Ils redescendirent ensuite dans l’intérieur de la forteresse, et le

visitèrent minutieusement. Déborah ne put se défendre d’une forte

émotion lorsqu’elle pénétra dans le cachot qui autrefois avait été

habité par le Masque de Fer.

La garnison de cette citadelle ne consistoit en temps de paix qu’en

quelques centaines d’invalides. Les degrés des escaliers, les parapets,

les terrasses et le rivage étoient semés de ces vestiges humains

étendus au soleil.

—Que font ici ces vieux braves? demanda Déborah.

—Ils font, répondit M. le gouverneur, ce que font touts les hommes,

rien! et ils attendent ce que nous attendons touts, la mort!

Alors M. le gouverneur invita Déborah à faire un tour dans son jardin,

la seule partie de l’île qui ne fût pas inculte; puis ils s’assirent à

l’ombre d’une yeuse, et, tout en égrainant et mangeant une grenade, M.

de Cogolin causoit.

—Cette île se nommoit anciennement _Lerinus_, et celle de Saint-Honorat

_Lerina_. D’où leur venoient ces noms? Je ne le sais pas, madame, et

tiens à ne le pas savoir, parce que j’ai à honneur d’être un savant, et

que n’en sachant rien, j’en sais autant que Strabon, Pline, Bouche et

Moréry.

Remarquez que par une bizarrerie de l’instabilité des choses humaines

ces deux îles ont changé de sexe, Lerina est devenue Saint-Honorat,

et Lerinus Sainte-Marguerite, vierge et martyre. Cette dernière

a appartenu aux moines de l’autre jusques en 1611, que Claude de

Lorraine, duc de Chevreuse, leur abbé, se la fit céder je ne sais plus

pourquoi.

Autrefois le cardinal de Richelieu fit mettre en état de défense toutes

les côtes de Provence, craignant une invasion des Espagnols. Ce qui ne

les empêcha pas de se rendre maîtres de ces îles et de s’y fortifier

autant que put leur permettre le séjour qu’ils y firent. Dans celle-ci,

qui compte à peine en longueur deux tiers de lieue, et un quart de

lieue de largeur ils élevèrent cinq forts dont tout-à-l’heure nous

pourrons voir les ruines. Dans celle de Saint-Honorat, ayant un quart

de lieue de longueur sur quelque six cents pas de largeur, et qui étoit

auparavant _le Paradis terrestre en gentillesse et rareté de fleurs, de

vignes et de jardinages, comme jadis en sainteté_, ils convertirent en

forts et bastions les cinq chapelles de la Trinité, de Saint-Cyprien

et Justine, de Saint-Michel, de Saint-Sauveur et de Saint-Capraise,

répandues en divers endroits de l’île. Ils les remplirent de terre par

dedans, les terrassèrent par dehors, et placèrent au-dessus de chacune

deux pièces d’artillerie.

Comme M. de Cogolin achevoit ses précis historiques, auxquels Déborah

avoit pris peu d’intérêt, ils sortoient du jardin et longeoient le

rivage du côté du golphe de Juan, où ils trouvèrent à peu près en

décombre le moindre des ouvrages élevés par les Espagnols, appelé

le Fortin. Plus avant dans les terres, ils rencontrèrent les ruines

du fort Monterey, où ils s’arrêtèrent quelques instants. Puis, à

travers les bosquets de pins, de phylarias, de bruyères, de garous,

de lentisques, de romarins, et d’alaternes, et les landes de thyms,

de cistes, de stecas, de petites bruyères et de lavandes, dont le sol

inculte étoit couvert, ils revinrent au couchant visiter la tour du

Baliguier et le fort d’Aragon.

—Mais le cinquième et le plus considérable des ouvrages des Espagnols,

dit alors M. de Cogolin, étoit le Fort-Réal, que les François ont

continué et perfectionné: c’est la citadelle que nous habitons. M. de

Saint-Marc, qui en fut gouverneur avant de l’être de la Bastille, eût

l’idée d’y faire construire des prisons pour les criminels d’État, et

il en obtint l’autorisation. Ce sont les plus sûres de la France.

—Jamais je n’aurois pensé que sous un si beau ciel; reprit Déborah,

il existât un lieu aussi morne. Ne vous semble-t-il pas que tout ce

qu’il y a de douloureux au monde s’y soit assemblé? Une terre plate,

abandonnée, stérile et sauvage; des plantes de cimetière, couleur du

sol qui les nourrit; des décombres et des ruines partout attestant la

fureur sanguinaire des hommes, et la loi désespérante du Temps; une

forteresse et des vieillards mutilés; une bastille et des geôliers, des

chaînes, des captifs, des gémissements. N’est-ce pas en vérité, l’île

de la désolation?... Mais cette désolation me sourit, elle répond à

celle de mon âme.

