En sortant de la _calanque_, profanée par les dérisions de M. le

gouverneur, à la pointe Sud-Est de l’île, ils montèrent dans une

nacelle, pour passer le pas étroit qui sépare Saint-Honorat d’un

îlot, nommé Saint-Féréol. Lorsque sous l’abbatiat de Saint-Amand,

où l’on comptoit plus de _trois mille solitaires_, ne pouvant touts

se loger dans Lerina, une partie de ces saints personnages allèrent

habiter Lerinus, Sainte-Marguerite, qui compte entre ces plus célèbres

anachorètes saint Eucher de Lyon, il s’en établit aussi dans les

autres petites îles d’alentour, à la Fornigue, à la Grenille, et dans

celle-ci, qui doit son nom à Saint-Féréol, dont ont voit encore la

cellule, qui contient à peine un homme.

Après avoir fait une assez longue station sur ce rocher sauvage,

semblant de loin une feuille morte flottante, et d’où le regard,

effleurant la surface de la mer, fuit sur son étendue, avec la vitesse

d’un lutin, jusque dans le golphe de Gènes, ils regagnèrent le Frioul

et la barque qui les avoit amenés.

Déborah adressa d’aimables remercîments à Dom Fiacre, puis elle se mit

à genoux, et lui demanda sa bénédiction.

—Soyez bénie, lui dit-il, au nom de Celui qui est le refuge des

affligés; soyez bénie à la face des trois immensités, foible image

de l’immensité de Dieu, la terre, l’océan et le ciel. Ma fille, ne

vous laissez point maîtriser par la désolation; le désespoir ne doit

point souiller une âme chrétienne; le désespoir est un grand blasphème

contre Dieu.—Priez, il ne vous abandonnera pas.—Qu’est-ce pour le

Tout-Puissant qu’une chaîne et qu’un verrouil?... Celui qui tira Daniel

de la fosse aux lions saura bien tirer sa servante,—_ancilla sua_,—de

la fosse aux hommes.

[Illustration]

[Illustration]

VII.

DEUX ou trois fois par semaine M. le gouverneur réunissoit dans son

salon touts les prisonniers, et leur donnoit des espèces de soirées,

où l’on causoit et jouoit à la bassette et à l’hombre. Déborah s’y

montroit rarement; elle n’y paroissoit que lorsqu’elle n’étoit point en

disposition de tristesse. Le vrai chagrin ne veut point de distraction:

il se renferme, il demeure face à face avec lui-même, et s’y complaît,

comme une femme devant le miroir qui répète son image; tout autre que

lui-même est laid, grimaçant et repoussant. Le chagrin, a-t-on dit, est

pareil à ces verres d’optique qui, par un jeu étrange, bouleversent,

rabougrissent ou prolongent les plus belles formes, et font une figure

grotesque d’une admirable statue. Mais peut-être, au contraire,

n’est-ce qu’un verre éclaircissant, qui nous découvre tel ce que

l’éducation, les préventions, les illusions, le trouble des passions et

l’orgueil nous présentent sous un jour faux.—Le chagrin pourroit être

comparé à la balance de la Justice, si la balance de la Justice pesoit

juste.

La forteresse ne recéloit alors que huit ou dix prisonniers. Parmi eux

se trouvoient deux vieillards en pleine santé et en pleine raison, que

leurs enfants, puissants en Cour, avoient fait interdire et enfermer

comme aliénés, pour s’emparer et jouir de leurs biens par avancement

d’hoirie.

Quoiqu’il manquât peu de chose au bien-être matériel de Déborah, elle

étoit plus sombre et plus abattue que jamais. Elle étoit poursuivie

de désirs étranges, elle aspiroit à un état autre et lointain; et

comme elle étoit captive, elle se disoit:—C’est la liberté qui me

manque. Mais ce besoin vague, l’homme le porte avec lui en tout temps

et en touts lieux: libre ou captif, en deuil ou en joie, son âme est

toujours troublée par ses élancements, vers un infini et un inconnu

inexplicables. Est-ce l’oscillation de la flamme qui brûle en notre

lampe d’argile, et qui s’essaye à remonter au foyer d’où elle a été

distraite? Est-ce l’arrière-souvenance d’une vie meilleure et passée,

ou le pressentiment d’une vie meilleure et future?... Celui qui le

premier compara la vie à un voyage et l’homme à un pélerin, jeta une

de ces grandes lueurs qui rarement s’échappent du génie humain, et

qui, comme la foudre, étalent une nappe de lumière dans les ténèbres.

