—Il y avoit trois jours que j’avois quitté Paris, j’étois à Calais,

et j’attendois à l’auberge le départ d’un paquebot, tout-à-coup un

petit homme fleuri comme un amour entra dans ma chambre et me demanda

M. Fitz-Harris. Ayant l’esprit occupé d’une idée plaisante, et

n’augurant rien de bon de cette visite, je lui rendis interrogation

pour interrogation, et lui dis:—Est-ce à lui-même que vous désirez

parler?—Oui, monsieur.—Alors, adressez-vous à lui-même.—C’est aussi ce

que je fais, monsieur, me répondit-il.—Je suis Jean Buot....—Monsieur,

vous m’en voyez charmé.—Je suis agent de police.—Monsieur, recevez-en

mes félicitations.—Au nom du Roi, de la Loi et de la Justice, M.

Fitz-Harris, je vous arrête.—Dites plutôt au nom de celle qui couche

avec le Roi, la Loi et la Justice.... Et comme il s’approchoit pour

m’empoigner, je l’enlevai de terre et le portai dans un coffre vide que

j’avois remarqué dans un coin. A l’instant où je baissois le couvercle,

il donna un coup de sifflet; trois hommes de sa suite se précipitèrent

dans la chambre, délivrèrent leur capitaine et me garrotèrent pour me

conduire à la prison. Ils me firent traverser la ville à pied; durant

tout le trajet, j’essuyai les huées et les insultes de la foule. C’est

une joie pour les hommes que de voir succomber leurs semblables.

Quelquefois, à défaut d’autres choses, ils font bien des ovations et

des triomphes, mais ce qu’ils préfèrent à tout, c’est de voir mener

pendre. Je demeurai huit jours dans cette prison où m’avoit déposé mon

exempt. Le geôlier me souffla en confidence, que M. Jean Buot avoit

fait une conquête en rôdant par la ville, et qu’il m’oublioit ainsi que

l’honneur auprès d’elle dans un surcroît de volupté. Enfin, échappé

des bras de son Agnès Sorel, M. Jean Buot reparut, me mit des fers aux

pieds et aux mains, et je montai en carrosse. Se rappelant l’aventure

du coffre, ne se trouvant point en sûreté auprès de moi, il me passa

une chaîne sous les genoux et autour du col, qui me tenoit courbé en

deux, et ne voulut jamais me délier les mains durant tout le voyage;

il aima mieux avoir la peine de me nourrir à la brochette comme un

oiseau.—Tu dormois sans doute, mon frère, quand je fus introduit dans

ce cachot? Pour moi, j’étois dans un trouble si grand qu’il ne m’en

reste aucun souvenir.

Le jour commençoit à paroître. A la foible lueur qui pénétroit peu

à peu par une sorte de meurtrière, Fitz-Harris put faire alors

connoissance avec la fosse où il étoit plongé. L’examen n’en fut pas

long: en outre d’un sol fangeux et de quatre murailles pourries,

couvertes d’un suint graisseux et noirâtre, de traînées luisantes

de limaçons, et de toiles d’araignées épaissies par la poussière,

semblables à des membranes de chauve-souris, il ne découvrit autres

choses qu’une sorte de lit creusé comme un évier dans la pierre, sur

lequel Patrick étoit étendu, et au pied ou à la tête de ce lit ou de

cette auge, un trou de latrines d’où sortoit une puanteur infecte:

c’étoit le seul endroit de cet égout où les chaînes des prisonniers

leur permissent d’atteindre.

Ce qui n’ajoutoit pas peu à la triste horreur de ce cachot, c’étoit

la voix monotone des sentinelles du dehors qui, ayant la consigne

d’ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le Donjon,

depuis l’aube du jour ne cessoient de répéter: _Passez votre chemin!_

Malgré ses prières réitérées, Patrick n’avoit pu obtenir les soins

d’un chirurgien pour sa blessure, restée sans aucun pansement; elle le

faisoit horriblement souffrir. Il pria Fitz-Harris de la visiter. Le

sabre avoit pénétré à une grande profondeur dans le flanc, et avoit

fait une large déchirure. La plaie étoit vive, envenimée et purulente.

Fitz-Harris la nettoya légèrement avec un brin de paille et de l’eau,

et déchira son linge pour faire des compresses et des bandes à panser.

