Fidèle à sa honteuse parole, comme eût pu l’être un homme d’honneur,

ce qu’il n’étoit pas, M. le lieutenant pour le Roi vérifia servilement

sa prophétie de marmiton. La part de nos jeunes amis devint mince, en

effet. Aux améliorations générales qu’il avoit apportées, il ajouta

à leur égard des améliorations particulières. Les porte-clefs avoient

eu ordre de ne plus faire, quelle que fût la rudesse de l’hiver et du

froid, que deux feux par jour aux prisonniers, c’est-à-dire de mettre,

le matin en entrant chez eux, trois bûches dans les cheminées de ceux

qui jouissoient du doux avantage d’en avoir, et trois bûches le soir

au dîner; mais pour eux, il y eût suppression universelle des six

bûches. Chaque prisonnier avoit droit, droit consacré par l’usage à six

chandelles de suif en été, et à huit en hiver; mais, chandelles d’été,

chandelles d’hiver, furent aussi pour eux mise à l’index; ce qui, vu

la petitesse de leur lucarne, garnie, comme on sait, d’une multitude

d’espaliers de fer, leur procuroit durant plusieurs saisons l’horreur

de dix-neuf heures de nuit sur vingt-quatre.—Un fois, enfin, lassé

de languir dans cette mortelle obscurité, lassé de tâtonner dans ces

ténèbres, n’y tenant plus, Fitz-Harris fit prier M. le chevalier de

Rougemont d’avoir la pitié de leur accorder un peu de chandelle; mais

celui-ci eut le cœur de faire une dérision de cette triste demande.

Il leur renvoya dire, par le porte-clefs, qu’il s’étonnoit qu’ils

demandassent de la chandelle; qu’au défaut de bougie, des gentilshommes

comme eux ne devoient brûler que du clair de lune.

M. le chevalier persévéra d’autant plus volontiers dans ce surcroît

de mauvais traitements, qu’il y trouvoit son compte. Sa sordidité y

trempoit pour le moins autant que sa vengeance personnelle, ou plutôt

ces dames s’entendoient comme deux larrons en foire. M. le chevalier

ressembloit un peu, en ce cas, à ces crasseux teneurs d’école, qui,

pour la moindre faute, heureux encore quand le budget domestique n’a

pas fait une loi de la prétexter! condamnent avec empressement leurs

élèves à la privation du dessert ou au pain sec; qui, sous couleur

d’orner la mémoire, atrophient l’estomac; qui ne châtient jamais qu’au

profit de la cuisine; et à qui leurs disciples affamés pourroient dire

à bon droit: De grâce, maître, un peu moins de morale et plus de soupe.

Ainsi que ces piètres, ce n’est pas que M. le lieutenant pour le Roi

eût un besoin urgent de ces petits tours de bâton; mais un et un

font deux; mais les petits ruisseaux font les grandes rivières; mais

il thésaurisoit; son avarice d’ailleurs l’eût fait le très-humble

serviteur d’un scheling d’Allemagne, d’un liard effacé; non, certes!

ce n’est pas qu’il en eût un besoin urgent, car sa place étoit bonne;

bonne tant que vous voudrez! mais le bon comme le beau ont-ils des

limites connues? Le beau ne peut-il pas être embelli? Le bon ne

sauroit-il être bonifié? Si le mieux est l’ennemi du bien, le meilleur

n’est pas l’ennemi du bon. Le fait est que sa bonne place, toute

bonne qu’elle étoit de son acabit, rendons-lui cette justice, il

avoit eu l’art de la pratiquer si adroitement avec certains petits

engrais artificiels, et de la féconder avec un système, à lui,

d’irrigation si parfaitement approprié, qu’il l’avoit, vraiment,

dans la sincérité de mon âme, parlant avec la plus grande ouverture

de cœur, considérablement bonifiée. Elle offroit alors l’image d’un

printemps éternel; fleurs et fruits y pendoient en toute saison. Il y

moissonnoit tout le long de l’année. Mais sous ce tapis de verdure, si

l’on avoit passé la bêche, comme dans un cimetière on eût fait sonner

des ossements.

