Qu’auroit-il obtenu? Par un mauvais charlatan en manière de magistrat,

M. de Sartine, si toutefois, contre toute vraisemblance, cet homme

eût dérogé jusque-là de lui répondre, il se seroit fait dire pour son

compte:—Bien que madame Putiphar soit descendue dans la tombe, vous

n’en devez pas moins expier jusqu’au bout l’outrage que vous avez fait

au Roi en la personne de sa servante.—Puis, pour le compte de son ami,

il se seroit fait appliquer sans doute ces tristes et honteuses paroles

répétées depuis onze ans à un loyal gentilhomme courbé sous le poids

des années et sous le poids de ses fers, qui s’éteignoit sous ces même

voûtes, pour un crime tout semblable au crime de Fitz-Harris:—Ou vous

êtes l’auteur des vers en question, ou vous connoissez celui qui les

a faits; dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi

coupable: nommez-le, et vous êtes libre.—Fitz-Harris eût-il été capable

d’un pareille indignité, qu’il lui auroit été aussi impossible de

faire cette délation qu’à Pompignan de Mirabel: c’étoit le nom de ce

vieillard.

La mort de madame Putiphar n’apporta pas, chose atroce, absurde,

inouïe! le plus léger adoucissement au sort affreux des infortunés

qui pourrissoient à cause d’elle, dans toutes les bastilles d’État.

Pas un au Donjon ne secoua ses chaînes, pas un ne vit tomber ses

verrouils, pas un, dis-je! ni le baron de Venac, capitaine au régiment

de Picardie, qui depuis dix ans expioit le tort de lui avoir donné un

avis, qui, tout en intéressant son existence, pouvoit aussi humilier

son orgueil; ni le chevalier de la Rocheguerault, natif de la province

de Galles en Angleterre, et arrêté dans Amsterdam, que depuis dix-sept

années, ô mon Dieu! on détenoit dans cette sombre forteresse, parce

qu’il avoit été soupçonné d’être l’auteur d’une brochure, _la Voix des

Persécutés_, qui avoit déplu autrefois à madame la favorite; brochure

que le malheureux ne connoissoit même pas; ni je ne sais plus quel

certain gentilhomme de Montpellier, dont le nom m’échappe; ni vingt

autres que je ne saurois même indiquer du doigt.... La tyrannie a des

secrets impénétrables.

Combien Patrick dut-il se féliciter de ne s’être point laisser aller

au conseil de M. de Guyonnet! Combien dut-il s’applaudir de son

silence, quand, à quelque temps de là, il vint à apprendre, sans

doute, la translation de la Bastille au Donjon, et l’étroite et cruelle

réincarcération, par l’ordre de M. le lieutenant-général, de HENRY

MASERS DE LATUDE.

Ce qui fut plus efficace que les douces raisons de Patrick, et le zèle

de M. de Guyonnet, ce qui contribua le plus à tirer Fitz-Harris de

son état de mélancolie, ce qui l’en sortit même décidément, ce fut un

envoi de son oncle, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, qu’il reçut vers

la fin de cette année. Peu de temps après le refus et le trépas de la

Putiphar, dans le plus fort de sa douleur, Fitz-Harris, pour l’informer

de son sort, lui avoit écrit une magnifique lettre toute échevelée.

Cet abbé d’abbaye, ce vrai abbé, étoit un simple et digne homme,

qui avoit pris soin de Fitz-Harris dès son enfance, et qui l’aimoit

beaucoup. Touché mortellement des malheurs de son neveu, il lui avoit

donc fait remettre, en réponse, une lettre pleine d’affection et de

consolations pressantes: car il est quelques rares cœurs, ceux-là

Dieu ne les prodigue pas, sur lesquels le malheur d’autrui fait une

incision, comme un outil sur l’écorce du palmier, et qui, comme le

palmier, laisse fluer, par cette incision, un vin généreux. L’amitié de

cet homme, comme tant d’amitiés, ne tenoit pas seulement table ouverte

de paroles: elle avoit la bouche plus sobre que les mains. Sa lettre,

en un mot, dans laquelle il promettoit de s’employer sans repos,

et d’user de tout son crédit et de toutes ses forces pour arracher

Fitz-Harris aux harpons de la haine, où, pauvre enfant, sa vie s’étoit

fatalement accrochée; sa lettre, dis-je, étoit éloquemment accompagnée

d’un petit sac de quinze cents livres.