Plein de patience et d’attention, il continua jusqu’à entière guérison,

c’est-à-dire pendant au moins six semaines ce pénible office, n’ayant

pour tout médicament que de l’eau impure et des cataplasmes de mie de

pain qu’il mâchoit.

Vers le milieu du jour, Fitz-Harris entendit au dehors les hurlements

d’un chien, qui sembloient partir du pied de la tour, au-dessous

de la meurtrière du cachot. D’abord il ne les remarqua que pour en

plaisanter:—Entends-tu ce chien qui hurle? disoit-il à Patrick; ce

pronostic m’annonce que je perdrai ma liberté et que je serai enfermé

dans un donjon. A la bonne heure! voilà un chien qui se respecte, ne

voulant pas faire de prophéties téméraires, il attend que mes malheurs

soient accomplis pour les prédire. Ne trouves-tu pas qu’il ressemble un

peu à ces tireuses d’horoscopes qui disent avec un air de perspicacité

aux jeunes filles dont le ventre énorme saille comme un balcon:—Le

valet de pique, mademoiselle, m’annonce que vous avez perdu votre fleur?

Le chien infatigable continuoit ses cris. Tout-à-coup, frappé comme

d’étonnement, Fitz-Harris s’arrêta coi, prêtant l’oreille....—Est-il

possible! il me semble que c’est la voix de mon pauvre Cork, que le

farouche M. Jean Buot n’a jamais voulu laisser monter avec moi dans

le carrosse, disant pour raison, le railleur, qu’il n’avoit mandat

que pour une tête. Est-il croyable qu’il ait pu nous suivre depuis

Calais, où cet homme l’a fait perdre? Cependant... n’est-ce pas que

c’est bien son organe tragique? le reconnois-tu? Alors il le siffla

et l’appela de touts ses poumons: Cork! _my friend Cork!_ Le chien

répondit par des aboiements de joie qui ne laissèrent plus de doutes.

Transporté d’allégresse et d’admiration pour tant d’instinct et

d’attachement, il ramassa quelques morceaux de pain sec et les lui

jeta par la lucarne, le chien se tut, et on l’entendit gruger. En ce

moment, le porte-clefs entra; il apportoit à déjeûner. Fitz-Harris lui

manifesta le vif plaisir qu’il lui feroit en lui permettant d’avoir

son chien avec lui, et le pria de le lui amener. Le porte-clefs lui

répondit rudement: _Cela ne se peut pas._ Fitz-Harris le supplia comme

on supplieroit une amante cruelle: le porte-clefs lui tourna le dos

et se retira. Fitz-Harris essuya une larme, appela Cork, lui jeta la

moitié de sa ration, et lui cria un triste adieu en l’engageant à se

chercher un nouveau maître moins infortuné. Mais le lendemain, qu’elle

fut sa surprise, à la même heure il revint aboyer au pied du Donjon.

Fitz-Harris, comme la veille, partagea encore avec lui son déjeûner, et

supplia le porte-clefs, qui lui répondit encore: _Cela ne se peut pas._

Ainsi chaque jour, par le froid et la pluie, le fidèle Cork vint gémir

et s’entretenir avec son maître, captif et invisible; ainsi chaque

jour Fitz-Harris brisa son pain avec lui, ainsi chaque jour il implora

pour lui le porte-clefs, qui, inexorable, rendit toujours le même

croassement: _Cela ne se peut pas._

C’étoit en septembre qu’ils avoient été plongés dans ce sale cachot:

sans feu et sans couverture, ils y passèrent tout l’hiver, qui fut long

et rigoureux. Dans les premiers jours de mars, M. le lieutenant pour le

Roi au Donjon vint les visiter. De Guyonet étoit assez bon, assez juste

et assez agréable pour ses prisonniers. Par méfiance il se tint d’abord

l’épée à la main hors de leur atteinte; mais ayant causé quelque temps

avec eux, ses préventions tombèrent tout-à-coup; il avoit cru avoir

affaire à des furieux, et il ne trouvoit devant lui que deux jeunes

hommes pleins d’esprit, de dignité et de résignation.