M. le lieutenant pour le Roi au Donjon ne recevoit régulièrement,

pour son poste, que trois mille livres; mais touts les revenant-bons,

mais tout son savoir-faire, arrivoient, comme on a vu, et changeoient

bien la thèse. Il souffloit si bien la bête morte, que la grenouille

devenoit un bœuf. L’âne de carton se faisoit cheval de bronze. En un

mot, les petits mille écus du commis se métamorphosoient en vingt ou

vingt-cinq bonnes mille livres de rente, bon an, mal an. Vingt-cinq

mille livres de rente!... mais cet or étoit le prix du sang, c’étoit

les trente écus de Judas.

Vingt-cinq mille livres!... Tout bien compté, ce n’étoit pas trop, ce

n’étoit guère, même, pour un si beau dévouement au Roi, à la Royauté,

au Royaume; car la chère âme se donnoit bien du mal. Quelle vigilance!

Quelle entente des affaires! Quelle adresse! Quelle intelligence! Quel

homme à la fois de cabinet et de fourneau! Quelle tendre sollicitude

pour le bien de la chose! Comme il frappoit dru avec sa houlette! Comme

les chiens mordoient bien à sa voix!... Quel silence dans le Donjon!

quelle tristesse! comme tout y étoit bien claquemuré! comme tout y

étoit bouché hermétiquement! comme on y souffroit bien! comme on y

avoit froid! comme on y avoit faim! comme le désespoir y régnoit!...

Vingt-cinq mille livres! tout ça! ce n’étoit pas trop, ce n’étoit

guère. Eh! quel zèle! Quelle imperturbabilité! Quel cœur inaccessible!

Quel amour de ses devoirs! Quelle ferveur! Quel beau fanatisme! si

beau même, que ce serviteur à toute outrance eut plusieurs fois

la douleur de ne pas se voir assez compris par ses maîtres. M. le

marquis Paulmi d’Argenson, gouverneur du Château, un descendant du

premier surintendant de la Police du Royaume, M. Marc-Réné de Voyer de

Paulmi d’Argenson, celui-là même qui surprit la religion du Roi et de

Pontchartrain pour se venger du marquis de Brurauté sur le comte de

Thunn, comme on a vu; M. le marquis de Paulmi d’Argenson, dis-je, fut

maintes fois obligé de mettre le pied sur la queue de ce serpent pour

le rappeler à l’ordre, tant il alloit loin dans son royal enthousiasme!

La colère est un flux puissant qui soutient et entraîne. Dans sa

colère contre le nouvel ordre de choses, Fitz-Harris puisa d’abord

quelques forces; mais quand la marée se fut faite, quand le flux amorti

se retira, le flot manqua à sa barque, elle s’engrava de nouveau

profondément; le jusant la laissa à sec; et, comme au milieu d’une

grève solitaire, il se retrouva encore debout au milieu de son marasme.

Que faire pour se distraire? Qu’il soit de bois, qu’il soit de pierre,

que faire pour se distraire dans un cercueil? Parler?... Depuis dix

ans bientôt que ces deux pauvres jeunes hommes étoient seul à seul,

face à face, ils s’étoient tout dit: souvenirs d’enfance, sentiments

de jeunesse, folies, rêves, désirs secrets, pensées d’orgueil, péchés,

amourettes, amours, amour de la patrie! souvenances du village,

souvenances de leur père, souvenances de leurs frères ou de leurs

compagnons, souvenances de leur mère, souvenances de leur sœur. Ils

avoient passé et repassé mille fois par les sentiers de la montagne. En

image, mille fois ils étoient revenus jouer sur la rive du lac natal,

cueillir des roseaux verts, amasser des cailloux, lancer des pierres

aux hirondelles, ou troubler l’eau avec un long rameau de saule. Lire?

Fitz-Harris n’étoit pas un grand liseur; sa tête active ne lui laissoit

pas assez de cesse. Tandis que de l’œil il suivoit machinalement la

ligne sur la page, il bâtissoit ailleurs des choses bien plus belles

que ce que l’homme a écrit. Patrick, à la bonne heure!... Mais ils

n’avoient plus de livres. Et eussent-ils été en assez bons termes avec

M. le lieutenant de Roi, comme on disoit, pour lui en faire demander,

qu’il en eût été à peu près de même. Il n’y avoit point de bibliothèque

au Donjon comme à la Bastille. M. de Rougemont, d’autre part, n’étoit

pas un homme littéraire; il avoit bien un garde-manger, beau comme un

buffet d’orgues, mais il n’avoit pas d’armoire à livres; et il falloit

qu’un prisonnier suppliât vingt fois avant d’obtenir quelqu’un des

bouquins domestiques qui traînoient par la maison. Les prisonniers en

bonne odeur parvenoient aussi quelquefois à se faire apporter un cahier

de papier; mais chaque feuillet en étoit soigneusement numéroté, et il

falloit qu’ils justifiassent de leur emploi. Écrivoient-ils quelques

lettres: on les remettoit ouvertes à M. le lieutenant, qui les lisoit

toujours, mais les laissoit rarement sortir. Celles qui leur étoient

adressées du dehors ne pénétroient jamais jusqu’à eux, pour ainsi dire.

