—_Requiem_ à part, je veux que vous entendiez plusieurs nouvelles

_ariettes_ languedociennes de Mondonville; elles sont délicieuses! cela

vous distraira.

—Non, vous dis-je, point de musique! Cela fait mal à ouïr et pitié à

voir: des hommes à l’état de raison, des hommes mûrs qui sur différents

tons vagissent comme des enfants en sevrage, ou frottent avec un grand

trémoussement et un grand sérieux une queue de cheval sur des boyaux de

mouton, ou tapent sur une peau d’âne ou soufflent dans un bâton troué.

—Majesté, que vous êtes bourrue!

A propos de bourru, M. le duc d’Ayen vous a-t-il parlé de la plaisante

anecdote qui a fait tant de bruit aujourd’hui? L’aventure est vraiment

merveilleuse.—A ce qu’on rapporte, la semaine dernière, madame de

Flamarens et madame de Combalet vinrent à parler des avantages de

leur personne. La première vantoit beaucoup ses seins, et la seconde

prétendoit en avoir tout autant. Là-dessus il s’éleva un violent débat

entre elles. Pour mettre fin à cette contestation elles parièrent, et

convinrent de s’en référer à MM. de Brissac, de Chaulnes, de Cucé et

de Rochechouart. Ces messieurs acceptèrent cette mission; et le jour

du jugement fut fixé pour le surlendemain chez la Flamarens. Chacune

envoya des circulaires à touts ses amis pour les prier de se trouver

à la séance et d’assister à son triomphe. A l’heure précise touts

s’y trouvèrent. En outre des quatre juges, il y avoit, dit-on, une

vingtaine de gentilshommes, clercs et laïques. De part et d’autre,

comme à une course de chevaux, on établit des paris; et il fut convenu

que la perdante donneroit à toute la compagnie présente un magnifique

souper. Le signal est donné, ces dames ôtent leur corps-baleiné, et

mettent leurs seins au vent.

* * * * *

La comtesse de Flamarens est à grands cris proclamée vainqueur, non

pas à la satisfaction du plus grand nombre.—Cinq, trompés par les

apparences du corset, avoient gagé pour votre grande louvetière,

et quinze pour la Combalet.—On dit que monseigneur l’archevêque de

Toulouse, Richard-Arthur Dillon, à perdu à ce jeu trois mille livres;

et que monseigneur l’archevêque d’Orléans, Sextius de Jarente, qui

vouloit gager six mille livres pour madame de Combalet, a été évincé

sous prétexte qu’il parioit à coup sûr.—Le souper a eu lieu hier, et

a été, assure-t-on, prodigieusement fou. Madame de Flamarens a rempli

avec beaucoup de grâce les formalités prescrites, et madame de Combalet

a fait faire à son corset contre mauvaise fortune bon cœur.

Sire, allons donc, laissez-vous sourire. L’invention de la cuillère à

potage n’est-elle pas divine? Oh! pour moi, quand on me l’a contée,

j’en ai été ravie, et j’en ris encore jusqu’aux larmes!...

Ici la Putiphar ricana et Pharaon gémit.

—Mignon, dites, est-ce que vous êtes fâché?... En quoi vous ai-je

déplu; parlez, je vous en demande pardon?

Ici Pharaon se leva nonchalamment et se promena avec indolence.

—Oh! gouverner un peuple! quel supplice! quel enfer! Quel fardeau qu’un

sceptre! Je romprai sous le poids.

—Mignon, ne suis-je plus là pour vous aider à supporter votre couronne?

Vos ministres vous ont-ils donc touts abandonné?

—Oh! l’Espagnol Charles-Quint fit bien d’abdiquer l’Empire!... Je

l’abdiquerai comme lui!

On empoisonne mes jours. Cette nuit, on avoit oublié mon _en-cas_; ce

matin j’ai fait un _déjeûn_ détestable.