—Mes bons amis, je suis profondément chagrin de vous avoir traité avec

tant de dureté, leur dit-il, je suis vraiment désolé de ma méprise. La

résistance, que lors de votre arrestation, vous fîtes aux agents de la

police et leurs rapports m’avoient trompé. Vous m’aviez été dépeints

comme de dangereux forcenés. Je vous demande pardon de ma conduite si

mauvaise envers vous; je tâcherai de la réparer par tout ce qui est

bon en moi et en mon pouvoir. Je suis émerveillé, et je me félicite

surtout de cet heureux hasard qui m’a fait vous réunir dans le même

cachot, vous amis et compatriotes. Ce que le hasard a si bien fait, je

me garderai de le défaire; soyez sans crainte, vous ne serez point

séparés l’un de l’autre. Allons, mes amis, levez-vous et suivez-moi.

Débarrassés de leurs ferrements, nos deux infortunés le suivirent.

Après avoir tourné long-temps par la vis de l’escalier, ils arrivèrent

au quatrième étage, dans une grande salle semblable à celle de la

torture. A l’un de ses angles, trois portes, armées chacune de deux

serrures, de trois verrouils et d’énormes valets pour les empêcher de

couler, et s’ouvrant à contre-sens l’une de l’autre, de manière que la

première étoit barrée par la seconde, qui l’étoit par la troisième,

toute doublée de fer, les introduisirent dans une chambre octogone,

très-lugubre, qui au prix de la fosse d’où ils sortoient leur parut

un lieu de plaisance. Elle avoit une cheminée, deux chaises, un

grabat, une table, une cruche égueulée, et quatre vitres obscures qui

laissoient passer quelques rayons de lumière tamisée par une lucarne

étroite garnie d’un grillage, d’une rangée de barreaux et de deux

treillis de fer.

M. le lieutenant leur fit donner du feu, des livres, du papier, des

plumes et de l’encre, et les mit au régime ordinaire des prisonniers,

au vin, à la viande et aux harengs. Par un surcroît de faveur rare, il

leur accorda, pour le rétablissement de leur santé, la promenade du

jardin, de trente pas de long, entre leur geôlier et quatre sergents

de garde. La constance de Cork l’avoit touché; il permit à Fitz-Harris

de l’avoir auprès de lui, et plusieurs fois même il le caressa. Chose

inouïe!

Le soin empressé de Patrick fut d’écrire pour tâcher d’obtenir quelques

nouvelles de Déborah. Trois jours après, il reçut un coffre et une

lettre de M. Goudouly, son ancien hôtelier. Après lui avoir témoigné

beaucoup d’étonnement et de satisfaction de le savoir prisonnier à

Vincennes, lui qu’il croyoit depuis si long-temps mort, bien mort, le

brave homme ajoutoit dans sa réponse, que le lendemain du soir où il

avoit été attaqué et enlevé en sortant de l’hôtel, lady Déborah étoit

sortie et n’étoit point rentrée, et que depuis, malgré toutes ses

recherches, il n’avoit pu découvrir ce qu’elle étoit devenue; enfin,

que si jamais il parvenoit à recueillir quelque chose sur son sort, il

se hâteroit de le lui faire connoître.

Lorsque Patrick eut achevé la lecture de cette lettre, il ne proféra

pas un mot; les deux mains plaquées sur les yeux, il demeura anéanti.

Fitz-Harris, qui lui avoit passé un bras autour du corps, le serra

affectueusement contre son cœur, et lui dit doucement: Crois-moi, elle

est à Genève.

Silencieusement et froidement Patrick, alors, s’agenouilla devant le

coffre et l’ouvrit: il étoit plein de touts les vêtements de Déborah;

il les prit et les jeta aux pieds de Fitz-Harris en criant:—Tiens!

voici ses dépouilles!... Eh bien! est-elle à Genève?... Pourquoi donc

auroit-elle abandonné tout cela? Ses robes, ses bijoux?... Non, va,

elle est perdue sans retour!... Pauvre Déborah! où es-tu maintenant?

Les barbares! qu’ont-ils fait de toi?... N’est-ce pas, Fitz, tout cela

répand un parfum d’elle? Il me semble que tout cela respire, qu’elle

est près de moi. Ah! Fitz, que je souffre!... O mon Dieu!... pour

qu’un homme dise qu’il souffre, Fitz, tu sais, il faut qu’il souffre

horriblement.

Alors il s’abattit sur ce monceau de parures, et, la face enfouie,

long-temps il demeura immobile, cachant ses larmes et étouffant ses

sanglots.

