M. le lieutenant-général de police, décontenancé au plus haut point,
avoit prononcé quelques mots que la voix du prisonnier couvrit et qu’on
n’entendit pas; puis il avoit fait un geste comme pour se retirer et se
faire suivre. Mais, là-dessus, le pauvre malade, à qui l’indignation
venoit de rendre quelques forces, s’étoit levé tout-à-coup, et,
rejetant la couverture qui l’enveloppoit, s’étoit précipité contre
la porte. La porte, sous ce choc, s’étoit refermée, et alors sans
interruption, pour ainsi dire, et d’une façon plus téméraire encore,
il avoit poursuivi:—Audience, monsieur, s’il vous plaît? qui vous
presse? Votre festin n’est donc pas fini? Croyez-moi, ne rentrez pas
à la buvette; d’ailleurs, chacun à son tour à vous avoir; vous êtes
mon hôte à cette heure et je suis votre échanson. Oh! je le vois bien,
c’est que mes paroles vous pèsent. Vous ne vous attendiez pas à ce
bouquet de chardons que j’ai cueilli sur ces dalles. Il y a long-temps
que j’avois toutes ces choses sur le cœur; je vais mourir... mais,
du moins, je ne mourrai point sans vous les avoir dites. Quand on me
met le pied sur la gorge, comme le ver sur qui l’on marche, je me
redresse; quand on m’éperonne, je rue! Jusqu’à ce jour, j’avois fait
l’âne pour avoir du son; j’avois été gentil avec vous lors de vos
visites; à deux mains jointes, doucement, j’avois imploré de vous ma
liberté, j’en avois flatteusement appelé à votre miséricorde et à la
justice de votre cœur; mais à quoi tout cela a-t-il abouti? Quel mieux
avez-vous apporté à notre sort, depuis onze ans que vous venez honorer
notre cachot de votre présence; depuis sept ans, depuis l’arrivée au
Donjon de monsieur votre ami, que vous venez, entre deux vins, faire
le petit Vincent-de-Paule, l’homme aux entrailles de père? Pitié!...
Hypocrisie!... Otez donc ce masque, il vous déguise mal, beau sanglier
faisant le philanthrope! Monsieur le lieutenant-général de la Police du
Royaume, vous avez des héraults; envoyez-les donc, je vous en défie,
proclamer par les carrefours de la ville ce que vous nous faites ici,
et pourquoi vous nous le faites. Mais non, donnez-vous-en bien de
garde, vos crieurs seroient massacrés. Ces choses-là, d’ailleurs, ne se
divulgent pas: c’est le secret du ménage, c’est la bouteille à encre
de la Police, c’est le pot au rose du Roi.—Depuis onze ans, monsieur,
nous vous demandions la liberté ou la mort; aujourd’hui, monsieur,
que la mort habite dans mon sein, je vous demande la liberté ou qu’on
m’achève!...
Comme Fitz-Harris en étoit là, les porte-clefs, qui depuis long-temps
s’agitoient pour l’arracher de devant la porte, en vinrent enfin à leur
honneur, et comme, tout débusqué qu’il étoit de son poste, il reprenoit
haleine et brandissoit un nouvel épieu, Patrick, qui sentoit avec
douleur qu’il n’en avoit déjà que trop dit, lui mit la main sur la
bouche.... Il étoit temps. Les fumées du vin et de la colère montoient
au nez de MM. les lieutenants. Ils menaçoient, ils caracoloient.
Fitz-Harris, dans le fait, soyons francs, avoit frappé assez dru, sur
les écailles de ces reptiles pour qu’ils sifflassent et montrassent
leurs dards.—Sortons, messieurs, sortons, je n’y tiens plus, s’écrioit
M. le lieutenant-général. De grâce, ôtez-moi de ce foyer de sédition!
De grâce, ôtez-moi du spectacle de ces furieux!—M. le lieutenant pour
le Roi, vous me ferez jeter sur l’heure ces régicides dans les cabanons
de Bicêtre, en attendant pis.—Que son Excellence me laisse le soin de
venger la Couronne, et se repose sur moi, répondit avec joie M. de
Rougemont.
Et la troupe défila comme elle étoit venue, non sans trinquer, chemin
faisant, avec les murailles. M. le lieutenant au Donjon formoit
l’arrière-garde, il tordoit ses bras avec rage; ses dents claquoient.
