valoient mieux que celui-ci. Là, derrière ce donjon, non loin de ce
château, venez, et vous verrez encore le tronc vermoulu du chêne sous
lequel s’asseyoit un roi chevalier pour rendre la justice à tout
venant. La justice alors émanoit du Roi. Oh! si seulement pour un
seul jour l’ombre de ce preux pouvoit rejeter son suaire, et venir
se rasseoir au pied de cet arbre, que de maux seroient réparés! De
quelle noble colère ne seroit-il pas saisi quand on viendroit lui
dire:—Sire, là-haut, dans ce donjon, on retient dans les fers un jeune
homme, que dis-je? deux braves jeunes hommes, à cause d’une femme folle
de son corps, qui vivoit avec le Roi votre fils.—Le Roi mon fils!
s’écrieroit-il! non; non, cet homme n’est pas mon fils; cet homme n’est
pas de ma tige; cet homme n’est pas de ma maison! ce n’est pas là mon
sang, ce n’est pas là ma race! c’est un bâtard!...
Je crie, je pleure, je m’épuise, je déblatère; mais à quoi bon? ma
condition est toujours là, immuable. De quel côté que je me tourne, je
me trouve toujours avec elle face à face. Je le vois bien, c’est une
chose écrite, il faut que je périsse!... Abomination!... Oh! mon Dieu!
encore une fois, que suis-je donc, qu’il faille pour l’équilibre du
monde que je sois dans ce cachot. Qu’importe qu’il soit là ou ailleurs,
le pauvre atôme! Allez, M. de Guyonnet, vous pouvez sans crainte me
mettre dehors; le soleil ne s’obscurcira point; les morts ne sortiront
point de leurs sépulcres.
Ici Fitz-Harris se tut: il n’étoit pas au bout de sa colère, mais il
étoit au bout de ses forces; la voix lui manqua. En rôdant à grands
pas dans sa prison, il avoit répandu cette longue déclamation avec un
courroux si réel, ses lèvres avoient humecté chaque parole de tant
de venin, que, comme avec une arquebuse qui a du recul en frappant
l’ennemi, il s’étoit frappé lui-même. La pierre, en s’échappant avoit
déchiré la fronde. Pour cacher les larmes qui tomboient de ses yeux
il jeta ses bras autour du col de son ami, que cette sortie avait
tristement ramené sur le terrain de son infortune, et plongé dans une
émotion presque aussi grande. M. de Guyonnet, qui avoit tout écouté
avec une patience religieuse, qui même quelquefois n’avoit pu se
défendre de sourire aux mots les plus heureux et les plus sanglants,
bien qu’un peu troublé, s’efforçant de prendre légèrement la chose,
se mit à moraliser Fitz-Harris avec toute sa bonté et toute sa grâce
habituelle.—J’étois loin, mon brave compagnon, de vous soupçonner si
mauvais, lui disoit-il; mais vous êtes, tout de bon, un misanthrope
redoutable; vous êtes fâché tout rouge contre l’univers. Votre
infortune est grande, je l’avoue; mais elle aura un terme, mais il y
a pire encore. Ne vous montez pas la tête, soyez plus résigné; vous
n’êtes, mon cher compagnon, croyez-le bien, ni le doyen ni le prince
des malheureux. A vous escrimer ainsi contre le moulin à vent de la
monarchie, prenez garde, pour vous emprunter une excellente expression,
de sembler aussi un Don Quichotte. Le manteau royal, couleur du ciel
et semé de dorures comme le firmament d’étoiles, peut bien avoir sous
quelques plis quelques trous et quelques taches, mais il n’en est pas
moins un abri vaste et sûr pour le peuple.—M. le lieutenant pour le
Roi se crut encore obligé de dire beaucoup d’autres choses semblables,
que je serois charmé de ne point répéter, que Fitz-Harris n’écouta
guère, et auxquelles, préoccupé qu’il étoit, il ne faisoit pas grande
attention lui-même.
Depuis cette fâcheuse algarade, M. de Guyonnet évita toutefois, avec
le plus grand soin, de toucher à rien dans la conversation, qui pût
éveiller chez ses jeunes prisonniers la pensée de leur malheur, et
leur remettre sous les yeux la sombre image de leur sort; et quand
Fitz-Harris cherchoit à le questionner sur quelque ancien captif du
Donjon, sur quelque détention occulte:—Laissons là ces infortunés, lui
disoit-il; parlons, si bon vous semble, du château de Beauté et de
ses orgies, d’Isabeau et de l’insolent Bois-Bourdon; mais laissons le
Donjon tranquille. Vous le savez, je suis payé pour cela. Vous m’avez
un jour fait éprouver trop cruellement la sagesse de cet adage trivial:
Qu’il ne faut jamais parler de corde dans la maison d’un pendu.