—Mylady, vous me faites frémir!

—Mon esprit se plaît ici....

—Un vallon amoureux vous conviendroit mieux, ma tourterelle.

—Oh! de la tourterelle les hommes ont fait un oiseau de nuit et de

proie.

[Illustration]

[Illustration]

VI.

PRÈS de l’ancien LOGIS-AUX-CHEVAUX, un batelier les attendoit et

leur fit passer le Frioul: bras de mer d’un quart de lieue environ,

séparant Sainte-Marguerite de Saint-Honorat. Sur le rivage opposé, un

Bénédictin, qui se promenoit solitairement, s’approcha d’eux, et offrit

galamment sa main à Déborah, pour descendre de la barque. M. de Cogolin

l’ayant salué et lui ayant dit qu’il venoit avec cette dame étrangère

pour visiter l’Abbaye, le saint homme demanda la permission de les

accompagner. Il les conduisit d’abord à la chapelle Saint-Capraise,

située à la pointe occidentale; puis à celles Saint-Sauveur,

Saint-Michel, et Saint-Cyprien et Justine, semées le long de la rive

Nord et se mirant dans le Frioul. Un peu plus à l’Est ils rencontrèrent

la chapelle de la Sainte-Trinité.

Déborah fut frappée de la différence si tranchée entre deux îles

aussi voisines, du complet abandon de l’une et de l’état florissant

de l’autre. Celle-ci étoit presque vivante et passante. Des pélerins

alloient d’église en église faire leurs oraisons. Dans les vignobles,

les vergers, les champs, les prés, les jardins, des moines et des

journaliers travailloient. De grandes avenues d’arbres de haute futaie

sillonnoient le sol plat, dont des bocages et des fourrés d’arbustes

odoriférants varioient l’uniformité. Des plantes et des fleurs les

plus rares et les plus exquises diaproient la verdure et charmoient

la vue. Un air pur et embaumé caressoit l’odorat. A chaque pas que

faisoit Déborah et qui agitoit l’herbe, il s’élevoit des bouffées de

parfums qui montoient comme d’une cassolette. Cette nature inconnue

qui tout-à-coup se révéloit à ses regards habitués à la végétation

septentrionale la remplissoit d’étonnement et d’admiration. Elle alloit

d’arbre en arbre, d’herbe en herbe, s’arrêtant, contemplant, flairant,

cueillant, savourant, et comme un enfant demandant le nom de chaque

plante nouvelle.

—Ces arbrisseaux rampant sur le sol et le long de ces murailles, sont

des câpriers, répondoit le Bénédictin, charmé d’avoir une occasion

d’étaler son savoir; les Provençeaux l’appellent encore en grec

_tapenos_, de l’adjectif _ταῶεινος_, qui veut dire bas, humble ou

rampant.—Voici le lentisque et le térébinthe, qui touts deux laissent

fluer une résine, et sur lesquels on greffe le pistachier, qui

appartient au même genre.

—Ici, sur le bord de la mer, vous voyez le myrthe, dont les côtes

maritimes de Saint-Tropez sont couvertes, et la belle Barba-Jovis

aux feuilles argentées.—Ceci, c’est l’elæagnus, le chalef des Turks,

que les Provençaux nomment _saule muscat_. Ceci, c’est le cassie de

Saint-Domingue, aussi frileux qu’odorant: les parfumeurs de Grasse

le recherchent beaucoup pour leurs essences. Voici l’agnus-castus,

dont le nom est un pléonasme, et que plus sottement encore on appelle

vulgairement poivrier.—Oh! pour cette plante bizarre qui vous fait

pousser des cris d’étonnement, c’est l’aloès! _aloe folio in oblongum

aculeum abeunte_; sa fleuraison est très-curieuse, mais extrêmement

rare; on assure qu’elle n’a lieu que touts les cent ans, quoique, par

un phœnomène inexplicable, en très-peu de temps sa tige s’élève jusqu’à

trente pieds et jette quelques rameaux terminés par des bouquets de

fleurs. Mais ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est la détonation qui

précède la naissance de sa tige, détonation tout-à-fait semblable à un

violent coup de tonnerre, ou une décharge d’artillerie.