Dans sa joie, Fitz-Harris prit cette somme, la mit en un monceau et

en fit trois parts: une pour sa vieille mère, une pour Patrick, une

pour lui. Celle de sa mère fut promptement envoyée. Patrick, avec sa

délicatesse accoutumée, refusa la sienne.—Rien, mon doux ami, dit-il

à Fitz-Harris, ne divise notre amitié ni notre sort; ne partageons

donc point le champ de notre misère, n’y plantons point de haies. Ce

que j’ai, ce que je voudrois avoir est à toi; ce que tu as, ce que

tu voudrois avoir est à moi: cela suffit. Assis au même feu, à la

même table, emprisonnés sous la même voûte, va, sois tranquille, quoi

que tu fasses, mon frère, tu me trouveras toujours ton convive, là,

inévitablement.

Resté maître de deux parts, voici Fitz-Harris embarrassé sur l’emploi

de son argent, comme un enfant qui, au milieu d’une foire, a quelques

sous à lui dans sa main. Cette grave affaire l’occupa si fortement

qu’il en devint tout silencieux. Après y avoir rêvé tout le jour, les

deux coudes appuyés sur son trésor, il y rêva encore toute la nuit.

Enfin, le lendemain:—Mon choix est à peu près fixé, dit-il tout joyeux

à Patrick, sauf meilleur avis; voici ce que j’ai arrêté et ce qu’il

nous faut acheter avant tout. D’abord, un collier d’argent pour Cork,

une grande buire en grès de Flandre, deux pots du Japon, quelques

tableaux et un clavecin. A cette nomenclature, Patrick, qui n’avoit

pu s’empêcher de sourire, prit la main de Fitz-Harris, et, la serrant

affectueusement:—Merveilleusement trouvé! Tout cela est charmant,

dit-il, délicieux! Mais, mon bon ami, ne seroit-il pas bien de songer

aux choses essentielles dont notre corps et notre esprit peuvent avoir

faute, avant de nous donner touts ces objets de luxe? Ce mot, objet de

luxe, parut traverser les idées de Fitz-Harris et le contrarier.—Objets

de luxe! reprit-il, qu’appelles-tu objets de luxe? Un collier pour

Cork? Il y a si long-temps que je lui en ai promis un magnifique! Une

buire en grès de Flandre, pour remplacer notre ignoble cruche à eau? ce

n’est certes pas là un objet de luxe. La demi-livre de tabac que chaque

mois le Roi nous donne traîne toujours de touts côtés et se gaspille;

un pot du Japon pour la mettre et un autre pot du Japon pour mettre

des marguerites et des roses: ce n’est certes pas là de la profusion;

d’ailleurs, j’aime tant les beaux vases! j’aime tant les belles

porcelaines! Quelques estampes, quelques fêtes galantes de Watteau,

pour égayer un peu ces murailles noires et nues, ce n’est pas trop. Un

clavecin!... combien de fois touts deux avons-nous regretté de n’avoir

pas quelque instrument pour abréger les heures lentes et taciturnes

de notre captivité, pour chercher dans l’étude et les charmes de

la musique l’oubli passager de nos maux! Oui, oui, il nous faut un

clavecin! La musique fait tant de bien! Te souvient-il combien la plus

naïve mélodie vous remet de frais dans le cœur. Oui, oui, il nous faut

un clavecin! n’est-ce pas, Patrick?...