* * * * *
L’oncle de Fitz-Harris, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, avec un zèle
et une persévérance vraiment apostoliques, n’avoit pas cessé, depuis
qu’il lui en avoit fait la promesse, de travailler à son élargissement.
Un genou en terre, son front chauve penché sur le seuil, il avoit
heurté à toutes les portes du pouvoir, même à la porte de Versailles;
mais on le renvoyoit de Caïphe à Pilate, de Pilate à Caïphe, de
Caïphe à Hérode. Tantôt c’étoit un refus brutal, tantôt une réponse
évasive; ici on prenoit un faux air d’intérêt et l’on faisoit des
phrases stériles; là on se bouchoit sans façon les oreilles. Partout
on s’appliquoit avec tant d’ardeur à gonfler la faute de Fitz-Harris,
à s’exagérer sa perversité, à démontrer sa profonde scélératesse, que
notre saint abbé avoit fini par ne savoir trop que penser, par douter
du caractère de son neveu, et par n’être guère éloigné de le considérer
comme un mortel redoutable, qu’il falloit tenir prudemment claquemuré
pour la sûreté et l’affermissement de l’État. Dans ses lettres, il
lui avoit toujours caché assez habilement le peu de succès de ses
démarches, et avoit toujours cherché à l’entretenir dans la consolante
idée d’une délivrance prochaine; cependant, après une longue attente,
ne voyant toujours rien venir, celui-ci avoit cru pouvoir démêler,
sous des paroles obscures et embarrassées, une vérité pénible que de
la bienveillance déguisoit. Et, cette fois encore, son désappointement
avoit été cruel, car il avoit beaucoup compté sur le dévouement et la
haute influence de son oncle. Cet espoir évanoui, il ne lui restoit
plus d’espoir au monde. Sa perte lui sembla jurée derechef. Il n’avoit
plus rien à attendre que du hasard, du temps ou de la lassitude de
ses bourreaux. Son irritabilité s’exalta, il retomba dans son premier
abattement.
Être dehors étoit la pensée unique qui absorboit tout entier
Fitz-Harris et le minoit. Avec le désir dévorant de recouvrer la
liberté, Patrick nourrissoit d’autres vautours qui, sans pitié, lui
rongeoient le cœur. Plusieurs fois, à de longs intervalles, pour
obtenir enfin des nouvelles de Déborah, ou pour pousser à faire des
recherches sur sa résidence ou sur sa destinée, il avoit écrit à M.
Goudouly de l’hôtel Saint-Papoul, et toutes ses lettres étoient restées
sans réponse. Ce silence persévérant lui avoit mis la mort dans l’âme.
Comme c’étoit par l’intermédiaire seul de cet homme qu’il lui avoit été
permis d’espérer découvrir la retraite de sa malheureuse amie, c’en
étoit fait, il le voyoit bien, elle étoit perdue pour lui sans retour;
c’en étoit fait, la dernière lueur qui brilloit devant ses pas dans le
champ de sa nuit venoit silencieusement de s’éteindre.
Juste au moment où nos jeunes amis, dans le sentier que chacun d’eux
suivoit, s’étoient vu dépouiller de toute espérance, justement à
l’heure où ils venoient de s’enfoncer plus avant dans les sables
arides du chagrin, et où ils avoient plus besoin que jamais de
consolations, de distractions et d’égards, la lieutenance du Donjon
tomba des mains de l’honnête M. de Guyonnet dans les mains d’un
avaleur de charrettes ferrées, d’un sot, d’un fat, d’un puant, d’un
pince-maille, d’un bélître, le chevalier de Rougemont. Ce chevalier de
malheur, sinon d’industrie, étoit une créature du petit duc Phélypeaux
de Saint-Florentin de la Vrillière. Il avoit épousé, je crois, la
fille du gouverneur des pages du duc d’Orléans. Ce n’étoit pas sans
raison, comme on voit, qu’il en étoit à _m’amour, que veux-tu?_ avec
le lieutenant-général de police. Je m’en tiens, pour l’instant, à ces
quelques coups de pinceau ou de massue, comme on voudra: la suite nous
fera connoître de reste ce monsieur.