Dans ce désœuvrement, Fitz-Harris, c’étoit devenu sa manie, retiroit la

couverture de laine de leur grabat, l’étendoit par terre, se couchoit

dessus avec Cork, et là, dans une espèce de sommeil ou d’apathie,

qu’on eût dit procurée par de l’opium, il passoit des journées, de

longues journées, immobile, muet, la paupière baissée ou le regard

fixé sur les pierres de la voûte, examinant les compartiments et les

dessins bizarres qu’en son imagination engourdie sembloient former les

joints des claveaux et des voussures contrariés dans leur appareil;

et Patrick, durant ce temps-là, de son côté, assis devant la table

et penché dessus, la figure appuyée sur ses bras et cachée, pleuroit

quelquefois, et s’abymoit dans des rêves que Dieu lui envoyoit, sans

doute, mais que nul n’a connus, mais que nul ne connoîtra jamais.

Les soins de M. de Guyonnet pour ses deux enfants gâtés, le régime

salutaire dont on jouissoit au Donjon sous son gouvernement, avoient

contrebalancé les ravages de l’ennui chez Fitz-Harris; mais, alors,

livré à l’ennui le plus dévorant, il dépérissoit comme une herbe

annuelle sous les premiers vents froids de l’automne; il s’étioloit

et pâlissoit comme une pauvre petite herbe des champs emprisonnée; il

s’affoiblissoit, faute d’espace et d’exercice. Pour toute promenade,

de temps en temps on les faisoit passer de leur cachot dans la grande

salle commune, qui recéloit, à chacun de ses angles, une chambre

octogone pareille à la leur. Cette salle sombre et sans meubles,

voûtée en ogive, n’avoit qu’un seul pilier au centre, autour duquel

Fitz-Harris et Patrick tournoient et retournoient tristement comme

autour d’une idée fixe: on eût dit deux chevaux aveugles attelés au

manége d’un laminoir. Le dimanche, j’oubliois, ils avoient encore

quelquefois une sortie: quand l’aumônier disoit la messe à la chapelle

du Donjon on les y conduisoit; et là, du fond des espèces de cages,

toutes fermées de doubles portes, où l’on enfermoit les prisonniers un

à un comme des bêtes féroces, semblant une couple de hyènes grises ou

rayées, de Pologne ou de Coromandel, exposées à la curiosité publique,

ils assistoient, le cœur triste et serré, à la commémoration du dernier

repas que prit chez les hommes le prophète innocent, l’agneau sans

tache si lâchement crucifié.

Comme une herbe annuelle sous les premiers vents froids de l’automne,

Fitz-Harris dépérissoit, ai-je dit; et comme il avoit le sentiment de

son dépérissement, qu’il se voyoit sécher et vieillir, cela creusoit

encore son mal. Il avoit toujours la pensée de sa perte présente à

l’esprit, qu’il prît la chose follement ou gravement, qu’il acceptât

ou repoussât cette fatalité. Souvent, en regardant ses bras décharnés,

ses jambes amaigries, il se prenoit à pleurer à chaudes larmes. L’idée

sombre qui l’occupoit perçoit dans tout, empruntoit toutes les formes

pour se faire jour. Une fois, entre autres, en se versant à boire,

il cogna le col ébréché de la cruche et le mit presque en morceaux.

Ayant ensuite ramassé par hasard un des tessons, assez anguleux, une

fantaisie lui vint, et il y obéit.—Patrick! s’écria-t-il, une idée! Je

vais graver mon épitaphe! Et après avoir tracé le contour d’un sablier

et d’une faulx, il écrivit:

CI-GIT

KILDARE FITZ-HARRIS,

NÉ LE 9 AVRIL 1744

A KILLARNEY, AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE,

ENSEVELI VIVANT DANS CE TOMBEAU DE PIERRE

LE 21 SEPTEMBRE 1763,

A L’AGE DE DIX-NEUF ANS CINQ MOIS

ET DOUZE JOURS.