A de si invincibles raisonnements Patrick feignit de se rendre. Ces

fantaisies de Fitz-Harris pouvoient être des folies, mais dans sa

situation, mais dans l’état de son esprit, c’étoit de cela, rien que

de cela, que Fitz-Harris avoit besoin. Patrick, l’ayant compris de

suite, auroit regardé comme une cruauté de le poursuivre davantage de

ses froides représentations. Le raisonnable, tout raisonnable qu’il

est, n’en est pas moins parfois très-fâcheux et tout-à-fait à éviter.

Un homme qui s’ennuie et qui n’a pas de manteau pour cacher les trous

de son pourpoint vient-il à recevoir une somme: la raison voudra qu’il

s’achète un manteau, la folie, qu’il la suive dans les tavernes. Dans

ce manteau, il s’emmaillotteroit avec son ennui; ce manteau deviendroit

son linceul. Mais dans les tavernes, avec ses trous aux coudes et son

collet râpé, en compagnie de joyeux débauchés, il se délivrera de son

mal; il reprendra du cœur au ventre, et, bientôt remis en selle, il

rentrera à toute bride dans la vie.—Le raisonnable est très-souvent

mortel. La folie est quelquefois de la raison; la raison est

quelquefois de la folie. Il est de certains cas où vraiment la raison a

un air si bête, où la logique a une tournure si absurde, qu’il faudroit

avoir bien du sérieux pour ne pas leur éclater au nez.

Si la surprise de Patrick, lorsque Fitz-Harris lui avoit fait connoître

l’emploi qu’il désiroit faire de son argent, avoit été grande, la

surprise de M. de Guyonnet fut plus grande encore. A son tour, avec

touts les ménagements qui sont dus à un malade, il essaya de lui

adresser quelques réflexions assez sages; mais jamais il ne put en

venir à lui faire comprendre qu’il avoit des besoins plus réels et plus

pressants, et qu’un clavecin ou des pots du Japon n’étoient pas des

objets de première nécessité.

Grâce à la bienveillance de M. de Guyonnet et à sa complaisance

infatigable, Fitz-Harris eut bientôt en sa possession ce qu’il avoit

si ardemment rêvé; je vous laisse à penser dans quelle aise et quel

ravissement il dut être, et avec quelle satisfaction il dut voir la

porte de sa geôle s’ouvrir pour laisser entrer tour-à-tour chacun de

ses désirs réalisés.

Ces premières emplettes n’avoient pas absorbé touts ses fonds; mais de

nouveaux achats qu’il fît avec non moins d’empressement, à savoir: un

trictrac, un échiquier, un bilboquet, deux jeux de dominos, dont les

dés d’ivoire étoient presque in-8º, et dont un étoit destiné à M. de

Guyonnet; quelques ouvrages que Patrick avoit exigés, une provision

de cartes à jouer, du vin d’Espagne, quelques flacons de liqueur, et

quelques livres de sucre et de thé, ne tardèrent pas à mettre son

escarcelle à sec. Et si l’ordre de sa mise en liberté fut arrivé

seulement un mois après le généreux envoi de son oncle, et que pour

faire baisser le pont-levis il eût fallu seulement qu’il donnât un écu,

il seroit resté en affront. Mais cet ordre ne vint pas.

Il ne devoit jamais venir.

Au milieu de touts ses nouveaux jouets, au sein de l’espèce d’aisance

et des plaisirs qu’il venoit d’appeler dans sa prison; oublieux, léger,

inconséquent, Fitz-Harris, pendant quelques mois, vécut dans une sorte

de bonheur. Mais ce bal, mais cette mascarade, qu’il venoit pour ainsi

dire de donner à son infortune, eurent, comme toutes les fêtes, un

lendemain triste et morne. Les roses et les marguerites se fanèrent

dans leur pot du Japon, les fêtes galantes de Watteau s’enfumèrent avec

les murailles; le clavecin devint rauque. Ses ennuis, qui n’avoient

été que suspendus et non pas taris dans leurs sources, revinrent plus

acharnés et plus profonds. La liberté est un besoin inexorable.