Pas un prisonnier n’avoit eu encore l’avantage de voir seulement le
bout du nez du nouvel astre qui venoit de se lever sur le Donjon, que
déjà touts avoient subi sa funeste influence. Le sang s’étoit figé
dans les veines, les cœurs s’étoient glacés. Tout intrus qui arrive
au pouvoir se croit dans la nécessité de manifester son élévation par
de nouvelles remontes et de nouvelles réformes. C’est du petit au
grand. L’un aliénera les forêts de la nation, l’autre retirera une
bûche du feu de ses prisonniers; l’un refera la charte de ses sujets
et supprimera la religion de l’État, l’autre refera la carte de ses
prisonniers et supprimera les deux pommes du jeudi, et le biscuit
de deux sols du dimanche. L’un allumera la guerre civile, l’autre
éteindra une chandelle. Bref, sur la poitrine de ses subordonnés, le
nouveau gouvernement s’assit lourdement comme un sombre cauchemar.
Tout fut mis à l’étroit. On multiplia les corps-de-garde, on doubla
les sentinelles, on accumula les précautions. Les habitants du Château
furent gênés ou outragés; ceux du Donjon accablés et torturés. On fit
de l’importance; on ne voulut répondre des prisonniers qu’à telle et
telle conditions, que moyennant tant de verrouils, tant de barricades,
tant d’alguazils. Le régime fut appauvri. On ne servit plus que de la
basse viande coriace, filandreuse et visqueuse, du jarret, du collier,
du paleron, et comme on ne donnoit point aux détenus de couteau ni de
fourchette de fer, il falloit qu’ils la lacérassent avec les ongles
et la déchirassent à belle dent; il est facile de s’imaginer quelle
rude besogne c’étoit. Le vin devint fier, le pain dur et grossier, la
marée odoriférante; les légumes sembloient avoir traversé une rivière
à la nage; les mets avoir été apprêtés à coups de sabre. Plus de
faveurs, point de pitié! Fitz-Harris ne monta plus sur la plate-forme
de l’échauguette. Personne ne descendit plus au jardin; tout demeura
condamné à une ombre éternelle.
Ces améliorations étoient déjà depuis long-temps effectuées, et
Fitz-Harris, peu fait pour une vie de pénitence, plus exaspéré
qu’affoibli par ces privations et ces macérations, souhaitoit vivement
de voir un peu la mine du nouveau potentat, dont le bras invisible
s’étoit appesanti si lourdement sur leurs couronnes d’épines. Enfin,
un beau matin, ayant fait son bruit accoutumé, la porte s’ouvrit, une
voix cria dehors: M. le lieutenant pour le Roi, et un personnage entra
tout d’une pièce, suivi d’un guichetier et de deux artisans portant le
tablier de peau, la truelle à la ceinture et la pioche sur l’épaule.
Roide, empesé, guindé, il avoit quasi l’air d’un bâton ou de la verge
noire d’un sergent, à laquelle pendroit horizontalement une épée. Pour
toute salutation il hocha malgracieusement la tête en clignant les
paupières, et comme nos deux captifs se levoient avec politesse, en
signe de respect:—Bien, bien, messieurs, leur fit-il dédaigneusement,
ne vous dérangez pas, restez assis. C’est vous, je crois, qui êtes
Irlandois et mousquetaires?—Oui, monsieur, répondit Patrick avec sa
dignité, nous sommes Irlandois, nous étions mousquetaires.—Criminels de
lèze-majesté, je crois?—Prisonniers, oui! criminels, non! reprit encore
Patrick.
—Lequel de vous, s’il vous plaît, se nomme Whyte?—C’est moi,
monsieur.—L’autre alors....—L’autre alors, monsieur le commandant,
c’est Fitz-Harris qu’on le nomme; que me voulez-vous?—Rien, répliqua
plus sottement encore M. le nouveau lieutenant, en examinant d’un air
moitié figue, moitié raisin, article par article, tout l’ameublement de
la chambre. Lorsqu’il eut tout bien reluqué:—M. de Guyonnet étoit fou,
je crois! Le Roi, ma foi, étoit bien servi, se mit-il à dire avec un
geste de commisération.—Non, monsieur, s’écria là-dessus Fitz-Harris,
en lui coupant la parole, M. de Guyonnet n’étoit point fou! Plus de
retenue, s’il vous plaît, monsieur, à l’égard d’un honnête homme qui
emporte nos regrets et nos larmes, qui s’est fait aimer comme vous
vous faites haïr, dont nous vénérons la mémoire comme on exécrera la
vôtre.—M. de Guyonnet étoit fou, dis-je, poursuivit emphatiquement M.