L’homme en effet n’est-il pas comme le voyageur qui aspire toujours?

mais à quoi aspire-t-il?... Pour certain, ce n’est pas au néant de la

tombe.

La solitude dans laquelle vivoit Déborah exaltoit sa sensibilité, et

dégageoit en elle ces vapeurs noires qui assaillent les femmes durant

leurs gestations. La mémoire de ses maux soufferts ne désemparoit

pas de son esprit, et son cœur étoit plein de remords et de regrets.

Elle s’accusoit du trépas de sa mère et du trépas de Patrick. Il lui

sembloit que leurs ombres erroient sans repos autour d’elle et la

frôloient. Dans le grincement du verrouil de sa porte agitée, dans le

bruit du vent, dans les pulsations des psoques et des psylles, qui

frappent et percent les vieux meubles de leur tarière, elle croyoit

entendre leurs pas ou des plaintes et des gémissements. M. de Cogolin

venoit bien de temps à autre passer quelques loisirs auprès d’elle,

mais sa conversation étoit si frivole, que Déborah y goûtoit peu de

charmes et y puisoit peu de force. Dom Fiacre la visitoit aussi assez

fréquemment; mais comme il la travailloit sans miséricorde de dogmes et

de doctrines, il étoit plutôt importun qu’agréable, et jouoit plutôt

le rôle d’un persécuteur que d’un saint paraclet. Pour les autres

prisonniers, elle les fuyoit le plus possible. La vue de beaucoup de

ces victimes, qui, comme elle, jeunes avoient passé la porte de cette

forteresse, et dont les cheveux avoient blanchi sous ses voûtes,

l’attristoit profondément, lui présageoit sa destinée; destinée contre

laquelle tout ce que son âme avoit de puissance se roidissoit. Elle

soutenoit rarement une conversation, ses réponses étoient brèves,

et quelquefois même insensées. Son plaisir le plus vif étoit de se

promener dans le jardin du gouverneur, de s’y promener seule, et dans

la partie la plus sombre.

Il y avoit quatre mois que Déborah avoit été transférée à

Sainte-Marguerite, quand elle accoucha d’un enfant mâle. Sa joie

fut grande, et elle le nomma _Vengeance_. Ce nom fit trembler M. de

Cogolin; et Dom Fiacre employa tout ce que ses moyens oratoires purent

lui suggérer de persuasif pour faire substituer à ce nom impie le nom

patronal d’un saint apôtre. Mais Déborah demeura inflexible.

La naissance de ce fils lui rendit toute son énergie et tout son

courage. Dans les soins et les sollicitudes maternels elle trouvoit

l’oubli de ses malheurs. C’étoit pour elle une grande consolation que

d’être mère, et de voir revivre Patrick, dont cet enfant étoit déjà

l’image; d’être tutrice d’une créature encore plus foible qu’elle-même;

d’avoir une existence dépendante de la sienne, d’avoir une éducation

à faire. Son avenir, qui lui apparoissoit vide, sombre et sans but,

venoit tout-à-coup de se remplir. Elle avoit une tâche longue et douce,

des travaux, des devoirs, une compagnie, toutes ses affections prises,

toute sa vie occupée. Il lui sembloit qu’il pourroit être encore pour

elle quelques félicités vraies, en se livrant au culte d’un souvenir

vivant, mais pour cela il falloit s’arracher du cachot où elle étoit

condamnée à languir et à mourir, il falloit qu’elle recouvrît sa

liberté. Depuis long-temps c’étoit là ce qui la préoccupoit. L’heure de

l’exécution lui paroissant enfin venue, elle écrivit cette lettre à son

tuteur Sir John, Chatsworth, avocat à Dublin:

«Mon cher et honorable ami,

»J’ai besoin de vous, vous êtes mon seul refuge, ne me manquez pas,

tout me manqueroit. Souvenez-vous avec plaisir de cette pauvre

Debby, votre fille, comme vous l’appeliez et comme vous l’aimiez,

dont les petits bras s’enlacèrent tant de fois à votre col, et que

vous berçâtes tant de fois dans votre grande robe noire. Vous m’avez

connue au berceau, vous m’avez chérie dès mon enfance; chérissez-moi

toujours, chérissez-moi au moins encore une fois, je vous en prie

au nom de ma malheureuse mère, je vous en prie au nom de son père,

mon ayeul, qui vous portoit tant d’amitié. Il m’a placée sous votre

protection, il m’a faite votre pupille, il vous a confié ma défense et

mes biens, sauvez-moi, vous êtes maître de ma fortune et de ma vie.