AYANT SOULEVÉ LE COIN DE SON LINCEUL, D’UNE MAIN TREMBLANTE, SUR CETTE

PAROI INTERNE, IL A GRAVÉ LUI-MÊME CES MOTS, LAISSANT A D’AUTRES, PLUS

HEUREUX, LE SOIN DE L’ÉCRIRE SUR LE COUVERCLE.

DE PROFUNDIS.

Patrick, avec un sourire doux et triste, la tête mollement inclinée sur

l’épaule, immobile, le regardoit faire.

—Eh bien! mon beau Pat, lui cria Fitz-Harris affectueusement, tu ne

me dis rien? Ne trouves-tu pas cette épitaphe originale, insolite,

et digne tout-à-fait de la célébrité de l’épitaphe énigmatique de

Bologne? Quant à la faulx et au sablier, je ne suis pas fort en

sculpture, je te les abandonne. Mes os en sautoir ne sont pas non plus

très-merveilleux, et mes gouttes lacrymales, aux yeux des connoisseurs,

je l’avoue, pourroient bien ressembler moins à des larmes qu’à des

poires. A ton tour, maintenant; je te cède mon burin; voyons un peu,

fais la tienne. —Non, merci, Fitz-Harris, tu es un fou de jouer ainsi

avec des choses graves; d’ailleurs, je ne suis pas de force; sans

flatterie, tu manies le ciseau comme un Grec.—Oh! mon Dieu! miss

Patrick, si vous faites la sucrée, reprit malignement Fitz-Harris,

après tout, on tâchera de se passer de votre talent; dictez seulement à

votre page; il écrira.

Et il se remit à l’ouvrage, et Patrick, par condescendance, et

peut-être aussi de peur qu’il ne gravât quelque impertinence sur son

compte, lui dicta:

CI-GIT

PATRICK FITZ-WHYTE;

NÉ LE 15 JUIN 1742,

DANS UNE CRÈCHE, AUX BORDS DU LAC DE

KILLARNEY,

AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE;

ENSEVELI VIVANT, SOUS CETTE MÊME LAME,

LE 2 SEPTEMBRE 1763,

A L’AGE DE VINGT ET UN ANS DEUX MOIS

ET DIX-SEPT JOURS.

ADIEU DÉBORAH!

NOUS NOUS REVERRONS LA HAUT!...

DE PROF.....

Fitz-Harris ne put achever ce dernier mot, un étourdissement l’avoit

pris. Il se traîna tout chancelant jusqu’au bord de son lit, et

c’est tout ce qu’il put faire. A cette époque il étoit déjà dans

une telle foiblesse que l’application qu’il avoit mise à tracer ces

inscriptions sur la muraille l’avoit épuisé. Depuis quelque temps,

même dans l’inaction, sans qu’aucun effort apparent les provoquât,

il étoit sujet à de pareilles défaillances. Il se plaignoit aussi de

spasmes, de palpitations au cœur, de sueurs froides. Il avoit souvent

à la bouche un mouvement convulsif pénible à voir. Un frisson mortel

ne désemparoit pas de lui. Ces souffrances lui donnoient sur les

nerfs, l’agaçoient, et son irritabilité naturelle et son irrascibilité

augmentoient dans une proportion effrayante. Il faisoit attention à

tout, il s’occupoit de tout, lui qui, dans son beau temps, ne songeoit

à rien, et à qui rien n’importoit; et la plus petite chose, sans savoir

trop pourquoi, le crispoit, le révoltoit. Il se levoit morose, et tout

autour de lui et sur lui lui sembloit sale, mal fait, mal adroit, et

il s’en affligeoit sincèrement. La chaleur si ardente qu’il avoit eue

dans le cœur s’étoit refroidie. Ce qu’on pourroit appeler le pouvoir

d’aimer avoit quitté son âme; il se détachoit de tout. Il devenoit dur,

insensible, à son égard et pour autrui. Il tracassoit sans relâche les

porte-clefs. Plus de caresses pour Cork. Cork avoit toujours tort, Cork

l’importunoit, Cork étoit grondé sans cesse. Plus de bonnes paroles

pour Patrick; il le grondoit, il lui disoit des duretés. Puis, quand,

par hasard, un mouvement de tendresse renaissoit, c’étoient alors

des folies! Il caressoit Cork sans miséricorde, il le baisoit, il lui

demandoit pardon d’être resté si long-temps sans l’aimer. Il disoit

les plus douces choses à Patrick; il le cajoloit et vouloit, dans sa

prévenance, tout lui donner, même ses soins, le pauvre mourant! même sa

part de nourriture. Patrick, au demeurant, avoit beaucoup à souffrir;

