longue, la crainte et le découragement, goutte à goutte, avoient filtré
dans son cœur. Elle ne trouvoit à ce silence qu’une explication triste
et désespérante: ou la lettre n’étoit point parvenue, ou sir John
Chatsworth l’avoit abandonnée, ou sir John Chatsworth étoit descendu
dans la tombe. M. de Cogolin s’efforçoit de la soutenir dans son
affliction. Généreux Samaritain, il versoit du baume sur les blessures
de son âme et de l’huile dans la lampe mourante de son espoir. Mais
c’étoit surtout dans les soins et dans les sentiments maternels qu’elle
puisoit de la force et des distractions à ses maux.
Vers cette époque, inopinément, un homme, se disant lord Cunnyngham, se
présenta à la forteresse, et se fit conduire au gouverneur.
Et après que M. le gouverneur et cet étranger eurent eu ensemble un
assez long entretien, Déborah fut priée de venir.
Je ne sais si un pressentiment l’éclairoit, elle accourut avec joie
en toute hâte, et se précipita sans hésitation dans les bras de cet
inconnu en pleurant, et l’appelant mon oncle, mon bon oncle!...—Ah!
sir John m’a fait beaucoup souffrir en me laissant si long-temps sans
réponse!... Mais vous voici, tout est oublié.—Mon oncle, mon bon oncle,
je vous remercie d’avoir daigné vous ressouvenir de moi, d’avoir daigné
trouver un peu de pitié pour une femme dans l’infortune!
Bien loin de concevoir le moindre soupçon, M. de Cogolin étoit lui-même
fort ému de leur attendrissement.
Après les premiers transports et les premiers épanchements, le lord
Cunnyngham cria: John! Thom!... et deux valets rouges, chamarrés et
galonnés, entrèrent portant chacun un ballot: c’étoient des objets
destinés à faire des présents que Déborah avoit demandés avec instance.
Elle fit don, sur-le-champ, des plus précieux à M. le gouverneur,
et réserva le surplus pour le distribuer aux prisonniers et aux
guichetiers. Son désir étoit de reconnoître par ces présents les soins
et les bontés de M. de Cogolin, les services des geôliers, les égards
que les malheureux qui gémissoient sous ces voûtes avoient eus pour
son propre malheur, et par-dessus tout elle vouloit par là se disposer
favorablement les esprits, et se les rendre faciles à gagner si la
nécessité l’exigeoit.
Le gouverneur baisoit les mains de Déborah, et lui prodiguoit les
expressions les plus aimables pour témoigner de toute sa gratitude. Il
saluoit aussi de mots respectueux lord Cunnyngham, et finit même par
se risquer à lui dire, tout tremblant, que si nulle obligation ne le
forçoit à quitter l’île aussi tôt, il se regarderoit comme on ne peut
plus honoré qu’il daignât être son hôte. Il est déjà tard, ajouta-t-il,
veuillez accepter à dîner, et l’hospitalité pour cette nuit.
Cette proposition s’accommodoit trop avec leurs projets pour être
repoussée. Déborah accepta tout, et demanda, en revanche, à M. de
Cogolin, la permission de lui offrir, ainsi qu’à touts ses prisonniers,
le lendemain, avant le départ de son oncle, un déjeûner splendide, dont
elle souhaitoit faire les frais. Puis, ayant pris une poignée d’or dans
une bourse que venoit de lui remettre lord Cunnyngham, elle la jeta sur
la table, en priant M. le gouverneur de donner cela à son majordome, et
de vouloir bien le lui envoyer pour concerter avec elle tout le service.
M. de Cogolin s’inclina gracieusement en signe d’adhésion.
Déborah prit la main de l’inconnu, et le conduisit dans son cachot.
Là, elle se jeta à ses pieds, dans l’ivresse de la joie, et lui dit
avec effusion: Permettez-moi, monsieur, de vous manifester sincèrement
les sentiments vrais que votre dévouement fait naître en mon âme,
et que tout-à-l’heure j’étalois par comédie.—Monsieur, vous êtes
mon sauveur, vous êtes le sauveur de mon fils!... Ce pauvre enfant,
né dans l’esclavage, n’oubliera jamais, non plus que moi, la dette
qu’aujourd’hui nous contractons envers vous. J’ignore, monsieur, les
promesses que M. Chatsworth peut vous avoir faites, mais soyez sûr,
quelles qu’elles soient, que je les tiendrai au double. Nulle chose au
monde ne pourra m’acquitter envers vous.