L’estime que M. de Guyonnet avoit conçue pour les deux jeunes

privilégiés ne s’étoit point affoiblie; l’intérêt qu’il avoit pris à

leur sort ne s’éteignoit point. Le chagrin naïf de Fitz-Harris, la

résignation de Patrick, le touchoient; car la pitié habitoit dans le

cœur de cet homme. Touts les jours, depuis assez long-temps, comme s’il

s’en fût imposé le pieux devoir, il venoit passer quelques moments

auprès d’eux. Ces moments étoient consacrés au jeu ou à d’agréables

causeries. Il se plaisoit à enseigner le trictrac à Fitz-Harris et

les échecs à Patrick. Quelquefois il leur apportoit des nouvelles de

la ville et des scandales de la Cour. Le plus souvent on parlait de

l’Écosse, de l’Angleterre et de la pauvre Érin. La chronique de sa

jeunesse, les événements dont il avoit été le témoin, et les souvenirs

qu’il avoit assez bien recueillis durant une longue carrière à travers

ces temps curieux, offroient aussi une mine assez féconde. Mais

par-dessus tout, il y goûtoit un plaisir sombre, Fitz-Harris aimoit

à l’entendre raconter l’histoire et la captivité des malheureux qui

depuis cinq siècles consécutifs étoient venus tour-à-tour languir ou

mourir dans les interstices de ces épaisses murailles, dans les boulins

de ce colombier de la mort. Enguerrand de Marigny étoit l’alpha de cet

horrible alphabet d’infortunes secrètes ou dévoilées, dont Mirabeau

devoit être l’omega.

Enguerrand de Marigny!—Mirabeau! ce fut un roi qui forgea le premier

anneau de cette chaîne dont le dernier anneau étrangla la royauté.

Sur les murs de la chambre de pierre octogone qu’habitoient nos deux

compagnons, le nom du comte de Thunn se trouvoit écrit plusieurs fois,

comme on sait. Ce comte de Thunn étoit un seigneur d’une ancienne

noblesse de l’empire, qui de but en blanc fut jeté au Donjon parce

qu’il étoit l’ami d’un ennemi du lieutenant-général de police. La

comtesse son épouse fut elle-même traînée à la Bastille pour avoir

sollicité avec instance sa liberté; et son fils, qui servoit alors

le Roi dans l’armée d’Italie, pour avoir réclamé l’élargissement

de sa famille, fut à son tour mis à Vincennes, où il n’eut pas la

satisfaction de voir son père: on lui cacha qu’il étoit près de lui. Au

bout de onze années de détention, le comte de Thunn mourut, sans savoir

non plus que son fils languissoit dans le même donjon, et celui-ci

n’eut pas même la triste consolation d’embrasser son père expirant.