A ces mots, M. de Cogolin partit d’un si énorme éclat de rire, que

mylady fit un soubresaut, et crut un instant que c’étoit une tige

d’aloès qui tout-à-coup jaillissoit.—Votre rire est impie, monsieur

le gouverneur, reprit le cénobite; est-il quelque chose d’impossible

à Dieu? N’est-ce pas une pitié de voir l’impuissance humaine vouloir

circonscrire l’omnipotence du Créateur?

Puis il continua avec le même calme sa nomenclature et ses

dissertations.—Ceci, madame, c’est l’amelanchier,_ mespilus folio

rotundiore fructu nigro_, qu’il ne faut pas confondre avec le

_mespilus folio rotundiore fructu rubro_, et le _mespilus folio

oblongo serrato_; celui-là, c’est l’ilex _aculeata cocciglandifera_,

espèce de chêne vert sur lequel se cueille la graine de kermès ou

d’écarlate; voici la camphrée, excellent vulnéraire, et le carthame

d’Égypte, d’où l’on extrait le fard végétal, dont les femmes folles de

leurs corps souillent leurs visages faits à l’image de Dieu. Voici le

jasmin d’Arabie, le sumach, l’aligousier, le bois-puant, le mahaleb

et le micocoulier. A genoux, madame, ne portez point la main à cet

arbuste sacré, c’est l’argalou, en provençal _arnavéou_, et en latin

_paliurus_. Son port et ses fleurs le font ressembler au jujubier, mais

voyez, sa tige est hérissée de deux sortes de piquants. Il croît en

abondance aux environs de Jérusalem, et a servi au temps de la Passion

à faire la sainte couronne d’épines que les Juifs enfoncèrent dans le

front de notre Sauveur. Enfin, voici l’azedarach, arbre de la Syrie,

dont on a conservé le nom arabe. C’est lui qui produit ces graines

grisâtres, dures, lisses, coriaces, appelées larmes de Job: elles

servent à faire de jolies chapelets. Voyez combien son feuillage est

beau; ses fleurs, disposées en bouquets, répandent une odeur suave. Il

est cultivé dans toutes les contrées méridionales de l’univers. Les

Américains l’appellent l’orgueil de l’Inde.

En s’avançant vers la tour du monastère, ils trouvèrent presque réunies

en un groupe la chapelle Notre-Dame, la grande église Saint-Honorat et

la chapelle Saint-Porcaire.

Le bénédictin, laissant alors de côté sa science botanique, dit à

Déborah:—Il y a ici, depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte, un

concours immense de personnes pieuses qui viennent visiter ces sept

chapelles pour gagner les indulgences accordées par les Souverains

Pontifes, de la même manière qu’on les gagneroit à Rome en visitant les

sept églises basiliques.

Puis il l’emmena entre la chapelle Notre-Dame et les ruines de la

chapelle Saint-Pierre, pour lui montrer un puits miraculeux creusé dans

le roc, et dont l’eau très-limpide est excellente à boire. Ce puits,

affirmoit-il, n’a jamais plus de trois seaux d’eau, et quelque quantité

qu’on en puise, il n’en a jamais moins.

Là-dessus, M. le gouverneur sourit et railla un peu notre moine:—Si

votre miracle est curieux, lui disoit-il, toutefois il n’est pas

unique, il a quelques degrés de parenté avec les cinq sous éternels du

juif errant.

Sans répondre à cette attaque, Dom Fiacre continua en lisant à haute

voix et avec emphase une très-ancienne inscription, gravée sur une

table de marbre, et placée au plus haut d’un mur voisin du puits.

Isacidûm ductor lymphas medicavit amaras,

Et virgâ fontes extudit è silice.

Aspice, ut hic rigido surgunt è marmore rivi,

Et falso dulcis gurgite vena fluit;

Pulsat Honoratus rupem laticesque redundant,

Et sudis ad virgæ Mosis adæquat opus.

Sans doute, madame ne sait pas le latin?... Ces vers comparent

Saint-Honorat à Moyse, pour avoir fait sourdre de l’eau d’un rocher et

rendu potables des eaux amères. _Lymphas medicavit amaras!..._ Saint

Honorat chassa aussi de cette île les bêtes venimeuses qui la rendoient

déserte....

—Chasser les bêtes venimeuses pour y mettre des moines; pardieu! mon

révérend, s’écria M. Cogolin, c’est tomber de Nègre à Maure, de fièvre

en chaud-mal, ou de Carybde en Scylla.