—Mylady, je suis pauvre; mais Dieu dans sa grâce m’a doué de sentiments
assez riches, dont je suis fier. Je n’ai mis aucun prix à l’action que
je fais en ce moment: pour votre délivrance, madame, je ne veux aucun
salaire. Ce n’est point l’appât d’un gain qui m’a envoyé près de vous;
ce sont vos malheurs. Madame, j’ai lu le mémoire que vous avez adressé
à sir John Chatsworth, et j’ai été touché.—J’aurai usé bientôt les deux
tiers de ma vie, madame, et jusqu’ici, cependant, je suis demeuré sans
avoir fait une action louable. Ma vie étoit vide; je ne savois vraiment
pourquoi je passois sur la terre: ma vie s’explique enfin. Un enfant
naquit, il y a quarante ans, dans une cabane du comté de Sligo pour
être aujourd’hui le marteau qui va briser les chaînes d’une jeune mère
captive.—Madame, un salaire détruiroit le beau de mon action: ne me le
détruisez pas, je vous en prie; j’ai tant besoin de cette expiation.
—Monsieur, vous avez toute mon admiration, et je suis ravie d’engager
avec vous une lutte de générosité; mais remettons à plus tard ce beau
combat. Maintenant occupons-nous sans relâche de l’issue matérielle de
notre aventure.—Avez-vous, monsieur, les limes que j’ai demandées?....
—Les voici, mylady.
—Bien.—C’est sur elles qu’est fondée toute l’entreprise, qui n’en
est pas moins sûre pour cela. Voyez, et dites-moi à quoi tiennent
les destinées? Sans les rugosités presque imperceptibles de ce frêle
morceau d’acier, au lieu de reconquérir le monde et la vie comme
je vais le faire, je serois condamnée peut-être à pourrir dans ce
cachot.—Devroit-on s’étonner que la nécessité enfreigne l’honneur et
la justice quand la nécessité intervertit tout, quand elle trouble la
raison, la valeur, le rapport des êtres et des choses?—Elle fait placer
au pauvre qui a faim le pain avant l’honneur, comme elle me fait en ce
moment placer la grossière intelligence de l’artisan qui, le premier,
eut la pensée de faire ronger l’acier par l’acier, bien avant, bien
au-dessus du génie du Dante et de Shakspeare. Cette mèche de fer est
plus pour moi que Milton!—Ce blasphême, devant des juges libres qui
n’ont que faire d’une lime, ne mériteroit-il pas de me faire passer
par les bourreaux, comme devant des juges pleins de sucs de viandes
exquises, le malheureux qui a préféré un morceau de pain à l’honneur et
à l’équité?—Rétablissez chacun en sa place, et tout sera redressé. Ou
donnez-moi des juges prisonniers, et je serai absoute; ou rendez-moi
la liberté, et je replacerai Milton avant la lime, le poète avant le
forgeron; ou donnez au pauvre des juges qui aient faim, et il sera
absous; ou rassasiez-le, et il replacera le pain après l’honneur.
Voici, mylord, le plan d’évasion que j’ai mûri longuement dans le
loisir, préférablement à tout autre: il est simple. Veuillez le suivre
strictement, et nous aurons un plein succès.
Demain, aussitôt après déjeûner, mylord (c’est avec plaisir, monsieur,
que je vous donne ce nom), vous partirez et vous retournerez
sur-le-champ à La Napoule. Vous mettrez à la voile, et louvoyerez de
façon à n’arriver ici, pour plus de sûreté, que vers le milieu de la
nuit; vous descendrez sur le flanc de l’île, à l’entrée du chenal, où
vous ferez prendre terre à tout l’équipage en armes, que vous laisserez
sur le rivage, faisant le guet, prêt à venir au premier signal. Et
seulement accompagné de quelques hommes chargés des échelles, dans
le plus grand silence, vous vous glisserez à pas de loup jusqu’aux
murailles du château qui regardent le couchant. Ma fenêtre sera facile
à reconnoître dans l’obscurité; j’y suspendrai une écharpe. Pour
atteindre jusqu’ici, il faut que votre échelle ait environ quarante
pieds.... Le reste me regarde.... Cette nuit je scierai un de ces
barreaux assez profondément pour qu’il cède au premier choc.—Agissez
adroitement, mais avec la plus grande assurance. N’ayez pas de crainte;
la garde de cette forteresse n’est pas forte, comme vous pourrez le
voir. Elle se compose de quelques vieillards invalides. La nuit, il
n’y a que deux sentinelles; l’une sur la plate-forme, l’autre au
pont-levis. Habituellement leurs mousquets ne sont point chargés; et
souvent l’une est aveugle et l’autre sourde. Si, contre toute chance,
elles faisoient une alerte et crioient qui-vive? ne répondez pas. Si
elles menaçoient, ne bougez pas. Si le corps de garde s’éveilloit
et sortoit contre vous, prenez-le et faites-en ce que vous voudrez.