Quand il eut bien pleuré, il se remit à genoux, et, prenant un à un

touts ces voiles, ces velours, ces satins, ces rubans, touts ces objets

qu’il venoit de fouler sous le poids de son corps énervé, il les

agitoit, il les montroit à Fitz-Harris, il les couvroit de baisers, il

les pressoit, il les répandoit autour de lui.—Tiens, mon Harris, voici,

disoit-il avec douleur, l’écharpe qui battoit sur ses épaules comme

les ailes d’un Ange, à notre dernier rendez-vous nocturne au torrent.

Tiens, voici tout son deuil pour sa mère, sa malheureuse mère!...

Tiens, regarde cette robe; elle est encore empreinte de ses formes.

Oh! baise-la par amour pour moi!... Voici les gants de soie de ses

petits pieds. Voici le peigne qui mordoit sa chevelure. Ces manches ont

emprisonné ses bras si beaux, si blancs, qui se mouvoient avec tant de

grâce. Ce corsage a environné sa taille ronde comme l’écorce environne

l’aubier; il a palpité des battements et des gonflements de son cœur.

A touts ces chiffons mornes et informes que de vie et que d’élégance

elle prêtoit! Tout cela appartenoit à sa pudeur; tout cela en étoit le

feuillage. La pudeur est un arbre que seulement l’hiver de l’âme et la

mort dépouillent de sa feuillée.

Je ne veux pas laisser ces dépouilles dans ce coffre; ce seroit les

mettre dans la tombe et planter un jardin au-dessus; ce seroit fermer

le livre de mon amour. Je veux que ce livre demeure ouvert pour y lire

à toute heure.

Il prit alors touts ses vêtements, toutes ses parures, et les suspendit

çà et là aux murailles et aux barreaux de sa lucarne.

[Illustration]

[Illustration]

IX.

M. le lieutenant pour le Roi étoit curieux et questionneur, et avoit

une habileté singulière à provoquer des conversations, à faire naître

des récits, à soutirer des souvenirs. Comme il venoit assez souvent

visiter nos deux captifs pour leur faire parler de l’Irlande, il ne

tarda pas à concevoir pour eux une véritable estime, et à s’éprendre

d’un sincère intérêt, inspiré par leur jeunesse et leur bon caractère.

Ce n’est pas, comme assurément on a pu le remarquer, que leurs

caractères fussent également beaux, mais ils étoient également bons.

Fitz-Harris, inconsidéré, inconséquent, léger, éventé, évaporé,

superficiel, brouillon, désordonné, avoit touts les défauts d’une

tête qui ne se possède pas, d’un esprit naturel et transparent, et

c’est justement à cause de cela, à cause de ces défauts mêmes, qu’on

lui pardonnoit tout, même ce qui étoit tout-à-fait mal. Le mal fait

par lui sembloit moins mal; on l’appeloit étourderie, et il trouvoit

des sourires, de l’indulgence, des pardons où une âme réfléchie,

grave, sage, uniforme comme celle de Patrick, n’auroit trouvé que de

l’indignation et du mépris.

Fitz-Harris étoit variable comme l’atmosphère; et, comme certaines

contrées, il n’avoit que deux saisons, le printemps et l’hiver, mai et

décembre, joie et _spleen_. Il sautoit brusquement de la plus folle

gaieté à la plus stupide hypocondrie. Patrick étoit son pondérateur.

Tour à tour il réprimoit ses excès; tour à tour il lui ôtoit ou lui

remettoit des sentiments. Le pire, c’étoit que Fitz-Harris ne savoit

point employer son temps. Patrick lisoit beaucoup dans les livres et

dans son cœur, écrivoit, recueilloit, prenoit des notes, dessinoit.

Fitz-Harris parloit, chantoit, dansoit, marchoit, rioit, balivernoit,

musoit, baguenaudoit, flagnoit, barguignoit et batifoloit avec

Cork dans ses heures de félicité parfaite; dans ses quarts-d’heure

d’abattement, il geignoit comme un caïman; il heurtoit tout et tout

le heurtoit; il se gonfloit de colère née sans semence, prenoit un

livre, en examinoit la reliûre et le rejetoit, s’étendoit sur son lit,

s’adossoit à la table, ou se promenoit de chaise en chaise ridiculement

silencieux. De jour en jour, toutefois, ses mouvements de gaieté

devenoient plus rares et de plus courte durée, et, à l’époque où nous

touchons, il étoit en proie à un désespoir presque permanent.