car ce commerce étoit, on le sent de reste, âpre et difficile. Mais

que sa conduite étoit belle! Faisant toute abnégation de soi-même,

il laissoit passer, sans souffler mot, les reproches injustes, les

épithètes cruelles; il se ployoit, il se courboit, il se prêtoit

comme un esclave inepte; il obéissoit religieusement aux fantaisies

les plus étranges, aux caprices les plus passagers.—Au temps où nous

voici arrivés, le mal avoit fait un tel progrès chez Fitz-Harris, que

ses jambes trembloient et fléchissoient sous le poids de son corps,

qu’il avoit peine à se tenir debout. Patrick, vers le milieu du jour,

l’aidoit à se lever, l’enveloppoit bien chaudement et l’asseyoit sur

une chaise, d’où il ne bougeoit plus jusqu’au coucher. Seulement il

falloit qu’il le changeât vingt fois de place. Fitz-Harris le prioit de

l’asseoir vers la porte; puis, une fois là, il regrettoit de n’être pas

auprès de la table; puis, auprès de la table, il souhaitoit d’être plus

près de la cheminée. Quelquefois, dans ses dispositions de mélancolie

plus douce, quand il avoit bien parlé de sa patrie, de l’Irlande, il

demandoit à voir encore une fois le ciel; Patrick, alors, le chargeoit

doucement sur ses épaules, et se rangeoit le long de la muraille,

au-dessous de la lucarne. Se haussant comme il pouvoit, agrippé aux

barreaux intérieurs, Fitz-Harris parvenoit à dépasser de la tête

l’embrasure, et là, tant que Patrick ne ployoit pas sous la charge, il

demeuroit tristement à contempler, à travers les clayonnages de fer et

les vitres sales, quelques bribes d’azur, un reflet jaune ou une étoile

solitaire. Scène déchirante et sublime! Chose horrible, à faire pleurer

les pierres!... Pauvres jeunes hommes!

Fitz-Harris étoit depuis long-temps dans cet état de langueur et de

consomption, quand, un matin, le porte-clefs, en leur apportant, à onze

heures, leur pitance, leur annonça, pour l’après-midi, afin qu’ils

aient à mettre plus d’ordre dans leur chambre, la visite de M. le

lieutenant-général de la Police du Royaume.

Car M. le lieutenant-général de la Police du Royaume avoit pour

habitude de venir, ordinairement, une fois dans l’année, à la

Forteresse, pour y faire censément une soi-disant inspection. Rarement

il y manquoit. Il aimoit beaucoup ça. C’étoit pour lui comme une partie

de campagne, un rendez-vous de chasse, auquel il invitoit toujours

quelques-uns de ses bons amis. Il y amenoit même, quelquefois, sa

petite famille, en calèche, quand on avoit été bien sage. Il va sans

dire que M. le lieutenant pour le Roi étoit averti d’avance du jour

fixé par M. le lieutenant-général. A son arrivée chez le commandant,

après les _bonjour, comment vas-tu?_ exigés par la politesse, ce

dernier s’en alloit, droit comme un âne retourne au moulin, prendre

place à la table qu’il savoit lui être servie. Alors se commençoit un

somptueux, un splendide repas, où se trouvoit tout ce que l’opulence

et la délicatesse la plus recherchée avoient pu inventer et réunir. M.

le lieutenant-général baffroit, buvoit, se délectoit, s’extasioit, se

confondoit en éloges, goûtoit, dégustoit, revenoit au même plat, se

léchoit les barbes.

_Hosanna in excelsis!_ quelle fête! quelle magnificence! O Amphytrion

trois fois heureux!... Puis, une fois bien amorcé, dans le plus chaud

moment de son enthousiasme, vite on insinuoit à ce magistrat, vite on

lui couloit en douceur dans le tuyau de l’oreille que telle étoit à peu

de chose près le régime ordinaire des prisonniers, et que le cuisinier

qui venoit d’exciter ses transports étoit celui-là même du Donjon.