Seulement, ne tuez pas ces bonnes gents, je vous en prie; que le sang
ne coule pas. Mais, allez, vous pouvez être tranquille, nous ne serons
point troublés. Croyez bien que ce ne sera pas le bruit de notre fuite
qui les éveillera.
* * * * *
Notre faux lord Cunnyngham se nommoit simplement Icolm-Kill.
C’étoit un ancien cabaretier du comté de Sligo, qui, pour avoir trempé
dans quelques troubles des _Boys_, je ne sais si c’étoit dans ceux
des _White_, des _Steel_, des _Oak_ ou des _Peep-of-day_, avoit eu sa
taverne rasée, et avoit été contraint de s’enfuir pour n’être pas pendu
sans jugement, comme cela se pratiquoit. Afin d’échapper à la pauvreté,
il s’étoit fait homme de mer, et tour-à-tour on l’avoit vu marchand
de chair-noire, corsaire et pêcheur de baleines. Avec ses manières
de cabaretier et sa tournure de marin, il faisoit un personnage
mixte assez grotesque dans son habit de velours et sa veste de drap
d’or. Mais sa qualité d’étranger sauvoit tout, et même en auroit fait
pardonner bien davantage. Être étranger est bien la chose du monde la
plus commode!
Sir John Chatsworth le connoissoit depuis long-temps pour un homme de
bon cœur et de bon courage, et, plein de confiance en son habileté,
il n’avoit pas hésité à le charger d’une mission si délicate, et à
remettre le sort précieux de sa pupille entre ses mains.
* * * * *
Dans une transe continuelle, et dans la posture la plus gênante,
courbée sur l’embrasure de sa lucarne, Déborah passa toute la nuit à
scier dans le haut et dans le bas un énorme barreau de fer, qu’elle
avoit enveloppé de flanelle comme un malade, pour assourdir le bruit
de la lime. Ses flancs si frêles furent brisés par ce travail long et
pénible, et ses belles mains douces furent impitoyablement déchirées.
Le lendemain, dès l’aube du jour, tout dans la forteresse était en
mouvement. Les prisonniers, parés de leurs plus belles hardes, rôdant
de corridor en corridor, de cachot en cachot, s’appeloient l’un
l’autre, échangeoient de joyeux propos. Craignant de manquer d’appétit,
quelques-uns même étoient allés cueillir de la faim sur les terrasses
et sur les plates-formes les plus élevées. Dans la vie droite et
lisse de la cellule, dans la vie morne et stupide du cachot, le plus
vulgaire incident cause une émotion profonde.
Avant le déjeûner, M. de Cogolin invita lord Cunnyngham à visiter le
Fort-Réal, et à faire dans l’île un tour de promenade.
Icolm-Kill profita très-habilement de cette occasion pour reconnoître
les êtres, les abords et le site du château, et pour choisir sur le
Frioul le lieu le plus commode pour opérer son débarquement nocturne.
A table, le ci-devant cabaretier fut contraint de se placer sur une
sorte de thrône qu’on lui avoit fait préparer magnifiquement. Il étoit
traité comme une majesté, et il en avoit même tout le prestige: son
geste le plus gauche, son mot le plus lourd, émerveilloient.
On buvoit sans relâche à sa santé, et dans ces brindes, bien glorieux
étoit celui qui pouvoit choquer son verre à son gobelet. Au dessert,
après avoir proposé un toast à la prospérité de la France et de sa trop
malheureuse sœur l’Irlande, toast qui fut chaleureusement accueilli,
il demanda la permission de se retirer, et dit à M. de Cogolin qu’il
avoit résolu, au lieu de retourner de suite à Sinigaglia, où il étoit
consul des marchands anglois, de se rendre en toute hâte à Versailles,
pour implorer du Roi la liberté de lady sa nièce, et que, bien qu’il ne
reviendroit pas sans l’avoir obtenue, il espéroit sous peu de jours se
retrouver son hôte.