La royauté est chose dure et cruelle en ces temps mauvais! Tout se

regimbe contre elle, elle n’a plus de _subjects_, elle n’a plus de

serviteurs. Où chercher du respect et de l’obéissance?

Le _thrône_ a perdu son prestige, ce n’est plus rien: maintenant un

_thrône_ est un _thrône_, un Roi est un Roi, pas plus!

Désormais qu’on ne me serve plus à dîner de la rouelle de veau; le veau

est une viande visqueuse; elle me fait mal.

Le présent est sombre, mais l’avenir m’effraye plus encore. La

_philosopherie_ a corrompu le peuple. Tout me brave!... Je suis

malheureux!...

Ma personne inviolable et sacrée a été outragée.... Pompon, toi qui es

soigneuse de ma gloire, venge-moi!

—Sire, vous outragé! Eh! par qui?

—Oh! par rien, par une enfant, une sotte, une élève du Parc, une

pimbêche!

—J’en étoit sûre. Une Irlandoise, n’est-ce pas?

—Elle savoit que j’étois le Roi, et elle m’a repoussé et m’a maudit.

—L’indigne! ce ver de terre vous dédaigner? Ah! vraiment j’en sue de

colère!... Et qu’avez-vous dit à _La Madame_?

—Que je la chasserois si jamais pareille avanie m’arrivoit; qu’elle ait

à mieux dresser ses élèves, et qu’on marie de suite cette virago avec

une forte dot pour l’appaiser.

—Sire, cela ne se peut pas. Une femme semblable est un être dangereux.

Elle ne peut plus rentrer dans le monde, il faut que pour la vie elle

soit enfermée dans une prison d’État, et la plus secrète! Reposez-vous

sur moi, Sire, votre affront sera lavé.

—Vit-on jamais prince plus malheureux en peuple?

—Sire, vous oubliez que cette fille n’est point de votre peuple. C’est

une étrangère, une sauvage! Vos _subjects_ valent mieux que cela.

—Mon Dieu! mon Dieu! que de soucis rongent la royauté! C’est un métier

pénible aujourd’hui que le métier de Roi. La vie me pèse; qu’un autre

prenne soin de la France, elle m’ennuie; tout m’ennuie, je ne veux plus

gouverner, il faut que j’abdique!

—Mignon, sois tranquille; allons, calme-toi: cette fille impudente

sera punie. Chasse toutes ces pensées noires. Ce n’est rien que cela!

Le lion a été piqué par un insecte! nous l’écraserons cet insecte!

Sire, allons, égayez-vous, amusez-vous. Pourquoi ce soir ne faites-vous

pas du café? Tenez, voici votre marabout et votre moulin, et du moka

dont le parfum est suave. Tenez, flairez, n’est-ce pas qu’il fleure

délicieusement?

Allons, mignon, ne faites plus la moue; soufflez le feu, je vous

conterai encore une histoire.

[Illustration]

[Illustration]

II.

LE lendemain matin, madame Putiphar fit appeler _La Madame_ et M. le

comte Phélipeaux de Saint-Florentin de la Vrillière; et ils eurent

ensemble une longue conférence où il fut décidé que lady Déborah seroit

envoyée au fort Sainte-Marguerite.

En quittant Déborah, Pharaon, furieux de sa mésaventure, avoit fait les

plus violents reproches à _La Madame_ sur la mauvaise éducation de son

élève.

—Sire, pardonnez-moi, répétoit-elle, en lui embrassant les genoux, j’ai

été trompée comme vous. C’est une femme fausse; elle m’a jouée. C’est

une hypocrite! Sire, cela n’arrivera plus. Oh! la catin, elle me paiera

cela!...

Aussitôt après qu’il fut parti, elle vint trouver Déborah, et

quoiqu’elle fût étendue sur le parquet et sans connoissance, elle

l’accabla d’injures en la secouant brutalement comme pour l’éveiller.