Aussitôt que le cachot fut débarrassé et que Fitz-Harris se fut
retrouvé en face de lui-même, la raison lui revint; mais les forces que
lui avoit prêtées la colère s’évanouirent. Il s’affaissa tout-à-coup
sur les dalles, et, promenant son regard autour de lui, il se prit à
verser un torrent de larmes. Il frissonnoit. Patrick s’empressa de
le relever, le fit asseoir: et renveloppa dans ses langes le pauvre
enfant.—Oh! mon frère, lui dit alors Fitz-Harris, nous sommes perdus!
qu’ai-je fait? Que m’as-tu laissé faire? Je ne sais plus dans mon
délire, ce que j’ai dit à ces hommes, mais il me semble que je leur ai
dit des choses bien cruelles et qu’ils rugissoient. Oh! mon frère, nous
sommes perdus! Cache-moi, ils vont revenir pour me tuer!...—Non, mon
pauvre ami, lui répondit Patrick. Allons, courage, un peu de calme! Ne
crains rien; ces gents-là font mourir, mais ne tuent pas.
Environ trois heures après cette échauffourée, M. le lieutenant pour
le Roi, armé de sa canne, et les trois porte-clefs du Donjon armés
chacun d’un bâton, tambour battant, mèche allumée, se précipitèrent
inopinément dans le cachot. M. le lieutenant pour le Roi écumoit.—Holà!
A nous deux, maintenant, misérables! se mit-il à hurler, renversant
la table d’une main, et brisant la cruche d’un coup de pied pour se
donner une allure formidable. Porte-clefs, rouez-moi de coups cette
vile populace! Un noble gentilhomme, un serviteur du Roi, traité ainsi
devant son Excellence, par un petit va-nu-pied, un ver de terre,
un enfant des rues! Tu voulois donc, brigand, me faire chasser du
poste où l’estime générale m’a placé? Tu voulois donc arracher son
gagne-pain à un pauvre père de famille?... (Au mot père de famille, mot
tant exploité depuis, M. de Rougemont donna à sa voix une inflexion
sentimentale. S’il eût pu se cracher dans les yeux, je crois, dans
son attendrissement, qu’il eût versé quelques larmes.) Tu mériterois,
plat-gueux, d’être écorché tout vif, que je te fisse avaler mon poing
comme une poire d’angoisse, que je te cassasse ma canne sur les reins!
Tiens donc!—Tiens donc!—Je te tuerai,—misérable!...—Holà! monsieur,
c’est une infamie; frapper ainsi un malade! Brute vile et féroce! cria
alors Patrick en se plaçant entre M. le lieutenant et son ami, que
ces coups avoient couché par terre.—A moi! porte-clefs, à moi! reprit
M. de Rougemont; et deux porte-clefs s’élancèrent sur Patrick et le
frappèrent violemment. Patrick ne broncha pas. Haussant les épaules de
pitié, il se contenta d’arracher fièrement la canne de M. le lieutenant
pour le Roi, de la briser sur son genou, et de lui en jeter les
morceaux à la face.
Tandis que ceci se passoit, derrière Patrick se passoit une chose
plus barbare, plus ignoble encore, digne d’un Bourguignon au temps
des Armagnacs, digne du temps où, emmitouflé dans une robe de damas
doublée de martre, et le couteau en main, régnoit dans la boue le roi
Capeluche. Le troisième porte-clefs, homme de carnage, s’étant saisi
de Cork, et lui ayant brisé la tête sur l’angle de la cheminée et sur
la muraille, s’amusoit à barbouiller de sang Fitz-Harris, étendu sans
vie sur le plancher, en lui passant sur le visage le corps mort de son
pauvre ami. Patrick, tournant la tête et voyant cette lâcheté, jeta
un cri terrible; mais M. le chevalier de Rougemont y donna un sourire
d’applaudissement.
Quel cœur ne seroit soulevé! Ma plume tremble et m’échappe. A cet
endroit, ce livre tombera sans doute de plus d’une main. Qu’y puis-je?
La vérité n’est pas toujours en satin blanc comme une fille à la noce;
et, sur Dieu et l’honneur! je n’ai dit que la vérité, que je dois.
Quand la vérité est de boue et de sang, quand elle offense l’odorat, je
la dis de boue et de sang, je la laisse puer; tant pis! Ce n’est pas
moi qui l’arroserai d’eau de Cologne. Je ne suis pas ici, d’ailleurs,
pour conter des sornettes au jasmin ou au serpolet.