Chacun se leva, et, pour lui faire honneur, voulut obstinément
l’accompagner.
Les vétérans de la forteresse, qui avoient eu grande part aux largesses
de Déborah, vinrent aussi chancelants, titubants, l’arme au bras, se
mêler à ce cortége.
Au moment où lord Cunnyngham, un pied sur la rive et un pied sur
l’arrière d’une nacelle où il s’élançoit, déposa un baiser sur le front
de Déborah, l’air retentit d’une salve de mousqueterie et des cris
répétés de vive lord Cunnyngham! vive lady Déborah! vive l’Irlande!...
Vive la France! répondit Icolm-Kill.
La barque cingla à l’Est dans le golphe de Juan, doubla le Cap-Gros, et
disparut bientôt derrière le promontoire.
* * * * *
A la nuit tombante, déjà tout reposoit dans le château, Déborah, pour
conserver son activité, n’avoit touché aux viandes et aux boissons
qu’avec la plus grande réserve. Son porte-clefs, qui apparemment
n’avoit pas donné dans cette sagesse, oublia, dans son trouble, de
clore la porte de son cachot, et, pour éviter toute surprise, elle
fut dans la nécessité de la barricader à l’intérieur avec ses deux
escabelles et son châlit.
Pendant les premières heures de la soirée, elle acheva de scier le
barreau qu’elle avoit fortement entamé la nuit précédente, et le lima
jusqu’à ce qu’il ne tînt plus, pour ainsi dire, que par un cheveu de
fer.
Elle prit ensuite son écharpe, et la fit flotter à la fenêtre comme
une voile, pour servir dans l’obscurité de signalement et de fanal.
Puis, elle écrivit et déposa sur la table ce billet, à l’adresse de M.
de Cogolin.
* * * * *
«Que Dieu soit en aide à sa servante!...
»Le plus saint devoir du captif est de briser ses chaînes: Vous avez,
mon noble et généreux ami, le cœur trop haut pour trouver mal que
j’aie accompli ce devoir. Croyez-moi, ce n’est pas sans chagrin que je
l’ai fait. Il y a des souffrances inouïes à tromper un homme de bien
comme vous. Personne au monde est-il plus digne d’égards? mais, en
cette occasion, je n’ai pu agir selon mon cœur. Possédée du démon de
la liberté, pour qui fers et murs sont vains, pouvois-je ne pas aller
à travers des considérations? D’ailleurs, je ne m’appartiens pas: une
mère se doit à son fils.
»Je l’avoue, cela est vrai, vous aviez tant de soins pour moi; vous
m’environniez de tant de galanteries; votre humanité allégeoit si
généreusement le faix de mes maux et voiloit si bien la face hideuse
de mon sort, que ma condition n’étoit pas absolument insupportable.
Hélas! les hommes semblables à vous sont exceptionnels et ne se
succèdent point. Ce n’est pas que je veuille vous amener à une pensée
triste et vous montrer du doigt vos cheveux blancs: non; que Dieu
fasse votre vieillesse la plus longue et la plus belle, c’est mon
souhait!—Mais d’une heure à autre, n’est-il pas dans la loi commune
que vous puissiez succomber? Eh! si après Trajan étoit venu Tibère,
eussé-je donc été à la merci du crime comme j’étois à la merci de vos
bienfaisances?...
»J’emporte de vous un doux, un précieux, un vénéré souvenir, qui ne
s’effacera jamais de ma mémoire fidèle.
»Vous avez toute la reconnaisance que peut concevoir le cœur de votre
fille, mon père; bénissez-la.»
* * * * *
Ceci fait, elle se mit à genoux près du berceau de son enfant, et pria
le bon Pasteur de veiller sur la brebis et sur l’agneau, sur la veuve
et sur l’orphelin: elle implora Dieu afin de trouver grâce devant lui
comme Agar et Ismaël, et le supplia de lui envoyer un bon Ange pour
conduire son entreprise et la couronner de succès.
