et j’attendois à l’auberge le départ d’un paquebot, tout-à-coup un
petit homme fleuri comme un amour entra dans ma chambre et me demanda
M. Fitz-Harris. Ayant l’esprit occupé d’une idée plaisante, et
n’augurant rien de bon de cette visite, je lui rendis interrogation
pour interrogation, et lui dis:—Est-ce à lui-même que vous désirez
parler?—Oui, monsieur.—Alors, adressez-vous à lui-même.—C’est aussi ce
que je fais, monsieur, me répondit-il.—Je suis Jean Buot....—Monsieur,
vous m’en voyez charmé.—Je suis agent de police.—Monsieur, recevez-en
mes félicitations.—Au nom du Roi, de la Loi et de la Justice, M.
Fitz-Harris, je vous arrête.—Dites plutôt au nom de celle qui couche
avec le Roi, la Loi et la Justice.... Et comme il s’approchoit pour
m’empoigner, je l’enlevai de terre et le portai dans un coffre vide que
j’avois remarqué dans un coin. A l’instant où je baissois le couvercle,
il donna un coup de sifflet; trois hommes de sa suite se précipitèrent
dans la chambre, délivrèrent leur capitaine et me garrotèrent pour me
conduire à la prison. Ils me firent traverser la ville à pied; durant
tout le trajet, j’essuyai les huées et les insultes de la foule. C’est
une joie pour les hommes que de voir succomber leurs semblables.
Quelquefois, à défaut d’autres choses, ils font bien des ovations et
des triomphes, mais ce qu’ils préfèrent à tout, c’est de voir mener
pendre. Je demeurai huit jours dans cette prison où m’avoit déposé mon
exempt. Le geôlier me souffla en confidence, que M. Jean Buot avoit
fait une conquête en rôdant par la ville, et qu’il m’oublioit ainsi que
l’honneur auprès d’elle dans un surcroît de volupté. Enfin, échappé
des bras de son Agnès Sorel, M. Jean Buot reparut, me mit des fers aux
pieds et aux mains, et je montai en carrosse. Se rappelant l’aventure
du coffre, ne se trouvant point en sûreté auprès de moi, il me passa
une chaîne sous les genoux et autour du col, qui me tenoit courbé en
deux, et ne voulut jamais me délier les mains durant tout le voyage;
il aima mieux avoir la peine de me nourrir à la brochette comme un
oiseau.—Tu dormois sans doute, mon frère, quand je fus introduit dans
ce cachot? Pour moi, j’étois dans un trouble si grand qu’il ne m’en
reste aucun souvenir.
Le jour commençoit à paroître. A la foible lueur qui pénétroit peu
à peu par une sorte de meurtrière, Fitz-Harris put faire alors
connoissance avec la fosse où il étoit plongé. L’examen n’en fut pas
long: en outre d’un sol fangeux et de quatre murailles pourries,
couvertes d’un suint graisseux et noirâtre, de traînées luisantes
de limaçons, et de toiles d’araignées épaissies par la poussière,
semblables à des membranes de chauve-souris, il ne découvrit autres
choses qu’une sorte de lit creusé comme un évier dans la pierre, sur
lequel Patrick étoit étendu, et au pied ou à la tête de ce lit ou de
cette auge, un trou de latrines d’où sortoit une puanteur infecte:
c’étoit le seul endroit de cet égout où les chaînes des prisonniers
leur permissent d’atteindre.
Ce qui n’ajoutoit pas peu à la triste horreur de ce cachot, c’étoit
la voix monotone des sentinelles du dehors qui, ayant la consigne
d’ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le Donjon,
depuis l’aube du jour ne cessoient de répéter: _Passez votre chemin!_
Malgré ses prières réitérées, Patrick n’avoit pu obtenir les soins
d’un chirurgien pour sa blessure, restée sans aucun pansement; elle le
faisoit horriblement souffrir. Il pria Fitz-Harris de la visiter. Le
sabre avoit pénétré à une grande profondeur dans le flanc, et avoit
fait une large déchirure. La plaie étoit vive, envenimée et purulente.
Fitz-Harris la nettoya légèrement avec un brin de paille et de l’eau,
et déchira son linge pour faire des compresses et des bandes à panser.
Plein de patience et d’attention, il continua jusqu’à entière guérison,
c’est-à-dire pendant au moins six semaines ce pénible office, n’ayant
pour tout médicament que de l’eau impure et des cataplasmes de mie de
pain qu’il mâchoit.