» Lorsque je quittai l’Irlande, il y a dix mois environ, je vous

adressai un mémoire de tout ce qui venoit de se passer dans ma

famille, et des motifs qui me forçoient à m’expatrier; ce mémoire

étoit triste, ce mémoire étoit déchirant, votre cœur bon en a été

très-affecté sans doute; je vous demande pardon du chagrin que je vous

ai fait. Je croyois que l’exil alloit mettre fin à mes souffrances,

et me donner le bonheur dont mon âme étoit avide, parce quelle

avoit avec qui le partager. Je croyois trouver en France liberté et

hospitalité!... Hélas! jamais déception fut-elle plus grande que la

mienne! Que n’allai-je plutôt me jeter dans le désert de Barca!...

Vous trouverez ci-inclus un nouveau mémoire, exact et vrai, de tout ce

qui m’est advenu depuis ma fuite sur le Continent. Le premier étoit

déchirant, celui-ci est affreux! Si votre cœur répugne aux tableaux

sombres, si l’injustice vous fait mal, prenez-le, lacérez-le, jetez-le

au feu.... Alors qu’il vous suffise de savoir qu’aujourd’hui je suis

emprisonnée dans une bastille d’État, d’où je ne dois plus sortir que

sur l’épaule d’un fossoyeur. Mais avec votre secours et votre aide,

cela ne sera pas. J’ai longuement mûri des projets d’évasion, voici le

plus sûr et le plus simple, auquel je m’arrête. Il coûtera sans doute

des sommes considérables; allez, que ceci ne vous ralentisse point,

Dieu merci, j’ai assez de richesses, et depuis trois jours je suis

majeure.

_(Ici se trouvoit un plan de fuite très-hardi et parfaitement

circonstancié.)_

»Quoique toutes ces recommandations puissent vous sembler des

minuties, qu’aucune ne soit négligée, le sort de l’entreprise en

dépend.

»Je prends à ma charge touts les frais d’armement, d’équipage et de

voyage. Si vous trouvez un sujet convenable, qui vous demande plus de

vingt mille livres, donnez plus, n’hésitez pas. Je suis prête, s’il

étoit nécessaire, à faire le sacrifice entier de mes biens, pour me

tirer du lieu où je suis. Pour payer une vie, même la vie la plus

infortunée, il n’y a pas de rançon trop chère.

»Tout cela va vous donner beaucoup d’ennui et de peine, mon bon

tuteur, mais croyez bien que j’apprécie l’immensité du service que

vous allez me rendre, service au-delà de toute reconnoissance. J’en

conserverai à tout jamais une inaltérable gratitude, qui, jointe à

l’affection dont mon cœur est possédé, fera de vous l’homme le plus

aimé, comme vous êtes le plus digne de l’être.»

* * * * *

Quand Déborah eut achevé cette lettre, elle courut la porter à M. de

Cogolin, que déjà très-adroitement elle avoit entretenu de son projet

d’écrire à son tuteur, pour lui demander compte des biens que lui avoit

légués son grand-père: projet qu’il avoit approuvé et encouragé de

tout son cœur. Et elle la lui présenta toute ouverte, en le priant de

vouloir bien en prendre connoissance, certaine à l’avance de son refus,

par galanterie, par délicatesse, et surtout parce qu’il savoit à peine

quelques mots d’anglois.

—Cachetez votre lettre, ma belle amie, je vous rends confiance pour

confiance, lui dit-il, en lui prenant et lui baisant les mains,

cachetez-la et remettez-la moi de suite, quelqu’un de mes gents va

partir tout-à-l’heure pour Antibes, je l’en chargerai.

Déborah le remercia poliment, mais avec une extrême réserve, crainte de

trahir tout ce qu’elle éprouvoit de joie de ce premier succès.

[Illustration]

[Illustration]

LIVRE CINQUIÈME.

VIII.

HOLA! sentinelle, veillez-vous?

—Qui vive?

—Ordre du Roi. Faites baisser le pont.