Sa tête, abandonnée à son poids, heurtoit lourdement sur le plancher et

jetoit le bruit sourd d’un crâne humain qui se choque sur une muraille.

Sur ces entrefaites, M. de Cervière accourut ayant encore sur le cœur

l’insuccès et la courte-honte de son siége. Il ajouta aux invectives

de _La Madame_ des injures de corps-de-garde, et relevant de terre

Déborah, il la força à coups de canne à se tenir debout malgré sa

défaillance. Puis, leur première furie passée, il lui ôtèrent ses beaux

habits et l’entraînèrent et l’enfermèrent dans un caveau servant de

prison, n’ayant de lumière que la foible lueur qui pénétroit à travers

les toiles d’araignées du soupirail, et d’autre couche qu’une litière

de paille et de foin.

Il y avoit plusieurs jours que Déborah languissoit en cette cave et

sans avoir vu personne, et sans aucun espoir d’en sortir,—on lui

jetoit sa nourriture par un judas,—quand un matin, de très-bonne

heure, elle fut réveillée en sursaut par un bruit de pas et de voix.

A travers les planches mal jointes de la porte elle apperçut une

lumière assez vive qui projetoit des taches et des filets étincelants

sur les murs noirs de son cachot. Ces flammes phantasmagoriques

grandissoient et rapetissoient et vacilloient de l’aire à la voûte,

et passoient sur elle et la zébroient de lames de feu. L’effroi la

saisit; elle se ramassa sur elle-même, se cacha la face dans la paille,

et recommanda son âme à Dieu comme si sa dernière heure étoit venue.

La porte s’ouvrit alors tout-à-coup, et M. de Cervière, portant une

lanterne, entra suivi de _La Madame_ et de quelques valets, et lui dit

brusquement, en la touchant du pied: Levez-vous, mylady, et suivez-moi.

Déborah, reconnoissant la voix du Kislar-Aga, fit un effort pour se

mettre sur les genoux; mais la force lui manqua, ses jambes s’étoient

enroidies sur cette terre humide, et elle retomba pesamment.

Au commandement de M. de Cervière, deux domestiques l’enlevèrent et la

portèrent dans un carrosse qui stationnoit à la porte extérieure du

Sérail.

En entr’ouvrant les paupières Déborah vit deux hommes armés qui lui

prirent les bras et les lui attachèrent sur le dos. Une bise glaçante

souffloit; à demi vêtue, Déborah grelottoit comme un agneau; elle

demanda des habits. On lui répondit:—vous vous chaufferez au soleil.—La

portière se referma, le fouet claqua comme des baguenaudes, les chevaux

agitèrent leurs sonnettes et partirent au galop.

Quand Déborah se vit au milieu de la nuit, et jetée dans un carrosse,

en la compagnie de deux hommes, à figure sinistre, basse, ingrate et

louche, faite exprès pour la police ou pour le bagne, elle ressentit

une terreur profonde, et le froid de la peur se glissa jusque dans ses

entrailles.

Ne voulant point entrer en communication avec ses gardes, elle ne les

questionna point, et lors même qu’ils essayèrent de lui adresser la

parole elle feignit de ne point comprendre, et ne leur répliqua qu’en

irlandois. Toutes précautions furent inutiles; ces hommes, dont le cœur

étoit aussi ignoble que la figure et l’emploi, ne furent pas long-temps

seuls avec elle sans l’assaillir de mauvais propos et d’agaceries, qui

peu à peu devinrent outrageux. Ils l’asseyoient de force entre eux; et

là, comme Suzanne entre les deux vieillards, la pauvre Déborah étoit

contrainte de subir leurs dialogues infâmes, leurs baisers et leurs

attouchements.

Après une semaine et plus de tortures et d’affronts, de froid, de faim

et d’insomnie; après avoir traversé la France dans presque toute sa

longueur, enfin elle arriva à Antibes, _άντὶπολις_, _άντὶϐιος_, la

vieille colonie marseilloise, assise à l’extrémité de la Provence, au

pied des Alpes maritimes, sur le beau rivage de la mer de Ligurie.