Vers le milieu du jour, Fitz-Harris entendit au dehors les hurlements
d’un chien, qui sembloient partir du pied de la tour, au-dessous
de la meurtrière du cachot. D’abord il ne les remarqua que pour en
plaisanter:—Entends-tu ce chien qui hurle? disoit-il à Patrick; ce
pronostic m’annonce que je perdrai ma liberté et que je serai enfermé
dans un donjon. A la bonne heure! voilà un chien qui se respecte, ne
voulant pas faire de prophéties téméraires, il attend que mes malheurs
soient accomplis pour les prédire. Ne trouves-tu pas qu’il ressemble un
peu à ces tireuses d’horoscopes qui disent avec un air de perspicacité
aux jeunes filles dont le ventre énorme saille comme un balcon:—Le
valet de pique, mademoiselle, m’annonce que vous avez perdu votre fleur?
Le chien infatigable continuoit ses cris. Tout-à-coup, frappé comme
d’étonnement, Fitz-Harris s’arrêta coi, prêtant l’oreille....—Est-il
possible! il me semble que c’est la voix de mon pauvre Cork, que le
farouche M. Jean Buot n’a jamais voulu laisser monter avec moi dans
le carrosse, disant pour raison, le railleur, qu’il n’avoit mandat
que pour une tête. Est-il croyable qu’il ait pu nous suivre depuis
Calais, où cet homme l’a fait perdre? Cependant... n’est-ce pas que
c’est bien son organe tragique? le reconnois-tu? Alors il le siffla
et l’appela de touts ses poumons: Cork! _my friend Cork!_ Le chien
répondit par des aboiements de joie qui ne laissèrent plus de doutes.
Transporté d’allégresse et d’admiration pour tant d’instinct et
d’attachement, il ramassa quelques morceaux de pain sec et les lui
jeta par la lucarne, le chien se tut, et on l’entendit gruger. En ce
moment, le porte-clefs entra; il apportoit à déjeûner. Fitz-Harris lui
manifesta le vif plaisir qu’il lui feroit en lui permettant d’avoir
son chien avec lui, et le pria de le lui amener. Le porte-clefs lui
répondit rudement: _Cela ne se peut pas._ Fitz-Harris le supplia comme
on supplieroit une amante cruelle: le porte-clefs lui tourna le dos
et se retira. Fitz-Harris essuya une larme, appela Cork, lui jeta la
moitié de sa ration, et lui cria un triste adieu en l’engageant à se
chercher un nouveau maître moins infortuné. Mais le lendemain, qu’elle
fut sa surprise, à la même heure il revint aboyer au pied du Donjon.
Fitz-Harris, comme la veille, partagea encore avec lui son déjeûner, et
supplia le porte-clefs, qui lui répondit encore: _Cela ne se peut pas._
Ainsi chaque jour, par le froid et la pluie, le fidèle Cork vint gémir
et s’entretenir avec son maître, captif et invisible; ainsi chaque
jour Fitz-Harris brisa son pain avec lui, ainsi chaque jour il implora
pour lui le porte-clefs, qui, inexorable, rendit toujours le même
croassement: _Cela ne se peut pas._
C’étoit en septembre qu’ils avoient été plongés dans ce sale cachot:
sans feu et sans couverture, ils y passèrent tout l’hiver, qui fut long
et rigoureux. Dans les premiers jours de mars, M. le lieutenant pour le
Roi au Donjon vint les visiter. De Guyonet étoit assez bon, assez juste
et assez agréable pour ses prisonniers. Par méfiance il se tint d’abord
l’épée à la main hors de leur atteinte; mais ayant causé quelque temps
avec eux, ses préventions tombèrent tout-à-coup; il avoit cru avoir
affaire à des furieux, et il ne trouvoit devant lui que deux jeunes
hommes pleins d’esprit, de dignité et de résignation.