Un jour M. de Guyonnet, à la sollicitation de Patrick, je crois,

vint à parler de cet intéressant malheur. A peine avoit-il achevé

son récit que Fitz-Harris, qui avoit paru vivement affecté, surtout

des dernières circonstances, se leva et s’écria avec l’accent de la

colère:—Savez-vous, M. de Guyonnet, que c’est une chose abominable que

cela? On conçoit le mal fait dans un but, dans un but même criminel; on

conçoit le mal profitable; on conçoit que pour le détrousser on égorge

un homme qui passe; on conçoit que le Caraïbe rôtisse son prisonnier

et le mange, on conçoit qu’on écorche son ennemi pour faire de sa peau

une selle: cela est bien, cela est sage; mais ce qui révolte, c’est le

mal fait par bon plaisir, c’est le mal insignifiant, c’est le mal que

rien ne réclame; ce sont les petites cruautés de toutes les heures, les

petites barbaries raffinées, les atrocités mignonnes qu’on pratique

dans les bastilles! Quand la société a mis l’être nuisible hors d’état

de lui nuire, l’action de la société doit s’arrêter; et si elle a

parfois le droit, comme elle se l’arroge, d’ôter la vie, son bourreau

doit avoir une lame forte qui tranche vite et court, et non point une

épingle!... Une prison c’est une tombe, c’est un asyle de mort, c’est

un asyle sacré dont les murs ne doivent point prêter l’oreille à la

colère, dont la garde ne doit point prêter main-forte à la haine. Le

père et le fils sont prisonniers dans la même forteresse, leurs fosses

sont contiguës; cacher au père que les gémissements qu’il entend dans

la muraille sont les gémissements de son fils, cacher au fils que

les chaînes qui passent et repassent sur la voûte sont traînées par

son père; quand leur sort est commun, les laisser sur leur sort dans

une ignorance réciproque et cruelle! sous le faix de onze années de

désespoir, le vieillard succombe... ne point les réunir dans un même

cachot, pour qu’au moins le père expire dans les bras de son fils,

pour qu’au moins le fils recueille le dernier soupir de son père;

abomination!... Eh! qui demandoit cela? Étoit-ce le Roi, étoit-ce

la Loi? La Loi ne sauroit enjoindre d’aussi basses coquineries. Mon

Dieu! qu’est-ce que cela auroit donc fait que le père eût pressé la

main de son fils, que le fils eût baisé les cheveux blancs de son

père? A qui donc importoit cette lente et cruelle barbarie? Qui donc

en avoit dicté le programme?... A cette chose sans nom, cette chose

exécrable; qu’est-ce que le royaume gagnoit donc en lumières, en paix,

en grandeur, en opulence? Où donc étoit la morale de cette opiniâtre

atrocité?... Oh! c’est un fait horrible!... Malheureux comte de

Thunn!...

Mais, Saints-du-Ciel! j’y songe; puisqu’il en est ainsi, qui me dit que

ma vieille mère n’est pas derrière cette muraille, n’est pas sous cette

voûte; ma vieille mère, qui m’appelle, qui prie et qui pleure, qui se

meurt peut-être! Ah! pitié! pitié!... La mort plutôt!... Brisez-moi

la poitrine, ouvrez-moi le cœur; j’ai là un sanglot qui m’étouffe....

Mais, que dis-je? Ah! pardon, pardon, mon esprit est égaré; pardon,

M. de Guyonnet; vous, vous êtes bon, vous êtes un homme; non, non, ma

mère n’est pas là, n’est-ce pas? ma vieille mère n’est pas là, vous me

l’auriez dit. Sa majesté le lieutenant-général de police et le Roi ne

l’ont pas plongée dans cette caverne pour avoir imploré la miséricorde

de leur cœur de pierre; le Roi n’a pas dressé le menu de mon supplice,

et n’a pas dit: La mère ne verra pas le fils, le fils ne verra pas la

mère.

