berçoit sans cesse des

plus séduisantes rêveries. Des caprices, des fantaisies merveilleuses

naissoient et se succédoient en son esprit comme les vagues de la

mer. Il bâtissoit des enfilades de romans dont il se faisoit le

héros aventureux, et dont le dénouement le plaçoit toujours au sein

des plaisirs, au comble de la fortune; et ces romans en l’air avec

leurs additions, leurs améliorations, leurs variantes, il les contoit

naïvement à Patrick.—Le prince, chassant dans la forêt, s’acharnoit à

la poursuite d’une chevrette et de ses faons, et s’égaroit. Seul, loin

du gros des chasseurs, dans une laie détournée, un sanglier furieux se

jetoit sur lui; mais, comme il alloit être blessé, Fitz-Harris, qui

providentiellement se trouvoit là, je ne sais comment, déchargeoit

ses pistolets dans le flanc de l’animal, et lui plongeoit son couteau

dans la gorge. Le prince, ainsi miraculeusement délivré, plein d’une

splendide reconnoissance pour son hardi libérateur, l’attachoit à sa

personne, le combloit de biens, et, l’introduisant dans son intimité,

il devenoit un favori craint, puissant, admiré.—Patrick n’étoit jamais

oublié dans ces coups du sort, il lui faisoit toujours la plus belle

place dans son char.—Au loin, à l’horizon, sur un arbre jeté entre

deux roches, au-dessus d’un torrent, une femme leste comme une biche

s’élançoit; mais, parvenue au milieu de l’abyme, son pied léger se

heurtoit; elle tomboit, elle disparoissoit sous les eaux. Fitz-Harris,

qui d’aventure cueilloit des narcisses sur le bord, la voyoit; une

sympathie indicible aussitôt l’agitoit; il couroit de ce côté, il se

précipitoit dans le torrent, il plongeoit et replongeoit. Des bras

s’étant enlacés à lui, il remontoit à la surface et amenoit au-dessus

de l’onde le plus beau sein et la plus belle tête de jeune fille qu’on

eût su voir. A la lueur douteuse de la lune argentée, Fitz-Harris, dans

un ravissement céleste, contemploit éperdu cette pâle Ophélie; avec

un saint frémissement il posoit ses lèvres amoureuses sur son front

humide et renversé, et l’entraînoit sur le rivage. Là, se trouvoit une

nacelle d’osier recouverte de peaux de bisquain teintes en pourpre,

Fitz-Harris y couchoit doucement la vierge évanouie. La richesse de

ses vêtements indiquoit une damoiselle du haut parage. Fitz-Harris

s’atteloit à la nacelle, et s’en alloit frapper à la porte d’un manoir

voisin. C’étoit justement la fille unique, adorée, du châtelain de ce

château. Le seigneur pleuroit sur sa fille, pressoit Fitz-Harris dans

ses bras, il le nommoit son fils. Isabelle revenoit à la vie, et, la

reconnoissance et l’amour s’en mêlant, elle offroit à Fitz-Harris sa

main glorieuse; et Fitz-Harris passoit une vie filée d’or et de soie

dans les voluptés paisibles de l’hymen, dans les plaisirs turbulents de

la chasse.

Ces folies, ces visions, étoient l’œuvre de la fièvre lente qui

l’emmenoit: il ne put long-temps en faire la confidence. Sa voix étoit

devenue si foible que ce n’étoit plus qu’un bruit d’haleine: il avoit

peine à lier deux mots. Voyant le triste état où il étoit réduit,

Patrick conçut pour son ami les plus vives alarmes. L’heure d’une

séparation cruelle approchoit, et jusque là il s’étoit peu appesanti

sur cette idée; il n’avoit fait qu’entrevoir dans le vague, et comme

chose possible, la perte de son compagnon d’infortune. Il étoit

accablé. Il désiroit impatiemment faire connoître à M. le lieutenant

pour le Roi, dans l’espérance que peut-être il en seroit touché, le

péril où se trouvoit Fitz-Harris; mais comme il ne pouvoit le faire

savoir au porte-clefs qui venoit apporter leur nourriture sans en même

temps épouvanter le pauvre mourant et l’ôter à ses illusions, il

gardoit tristement le silence; et, comme un nocher dont la tempête a

brisé la barque, et qui de la grève où il a été rejeté se voit forcé de

demeurer le spectateur immobile d’un navire qui sancit sur ses amarres,

qui coule bas, il assistoit au naufrage de Fitz-Harris dont la nef

disparoissoit peu à peu sous le flot envahissant de la mort. Enfin, une

fois, le hasard ayant voulu que Fitz-Harris sommeillât à l’heure où

vint le porte-clefs, Patrick saisit l’occasion, et, se jetant à genoux

sous le trou d’extraction, sous la trappe:—Au nom du ciel, porte-clefs,

je t’implore! s’écria-t-il; rappelle-toi que nous sommes des hommes,

que nous sommes tes semblables, que nous sommes de chair et d’os comme

toi, et songe à ce qu’on nous fait souffrir. Au nom du ciel! si tu n’es

pas une pierre, si tu n’es pas sans quelque reste de pitié, va dire,

fais-moi la grâce d’aller dire à ton maître, M. le lieutenant pour le

Roi, que Fitz-Harris, mon frère, se meurt; qu’il est entre la vie et la

mort; s’il demeure une heure de plus dans cet égoût, il est perdu! Va,

sauve-le! va, implore M. le lieutenant pour le Roi à deux genoux comme

je t’implore; peut-être que sa vengeance est enfin assouvie, que sa

haine est repue, et qu’il ne souhaite pas ce meurtre. Mon ami, prends

une échelle, un flambeau, descends dans ce lieu d’horreur, tu verras

notre misère, et tu ne pourras plus y songer sans verser des larmes. Au

nom du ciel! porte-clefs, sauve-le, sauve mon frère! sauve ton frère:

car nous sommes des hommes! car nous sommes tes semblables! va et tu

seras béni!—Mais le porte-clefs ne fit aucune réponse, et n’en rapporta

point. Déposa-t-il le message aux pieds de M. le lieutenant pour le

Roi, ou n’en tint-il aucun compte, je ne sais. Patrick grinça des dents

d’indignation et de dépit. Honteux, il rougit en face de lui-même,

comme un homme qui vient de faire une chute dans le péché, d’avoir,

entraîné par son zèle pour Fitz-Harris, fait une humble prière, lui

qui n’en faisoit jamais, et de l’avoir faite à un valet, et de l’avoir

faite en vain.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 25 / 33 段