Le 13 avril, plus morose que jamais, il rôdoit, il tournoit dans sa

prison octogone, allant de pan en pan, d’angle en angle, lisant et

déchiffrant, pour la centième fois peut-être, les noms, les dates, les

inscriptions, les sentences, les vers tracés sur les murs par les

mains presque toujours innocentes des infortunés qui, dans d’autres

temps, avoient été plongés dans ce cachot.

HIEMS ÆTERNUM.—1680.

L’HORLOGE NE SONNERA JAMAIS POUR MOI L’HEURE DE LA LIBERTÉ.—1701.

O PUR AMOUR DE DIEU!... VOICI UN MOIS QUE J’AI ÉPOUSÉ JÉSUS-CHRIST.

DEPUIS CETTE ALLIANCE CONSIDÉRABLE, JE NE PRIE PLUS LES SAINTS,

PAS MÊME LA VIERGE MARIE, PARCE QUE LA MAITRESSE DE LA MAISON NE

DOIT IMPLORER LES SECOURS NI DE LA MÈRE NI DES DOMESTIQUES DE SON

ÉPOUX.—1695.—JEANNE-MARIE BOUVIÈRE-DE-LA-MOTTE, GUYON DU QUESNOY.

LE COMTE DE THUNN.—1703.

LE COMTE DE THUNN.—1713.

LENGLET-DUFRESNOY.—1725.

1734.—CLAUDE-PROSPER JOLIOT-DE-CRÉBILLON.—_Désormais je serai

vertueux; je ne ferai plus de_ TANZAI ET NÉARDANÉ.

DIDEROT.

HENRY MASERS DE LATUDE.

_Mon esprit, soyez tranquille et souffrez en paix vos douleurs._

MARQUIS DE MIRABEAU.

_La vie s’enfuit, les enfermeurs d’hommes et les enfermés passent.

Dieu seul demeure et juge._

JE SORTIRAI QUAND CE CADRAN MARQUERA L’HEURE ET LE MOMENT.

[Illustration]

Fitz-Harris n’avoit pas achevé cette dernière inscription, que M.

de Guyonnet entra d’un air joyeux et empressé.—Bonne nouvelle,

messieurs, s’écria-t-il, bonne nouvelle.... Voici le fait. Je viens à

l’instant d’apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement,

très-dangereusement; abandonnée des médecins. J’ai pensé que si vous

lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près

de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit

vous refuser pardon et pitié.—Allons, il n’y a pas une minute à perdre;

faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte....

Faites vite; la mort est à son chevet.... Peut-être n’est-elle déjà

plus.

—Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon! s’écria

Fitz-Harris en lui baisant les mains.

—Bien, bien, Fitz; vous me rendrez grâce plus tard. Écrivez; je

reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien! Patrick,

allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc.... Les secondes

sont comptées.

—Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement.—Vous êtes

généreux, vous; mais cette femme ne l’est pas. J’aurois la certitude

d’obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je

suis juste, pur, innocent; le crime m’a chargé de chaînes: quand

mes chaînes tomberont, je louerai Dieu! mais la vertu n’a point de

jointures pour se ployer devant le crime.—Allez, monsieur, mon corps et

mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce.

—Vous êtes un fou, mon ami.

—Peut-être; mais, pour certain, je ne suis point un lâche.

—Laissez-le, M. le lieutenant; qu’importe, je parlerai pour deux.

—Non, Fitz; je te le défends.

—_Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu’on vous

fît._ Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m’as tiré de la

Bastille; aujourd’hui, moi, je veux m’acquitter de cette dette, je veux

prier pour toi, je veux te sauver; je veux t’arracher du Donjon. Frère,

je le veux; frère, j’en ai le droit.

[Illustration]

[Illustration]

X.

_Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar._

Madame,

VOUS souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un

cachot; j’implore Dieu pour vous et je vous implore pour moi, et je

viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait

que de naître est assez vieux pour mourir; vous, qui avez passé l’âge

de vingt ans[4], la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne

seriez plus à loisir de me rendre une justice que je ne dois demander

qu’à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu

nous garde! Madame, on doit pardonner: voulez-vous que je ternisse

votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable?—Il est

un temps où nous cessons d’être injustes et barbares; c’est celui où

notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres

de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagrins, les peines,

les malheurs et les infortunes que nous avons causés à nos semblables;

peut-être touchez-vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà

déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au

Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de

pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée

légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille

fois pardon, et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah! si

vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que

vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de

ma personne. Madame, on doit pardonner. J’ai toujours eu un cœur humble

et respectueux à votre égard, encore plus l’aurois-je aujourd’hui, si

je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces.

Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe, c’est la

loi commune; mais, vivant, être plongé, comme vous m’avez plongé,

dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!... Madame, je suis un

enfant; j’ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j’ai

fait jusqu’à ce jour, je l’ai fait par puérilité; ne me prenez pas au

sérieux. Je ne suis rien, rien! pas plus qu’un son achevé, ou qu’une

étincelle éteinte, pas plus qu’un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige

en automne; pas plus qu’un fétu de paille.... De quel poids voulez-vous

que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau lévier que je

fais pour renverser un thrône!... Madame, dites qu’on jette ce fétu de

paille à la porte... et le vent l’emportera, et il se perdra dans le

tourbillon du monde.

Madame, on doit pardonner. J’ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien

je tiens à la vie, vous me l’accorderiez. Je ne suis pas dangereux

à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J’ai

vingt ans. Si vous saviez combien j’aime les femmes; si vous saviez

que mon culte pour elles va jusqu’à l’idolâtrie, que ma révérence

et ma courtoisie s’étendent même aux femmes viles et déchues, vous

ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si

admirée, si admirable, j’aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non,

madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait

naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine.

Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts

les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez

qu’il ait pitié de vous, ayez pitié de moi! ayez pitié de ma pauvre

âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances!...

Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour

qu’on m’ôte mes chaînes!

Madame, on doit pardonner.—Sous la même voûte, lié à la même chaîne,

souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick

à qui vous accordâtes autrefois la rémission de ma faute; veuillez,

madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous

adresser en mon nom! veuillez faire comme si deux voix unies vous

eussent implorée! Je voudrois m’acquitter envers lui. Jetez-moi sa

grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du

marquis de Marigny! Soyez généreuse; pardonnez-lui! Si vous daignez

être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en

supplie! Si je l’osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous

dirois ce qu’il vaut.... Grâce! grâce pour lui, madame! Au nom de votre

frère, grâce pour mon frère, madame! Si ces deux bonnes charités vous

étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort;

si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l’un de nous deux

et laisser l’autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez

toute pour Patrick.

Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle

qu’elle soit, je m’y soumettrai comme à un arrêt du Ciel: je serai

votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en

travers de votre porte.—Je quitterai à jamais la France.—Si vous

succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre

deuil, et j’irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur

votre tombe!...

Grâce! grâce!... La face contre terre, grâce!... Madame, la prison me

tuera; le chagrin m’a déjà ruiné.... Oh! qu’il me seroit doux de revoir

un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;...

d’entendre un clavecin, de presser la main d’une femme!... d’une

amante!...

Madame, on doit pardonner. J’ai une pauvre mère de soixante et onze

ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments

par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation; je

vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en

souhaiterai toute ma vie.

Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère!

Je suis, avec vénération, respect et soumission,

Madame,

Votre très-humble et très-obéissant

serviteur et sujet,

FITZ-HARRIS.

Au donjon, ce 13 avril 1764.—Le 29 de ce mois, à onze heures de la

nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous

me tenez dans la souffrance.

[Illustration]

[Illustration]

XI.

ENFIN, le surlendemain, M. de Guyonnet entra accompagné d’un prêtre:

c’étoit le curé de la Magdelène. Ce prêtre avoit assisté à Versailles,

aux derniers moments de madame Putiphar, qui, peu d’instants avant

d’expirer, lui avoit remis une lettre.

L’espoir de Fitz-Harris se ranima. Tremblant d’émotions diverses, il en

brisa le sceau, y jeta un prompt regard, et tomba de sa hauteur à la

renverse.

[Illustration]

[Illustration]

XII.

DU CHATEAU ROYAL DE VERSAILLES, CE 14 AVRIL 1764.

A MESSIEURS FITZ-HARRIS ET PATRICK FITZ-WHYTE.

NON.

VOTRE TRÈS-DÉVOUÉE SERVANTE,

PUTIPHAR.

[Illustration]

[Illustration]

LIVRE SIXIÈME.

XIII.

IL y avoit près d’une année que Déborah avoit écrit à sir John

Chatsworth, son tuteur, et sa lettre demeuroit sans réponse.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 19 / 33 段