—Et il y fonda notre abbaye, la première de tout l’Occident. La

réputation de sa vertu se répandit bientôt, et attira tant de

solitaires des pays les plus éloignés, que l’île devint bientôt aussi

peuplée que les déserts de la Thébaïde. Du temps de Saint-Amand, abbé,

on y comptoit plus de trois mille solitaires.

Ce fut, madame, vers l’an 375, que saint Honorat fonda cet illustre

monastère.

—Je vous demande pardon, mon révérend, mais Baillet prouve clairement

que ce ne fut qu’en l’année 391; Tillemont, que ce ne fut qu’en 401, et

l’abbé Expilly en 410. Mais, qu’importe! j’ai tant de foi, mon révérend

Dom, que je puis en ajouter à ces quatre dates, et vous assurer qu’il

m’en restera encore assez pour l’usage que j’en fais. Encore un mot: il

me revient à l’instant que Bouche dit quelque part que saint Honorat

naquit en 425. Son sentiment seroit donc qu’il fonda votre monastère

cinquante ans environ avant sa naissance: cette opinion me semble la

plus raisonnable, et je m’empresse de m’y ranger.

—Monsieur le gouverneur, je vois avec un grand chagrin, lui dit

alors Dom Fiacre d’un air pénétré, que vous êtes rongé de la lèpre

philosophique. Vous avez bu votre part de Voltaire; vous suez

l’Encyclopédie. Croyez-moi, retenez votre raison à deux mains; l’esprit

de la France est en orgie. Si ce n’est point pour moi, que ce soit pour

madame, taisez-vous! que Dieu vous garde d’être une école de scandale.

En sortant de l’église de la Sainte-Trinité, ils se dirigèrent vers

une haute et grosse tour bâtie sur le rocher, dont les pierres étoient

taillées en pointe de diamant, et la porte tournée vers le Nord.

—Mais, est-ce bien là votre abbaye? demanda Déborah à Dom Fiacre; en

honneur, je ne l’aurois jamais deviné; cette tour n’a pas le moindre

caractère abbatial.

—Ce n’est pas non plus le caractère qu’on a voulu donner à cette

merveille de la chrétienté. Elle fut commencée au dixième siècle, pour

servir tout à la fois de logement et de rempart à ses religieux contre

les Sarrasins et les corsaires, qui faisoient des courses le long du

littoral. Ce fut sous le règne de Raymond-Béranger I^{er}, comte de

Provence, qu’elle fut bâtie; mais elle ne fut amenée en perfection

que par une bulle du pape Honorius II, exhortant touts les chrétiens

à venir demeurer trois mois dans l’île, pour assister et défendre les

moines de Lerins contre les attaques des infidèles, ou à contribuer,

par leurs aumônes, à la construction de la tour, leur accordant les

mêmes indulgences plénières que ses prédécesseurs avoient accordées aux

Croisés. Cette bulle enjoignoit en outre à ceux qui s’étoient emparés

de quelques églises et de quelques biens dépendant du monastère, de ne

pas différer de les rendre.

—Sans vouloir faire le philosophe, vous me permettrez de vous dire,

mon révérend Dom, que la bulle qui renferme ces privilèges est

fort suspecte, et ne peut pas être d’Honorius II, à qui elle est

attribuée, car le pape qui est censé l’avoir donnée y parle d’Eugène

son prédécesseur: et il n’y a point de pape Honorius qui ait succédé

à un Eugène. Secondement: Vous auriez dû dire à madame que ceux à qui

il étoit enjoint de restituer les églises et les biens dérobés au

monastère n’étoient rien moins que des évêques. Pendant que nos braves

moines s’amusoient à se faire une citadelle pour garantir leurs biens

du pillage des Sarrasins, les évêques les leur voloient.

Quant à l’injonction faite à touts les chrétiens de se rendre pendant

trois mois dans une île qui n’a pas une lieue de superficie, vous

conviendrez, mon Révérend, que c’étoit une mauvaise plaisanterie.

Tout en causant, ils avoient passé deux portes, et monté quelques

degrés au haut desquels se trouvoit un pont-levis qui menoit au portail

de la tour. Là, il se présenta un escalier étroit et obscur. Comme

Déborah mettoit le pied sur la première marche, un gémissement se fit

entendre, elle recula. Et voyant venir à elle un monstre énorme, qui

descendoit en rampant, elle s’enfuit épouvantée. Dom Fiacre, pour la

rassurer, lui prit le bras et la ramena auprès de l’animal qui avoit

causé son effroi.