Ce dernier acte d’une férocité suprême avoit glacé Fitz-Harris et
Patrick: ils restoient là à demi morts, anéantis, comme attendant le
coup fatal.—Profitant de cette stupeur, deux porte-clefs ramassèrent
Fitz-Harris et l’emportèrent hors du cachot; et M. le lieutenant pour
le Roi et le troisième porte-clefs, le prenant chacun par un bras,
entraînèrent avec eux Patrick. Dans la tour de la Surintendance, il y
avoit quatre cachots de cinq ou six pieds carrés, où les lits étoient
de pierre et, tout au fond, un grand caveau où l’on ne pouvoit pénétrer
que par un trou pratiqué dans la voûte. Ce fut au bord de ce trou,
dont la trappe étoit levée, et dans lequel on avoit placé d’avance une
échelle, que furent amenées les deux victimes. Arrivé là, Fitz-Harris
revint à lui, et, voyant que c’étoit là qu’on alloit le plonger, sa
nature se révolta; il jeta un cri, fit lâcher prise aux porte-clefs, et
se dressa sur ses pieds d’un seul bond. Patrick, alors, avec un phlegme
sépulcral, se mit de lui-même à descendre l’échelle, en disant:—Il
faut mourir, mon frère; mon frère, il faut mourir quand il plaît à
Dieu! Viens!... Fitz-Harris, vaincu par ces paroles, se rapprocha de
l’ouverture pour imiter son ami; mais comme il se penchoit pour saisir
les montants de l’échelle, M. le lieutenant pour le Roi, ou peut-être
un porte-clefs, je ne saurois dire, le poussa rudement, le pied lui
manqua, et il tomba comme une masse au fond de la citerne.
L’échelle fut remontée, et la trappe s’abaissa.
[Illustration]
[Illustration]
XV.
NOUS avons laissé Déborah et Vengeance, une courageuse mère et
son enfant échappés de l’esclavage, Geneviève de Brabant et son
fils Bénoni, échappés à la hache du traître Golo, avec Icolm-Kill
l’aventurier et ses compagnons, faisant force de voile sur le sloop.
Après un séjour de près d’un mois aux îles Baléares, après bien des
bonnes et des mauvaises fortunes de mer, qui, seules, pourroient donner
matière à un livre plus gros et peut-être d’un intérêt plus palpitant
que celui-ci, mais sur lesquelles, n’entendant rien aux choses
maritimes, nous garderons un modeste silence, la vigie, ayant enfin
reconnu la plage d’Irlande, cria trois fois: terre! Et, de même qu’en
quittant Lerins, dès qu’au soleil levant elle avoit eu crié trois fois:
soleil! les matelots, tête nue, entonnèrent l’hymne à la patrie; mais
cette fois ils le chantèrent d’un air triste et presque à voix basse.
On n’étoit plus sous un ciel étranger et libre: on étoit sous le ciel
natal, en proie à l’étranger. L’esclave étoit rentré sous le fouet du
maître.
Sir John Chatsworth reçut Déborah avec une vive satisfaction. Il avoit
peu compté sur le succès de l’entreprise, malgré toute l’habileté
et toute l’audace qu’il avoit bien voulu lui-même reconnoître à
Icolm-Kill. Sir John Chatsworth n’étoit pas un homme de poésie et
d’aventure. Ce qu’on appelle le sort, le hasard, la providence, sonnoit
à son oreille comme une parole vide. Les choses ne lui sembloient
pas faciles et prospères; il ne voyoit pas en beau comme on dit; le
présent, quelque triste et quelque mauvais qu’il pût être, à ses yeux
étoit bien; l’avenir n’étoit qu’une brume épaisse au-dessus d’un abyme.
Chez lui, point d’espérance, point d’espoir, jamais! mais aussi point
de déception.
Ce qui causa surtout l’admiration de M. Chatsworth, c’étoit le
changement magnifique qui s’étoit fait dans la personne de sa pupille.