—Mes bons amis, je suis profondément chagrin de vous avoir traité avec
tant de dureté, leur dit-il, je suis vraiment désolé de ma méprise. La
résistance, que lors de votre arrestation, vous fîtes aux agents de la
police et leurs rapports m’avoient trompé. Vous m’aviez été dépeints
comme de dangereux forcenés. Je vous demande pardon de ma conduite si
mauvaise envers vous; je tâcherai de la réparer par tout ce qui est
bon en moi et en mon pouvoir. Je suis émerveillé, et je me félicite
surtout de cet heureux hasard qui m’a fait vous réunir dans le même
cachot, vous amis et compatriotes. Ce que le hasard a si bien fait, je
me garderai de le défaire; soyez sans crainte, vous ne serez point
séparés l’un de l’autre. Allons, mes amis, levez-vous et suivez-moi.
Débarrassés de leurs ferrements, nos deux infortunés le suivirent.
Après avoir tourné long-temps par la vis de l’escalier, ils arrivèrent
au quatrième étage, dans une grande salle semblable à celle de la
torture. A l’un de ses angles, trois portes, armées chacune de deux
serrures, de trois verrouils et d’énormes valets pour les empêcher de
couler, et s’ouvrant à contre-sens l’une de l’autre, de manière que la
première étoit barrée par la seconde, qui l’étoit par la troisième,
toute doublée de fer, les introduisirent dans une chambre octogone,
très-lugubre, qui au prix de la fosse d’où ils sortoient leur parut
un lieu de plaisance. Elle avoit une cheminée, deux chaises, un
grabat, une table, une cruche égueulée, et quatre vitres obscures qui
laissoient passer quelques rayons de lumière tamisée par une lucarne
étroite garnie d’un grillage, d’une rangée de barreaux et de deux
treillis de fer.
M. le lieutenant leur fit donner du feu, des livres, du papier, des
plumes et de l’encre, et les mit au régime ordinaire des prisonniers,
au vin, à la viande et aux harengs. Par un surcroît de faveur rare, il
leur accorda, pour le rétablissement de leur santé, la promenade du
jardin, de trente pas de long, entre leur geôlier et quatre sergents
de garde. La constance de Cork l’avoit touché; il permit à Fitz-Harris
de l’avoir auprès de lui, et plusieurs fois même il le caressa. Chose
inouïe!
Le soin empressé de Patrick fut d’écrire pour tâcher d’obtenir quelques
nouvelles de Déborah. Trois jours après, il reçut un coffre et une
lettre de M. Goudouly, son ancien hôtelier. Après lui avoir témoigné
beaucoup d’étonnement et de satisfaction de le savoir prisonnier à
Vincennes, lui qu’il croyoit depuis si long-temps mort, bien mort, le
brave homme ajoutoit dans sa réponse, que le lendemain du soir où il
avoit été attaqué et enlevé en sortant de l’hôtel, lady Déborah étoit
sortie et n’étoit point rentrée, et que depuis, malgré toutes ses
recherches, il n’avoit pu découvrir ce qu’elle étoit devenue; enfin,
que si jamais il parvenoit à recueillir quelque chose sur son sort, il
se hâteroit de le lui faire connoître.
Lorsque Patrick eut achevé la lecture de cette lettre, il ne proféra
pas un mot; les deux mains plaquées sur les yeux, il demeura anéanti.
Fitz-Harris, qui lui avoit passé un bras autour du corps, le serra
affectueusement contre son cœur, et lui dit doucement: Crois-moi, elle
est à Genève.
Silencieusement et froidement Patrick, alors, s’agenouilla devant le
coffre et l’ouvrit: il étoit plein de touts les vêtements de Déborah;
il les prit et les jeta aux pieds de Fitz-Harris en criant:—Tiens!
voici ses dépouilles!... Eh bien! est-elle à Genève?... Pourquoi donc
auroit-elle abandonné tout cela? Ses robes, ses bijoux?... Non, va,
elle est perdue sans retour!... Pauvre Déborah! où es-tu maintenant?
Les barbares! qu’ont-ils fait de toi?... N’est-ce pas, Fitz, tout cela
répand un parfum d’elle? Il me semble que tout cela respire, qu’elle
est près de moi. Ah! Fitz, que je souffre!... O mon Dieu!... pour
qu’un homme dise qu’il souffre, Fitz, tu sais, il faut qu’il souffre
horriblement.
Alors il s’abattit sur ce monceau de parures, et, la face enfouie,
long-temps il demeura immobile, cachant ses larmes et étouffant ses
sanglots.