—N’ayez pas peur, lui disoit-il, c’est un de mes bons amis, un

veau-marin, qui depuis quelque temps vit avec nous dans le monastère,

sans avoir peur des hommes, comme vous voyez, et sans leur faire aucun

mal. Caressez-le, madame; il est très-sensible aux flatteries. Nous

l’avons pris ici, sur le bord de la mer. On en voit beaucoup, sur le

rivage de ces îles, qui s’endorment au soleil.

Après avoir visité quelques cellules, un réfectoire immense, le

logis de la garnison, une plate-forme munie de pièces de canon, et à

l’extrémité du second dortoir la bibliothèque célèbre par le grand

nombre de manuscrits et d’imprimés précieux qu’elle possédoit, ils

entrèrent dans l’église de la tour, sous le vocable de sainte Croix, où

reposoient les corps de plusieurs saints.

Dom Fiacre les conduisit premièrement devant la grande et magnifique

châsse de saint Honorat, tout incrustée de pierreries, toute sculptée

merveilleusement: ensuite, il leur présenta trois fleurs-de-lys

d’argent, où se trouvoient enchâssés des ossements de saint Pierre, de

saint Paul, de saint Jacques le majeur, de saint Jacques le mineur, et

de presque touts les apôtres; une épine de la couronne de Jésus, du

bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques insignes; enfin

une caisse dorée, qui contenoit les ossements de cinq cents religieux

tués par les Sarrasins, du temps de l’abbatiat de saint Porcaire, et

une autre caisse de trente religieux martyrisés avec saint Aigulfe.

—Mon révérend, de peur de vous blesser encore, je ne me suis point

permis de vous interrompre, dit alors M. de Cogolin, mais je vous prie

maintenant de vouloir bien me permettre quelques remarques. Vous auriez

dû ajouter, en parlant de saint Aigulfe, que son martyre et celui de

ses compagnons n’est point l’ouvrage des Sarrasins, comme vous le

donnez à penser à madame. Ne calomniez pas ces pauvres Sarrasins, on

leur en a déjà assez mis sur le dos. Vous auriez dû lui dire que les

moines de Lerins ayant élu pour leur abbé Aigulfe, moine de Fleury,

celui-ci voulut réformer les désordres qui régnoient dans le monastère,

et proposer la règle de Saint-Benoît, dont il avoit apporté le corps

en France; que le pieux abbé ne trouva pas un esprit docile dans ses

religieux, qui se portèrent à des excès horribles contre lui, excès

qui auroient révolté le plus farouche Sarrasin; qu’ils tournèrent leur

fureur même contre le monastère, et le ravagèrent, à faire honte à des

Vandales; qu’ils enlevèrent Aigulfe et quelques autres moines attachés

à lui, qu’ils leur coupèrent la langue, qu’ils leur crevèrent les yeux,

et qu’après les avoir laissés deux ans dans l’île de Capreria, ils les

massacrèrent dans une autre île déserte, l’an 675.

Mon Révérend, vous ne pouvez nier le fait. D’ailleurs, il n’est

pas unique, et ce _Paradisus terrestris_, ce _quies piorum_, ce

_solamen dulce_, ce _sinus tranquillissimus_, comme vous l’appeliez

tout-à-l’heure, avec Dom Vincent Barral, fut souvent un affreux

repaire.—Ce ne sont, mon Révérend, que de simples remarques

historiques, faites sans malice; ne vous en fâchez pas, je vous en

prie, et n’en accusez surtout ni Voltaire, ni l’Encyclopédie, ni les

pauvres Sarrasins!

—S’il est des gents, monsieur, assez abandonnés de Dieu pour faire

le mal, il en est d’autres qui n’ont d’autre œuvre que de le mettre

en évidence; qui voilent les parties saines, et étalent les plaies;

qui usent toute leur vie et toute leur intelligence à la recherche

de tout ce qui peut couvrir de honte l’humanité, et à déterrer les

pourritures qu’ils devroient recouvrir d’une montagne. Lequel des

deux sera le plus coupable devant Dieu, de celui qui aura fait le

mal dans l’effervescence de la passion, ou de celui qui se sera plu

à le dévoiler, dans le plat sang-froid d’une âme sans enthousiasme

et d’un cœur pervers? Je vous le laisse à juger.—Je ne dis pas cela

pour vous, monsieur le gouverneur; vous êtes un homme bon, généreux,

vertueux, que j’aime et j’honore; vous n’êtes point dans la classe des

premiers, mais vous êtes sous l’influence des seconds; et c’est ce dont

je suis grandement affligé. N’est-il pas douloureux de voir que même

les hommes les plus justes et les plus nobles n’ont pu se garantir de

la contagion; et que quelques vers seulement ont suffi pour vicier et

corrompre la France, comme quelques vers suffisent pour détruire le

plus beau fruit!