Il l’entendoit ou ne l’entendoit pas, il l’écoutoit ou ne l’écoutoit

pas, il y croyoit ou n’y croyoit pas, ce sera comme on voudra; cela ne

fait rien à notre affaire; mais ce qui est toutefois positif, c’est

qu’aussitôt que M. le lieutenant-général étoit bien pansu, bien repu,

bien bu, comme on diroit en anglois, on le lâchoit tout rayonnant dans

les tours, où il demeuroit à peine une heure, et ne voyoit jamais

qu’un certain nombre de prisonniers, les originaux, les plus amusants

à voir, comme il disoit, qui, les infortunés, de peur d’aggraver leurs

misères, n’osoient se plaindre du traitement qu’ils éprouvoient. A

peine, d’ailleurs, avoient-ils le temps de lui dire quelques mots sur

la liberté qu’ils attendoient de sa justice. De la justice de M. le

lieutenant-général de Police? Dérision!

Le porte-clefs avoit dit vrai: en effet, ce jour-là, M. le

lieutenant-général fit sa visite annuelle. Dans l’après-midi, en effet,

un bruit extraordinaire éclata aux portes du cachot, qui, tout-à-coup,

s’ouvrirent comme par enchantement et laissèrent entrer avec fracas une

suite nombreuse. Marchoit en tête, ou plutôt trébuchoit en tête, M.

le lieutenant-général, pour plusieurs raisons, et parce qu’en outre,

en entrant, son pied avoit heurté contre la marche qu’il falloit

monter pour entrer dans la chambre; marche que, pour plusieurs raisons

encore, il n’avoit pas vue au moment de son apparition triomphale.

Vêtu de noir, il étoit comme tout magistrat bien né doit l’être. Du

reste, personnage insignifiant. Derrière ses hauts talons venoient

immédiatement quatre autres comparses de même couleur, principaux

commis, sans doute; puis M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, et les

siens, en habit neuf. A ce coup de théâtre, Fitz-Harris, qui, enveloppé

dans toutes ses hardes et dans la couverture, étoit assis le dos

tourné à la porte, fit faire un demi-tour à sa chaise pour se mettre

avec la cavalcade face à face. Les deux camps sont donc en présence.

Fitz-Harris regarde tout ça de son air hargneux. Si l’on en vient aux

mains, gare! la journée sera chaude.—M. le lieutenant-général, l’œil

luisant, la lèvre épaisse, après avoir balbutié inintelligiblement

quelques paroles, parvint enfin à détacher assez sa langue pour

dire d’une voix engluée:—Avez-vous, prisonniers, quelque réclamation

à faire? Êtes-vous bien nourris?—A laquelle question Patrick

répondit:—Nous le sommes assez mal, monsieur; oui, assez mal! Mais

l’affaire de notre liberté nous intéresse davantage; occupons-nous du

plus nécessaire, s’il vous plaît. C’est notre sort qu’il s’agit de

changer, et non notre pâture. Faites-nous libres d’abord. Et, quand

nous serons libres, nous vivrons comme les oiseaux du ciel, non pas

comme il vous plaira, mais comme il plaira à Dieu.—Assez mal, reprit

âprement Fitz-Harris; oui! puisqu’il faut le dire, nous le sommes assez

mal, horriblement mal! Mais, monsieur, n’avez-vous pas de honte de

venir parader ainsi la bouche pleine, dans l’antre de la faim, devant

de pauvres gents qu’on exténue par le jeûne? Oui, monsieur, vous le

savez de reste, nous le sommes assez mal! Voyez mon état; voyez comme

mes bras et comme mes joues se décharnent. M. le commandant que voici

est un valet infidèle qui fait, sans pitié, danser l’anse du panier

que le Roi lui a mis au bras. Monsieur gagne sur tout: sur le pain,

sur le vin, sur le sel, sur les fèves, sur les harengs, sur la viande

pourrie qu’il nous donne. Il nous laisse sans lumière, sans feu, sans

vêtements. Et, moyennant notre faim, notre soif, moyennant notre

misère, et le linge sale qui nous ronge, et le froid qui nous gerce,

monsieur, sans doute, monte son écurie, sème de l’or dans les tripots,

entretient des filles! Monsieur achète des prés au soleil, des robes

de moires et des angleterres à madame! Monsieur fait le bon père!

Monsieur élève sa famille! Eh! vous, le maître immédiat de ce laquais,

vous savez ça, et vous le laissez faire! vous souriez à ces bassesses!

vous connivez à ces infamies! Honte et opprobre!...

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 23 / 33 段