Le carrosse traversa la ville en grande hâte, et se rendit sur le

rivage. A la simple exhibition de leur mandat, le capitaine du port

mit à la disposition de nos deux agents de police quelques rameurs et

une barque où Déborah fut contrainte de prendre place. Lorsqu’elle

vit s’éloigner les rives de Provence, une vive inquiétude la saisit:

elle ne pouvoit s’expliquer ce qu’enfin elle alloit devenir. Comme

il n’étoit pas présumable que dans une embarcation si frêle et sans

vivres, on pût faire un assez long trajet pour l’exporter jusque dans

une terre étrangère, il lui vint naturellement en l’esprit qu’on

alloit la noyer au large. Résignée, elle attendoit le moment avec

calme, mesurant du regard l’étendue de son linceul; mais, après avoir

traversé le golfe de Juan et atteint le cap de Croisette, tout-à-coup

sa destinée s’expliqua: elle étoit face à face avec une forteresse qui

s’élançoit d’une corbeille de verdure et se dessinoit carrément sur le

bleu de ciel. La barque voguoit droit; elle atteignit bientôt au pied

de ce château-fort une petite baie où se trouvoient mouillées quelques

barques de pêcheurs de corail.

Là, ils prirent terre. Le pont-levis se baissa, on introduisit les deux

exempts auprès du gouverneur, et aussitôt un guichetier emmena Déborah

dans un cachot qui attendoit sa proie, comme une gueule vide.

C’étoit un cabanon de pierre nue. Dans un coin il y avoit un châlit,

sur ce châlit il y avoit un sac de paille et une couverture de laine,

couleur d’ocre, trouée comme un crible. Dans un autre coin gisoient

consternées une table à jambes torses, et deux chaises de bois

semblables à une boîte à sel. Percés et ruinés, ces meubles tomboient

du haut-mal, et pour peu qu’on les ébranlât ils répandoient autour

d’eux une poussière jaunâtre, comme des étamines de maïs. Une petite

fenêtre placée très-haut, fermée par un châssis et des barreaux de fer

éclairoit foiblement cet affreux intérieur: Déborah traîna la table

tout auprès, et monta dessus pour regarder d’où venoit ce jour.

La vue plongeoit au loin, elle étoit grandiose, mais morne; on ne

voyoit que deux ciels ou deux mers, car le ciel est l’image de la mer,

car la mer est l’image du ciel.

[Illustration]

[Illustration]

III.

LORSQUE le gouverneur vint le lendemain visiter Déborah, elle étoit

accoudée sur sa table et pleuroit abondamment. Il la salua d’une façon

gracieuse, et lui dit: Ne vous laissez point abattre par le chagrin,

vous n’aurez point à souffrir en ce lieu.

—Si je pleure, répondit-elle, c’est sur mes maux passés, et non sur le

présent ou l’avenir; trop de douleurs m’ont rendue insensible, je suis

faite au malheur comme on est fait à un climat, il n’a plus de pouvoir

sur mon âme.

—Je suis venue, mylady, pour vous prier de me faire connoître ce dont

vous pouvez avoir besoin. Demandez sans crainte, tout le possible vous

sera accordé.

—Monsieur, je n’ai besoin de rien.

—Mais, ma belle dame, vous manquez de tout.

—Ah! c’est vrai, monsieur.