le chevalier de Rougemont; avoir laissé accommoder ainsi un cachot! Des
vases, des estampes, un clavecin.... Mais c’est plutôt le boudoir d’une
fille d’opéra qu’un cabanon! Nous y mettrons bon ordre.—Oh! vous en
êtes bien capable, M. le lieutenant, reprit encore Fitz-Harris avec un
sourire acéré qu’on ne sauroit mieux comparer qu’à une lame.
Les artisans qui accompagnoient le nouveau monarque de Vincennes,
c’étoient, leurs outils le disoient de reste, des maçons; car cet
homme, chacun son goût, raffoloit de la maçonnerie: il avoit le cœur
sur la main pour les tailleurs de pierre; il en avoit toujours autour
de lui, après lui, chez lui, sur lui; c’étoient ses gardes-du-corps
à lui. Qu’y a-t-il à redire?—Depuis son arrivée le Donjon en étoit
infesté: il y en avoit aux portes, aux cheminées, aux gouttières, aux
fenêtres; les toits en étoient couverts; les fossés en étoient pleins.
C’étoit un assaut de plâtre, une véritable escalade de mortier. On
eût dit qu’avec lui touts les manœuvres de la terre avoient ceint le
diadème. Si M. de Rougemont, ainsi que Louis XII, n’étoit pas le père
de son peuple, en revanche, soyons justes, c’étoit bien le père des
Limousins. Or, comme il ne pouvoit bâtir donjon sur donjon, tour sur
tour, entasser Pélion sur Ossa, il occupoit toute cette gangrène à des
rabobelinages souvent inutiles, presque toujours ridicules.
Après l’échange des paroles assez âpres que nous avons rapportées
plus haut, M. le lieutenant pour le Roi laissa là ses prisonniers;
puis, mesurant la lucarne avec son épée, et se tournant vers ses deux
artistes favoris:—Compagnons, allons à notre affaire, leur cria-t-il;
vous allez, comme nous avons déjà fait dans les autres cachots, relever
cette fenêtre de façon qu’on ne puisse voir ni au-dessus ni au niveau.
Vous scellerez à l’extérieur une grille saillant en dehors, pareille
aux autres, dont vous donnerez mesure au serrurier. Vous rescellerez
dans les tableaux les barreaux croisés qui se traversent, et, dans
l’embrasure, cette même rangée de barreaux que vous ferez couper de
longueur. Ici, à l’intérieur, pour tenir la fenêtre hors d’atteinte,
vous reposerez cette grille coudée et contre-coudée, que vous ferez
ajuster à la forge suivant la demande, et que je ferai garnir ensuite,
par mon grillageur, d’un treillis de fil d’archal à mailles fines et
serrées.—Ayant donné ces ordres avec son emphase habituelle, et en
affectant d’employer quelques mots techniques, ainsi qu’un bourgeois
qui a fait bâtir, comme M. de Rougemont se retiroit, Fitz-Harris
s’approcha de lui, et, du regard lui perçant la poitrine, s’écria:—Vous
avez raison, M. le lieutenant de faire boucher ces fenêtres; vous
vous rendez justice: il ne faut pas que le ciel soit témoin des
exécrables choses que vous faites ici!... Vous vous donnez trop de mal,
croyez-moi, mon bon monsieur, pour nous intercepter le jour et l’air;
faites nous étouffer entre deux matelas, ce sera moins cher et plus
tôt fait.—Vous me manquez, jeune homme, vous oubliez sans doute que je
représente le Roi, répondit en s’enorgueillissant M. de Rougemont.—Le
Roi! c’est ma bête noire; ne me parlez pas de ça! reprit brusquement
Fitz-Harris, le toisant du haut en bas. En tout cas, monsieur, si vous
représentez le Roi, il faut avouer que Sa Majesté est grotesquement
représentée. Mais non, vous ne représentez rien, vous ne tenez lieu de
personne, vous êtes roi vous-même, vous êtes Harpagon I^{er}.
—L’insolent!... Oh! vous me payerez cela.
—Je croyois, monsieur, l’avoir payé d’avance.