Debout, palpitante d’inquiétude, immobile, l’oreille collée à la
fenêtre et la main roulée en porte-voix et collée à son oreille pour
en élargir la conque et doubler la finesse de son ouïe, elle compta
onze heures, minuit, une heure.... Vaine attente! son libérateur ne
paroissoit point. Elle n’entendoit d’autre bruit que le clapotement
et le flottement de la mer que fouettoit un violent maëstral, et les
meuglements des phoques, qui se jouoient sur le sable et plongeoient.
Le rossignol vint enfin promener ses mélodieuses broderies sur cette
pédale monotone. A ces accents elle se troubla, et se remit à genoux,
pour se rassurer en priant.
Son esprit s’étoit empli subitement de sombres appréhensions: depuis
que cet oiseau avait chanté à son arrivée aux portes de Paris, où
tant d’infortunes l’attendoient, il étoit devenu, pour son âme
superstitieuse, un objet de funeste présage.
Tout-à-coup elle jeta un cri d’épouvante.
En soulevant les yeux, elle avoit aperçu une ombre noire qui s’agitoit
et se dessinoit entre la fenêtre et l’azur du ciel.
—Silence, mylady, silence; n’ayez pas peur, c’est moi, Icolm-Kill.
—Ah! c’est vous, mylord!... Bénie soit votre venue!...
Dans son transport, Déborah s’élança contre la fenêtre et couvrit de
baisers la main de Cunnyngham qui ébranloit le barreau scié. Le barreau
se rompit au premier choc d’un maillet.
—Tout marche à souhait, mylady. Nous n’avons vu ni entendu âme au
monde. La nuit est obscure: allez, vous êtes sauvée! Conservez bien
le calme de votre esprit; vous avez besoin de sang-froid et d’agilité
pour sortir par ce sabord, pour descendre par cette longue échelle
flexible, qui tremble sous le poids du corps, et vacille comme des
haubans.—Courage, mylady, courage, hâtons-nous!
Déborah tira doucement son enfant hors de son berceau, et l’enveloppa
tout entier dans un manteau pour étouffer ses cris s’il venoit à
s’éveiller; et elle le remit à Icolm-Kill, avec les recommandations
maternelles les plus tendres.
Puis, elle se glissa sur l’échelle, et descendit avec une légèreté et
un aplomb indicibles; et, plus prompte qu’une gazelle, et plus emportée
qu’une lionne qui suit le ravisseur de son lionceau, elle traversa, sur
les traces de Cunnyngham, des fourrés de phylarias, de lentisques et
d’alaternes; et, après avoir franchi une clairière de lavandes, elle
arriva vers _l’ancien-logis-aux-chevaux_.
Là, une troupe de matelots, comme des Maures, appuyés sur leurs longues
carabines, faisoient le guet sur le bord du rivage.
A la vue de Déborah, ils ne purent retenir un cri de joie. Touts se
prosternèrent, et Déborah se jeta la face sur le sable.
Jamais cantique ne fut plus solemnel, jamais encens ne s’éleva jusqu’à
Dieu plus pur et plus suave, que ce silence d’actions de grâces.
Puis on s’élança dans les canots, on joignit le sloop, on mit à la
voile, et, avec la vélocité d’un pirate, on gagna la haute mer.
Déborah ne voulut prendre aucun repos, et, avec tout l’équipage, elle
demeura sur le pont du navire, épiant l’aube, pour solemniser le jour
de sa délivrance et voir le soleil levant éclairer de ses rayons sa
liberté.
Vingt siècles auparavant, après l’expulsion de Denys le Tyran, les
Syracusains avoient rendu ce touchant hommage à cet astre, et étoient
allés le saluer à son lever, pour lui apprendre qu’il éclairoit enfin,
et lui jurer que désormais il n’éclaireroit plus qu’un peuple libre.
Dès que les vigies eurent crié du haut des huniers: Soleil! Soleil!
Soleil! et que le roi des cieux eut levé sa tête à l’horizon et secoué
sa crinière d’or sur les mers, Déborah prit son fils dans ses mains,
et, le suspendant fièrement au-dessus de sa tête, elle le lui présenta
face à face.
Et touts les matelots, agitant leurs chapeaux et faisant flotter leurs
ceintures, entonnèrent d’une voix grave cet hymne à la patrie:
Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes;
mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!