Après un moment de silence, se tournant vers Déborah, et lui montrant

le maître-autel, Dom Fiacre reprit: Madame, là repose le corps de

saint Vénant, frère de saint Honorat, celui de saint Vincent de

Lerins, si célèbre par sa doctrine et par sa vertu.

Voici encore un très-beau reliquaire, contenant des restes de saint

Patrice, apôtre de l’Irlande. Le désir de se perfectionner dans la

vie religieuse qu’il avoit embrassée, le porta à se retirer dans le

monastère de Lerins: il y demeura neuf ans.

Dom Fiacre ne put achever: Déborah, qui tout-à-coup avoit pâli et

chancelé, s’étoit agenouillée lourdement et renversée sur le pavé de

l’église.

Son évanouissement fut long.

On la transporta sous une tonnelle du jardin.

Lorsqu’elle rouvrit les paupières, M. le gouverneur lui exprimoit sur

les lèvres le jus d’une orange, et le Bénédictin étoit à genoux devant

elle, les bras étendus en croix. Un sentiment de pudeur et d’embarras

colora ses joues, et lui fit jeter un cri timide et porter ses doigts à

son corset délacé. Mais ses premières paroles furent des remercîments

pour les soins qu’on lui prodiguoit.—Ne vous alarmez pas, mes bons

seigneurs, ajouta-t-elle; ce n’est qu’une violente émotion. La vue de

ces reliques de saint Patrice a réveillé tout à la fois dans mon âme

des souvenirs douloureux de patrie et d’amour, qui m’ont brisée et

suffoquée.... Je suis Irlandoise, mon Révérend, et mon époux, qui a été

assassiné il y a quelques mois, se nommoit Patrick.... O mon pauvre

Patrick!... Tenez, mon père, le voici! c’est son portrait qui pend à

cette chaîne. N’est-ce pas, qu’il étoit beau? Eh bien! il étoit encore

plus pur et plus juste. Les cruels me l’ont tué sans me tuer!...

—Ma fille, adorez les décrets de Dieu; que savez-vous pourquoi il vous

a ôté votre époux à l’entrée de la vie? que savez-vous quel sort il

vous garde?... Vous connoissez les maux qui vous ont atteinte, mais

connoissez-vous ceux dont il vous a préservée, et dont il vous préserve?

—Maintenant, je me sens mieux mon Révérend, beaucoup mieux; je puis me

lever et marcher: achevons notre pélerinage.

M. de Cogolin, soutenant Déborah, la conduisit alors à la _calanque

de Saint-Colomban_: caverne au pied de laquelle la mer bat

continuellement. Elle étoit grosse à cette heure, ils ne purent y

pénétrer sans se mouiller à mi-jambe.—C’est ici, dit gravement Dom

Fiacre, le lieu sauvage où se cachèrent saint Eleuthère et saint

Colomban, lorsque les Sarrasins massacrèrent les cinq cents religieux

dont nous avons vu tantôt les ossements. Mais ayant apperçu les âmes

de ces saints cénobites monter au ciel, sous la forme d’étoiles

brillantes, saint Colomban sortit de cette spélonque, et alla s’offrir

à la hache des infidèles pour s’associer au martyre de ses frères.

A ces mots, M. le gouverneur éclata de rire, et comme un esprit fort,

regardant d’une air malicieux notre sérieux mystagogue:—Ah! par

la mort-Dieu! mon Révérend, s’écria-t-il, vous nous en baillez de

bonnes!... Oh! pour cette bourde-là, elle ne passera pas.—Vraiment,

si surtout ce massacre s’est fait pendant la nuit, jamais girande et

bouquet de feu d’artifice n’ont produit un plus beau spectacle que ces

cinq cents et une âmes montant au ciel, comme des fusées volantes, en

manière d’étoiles de feu. J’avoue que je serois curieux de voir un

pareil feu d’artifice d’âmes, et surtout de savoir si pour les faire

monter ainsi elles ont besoin d’une baguette d’osier comme les pétards?

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 17 / 33 段