De la jeune et folâtre enfant qu’il avoit vue à Limerick pour la
dernière fois, peu de mois avant la mort de sir Francis Meadowbanks,
son grand-père, le temps et le malheur avoient fait une grande et belle
dame sérieuse. Plusieurs fois M. Chatsworth revint avec éloge sur ce
changement. Déborah, comme on le devine bien, appela à elle les mots
les plus suaves pour remercier son tuteur dans toute l’étendue de sa
reconnoissance sincère et profonde, et elle lui prodigua les marques
d’une affection si bonne et si vraie, que l’âme aguerrie de l’homme de
loi ne se put défendre maintes fois de quelque émotion. Son arrivée
répandit un peu de joie dans la maison de sir John, et lui donna,
pendant quelques jours, presque un air de fête; mais comme cette joie
étoit sévère, mais comme cet air de fête étoit grave, car la maison
de sir John étoit une de ces maisons angloises où règnent la règle
et l’austérité, cela ne déparoit pas la mélancolie séduisante que
professoit la jeune infortunée, et qui convenoit au deuil de son cœur.
Sir John crut devoir à ses amis de leur ouvrir les portes de ses salons
pour qu’ils vinssent déposer leurs hommages aux pieds de sa pupille.
Il donna plusieurs repas, il tint plusieurs cercles où Déborah, si
c’eût été possible, se fût dispensée de paroître, mais où elle brilla
dans tout son éclat. Les infortunes et le courage de cette belle
prisonnière d’État excitoient les plus vives sympathies et ajoutoient
un charme secret et irrésistible à ses charmes naturels. Les premiers
temps de son retour s’écoulèrent ainsi quelquefois dans le trouble du
monde, mais le plus souvent dans l’échange paisible des plus aimables
témoignages d’amitiés et de gratitude, et dans la confidence et le
récit du passé.
Déborah apprit alors que lord Cockermouth, son père, n’habitoit plus
l’Irlande. Sans doute, sa disparition, qui avoit détruit le bon
effet qu’il s’étoit promis du jugement de Tralée, qui pourtant lui
avoit coûté gros, l’avoit déterminé à prendre ce parti. Il n’étoit
retourné à son manoir de Killarney que pour le vendre à la hâte avant
de passer à Londres, où, depuis la mort de sa femme, quelques-uns de
ses anciens compagnons de table le sollicitoient de venir habiter;
car, depuis qu’Anna Meadowbanks lui manquoit, il nourrissoit dans
quelque coin inconnu de son cœur un chagrin assez véritable, et des
regrets qui souvent, malgré lui, avoient transpiré jusque dans sa
correspondance. Au fond de tout, lord Cockermouth n’avoit pas été sans
quelque affection pour sa femme et pour sa fille. S’il avoit fait
souffrir sa femme, ce n’étoit pas qu’il se fût donné à tâche le martyre
de cette douce créature. Il ne s’étoit pas dit: Je vais être méchant
avec elle, je vais payer d’ingratitude sa tendresse, son dévouement,
sa résignation; elle avoit eu une vie triste et pénible, par cela seul
qu’on l’avoit mise en contact avec un être lourd, grossier, brutal,
et que sa nature délicate et choisie avoit été forcée de subir les
lois d’un maître implacable et médiocre qu’elle n’avoit pas rêvé.
Par convenance de famille, la tourterelle avoit été accouplée à un
bœuf, et condamnée à tracer un sillon.—Si lord Cockermouth avoit fait
souffrir Déborah, sa fille, ce n’étoit pas non plus qu’il fût pour elle
dénué de toute espèce de tendresse et d’attachement: c’étoit à cause
de Patrick. Malgré sa rustique enveloppe et ses mœurs triviales, ce
lord, comme nous l’avons dit quelque part autrefois, entretenoit la
morgue la plus fière et les plus hautes prétentions aristocratiques.