Il t’a plongé un couteau entre les deux mamelles, et sans cesse il
retourne ce couteau dans la plaie; ton sang se mêle à ton lait, et tes
larmes à ton sang.
Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes;
mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!
A l’horizon, un jour se lève sur la verte Erin, où la Liberté plongera
son bras dans la gueule du lion britannique, et ira jusqu’en son ventre
lui arracher le cœur.
Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes;
mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!
[Illustration]
[Illustration]
XIV.
FITZ-HARRIS ne savoit pas, le pauvre fou, ce que c’est que le cœur
d’une femme blessée, et surtout le mauvais cœur d’une mauvaise femme
blessée. Il s’étoit avisé de croire, le pauvre fou, que madame Putiphar
ne seroit pas inexorable à son égard. Il s’étoit dit: ma supplique
est si suppliante, elle se prosterne si bien à ses pieds, qu’il est
impossible que son cœur, que le cœur d’une femme, de la femme la plus
implacable même, n’en soit pas touché. Le pauvre fou! Aussi, comme
nous l’avons vu, la réponse brève et féroce de la favorite expirante
le frappa-t-elle, comme à l’improviste, d’un coup de poignard. Quant
à Patrick, il avoit, lui, trop de sens et savoit trop bien son monde
pour s’être leurré un seul instant d’un pareil espoir. Chez lui, le
monosyllabe fatal n’apporta pas le plus léger dérangement. On eût dit,
tant il se montroit peu désappointé, que sa bouche l’avoit proféré et
que sa main l’avoit écrit.—Rien ne pouvoit ramener au calme et à la
raison l’esprit égaré de Fitz-Harris: il demeuroit inconsolable. Il
lui sembloit, quoi qu’on pût dire, que c’étoit fait de lui, que c’en
étoit fait de sa liberté. Il lui sembloit, affreux pressentiment! que
la porte du Donjon venoit de se murer; il lui sembloit qu’il venoit
de contracter avec les pierres de son cachot, avec ses fers, un hymen
indissoluble, un hymen éternel, ne devant rompre qu’à la mort.
La conduite de l’honnête M. de Guyonnet, honorable en général, fut
on ne peut plus louable en cette occasion. Vivement affecté du grand
chagrin de Fitz-Harris, il s’empressa d’unir ses soins aux soins
fraternels de Patrick, pour l’ôter à sa désolation. Il n’est sorte de
bonnes paroles qu’il n’ajoutât aux caresses et aux bonnes paroles que
Patrick lui prodiguoit. Les promesses sembloient ne lui rien coûter,
et cependant les promesses de M. de Guyonnet n’étoient pas vaines,
il tenoit toujours plus qu’il n’avoit promis, sans compter qu’il
promettoit moins encore qu’il ne faisoit spontanément. A partir de
cette époque surtout, je ne sache pas que nos prisonniers aient jamais
sollicité de lui quelque grâce qu’ils ne l’aient obtenue, ni qu’il
fût une seule faveur dans le domaine de sa charge et de ses devoirs,
dont il ne les ait fait jouir. Il alloit même quelquefois au-devant
de leurs désirs, et passoit même à Fitz-Harris ses caprices d’enfant,
comme l’eût fait un père dans sa foiblesse. Lorsqu’il avoit retiré
nos deux victimes du premier cachot où elles avoient été ensevelies,
pour hâter leur rétablissement il leur avoit accordé une heure, chaque
jour, de promenade dans le jardin. Cette attention étoit rare et
délicate; cependant il fit plus encore: il permit à Fitz-Harris, pour
le distraire dans son abattement de se promener sur la plate-forme
du Donjon, d’où l’on avoit la vue la plus étendue et la plus superbe.
Quelquefois il le grondoit doucement; pour le rendre au courage il
l’accusoit d’en manquer, et lui prouvoit, ou tout au moins s’efforçoit
de lui prouver, que l’heure de désespérer n’étoit pas venue, que le
refus de Madame Putiphar devoit être sans conséquence, puisque son
règne étoit passé, et qu’il étoit impossible, quelque persévérante
que fût sa haine, qu’elle lui survécût, et qu’elle étendît ses effets
au-delà de la tombe.—Un jour, même, pour ces dernières raisons, il
voulut engager Patrick à écrire à son tour à M. le lieutenant-général
de police; mais Patrick n’en voulut rien faire.
Et il fit bien.