Quand il eut bien pleuré, il se remit à genoux, et, prenant un à un
touts ces voiles, ces velours, ces satins, ces rubans, touts ces objets
qu’il venoit de fouler sous le poids de son corps énervé, il les
agitoit, il les montroit à Fitz-Harris, il les couvroit de baisers, il
les pressoit, il les répandoit autour de lui.—Tiens, mon Harris, voici,
disoit-il avec douleur, l’écharpe qui battoit sur ses épaules comme
les ailes d’un Ange, à notre dernier rendez-vous nocturne au torrent.
Tiens, voici tout son deuil pour sa mère, sa malheureuse mère!...
Tiens, regarde cette robe; elle est encore empreinte de ses formes.
Oh! baise-la par amour pour moi!... Voici les gants de soie de ses
petits pieds. Voici le peigne qui mordoit sa chevelure. Ces manches ont
emprisonné ses bras si beaux, si blancs, qui se mouvoient avec tant de
grâce. Ce corsage a environné sa taille ronde comme l’écorce environne
l’aubier; il a palpité des battements et des gonflements de son cœur.
A touts ces chiffons mornes et informes que de vie et que d’élégance
elle prêtoit! Tout cela appartenoit à sa pudeur; tout cela en étoit le
feuillage. La pudeur est un arbre que seulement l’hiver de l’âme et la
mort dépouillent de sa feuillée.
Je ne veux pas laisser ces dépouilles dans ce coffre; ce seroit les
mettre dans la tombe et planter un jardin au-dessus; ce seroit fermer
le livre de mon amour. Je veux que ce livre demeure ouvert pour y lire
à toute heure.
Il prit alors touts ses vêtements, toutes ses parures, et les suspendit
çà et là aux murailles et aux barreaux de sa lucarne.
[Illustration]
[Illustration]
IX.
M. le lieutenant pour le Roi étoit curieux et questionneur, et avoit
une habileté singulière à provoquer des conversations, à faire naître
des récits, à soutirer des souvenirs. Comme il venoit assez souvent
visiter nos deux captifs pour leur faire parler de l’Irlande, il ne
tarda pas à concevoir pour eux une véritable estime, et à s’éprendre
d’un sincère intérêt, inspiré par leur jeunesse et leur bon caractère.
Ce n’est pas, comme assurément on a pu le remarquer, que leurs
caractères fussent également beaux, mais ils étoient également bons.
Fitz-Harris, inconsidéré, inconséquent, léger, éventé, évaporé,
superficiel, brouillon, désordonné, avoit touts les défauts d’une
tête qui ne se possède pas, d’un esprit naturel et transparent, et
c’est justement à cause de cela, à cause de ces défauts mêmes, qu’on
lui pardonnoit tout, même ce qui étoit tout-à-fait mal. Le mal fait
par lui sembloit moins mal; on l’appeloit étourderie, et il trouvoit
des sourires, de l’indulgence, des pardons où une âme réfléchie,
grave, sage, uniforme comme celle de Patrick, n’auroit trouvé que de
l’indignation et du mépris.
Fitz-Harris étoit variable comme l’atmosphère; et, comme certaines
contrées, il n’avoit que deux saisons, le printemps et l’hiver, mai et
décembre, joie et _spleen_. Il sautoit brusquement de la plus folle
gaieté à la plus stupide hypocondrie. Patrick étoit son pondérateur.
Tour à tour il réprimoit ses excès; tour à tour il lui ôtoit ou lui
remettoit des sentiments. Le pire, c’étoit que Fitz-Harris ne savoit
point employer son temps. Patrick lisoit beaucoup dans les livres et
dans son cœur, écrivoit, recueilloit, prenoit des notes, dessinoit.
Fitz-Harris parloit, chantoit, dansoit, marchoit, rioit, balivernoit,
musoit, baguenaudoit, flagnoit, barguignoit et batifoloit avec
Cork dans ses heures de félicité parfaite; dans ses quarts-d’heure
d’abattement, il geignoit comme un caïman; il heurtoit tout et tout
le heurtoit; il se gonfloit de colère née sans semence, prenoit un
livre, en examinoit la reliûre et le rejetoit, s’étendoit sur son lit,
s’adossoit à la table, ou se promenoit de chaise en chaise ridiculement
silencieux. De jour en jour, toutefois, ses mouvements de gaieté
devenoient plus rares et de plus courte durée, et, à l’époque où nous
touchons, il étoit en proie à un désespoir presque permanent.