Un sentiment mal digéré, mais inaltérable, de l’honneur de sa maison
et de son sang, vivoit en lui, et ce sentiment vivace ne lui avoit
pas permis de transiger en faveur des liaisons de sa fille. La seule
pensée que le fils d’un bouvier, d’un laboureur, pût être l’ami et
peut-être l’amant et l’époux de Déborah, le révoltoit, et allumoit
en lui une indignation, une colère pleine d’une noble passion, comme
on a pu le remarquer, à laquelle le caractère ordinaire de cet homme
n’eût pas donné lieu de s’attendre. Il avoit fallu vraiment qu’il vît
la chose bien en mal, que la tache dont son blason étoit menacé lui
eût semblé bien inévitable et bien énorme, pour qu’il en fût venu à
prêter les mains, sinon à commander l’attentat manqué sur Patrick
dans le sentier creux de Killarney; car ce bourru à l’âme dure, qui
profitoit volontiers des droits de la guerre, avoit toujours répugné
à l’injustice; et une fois cette première injustice commise, une fois
compromis par cette triste affaire, il s’étoit vu, sans doute, lui
soigneux de la gloire de sa maison et de son honneur, entraîné, pour
sortir de ce pas cruel, tout en pesant bien dans son cœur ce que valoit
cette mauvaise action, à provoquer ou plutôt à acheter le jugement
des juges de Tralée, qui avoit déclaré Patrick l’assassin absent de
Déborah. Oui, à travers tout cela, il faut bien le reconnoître, lord
Cockermouth avoit eu une affection assez réelle pour Déborah, et le
grand trouble dans lequel il étoit tombé, lors de son retour dans la
salle du festin, trouble allant jusqu’au délire, qui lui avoit fait
jouer un rôle si inconvenant par-devant ses convives, qui lui avoit
fait dégainer si inconsidérément son épée encore toute sanglante, avoit
eu sa plus grande source dans la profonde douleur qui l’avoit saisi
intérieurement à la vue de sa fille si horriblement mutilée par Chris,
cet imbécille assassin. Après ce coup pitoyable pour la rendre à la
vie, pour faire disparoître ses blessures, il lui avoit fait donner
avec joie, les soins les plus affectueux; et si, à peine convalescente,
il l’avoit emmenée aux Assises de Tralée, c’est qu’une nécessité
impérieuse, à ses yeux, ne l’avoit pas laissé libre en ce cas.
Soit que les bâtiments du château, pour la plupart de la plus vieille
date, eussent besoin de réparations trop considérables, soit que, par
une sorte de superstition, personne n’eût voulu venir habiter ce lieu
maudit, comme on le regardoit, après un phantôme, un serviteur de
Satan: car le bruit public, qui noircit et grossit tout, avoit fait
tout cela et pis que cela du vieux commodore, lord comte Cockermouth
n’avoit pu trouver un acquéreur; mais comme il s’étoit avancé, plutôt
que d’en avoir le démenti, il avoit morcelé son beau domaine, et
l’avoit livré pièce à pièce aux campagnards circonvoisins. Des fermiers
avoient acheté, comme matériaux, la demeure seigneuriale, et l’avoient
démolie, et en avoient extrait les pierres pour bâtir des murs autour
de leurs clos. Quelques salles basses avoient été seules respectées,
et servoient de granges et d’étables; aujourd’hui, c’est à peine si
l’on en trouveroit quelques vestiges, et si, au fond de quelque hutte,
on trouveroit encore quelque vieillard qui ait gardé mémoire des
Cockermouth. Ainsi finit ce castel, qui étoit là debout depuis tant de
siècles, qu’il n’avoit plus d’âge, comme les vieux chênes de la forêt.
Ainsi finit Cockermouth-Castle, comme finissent autour de nous tant de
monuments, tant de ces belles horloges de pierre, qui semblent placées
là pour compter les générations qui s’écoulent, comme un cadran compte
les heures écoulées. Ainsi finit Cockermouth-Castle, ainsi finissent
les plus saintes et les plus belles choses, sous la faulx du temps et
sous la faulx de l’homme: c’est le sort commun. L’épée du conquérant
s’en va à la ferraille; le manoir, dont les tours escaladoient le ciel,
est rasé à hauteur d’homme; l’âne brait dans la salle du thrône, et le
sépulcre royal, à demi enterré, n’est plus qu’une auge à porcs.