Il se fit un long silence. Onze heures de la nuit sonnèrent au château.

L’obscurité était profonde.

—Qui vive? s’écria de nouveau une voix dans l’éloignement.

—Ordre du Roi! Jean Buot!

—Ah! c’est vous, monsieur Buot! votre serviteur très-humble. Vous nous

amenez sans doute du gibier? toutes nos cages à poulets sont pleines, à

quel croc voulez-vous que nous le logions?

Les chaînes du grand pont-levis grincèrent, il s’abaissa lourdement

et un carrosse s’avança: deux hommes en descendirent, l’un avoit une

épée au côté, l’autre des fers et des boulons aux pieds et aux mains;

et ces deux hommes en suivirent deux autres, le sergent de garde et le

concierge du donjon.

Arrivés à une enceinte de muraille d’une hauteur excessive, percée

d’une seule entrée, défendue par deux sentinelles, trois portes

énormes, scellées de distance en distance dans l’épaisseur d’un mur

ayant plus de seize pieds, s’ouvrirent et se refermèrent sur eux.

Une lampe de fer, vraiment sépulcrale, éclairoit de sa lueur mourante

leurs pas, qui retentissoient sous les voûtes et se mêloient aux

cris des verrouils et des grilles, pivotant sur leurs monstrueuses

crapaudines. Partout où l’œil perçoit il ne rencontroit, à travers

les ténèbres, qu’un effroyable spectacle de serrures, de verrouils,

d’écrous, de cadenas et de barres de fer.

Après avoir passé par un escalier à noyau, tortueux, étroit, escarpé,

allongeant le chemin, multipliant les détours, de toise en toise

obstrué de portes rigoureusement closes, au premier étage un guichet,

semblant une muraille qui va et vient, s’ouvrit, et ils pénétrèrent

dans une vaste chambre, voûtée en ogive, avec un seul pilier au centre.

Le jeune homme chargé de chaînes, soulevant alors sa tête inclinée

en victime, lut au-dessus de la porte cette inscription: CARCE

TORMENTORUM, _Salle de la Question_; et apperçut les parois des murs

et le berceau des voûtes couverts d’instruments de torture, étranges

et inconnus. Tout au pourtour se trouvoient des stalles de pierre,

environnées d’anneaux scellés dans des blocs, servant à assujétir, au

moment des épreuves, les membres des malheureux placés sur ces sièges

de douleur. Çà et là se voyoient aussi quelques lits de charpente,

où l’on enchaînoit le patient, lorsqu’anéanti par le surcroît de la

souffrance et près d’expirer, on lui donnoit un peu de relâche pour le

rendre à la sensibilité, afin de lui faire subir de nouveaux supplices.

Le lieutenant du Roi au Donjon ne tarda pas à paroître. M. Jean

Buot lui ayant remis les ordres et la lettre-de-cachet du ministre

Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière, il considéra un instant

son nouvel hôte, et, selon l’usage, ordonna aux guichetiers de le

fouiller. Pour qu’ils le fissent avec plus de zèle, il commença

lui-même par leur en donner le bon exemple. Ayant retroussé les

parements de ses manches, il introduisit ses mains dans les goussets

et dans toutes les poches; et, comme un chirurgien qui veut sonder

une hernie, il promenoit ses doigts jusque dans les lieux les

plus secrets.—Honte et dégoût!... Le prisonnier fit un mouvement

d’indignation, et détourna la tête et cracha sur la muraille. On

lui enleva son argent, sa montre, ses bijoux, ses dentelles, son

portefeuille.... On lui détacha ses fers: ses bras et ses jambes

étoient écorchés par leur frottement et bleuis par la compression qui,

arrêtant la circulation de la sève, avoit fait lever tout au tour des

bourrelets comme à un cep étranglé par des liens. Quand notre infortuné

fut débarrassé de ses entraves, M. Jean Buot s’écria avec une emphase

vraiment risible: Messieurs, cet homme est un forcené redoutable,

tenez-vous sur vos gardes; et vous, commandant, tirez s’il vous plaît

votre épée hors du fourreau.—A cette exhortation, le prisonnier ne fit

que sourire, mais d’un sourire amer.

Enfin on le dépouilla de ses vêtements, et on le recouvrit de haillons,

sans doute imbibés des pleurs et des sueurs d’agonie de quelque

infortuné mort à la chaîne.