Le 13 avril, plus morose que jamais, il rôdoit, il tournoit dans sa
prison octogone, allant de pan en pan, d’angle en angle, lisant et
déchiffrant, pour la centième fois peut-être, les noms, les dates, les
inscriptions, les sentences, les vers tracés sur les murs par les
mains presque toujours innocentes des infortunés qui, dans d’autres
temps, avoient été plongés dans ce cachot.
HIEMS ÆTERNUM.—1680.
L’HORLOGE NE SONNERA JAMAIS POUR MOI L’HEURE DE LA LIBERTÉ.—1701.
O PUR AMOUR DE DIEU!... VOICI UN MOIS QUE J’AI ÉPOUSÉ JÉSUS-CHRIST.
DEPUIS CETTE ALLIANCE CONSIDÉRABLE, JE NE PRIE PLUS LES SAINTS,
PAS MÊME LA VIERGE MARIE, PARCE QUE LA MAITRESSE DE LA MAISON NE
DOIT IMPLORER LES SECOURS NI DE LA MÈRE NI DES DOMESTIQUES DE SON
ÉPOUX.—1695.—JEANNE-MARIE BOUVIÈRE-DE-LA-MOTTE, GUYON DU QUESNOY.
LE COMTE DE THUNN.—1703.
LE COMTE DE THUNN.—1713.
LENGLET-DUFRESNOY.—1725.
1734.—CLAUDE-PROSPER JOLIOT-DE-CRÉBILLON.—_Désormais je serai
vertueux; je ne ferai plus de_ TANZAI ET NÉARDANÉ.
DIDEROT.
HENRY MASERS DE LATUDE.
_Mon esprit, soyez tranquille et souffrez en paix vos douleurs._
MARQUIS DE MIRABEAU.
_La vie s’enfuit, les enfermeurs d’hommes et les enfermés passent.
Dieu seul demeure et juge._
JE SORTIRAI QUAND CE CADRAN MARQUERA L’HEURE ET LE MOMENT.
[Illustration]
Fitz-Harris n’avoit pas achevé cette dernière inscription, que M.
de Guyonnet entra d’un air joyeux et empressé.—Bonne nouvelle,
messieurs, s’écria-t-il, bonne nouvelle.... Voici le fait. Je viens à
l’instant d’apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement,
très-dangereusement; abandonnée des médecins. J’ai pensé que si vous
lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près
de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit
vous refuser pardon et pitié.—Allons, il n’y a pas une minute à perdre;
faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte....
Faites vite; la mort est à son chevet.... Peut-être n’est-elle déjà
plus.
—Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon! s’écria
Fitz-Harris en lui baisant les mains.
—Bien, bien, Fitz; vous me rendrez grâce plus tard. Écrivez; je
reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien! Patrick,
allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc.... Les secondes
sont comptées.
—Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement.—Vous êtes
généreux, vous; mais cette femme ne l’est pas. J’aurois la certitude
d’obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je
suis juste, pur, innocent; le crime m’a chargé de chaînes: quand
mes chaînes tomberont, je louerai Dieu! mais la vertu n’a point de
jointures pour se ployer devant le crime.—Allez, monsieur, mon corps et
mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce.
—Vous êtes un fou, mon ami.
—Peut-être; mais, pour certain, je ne suis point un lâche.
—Laissez-le, M. le lieutenant; qu’importe, je parlerai pour deux.
—Non, Fitz; je te le défends.
—_Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu’on vous
fît._ Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m’as tiré de la
Bastille; aujourd’hui, moi, je veux m’acquitter de cette dette, je veux
prier pour toi, je veux te sauver; je veux t’arracher du Donjon. Frère,
je le veux; frère, j’en ai le droit.
[Illustration]
[Illustration]
X.
_Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar._
Madame,
VOUS souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un
cachot; j’implore Dieu pour vous et je vous implore pour moi, et je
viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait
que de naître est assez vieux pour mourir; vous, qui avez passé l’âge
de vingt ans[4], la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne
seriez plus à loisir de me rendre une justice que je ne dois demander
qu’à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu
nous garde! Madame, on doit pardonner: voulez-vous que je ternisse
votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable?—Il est
un temps où nous cessons d’être injustes et barbares; c’est celui où
notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres
de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagrins, les peines,
les malheurs et les infortunes que nous avons causés à nos semblables;
peut-être touchez-vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà
déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au
Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de
pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée
légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille
fois pardon, et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah! si
vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que
vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de
ma personne. Madame, on doit pardonner. J’ai toujours eu un cœur humble
et respectueux à votre égard, encore plus l’aurois-je aujourd’hui, si
je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces.
Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe, c’est la
loi commune; mais, vivant, être plongé, comme vous m’avez plongé,
dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!... Madame, je suis un
enfant; j’ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j’ai
fait jusqu’à ce jour, je l’ai fait par puérilité; ne me prenez pas au
sérieux. Je ne suis rien, rien! pas plus qu’un son achevé, ou qu’une
étincelle éteinte, pas plus qu’un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige
en automne; pas plus qu’un fétu de paille.... De quel poids voulez-vous
que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau lévier que je
fais pour renverser un thrône!... Madame, dites qu’on jette ce fétu de
paille à la porte... et le vent l’emportera, et il se perdra dans le
tourbillon du monde.
Madame, on doit pardonner. J’ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien
je tiens à la vie, vous me l’accorderiez. Je ne suis pas dangereux
à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J’ai
vingt ans. Si vous saviez combien j’aime les femmes; si vous saviez
que mon culte pour elles va jusqu’à l’idolâtrie, que ma révérence
et ma courtoisie s’étendent même aux femmes viles et déchues, vous
ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si
admirée, si admirable, j’aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non,
madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait
naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine.
Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts
les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez
qu’il ait pitié de vous, ayez pitié de moi! ayez pitié de ma pauvre
âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances!...
Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour
qu’on m’ôte mes chaînes!
Madame, on doit pardonner.—Sous la même voûte, lié à la même chaîne,
souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick
à qui vous accordâtes autrefois la rémission de ma faute; veuillez,
madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous
adresser en mon nom! veuillez faire comme si deux voix unies vous
eussent implorée! Je voudrois m’acquitter envers lui. Jetez-moi sa
grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du
marquis de Marigny! Soyez généreuse; pardonnez-lui! Si vous daignez
être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en
supplie! Si je l’osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous
dirois ce qu’il vaut.... Grâce! grâce pour lui, madame! Au nom de votre
frère, grâce pour mon frère, madame! Si ces deux bonnes charités vous
étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort;
si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l’un de nous deux
et laisser l’autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez
toute pour Patrick.
Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle
qu’elle soit, je m’y soumettrai comme à un arrêt du Ciel: je serai
votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en
travers de votre porte.—Je quitterai à jamais la France.—Si vous
succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre
deuil, et j’irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur
votre tombe!...
Grâce! grâce!... La face contre terre, grâce!... Madame, la prison me
tuera; le chagrin m’a déjà ruiné.... Oh! qu’il me seroit doux de revoir
un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;...
d’entendre un clavecin, de presser la main d’une femme!... d’une
amante!...
Madame, on doit pardonner. J’ai une pauvre mère de soixante et onze
ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments
par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation; je
vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en
souhaiterai toute ma vie.
Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère!
Je suis, avec vénération, respect et soumission,
Madame,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur et sujet,
FITZ-HARRIS.
Au donjon, ce 13 avril 1764.—Le 29 de ce mois, à onze heures de la
nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous
me tenez dans la souffrance.
[Illustration]
[Illustration]
XI.
ENFIN, le surlendemain, M. de Guyonnet entra accompagné d’un prêtre:
c’étoit le curé de la Magdelène. Ce prêtre avoit assisté à Versailles,
aux derniers moments de madame Putiphar, qui, peu d’instants avant
d’expirer, lui avoit remis une lettre.
L’espoir de Fitz-Harris se ranima. Tremblant d’émotions diverses, il en
brisa le sceau, y jeta un prompt regard, et tomba de sa hauteur à la
renverse.
[Illustration]
[Illustration]
XII.
DU CHATEAU ROYAL DE VERSAILLES, CE 14 AVRIL 1764.
A MESSIEURS FITZ-HARRIS ET PATRICK FITZ-WHYTE.
NON.
VOTRE TRÈS-DÉVOUÉE SERVANTE,
PUTIPHAR.
[Illustration]
[Illustration]
LIVRE SIXIÈME.
XIII.
IL y avoit près d’une année que Déborah avoit écrit à sir John
Chatsworth, son tuteur, et sa lettre demeuroit sans réponse.