Un jour, Déborah étoit seule au salon; assise près de la cheminée
elle lisoit, et Vengeance jouoit et se rouloit à ses pieds sur une
peau de léopard. M. Chatsworth entra, fit glisser un siége sur le
parquet, et vint se placer à côté d’elle. Déborah ferma son livre par
respect et s’inclina, et M. Chatsworth lui prit la main, la serra
affectueusement et lui dit:—Depuis long-temps, madame, votre tuteur
avoit quelque chose à vous dire dans le secret; mais, ne voulant rien
brusquer, au lieu de provoquer une occasion favorable, il a attendu
patiemment que cette occasion se présentât. Le temps et le lieu sont
convenables; écoutez-moi:—Me croyez-vous votre ami?—En puis-je douter,
monsieur.—Me croyez-vous assez votre ami pour n’avoir rien tant à cœur
que l’intérêt de votre bien et de votre gloire?—Oui, monsieur.—C’est
que, voyez-vous, j’ai à toucher à des choses bien délicates, madame,
auxquelles nul au monde n’auroit le droit de toucher, à moins qu’il ne
fût ce que je suis pour vous, et que vous n’ayez la foi en lui que
vous daignez avoir en moi. Vous avez là, à vos pieds, un bel enfant,
madame, que j’aime comme je vous aime, croyez-le bien, et pour qui je
suis prêt à faire ce que je ferois pour vous; eh bien, votre ami va
vous dire une parole cruelle: il faut que ce bel enfant soit éloigné de
vous, il faut que cet enfant disparoisse.—Eh! qui veut cela?—Le monde,
madame.—Le monde!...—Le monde et votre honneur, madame.—Le monde et mon
honneur!... je ne comprends pas.—Le monde a des lois et l’honneur est
sévère, madame; et le monde et votre honneur, et votre avenir, exigent
de vous ce sacrifice. A ces mots, Déborah tomba à genoux auprès de son
enfant, et, le serrant contre son sein, elle le couvrit de baisers et
de larmes.—Toi, mon Vengeance, toi, mon Patrick, mon fils, mon bien,
mon âme, t’abandonner! Oh! non, jamais! s’écrioit-elle.—Il faut que
cet enfant soit éloigné de vous, madame; mais je ne dis pas qu’il
faille qu’il soit perdu pour vous.—Je comprends bien, monsieur.—La
naissance et l’existence de cet enfant est chose tout-à-fait ignorée.
Depuis votre arrivée j’ai fait en sorte, sans vous en donner le motif,
que cet enfant fût tenu à l’écart; ne divulguons pas ce que le Ciel,
dans sa bienveillance, a voilé; confiez-moi ce doux être, je le ferai
élever dans l’ombre d’abord, puis je le ramènerai près de moi, et je le
soignerai, et je veillerai sur lui, et je le chérirai comme mon propre
sang. Il passera pour l’enfant d’un parent à moi, éloigné et pauvre,
ou pour un orphelin, un adoptif.—Votre offre est grande et généreuse,
sir John, et je vous en rends grâce; mais je sens là qu’il y a en moi
quelque chose d’énorme, d’inexplicable, qui repousse la pensée seule
de ce moyen, et qui ne me permettra jamais de m’y prêter. Cela, j’en
conviens, pourroit sauver les dehors; ce qui se paie d’apparences
pourroit être satisfait; mais mon cœur ne le seroit pas, mais cela ne
me sauveroit pas du remords.—Vous voyez mal, mylady; une faute, et
c’en est une, peut donner du remords; mais on n’a pas de remords pour
avoir effacé une faute.—Une faute! mais de quoi parlez-vous? Je n’ai
pas commis de faute. Mais que voulez-vous dire?... J’avois un époux de
mon choix, un ami, un amant, je l’aimois, et voilà le fruit de notre
amour, fruit que j’aime! et ce que j’ai fait je l’ai voulu, et je
ne saurois vouloir une faute: il n’y a rien à effacer, monsieur.—En
prenant les choses d’en haut, ma bonne amie, il se peut que devant la
nature il n’y ai pas de faute; mais nous ne sommes pas ici au bord du
fleuve Saint-Laurent, et c’est une faute devant les hommes?.—Devant
les hommes? pitié! Oh! qu’ils ont bien mon mépris ceux-là!... J’ai à
me louer d’eux, en effet, je dois les ménager. Non, non, mon fils,
non, non, mon Vengeance, je ne te renierai pas! tu ne seras pas sans
mère! tu ne m’appelleras pas madame! je ne ferai pas la vierge à tes
dépens!... N’insistez pas, ô mon tuteur; vous me faites souffrir
horriblement! Je suis sa mère, sa mère, sa mère, et ne veux être que
ça! Je ne suis pas en quête d’un nouvelle alliance; qu’on me laisse
pour ce que je suis, comme je laisse les autres. C’est fini! je suis
à mon fils, et je pleure Patrick, et voilà tout!... Vous êtes bon,
sir John, je vous aime; mais brisons là-dessus; vous êtes un homme
régulier, et je suis une folle! vous êtes un archonte, et je ne suis
qu’une pauvre Sapho.