* * * * *
Le lendemain matin, à peu près à la même heure, tandis que les maçons
travailloient à la lucarne, coup sur coup les trois portes s’ouvrirent,
et M. de Rougemont, avec son air gourmé de la veille, parut, suivi
cette fois d’un porte-clefs et de deux valets à sa livrée. Touts
marchoient d’un pas martial. Ils sembloient les Argonautes partant
pour la conquête de la toison. Arrivés au milieu de la chambre, touts
s’arrêtèrent subitement comme un seul homme, et M. le lieutenant pour
le Roi, prenant solemnellement la parole comme un héros d’Homère,
envoya cette harangue à la face de l’ennemi:—Sans manquer aux devoirs
de ma charge et au Roi, je ne saurois tolérer un seul instant les abus
monstrueux introduits dans ce gouvernement par M. de Guyonnet. Je vous
l’ai dit hier, messieurs, votre prison est plutôt le boudoir d’une
fille d’Opéra qu’un cachot. Le Roi, cependant, n’a pu avoir l’intention
de faire de vous des filles entretenues; vous êtes ici pour souffrir.
Il faut qu’à chaque pulsation de son cœur le prisonnier sente tout le
poids de sa captivité, et se trouve côte à côte avec son malheur. Au
nom du Roi, donc, nous allons procéder à l’enlèvement de touts ces
objets qui hurlent de se trouver ici.—Tout beau! M. le lieutenant, dit
alors Fitz-Harris avec rage, ces objets sont à moi et avec moi, et au
nom du bon droit et de la raison, nul n’y portera la main que je ne
m’en sois déguerpi! attendez!... Se saisissant là-dessus de la pioche
d’un des tailleurs de pierre, il la brandit avec force et mit en pièces
le clavecin que les deux valets traînoient déjà du côté de la porte;
puis, avec la promptitude de la flèche, faisant le tour du cachot à
coups de pioche, il fit voler en éclats touts les tableaux accrochés à
la muraille. D’un autre assaut, ayant brisé le trictrac et l’échiquier,
il rejeta son arme, et pulvérisa sur la dalle les deux vases du Japon
que M. de Rougemont avoit mis avec soin sous son bras. Cette besogne
achevée, se dressant fièrement et frappant du pied sur les débris qui
jonchoient le sol:—Maintenant, s’écria-t-il, je vous l’abandonne; tout
cela est à vous, messieurs, ramassez! L’impétueux Fitz-Harris avoit
exécuté ce sac avec une telle vitesse que pas un n’avoit eu le temps
de se reconnoître assez pour y opposer résistance. M. le lieutenant
pour le Roi au milieu de ce fracas, dans une consternation risible,
restoit là comme une oie étonnée. Enfin, ne pouvant dissimuler son
naïf désappointement: C’est dommage! lui échappa-t-il de dire avec
l’accent d’une profonde mélancolie.—Fitz-Harris saisit l’oiseau au
vol.—C’est dommage, en effet M. le lieutenant, qu’on vous ait cassé
l’œuf que votre convoitise couvoit si tendrement! C’est dommage, en
effet, vous comptiez dessus, n’est-ce pas? vous vous étiez dit: Je
mettrai le clavecin au salon entre mes deux fenêtres, les vases du
Japon sur ma cheminée, cela sera d’un bel effet! C’est dommage, oui-dà!
la peau de l’ours étoit belle. Allons, monsieur, exécutez-vous de bonne
grâce, remboursez gaiement le prix de cette peau.—Je hais d’avance les
héritiers qui pourront se disputer mes dépouilles après ma mort, ce
n’est pas pour avoir des hoirs de mon vivant. Quand on n’a plus soif,
vaut mieux briser le verre dans lequel on a bu, que de le voir aller
aux lèvres d’un pleutre ou d’un paltoquet.