Après tout, n’est-il pas curieux, sinon exécrable, que certains hommes,

quand la fantaisie leur en prend, puissent accommoder ainsi leurs

semblables, et n’est-elle pas bien faite la société où de pareilles

infamies se commettent sous le couvert du Roi et dans la ruelle de

la Loi? Là, soyez franc, M. de Guyonnet, comment trouvez-vous ce

royaume?... Oh! la Loi ici n’est pas de fer; c’est un gâteau de cire

qui s’alonge, s’accourcit, se roule, se déroule, se ploie et se plie,

et prend à chaque instant mille formes nouvelles sous le pouce du Roi

ou des compères du Roi. La Loi ici c’est une courtisanne qui fait la

pluie et le beau temps. La Loi..., mais, que dis-je? il n’y a plus

de Loi: il y a long-temps que la Loi est défigurée. D’abord elle

étoit pure, elle étoit juste, comme tout ce qui vient de Dieu ou du

peuple; mais la monarchie a surpris sa chasteté; mais la monarchie l’a

subornée; mais la monarchie l’a habitée; et de cet inceste est sortie

une race de fils de la main gauche, une couvée de bâtards qui se sont

substitués à leur mère après l’avoir étouffée. Eh! voilà la hideuse

pullulée qui nous régit? voilà au nom de qui l’on nous taille et l’on

nous rogne!... La Justice autrefois vigilante fermière, faisant valoir

la Loi au profit du peuple, aujourd’hui sourde, hébétée, somnolente,

mange, dans l’écuelle du Roi, le plus pur du sang de ses sujets,

auxquels, au lieu de pain de pur froment, elle ne livre plus qu’un pain

de pavots et d’ivroie, qu’un pain amer qui donne des vertiges....—Je

vous étonne, M. de Guyonnet; ces paroles de colère vous semblent

étranges dans ma bouche; il est vrai, autrefois j’étois incapable d’une

idée qui ne fût pas frivole, mais la prison m’a mis plus de plomb dans

la tête; le malheur a consumé ma jeunesse et m’a ridé le cœur. Tout

ce qui s’est accompli sur moi et autour de moi m’a donné à penser.

J’étois heureux, j’étois bon: la souffrance m’a aigri; je sens là que

je change; je sens là que je deviens méchant.

Ainsi le comte de Thunn, parce qu’il étoit l’ami d’un homme vertueux,

M. de Brurauté, qui ne l’étoit pas d’un M. d’Argenson, un valet dont

le Roi remplissoit les poches de blancs-seings, est traîné au Donjon;

ainsi sa compagne, arrachée des bras de sa fille, est jetée à la

Bastille; ainsi son fils est chargé de chaînes; après onze années de

captivité dans un cachot contigu au cachot de son fils, ainsi le vieux

comte de Thunn meurt seul, abandonné comme une bête hydrophobe....

Eh! c’est là tout!... On plonge une famille dans la désolation; on

tue le chef, on écartèle chaque membre.... Eh! c’est là tout?.... Les

hommes en gardent ou en perdent mémoire; l’histoire le tait ou le

consigne; eh! c’est là tout?... C’est un fait passé avec d’autres faits

passés.... Eh! c’est là tout? eh! tout est dit?...—Non, non ce n’est

pas tout! non, non, tout n’est pas dit! c’est impossible, ce seroit

trop inique, ce seroit trop atroce. Patience! l’ouvrier recevra son

salaire. Après l’affront, la vengeance! Croyez-moi, le drame qui se

joue aura un dénouement! Prions Dieu qu’il ne soit pas terrible!...

Hélas! tandis que je m’apitoye sur des mânes, infortuné comte de Thunn!

tandis que je pleure sur ton sort, j’oublie le mien, non moins affreux.

Au fait: eh! pourquoi suis-je ici? Quel est mon crime? Des gents de

police qui font métier de faire des coupables, ont dit que j’avois

dit je ne sais quoi sur une pas grand’chose qui s’étoit prostituée au

Roi, et à qui le Roi prostituoit la France. Le beau dommage, oui-da!

quand j’aurois dit ce qu’on dit que j’ai dit.—Sans doute pour faire

l’empressé, pour faire l’aimable enfant, pour s’attirer sur l’épaule

un coup d’éventail protecteur, ou pour procurer de l’avancement à

quelque campagnard de sa famille, M. le lieutenant-général de police

commanda mon crime et mon arrestation. Qu’on puisse ainsi disposer de

la destinée d’un homme, que les limaces de Cour, que les suppôts de

police puissent ainsi jouer à pair ou à non avec le sort des gents

de ce royaume, c’est une perturbation! c’est une honte!... Et l’on

subit cela? et l’âne, qu’on appelle le peuple, ne rue pas?... Oh! non,

l’animal n’est pas dangereux. Accoquiné à l’écurie que la monarchie

lui a faite, qu’il ait litière fraîche et paille au râtelier, peu lui

importe le reste! Il prête volontiers le dos à l’ignominie. Le bât de

la servitude lui va mieux que le bât de la gloire.