Sir John ému, attendri jusqu’aux larmes, pressa contre son cœur la mère
et l’enfant, Geneviève de Brabant et son fils Bénoni, et leur dit:
Cela peut blesser mes sentiments, cela peut froisser un coin de mon
âme; mais cela ne vous ôte ni mon amitié ni mon dévouement; à la vie,
à la mort, je suis à vous; faisons la paix; baise-moi, pauvre enfant!
embrassez-moi, pauvre femme!
Et depuis, l’honnête sir John Chatsworth, qui avoit à son service une
noble intelligence, n’insista pas, ne toucha plus à rien dans ce sens.
Là-dessus silence éternel.
[Illustration]
[Illustration]
XVI.
L’ÉCHELLE fut remontée et la trappe s’abaissa, et il se fit une nuit
profonde.
—Oh! mon Dieu!... s’écria Patrick, fléchissant les genoux et se
prosternant la face contre terre.
L’horreur et l’effroi avoient ouvert par surprise son cœur stoïque au
désespoir; mais sa courageuse raison reprit aussitôt son empire, et il
s’ôta du cœur ce mouvement de foiblesse comme on s’ôteroit de la main
une écharde.
Il se releva, et, guidé dans les ténèbres par ses gémissements, il
s’approcha de Fitz-Harris, et l’appela et prêta l’oreille. Fitz-Harris
ne répondit point. Il se pencha sur lui et lui prit la main: sa main
étoit froide. Alors il s’éloigna de lui, et, se tenant à la muraille,
il poussa du pied, dans un des coins du caveau, la paille, ou plutôt
le fumier dont on avoit eu l’attention de joncher le sol. Sur cette
litière, ayant porté doucement son ami, il l’appela de nouveau après
lui avoir posé la tête comme sur un chevet; mais toujours point de
réponse. C’étoient là touts les soins qu’il pouvoit lui donner; il se
coucha donc auprès de lui, dans une anxiété inexprimable, s’assurant
de minute en minute du battement de son cœur, écoutant silencieusement
son haleine, épiant l’instant suprême où il auroit enfin cessé de
souffrir, où il auroit passé de la condition humaine si triste, et de
la plus dure des conditions humaines, à un état digne d’envie: l’état
de la mort. Il demeura long-temps, sans doute, dans cette cruelle
position, car un sommeil de plomb, avec lequel il lutta corps à corps,
finit par l’accabler et l’assoupir. A son réveil, Fitz-Harris se
plaignoit assez fort; ses extrémités n’étoient plus froides comme le
marbre. Patrick lui passa la main sur le front et l’appela presque
à voix basse:—Harris! Harris, mon frère!... lui dit-il. Cette fois
Fitz-Harris fit un mouvement. Peu à peu il se ranima, et quand il eut
recouvré tout-à-fait le sentiment, Patrick lui dit:—Tu as fait une
chute horrible, mon frère; tu souffres, où es-tu blessé?—Je souffre
beaucoup dans les reins, et j’ai des élancements qui se croisent comme
des épées dans ma tête. Tiens, touche là à mon crâne. Patrick y porta
la main avec précaution; sous les cheveux trempés de sang, il rencontra
une saillie énorme et la bouche d’une plaie.—Sais-tu où nous sommes,
mon frère? dit ensuite Fitz-Harris.—Où nous sommes, demandes-tu, mon
frère? dans une basse-fosse.—Et que fait-on de nous?—Ne te souvient-il
plus, mon frère, que M. le lieutenant pour le Roi s’est chargé du soin
de venger la Couronne? Ce qu’on fait de nous, mon frère? on venge la
Couronne.—Dieu m’a-t-il retiré la vue, Patrick, ou sommes-nous au
milieu de la nuit?—Non, Dieu ne t’a pas affligé comme son serviteur
Tobie; mais je ne sais, mon frère, si nous sommes au milieu du jour
ou de la nuit; cette fosse n’a ni meurtrière ni lucarne.—Mais c’est
donc un tombeau?—Moins que cela, mon frère, un cloaque sans issue,
un puisard immonde.—Un puisard! répéta Fitz-Harris avec effroi: un
puisard! C’est donc avec des puisards qu’on venge la Couronne?—Avec des
puisards, tu l’as dit.