Il prit alors la liberté de s’asseoir, et lui dit, après beaucoup de

paroles de consolation:

—Ne vous effarouchez point, mylady, de l’intérêt vif que je vous

porte: j’aime touts mes prisonniers. Veuillez ne point voir en moi un

geôlier, mais un bon châtelain hospitalier. Quoique ce soit le Roi

qui me fasse ma famille, elle n’en a pas moins touts mes sentiments

paternels. Je tiens beaucoup, mylady, à ce que vous ne refusiez pas mes

soins, et à ce que vous m’accordiez votre confiance et votre affection,

que je tâcherai de mériter de toutes mes forces. En cette île déserte,

dans ce château, sans épouse et sans enfants, je n’ai d’autres liens

qui me lient à l’existence que l’attachement des infortunés confiés à

ma garde. Tout mon bonheur est là; répandre la satisfaction autour de

moi. J’éprouve une joie profonde à me voir aimé de gents qui devoient

me haïr. Ceci montre qu’il n’est pas de position dans la vie qu’on

ne puisse ennoblir et sanctifier. Le Roi m’a fait argousin; eh bien!

avec l’aide de Dieu j’ai revêtu le caractère le plus beau: celui

de patriarche. Quelquefois dans mes instants d’orgueil je me dis,

peut-être suis-je un humble instrument de la Providence, qui m’a placé

ici pour réparer un peu du mal qu’on fait là-bas.

Vous intéressez fortement mon cœur, mylady, vous êtes jeune et

belle.... Ne vous troublez point, je puis vous dire cela, moi, pauvre

vieillard qui descends au tombeau. Vous êtes femme et infortunée, et

par-dessus tout pour moi vous êtes Irlandoise. J’ai l’estime la plus

haute, mylady, pour les gents de votre nation. Autrefois je fus attaché

à la personne du comte de Thomond, aujourd’hui maréchal de France,

chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et commandant en Languedoc. Je ne

puis songer à lui sans que mes yeux ne se mouillent d’attendrissement

et d’admiration. Je suis tout chargé de ses bienfaits! Grâce à Dieu,

qui vous envoie auprès de moi, peut-être pourrai-je acquitter un

peu envers vous la dette de soins, d’égards, de générosité que j’ai

contractée envers lui. C’est un doux espoir dont je me flatte, ne le

détruisez pas.

Déborah le remercia avec beaucoup d’affabilité, et lui dit que jusques

alors, ayant eu fort peu à se louer des hommes, elle étoit maîtresse de

son affection entière; qu’ainsi il lui seroit facile de l’acquérir et

grande et sans partage.

—Si ce n’étoit pas trop exiger de vous, mylady, je vous prierois de

vouloir bien me faire connoître la cause de votre incarcération, qui

n’est nullement motivée dans votre lettre-de-cachet. Mais pour peu que

cela vous attriste, ne le faites point.

—Comme je suis aussi jalouse de votre estime que de votre pitié,

permettez-moi, monsieur, de reprendre les faits à leur origine. Il ne

seroit pas bien que vous ne me connussiez qu’à demi. Je tiens à vous

dévoiler mon passé tout entier, assurée que je suis que je ne vous en

paroîtrai pas moins digne. L’amitié est plus délicate que l’amour, elle

ne se donne pas à l’inconnu, elle n’est pas implicite. A la face de

Dieu et par l’enfant que je porte en mon sein, je jure que la vérité

seule va sortir de ma bouche. Croyez-moi, monsieur.

Et elle lui narra avec une grande simplicité toute sa vie.

Durant le récit, plusieurs fois il s’arrêtèrent touts deux pour

pleurer, et, en le terminant, Déborah perdit connoissance. Quand elle

fut revenue de son trouble, M. le gouverneur lui prodigua toutes les

consolations les plus vraies, et lui renouvela ses protestations de

bienveillance.—Oubliez que vous êtes prisonnière, lui disoit-il, ce

n’est pas moi qui vous en ferai ressouvenir. Vous pouvez vivre ici

dans le calme, le repos et l’aisance. Vous êtes libre ici, aussi libre

que les oiseaux du ciel qui suspendent leurs nids à ces murailles. Ici

bas, ne faut-il pas que toujours nous soyons captifs en quelque lieu?