Tandis que Fitz-Harris le crossoit ainsi impitoyablement, n’ayant
pas l’air de faire grande attention à ces affronts sanglants qu’il
dévoroit comme un homme qui eût fait son métier de dévorer les
affronts, M. le lieutenant pour le Roi s’étoit approché du porte-clefs
et lui avoit glissé quelques mots à l’oreille, après quoi il étoit
sorti. Au bout de quelques instants, accompagné de quatre sergents de
garde, cet homme reparut. M. de Rougemont enjoignit sur-le-champ à ces
valeureux fantassins d’entourer Fitz-Harris et Patrick, et de ne pas
les quitter de l’œil jusqu’à nouvel ordre. Puis ses prisonniers de
guerre une fois tenus en respect, il fit enlever tout ce que la pioche
de Fitz-Harris avoit brisé ou épargné, ou plutôt il fit tout emporter,
tout, jusqu’aux jouets, jusqu’aux cartes, jusqu’aux plumes, jusqu’au
papier, jusqu’à l’encre, jusqu’aux livres. Patrick le pria instamment,
bien qu’avec dignité, de lui laisser au moins sa Bible. Sans daigner
répondre à cette prière, il ouvrit d’un air entendu le saint ouvrage;
mais comme c’étoit une version angloise son nez se cassa sur le bois
de la porte: il ne put en déchiffrer un mot. Pour sauver l’honneur de
son ignorance il le rejeta avec mépris, disant d’un air plus entendu
encore:—Bible de Huguenots, grimoire d’hérétiques, bon à mettre aux
livres à brûler; emportez ça!—Quand le cachot eut été rendu à sa nudité
première, c’est-à-dire quand il n’eut plus que deux chaises de bois,
un grabat, une table et une cruche égueulée, on se mit à fouiller
les coffres, d’où l’on retira tout le linge et toutes les hardes
que M. le lieutenant pour le Roi ne jugea pas, pour des criminels,
d’une absolue nécessité. Arrivé à la valise que M. Goudouly, l’ancien
hôtelier de Patrick, avoit autrefois renvoyée de l’hôtel Saint-Papoul,
et qui contenoit quelques riches et tristes dépouilles de Déborah,
l’étonnement de M. de Rougemont fut grand de la trouver pleine de
vêtements et de bijoux de femme. Il ne se tenoit pas de stupéfaction et
d’aise intérieure. S’il l’eût osé, je crois qu’il auroit baisé de joie
sa trouvaille.—Décidément, s’écria-t-il à la fin, refermant la valise,
après une assez longue extase, et fourrant la clef dans sa poche, sous
M. de Guyonnet c’étoit ici un donjon de cocagne. On y passoit les jours
en plaisirs, les nuits en orgies. On y dansoit, on y donnoit des bals
travestis. Dieu me pardonne! Et c’étoit là vos habits de mascarades,
n’est-ce pas, messieurs? Dérision! J’en ferai mon rapport au Roi.
Allons, guichetier, emportez ces haillons.—Au mot de haillons, Patrick
tressaillit et ne put retenir un râlement de rage. Il auroit donné sa
main droite pour conserver auprès de lui ces reliques vénérées de son
amie; il eût donné sa vie pour arracher ces reliques aux profanations
de ce laquais; mais l’accueil qu’avoit eu sa première prière lui fit
une loi de garder le noble silence qui convenoit à son orgueil. Il
essuya seulement une larme, et détourna la tête pour ne point voir.
L’expédition étoit achevée; M. de Rougemont renvoya les sergents de
garde; mais comme lui-même alloit se retirer, ayant apperçu par hasard
le chien de Fitz-Harris, le pauvre Cork, qui s’étoit blotti sous la
table, il revint sur ses pas, et lui passant son épée sous le nez,
d’un air triomphateur:—Tais-toi, mauvaise bête, lui fit-il.—Puis il
ajouta:—Il seroit de mon devoir, messieurs, de faire jeter cet animal
dehors; mais je veux manquer en ce point à mon sacerdoce; je vous le
laisserai. Comme vous paroissez y tenir et lui donner vos soins, vous
serez obligés de partager avec lui votre ration, qui sera mince; ce
sera ça de moins que vous mangerez; ce sera ça de faim de plus que vous
souffrirez; gardez-le!—A cet ignoble et dernier outrage, Fitz-Harris
jeta un cri de dégoût, et répondit avec un courroux superbe:—Nouveau
Barnaville, vous voulez, M. le lieutenant pour le Roi, nous pousser à
bout; vous voulez nous forcer, comme Jean Crônier, le frère du gazetier
de Hollande, à arracher les pierres du mur, et à les aiguiser, et à
vous casser le crâne, pour nous faire passer ensuite par une chambre
ardente, pour nous faire envoyer à la mort ou ramer sur les galères du
Roi; mais vous vous adressez mal: nous n’en ferons rien, je vous le
dis! Ce n’est pas, croyez-le bien, que nous redoutions les galères:
elles ont touts nos souhaits! Là, du moins, nous aurions de l’air, nous
verrions la mer et le ciel!...
* * * * *