De grosses larmes tomboient des yeux de ce pauvre jeune homme, ses

jambes fléchissoient; il se renversa sur un des sièges de torture.

Profitant de son évanouissement, deux porte-clefs le traînèrent

hors de cette salle; et, redescendant l’escalier tortueux, et

traversant au-dessous un repaire à peu près semblable, paroissant

servir de cuisine, ils le firent passer dans un affreux cachot, à

rez-de-chaussée, où on l’étendit sur un peu de litière, après l’avoir

enchaîné à la muraille. Puis comme s’il eût été en état de l’entendre,

M. le lieutenant du Roi lui fit alors l’injonction brève et hautaine de

ne pas se permettre le plus léger bruit, car c’est ici, lui dit-il, _la

maison du silence_.

En effet, c’étoit la maison du silence, mais c’étoit aussi celle de la

faim et de la mort.

Peu de temps après, il commença à reprendre possession de ses esprits;

mais à mesure qu’il recouvroit le sentiment ses larmes redoubloient.

Pour tâcher de découvrir en quels lieux il pouvoit être, il se dressa

sur son séant, palpant de ses doigts à l’entour de lui et cherchant à

déchiffrer quelques formes dans l’obscurité.—Tout-à-coup, il lui semble

entendre un bruit de respiration pénible, il écoute:—le même bruit se

prolonge.—Plus de doute, c’est un souffle!... Mais est-ce le souffle

d’un être humain ou d’une bête fauve?—L’effroi le saisit, il se penche,

il écoute encore.... Cette fois, son oreille distingue un froissement

léger et un craquement de membres étirés qui se disloquent.

—L’obscurité est si épaisse que j’échappe à mes propres regards.

Quelqu’un autre n’est-il pas en ce lieu? dit-il alors, presque à voix

basse.

Pas de réponse. Seulement un objet se mut, et un long soupir s’exhala.

—Soyez sans crainte, vous qui pouvez être près de moi! je ne suis qu’un

misérable prisonnier. Au nom de Dieu! ayez la pitié de me répondre!

—Qui donc a parlé ici? est-ce vous, guichetier?... Qui donc, à cette

heure, vient troubler la paix de mon cachot?

—_Spiorad-naom!_ Mais cette voix ne m’est pas inconnue!...

—Suis-je donc éveillé, ou suis-je en rêve!... murmura sourdement la

même voix, un accent familier a frappé mon oreille!...

—_Dia-an-mac!_ Quelle vision funèbre passe et repasse devant moi, et

abuse mon âme? Je suis fou! Ce n’est pas lui,... il est mort.... Qui

sait si l’on demeure en la tombe?... Patrick, Patrick, mon frère,

seroit-ce toi! Est-ce toi, Mac-Phadruig?...

—Fitz-Harris!... Ah!... malheureux, toi aussi dans cet abyme!

—Patrick, Patrick, mon frère, ah! je te retrouve!... Bonheur

affreux!... Si tu le peux, viens que je me jette dans tes bras, pour

que je sente, pressé sur mon cœur, que tu n’es point un fantôme! car

mon esprit troublé ne peut croire à toi; car tout ceci ne lui paroît

qu’une illusion de fièvre.

Et s’élançant dans les ténèbres, de toute la longueur de leurs chaînes,

ils se heurtèrent poitrine contre poitrine, et tombèrent à genoux, les

bras entrelacés.

Dans cette étreinte de serpent, ils se couvroient de baisers et de

larmes.

Enfin Fitz-Harris s’écria:—Patrick, j’ai tant pleuré sur ta mort!... Je

te retrouve.... Et il faut encore que je pleure sur toi!...

—Mon frère, reprit Patrick, puisque touts deux nous sommes destinés

à la souffrance, béni soit le Ciel, qui nous fait un sort jumeau, et

nous lie au même malheur comme deux esclaves à la même chiourme!—Frère,

c’est une joie de se retrouver, même sous la hache du bourreau.

Et ils s’embrassèrent de nouveau, et ils pleurèrent, et il se fit un

long silence.

—Mais Harris, tu ne me dis rien de Déborah, ne l’aurois-tu point vue

depuis ma disparition? Ne sais-tu point ce qu’elle est devenue?

Va, parle, ne crains pas d’accroître mon affliction; j’ai tout le

pressentiment de son infortune, assurément affreuse comme la nôtre!