Ici ou ailleurs, qu’importe!... L’aigle même n’a-t-il pas son aire?

l’ours n’a-t-il pas sa caverne? En France il y a dix millions d’hommes

libres qui naissent, vivent et meurent sous le même toit. Ce ne sont

pas les lettres-de-cachet qui font le plus de prisonniers, ce sont les

liens de famille, la pauvreté, les travaux mercenaires, le ménage, la

nonchalance, les préjugés.

Vous ne sauriez habiter, mylady, un plus vaste et plus romantique

manoir, une île plus délicieuse, une mer plus belle sous un ciel plus

pur.

—Monsieur, j’admire les ressources de votre esprit: il me semble que

vous n’êtes pas loin de prouver qu’il n’y a d’hommes libres que dans

les cachots. Cela me rappelle ce que Horace Walpole écrivoit à un de

ses amis, avec autant de finesse que vous, monsieur, et non moins

d’exagération:

«Depuis long-temps j’ai pour opinion que les externes de Bedlam sont si

nombreux, que le plus court et le mieux seroit d’y enfermer le peu de

gents encore dans leur bon sens, qui par ce moyen seroient en sûreté,

puis de donner carte blanche à touts les autres.»

Mais, dites-moi, si cela vous est possible, pour combien de temps

suis-je condamnée à être libre en cette bastille?

—Madame,... à perpétuité.

—A perpétuité?... Les hommes poussent la cruauté jusqu’au ridicule!

ils condamnent l’avenir comme si l’avenir leur appartenoit. A

perpétuité!... comme si on ne pouvoit s’étrangler avec sa chaîne ou se

briser le front sur le pavé. A perpétuité!... Pendant que le juge épèle

ce mot, le patient glissant sa main sur sa poitrine, peut s’enfoncer

son couteau dans le cœur et rendre le dernier soupir avant le juge la

dernière syllabe. A perpétuité!... Il n’est donné qu’à l’homme d’être

sot et barbare tout à la fois, tout ensemble!

M. le gouverneur essaya de calmer Déborah en lui donnant l’agréable

espérance qu’à la mort de la Putiphar, à coup sûr elle recouvreroit la

liberté.

C’est-à-dire l’esclavage, reprit-elle en souriant. Vous vous êtes

coupé, monsieur; la vérité trouve toujours moyen de sortir de son

puits, il est inutile d’y mettre un couvercle.

Et M. le gouverneur, lui ayant rendu sourire pour sourire, lui serra

tendrement les mains et se retira.

[Illustration]

[Illustration]

IV.

PEU d’instants après un porte-clefs vint lui offrir de la part de M.

le gouverneur une corbeille de figues et d’oranges fraîches cueillies;

puis ensuite il lui apporta un matelas et du linge, un miroir, une

écritoire complète, quelques menus objets de toilette à l’usage d’une

femme, des parfums de Grasse et quelques bonbonnières en bergamote.

Ainsi que Déborah, vous venez de faire connoissance avec le gouverneur

de Sainte-Marguerite, et, comme elle, vous devez être touché de ses

nobles et bonnes manières. J’aurai peu de chose à ajouter pour vous

parfaire son portrait: le caractère des hommes sans duplicité apparoît

de lui-même: Je ne vous prendrai point la main pour vous guider et vous

faire descendre avec moi dans les replis tortueux de son cœur; nous ne

nous égarerons point à la recherche de ses sentiments ténébreux.

Monsieur de Cogolin, tel étoit, je crois, le nom de cet officier du

Roi, quoique alors âgé d’environ soixante-cinq ans, étoit encore

pétulant et vigoureux. Sa perruque rousse sur sa mine verdâtre le

rendoit bizarre au premier aspect. Deux grands yeux noirs, pleins de

vivacité, animoient ses traits, gros et ronds et assez insignifiants.