Admettons un instant, s’il le faut, que jadis je me sois permis une

irrévérence à l’égard de la Chimène du Roi;—mais cette femme est

morte, oubliée; ses cendres depuis long-temps sont froides. D’où

vient que sa colère est debout? d’où vient que la torche de sa haine

brûle encore! Qui donc s’est fait l’héritier de ses ressentiments?...

Vengeurs posthumes de l’honneur absent d’une belle, Don-Quichottes,

valets, ardélions, magistrats irréprochables qui servez de bouclier au

putanisme, jusques à quand me tiendrez-vous dans les fers?... Pharaon

sans doute a convolé à de nouvelles amours; que fait donc la nouvelle

sultane? Tout en jouissant du présent, tout en se promettant l’avenir,

ne pourroit-elle jeter en arrière un regard de compassion, et mettre un

terme aux trop longues souffrances que sa devancière a amoncelées du

fond de l’alcôve royale? Seroit-ce que chez les filles comme chez les

rois les nouvelles dynasties ne soient que de nouvelles dynasties de

maux?

Encore un coup, répondez! au nom de qui suis-je encore à la chaîne?

Qui donc veut ma perte? Le Roi ou la France? La France n’est pas la

confidente de la Cour ni de la police; elle ignore et sans doute

ignorera toujours ma destinée. On ne lui dit pas tout à la France; on

ménage sa honte. Quant au Roi personnellement, il règne peu et gouverne

encore moins: c’est un roi de fayence! Peu lui importe qu’on fasse

paille ou foin de ses sujets. D’ailleurs, seroit-il méchant, ce que je

ne saurois croire, eût-il ordonné à ses subalternes de me faire du mal,

qu’on pourroit bien sans grand scrupule lui désobéir en ce point, comme

en tant d’autres. Il seroit si facile de tromper la voracité de Saturne!

Quand on veut un cheval on s’adresse à un maquignon; quand on veut du

vin on va au cabaret; mais à quelle porte frapper pour qu’on vous fasse

droit?... On regorge de justiciers, mais on chôme de justice; on ne la

rend, on ne la vend, ni on ne la donne.—Allons! messieurs du Parlement,

vous qui avez la main haute, de grâce, un peu de zèle pour l’innocent!

Assez de robes noires s’exterminent après les coupables. C’est assez

jongler avec Jansénius; vous êtes de grands casuistes, on le sait.

Allons, messieurs, levez-vous et partez! Pour défendre l’opprimé, pour

sauver l’innocent, il n’est besoin d’être en rang comme des chaises

d’église, sous les lambris sonores d’un palais. Hola! messieurs, hola!

vous ajusterez une autre fois les marteaux de vos perruques, laissez

là vos Philis; chaussez l’éperon, ceignez l’épée; à cheval, à cheval!

volez où l’on pleure, volez où l’on pousse d’éternels gémissements!

Pénétrez dans les bastilles, descendez dans les cachots; faites combler

les citernes; rendez à la vie, au monde, à leurs familles, les gents

d’honneur qu’on y tient ensevelis, les gents de cœur qu’on y exténue!

Et si Pharaon par hasard vous demandoit pourquoi vous avez pris sous

vos bonnets d’agir ainsi, vous lui direz, vous qui savez si bien faire

les remontrances:—Sire, c’est une sainte besogne que nous avons faite

là. Sire, nous sommes les concierges des droits de vos sujets, et non

les greffiers de votre bon plaisir. Sire, nous sommes le sceptre du

peuple et non la hallebarde du Roi. Sire, chacun son métier: notre

apostolat à nous n’est pas le vôtre; nous, Sire, nous sommes pour

défaire le mal; tant pis pour vous!

Mais non, compagnons de misère, vous qui, comme moi, avez été condamnés

à une éternelle souffrance, soyez tranquilles, pourrissez en paix dans

vos basses-fosses! Allez, messieurs du Parlement, ne vous troubleront

point; ils sont couchés sur des roses!

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 21 / 33 段