Pauvre enfant!...

—Avant d’abandonner la France, je voulois, mon frère, te dire un long

adieu, et te demander une dernière fois le pardon et l’oubli de tout

le mal que si lâchement je t’avois fait; dans ce dessein je me rendis

à l’hôtel Saint-Papoul; mais Déborah vint m’ouvrir, seule, éperdue,

échevelée, et, m’accusant de choses dont la pensée me fait frémir, elle

me dit que tu avois été tué, et que j’en étois de ta mort!—Quand elle

fut revenue de cette idée atroce, je lui offris, pour réparer mes torts

envers toi, de me donner à elle en expiation; mais elle me repoussa, et

appela sur ma tête l’abomination. Oh! cette malédiction tomba sur moi

comme un manteau de plomb. Elle me suit partout comme une louve; elle

me mord, elle me ronge, elle surnage au-dessus de toutes mes pensées et

les empoisonne.—Je la quittai, enfin; je partis, et depuis je ne l’ai

plus revue.

—Je te tiens compte, Fitz-Harris, de cette démarche qui montre

l’excellence de ton cœur, dont je n’ai jamais douté. Je te remercie

de tes bons offices offerts à Déborah; je suis désolé qu’elle se soit

montrée si dure envers toi. Je sais qu’elle a peu de penchant à l’oubli

des injures, qu’elle garde rancœur.... Mais aussi n’étoit-elle pas

dans un moment terrible? On pardonne péniblement quand les blessures

sont ouvertes, quand le fer est dans la plaie. Ne t’afflige pas de

sa malédiction: la malédiction lancée dans la colère n’a point de

fruits. Si jamais il nous est donné de rentrer dans la vie, ou de

revoir Déborah, sois tranquille, je la ferai revenir à des sentiments

meilleurs. Quant aux miens pour toi, ils ne sont pas altérés, veuille

le croire. Jetons dans l’oubli pour toujours ce qu’il y a eu de

mauvais entre nous; ressouvenons-nous seulement des jours où nous nous

sommes aimés, et que nous sommes compagnons d’enfance, de jeunesse,

d’infortune et de patrie.—Frère, conservons bien notre amitié, nous en

aurons besoin.

—Frère, l’amitié ne peut plus exister entre nous; la mienne n’honore

pas, et je suis indigne de la tienne: je n’aspire qu’à regagner ton

estime, et je ne te demande que pardon et pitié.

Et ils s’embrassèrent encore, et ils pleurèrent, et il se fit encore un

long silence.

—Patrick, où sommes-nous ici? car le ciel étoit si noir que je n’ai pu

reconnoître où j’entrois.

—Nous sommes au donjon du château de Vincennes.

—Et quel est donc ce bruit sourd et régulier?

—Silence. C’est la ronde qui passe sous les fenêtres. Elle rôde ainsi

toutes les demi-heures, et le matin et le soir elle fait le tour des

fossés.

Mais, Patrick, apprends-moi donc, car je l’ignore encore, quelle

circonstance a pu faire croire que tu as été assassiné?

—Le jour même où je fus expulsé de la compagnie, ayant pris la

résolution de quitter la France pour des raisons que tu n’ignores pas,

et pour d’autres que je te ferai connoître plus tard, comme, sur le

soir, je sortois pour aller aux Messageries, je fus assailli au nom du

Roi par quatre hommes armés. Je fais un bon en arrière pour saisir mon

épée, déterminé à ne point me rendre: je crie à l’assassin, et j’en

frappe plusieurs. Une croisée s’ouvre, et Déborah, reconnaissant ma

voix, m’appelle et me crie: Courage! frappe, frappe! je vole à toi, à

ton secours!... Mais en ce moment un des quatre sbires me tourne et me

plonge par derrière un fer dans le flanc; je tombe, ils me relèvent

aussitôt, et me jettent avec eux dans un carrosse qui attendoit à

quelques pas.... Et voici quatorze jours que je suis dans ce cachot.

J’ai voulu écrire à Déborah pour l’informer de mon sort, mais on m’a

refusé impitoyablement du papier et de l’encre, mais on m’a tout refusé

hors un peu de pain et d’eau.

Mais toi-même, Fitz-Harris; explique-moi, par quelle fatalité es-tu

venu me rejoindre à ce donjon?

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 18 / 33 段