La gaieté et l’insouciance faisoient le fond de son humeur. Il avoit du

bon esprit et de l’esprit de saillie; de la culture, beaucoup d’usage

et de politesse, et, parfois, lorsqu’il s’oublioit, un peu de cette

brusquerie commune à touts les Provençaux. Il étoit réellement bon,

et mettoit touts ses soins à alléger le sort des malheureux confiés à

sa garde. Jamais il ne leur faisoit sentir son sceptre, dont il est

si facile à un gouverneur de faire une massue. Autant que possible

il éloignoit d’eux tout ce qui pouvoit leur rappeler qu’ils étoient

captifs, et leur procuroit toutes les distractions que le lieu et sa

fortune lui permettoient. Il leur donnoit des jeux, des journaux et des

livres; pour promenoir, son jardin et tout le Fort; et souvent il les

emmenoit en pleine mer faire des parties de pêche jusque dans les eaux

d’Asinara.

Aussi touts les prisonniers et touts les habitants du fort le

chérissoient-ils sincèrement, et avoient-ils pour lui une révérence et

un attachement qui, aux yeux de personnes étrangères à ses bienfaits,

auroient pu sembler du fanatisme.

Dans sa jeunesse il avoit beaucoup aimé, peut-être trop aimé les

femmes, et c’étoit dans leur commerce qu’il avoit contracté ses formes

amènes et ses manières exquises qui le distinguoient. Son regard en

avoit conservé une expression tendre, sa voix un accent flatteur et

ses gestes quelque chose de caressant. A l’amour avoit succédé en son

âme la vénération, et il rendoit aux dames un vrai culte de dulie et

d’hyperdulie. Cependant, et il en ressentoit un grand chagrin, depuis

qu’il étoit gouverneur de Sainte-Marguerite il étoit privé totalement

de leur compagnie. Il considéroit cette privation comme un châtiment de

Dieu en expiation des fautes qu’il avoit commises envers elles. Mais

pour atténuer son affliction, il s’entouroit de tout ce qui pouvoit

lui donner de douces souvenances et flatter son idolâtrie. Il faisoit

ses lectures favorites de Brantôme, de Bussy-Rabutin, de madame de

Sévigné;... sans parler de Voltaire, son pain quotidien. Les murs de

son appartement étoient couverts de portraits de femmes antiques et

modernes célèbres par leurs talents ou leur beauté. Dans le milieu de

son salon, sur un piédouche de portor, s’élevoit un buste en marbre de

Ninon-de-Lenclos, que touts les jours il couronnoit d’une couronne de

fleurs nouvelles et cueillies de sa main. Mais, par la suite, Déborah

ayant emporté toutes ses affections et troublé sa religion solitaire,

Ninon fut quelquefois oubliée, et porta quelquefois durant plusieurs

jours un chapel de roses fanées.

[Illustration]

[Illustration]

V.

PEU de temps après sa première visite, M. de Cogolin offrit à Déborah,

si elle étoit curieuse de connoître le séjour et le pays qu’elle

habitoit, de faire une excursion dans l’île, et de l’accompagner pour

lui servir de guide et d’explicateur, ou, comme on dit à Rome, de

_cicerone_. Elle accepta volontiers.

Ils montèrent premièrement sur la plate-forme la plus élevée du donjon.

Après avoir long-temps promené ses regards, Déborah dit à M. de

Cogolin: maintenant, je connois les lieux qui m’environnent, me

seroit-il possible de savoir où je suis?

—Mylady, ce n’est point un mystère; si j’avois pu penser que vous

l’ignorassiez, je me serois empressé de vous dire que nous sommes

ici dans l’île Sainte-Marguerite. Cette autre petite île, au Sud

de celle-ci, dont elle n’est séparée que par un canal étroit, est

Saint-Honorat, où, si cela peut vous plaire, je me ferai un plaisir de

vous conduire. Ces deux islettes qui sont ici tout proche se nomment

la Fornigue et la Grenille; toutes deux sont incultes et inhabitées.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 16 / 33 段