à vingt. Lorsqu’elles avoient atteint leur quinzième année on ne
leur faisoit plus mystère de la ville qu’elles habitoient; mais on
les détournoit le plus possible de croire qu’elles fussent destinées
à la couche de Pharaon. Quand on les soupçonnoit de connoître leur
destination, qu’elles avoient apprise, soit par hasard, soit par des
confidences, on les renvoyoit en les faisant entrer dans un cloître ou
dans un chapitre, ou, lorsqu’elles étoient enceintes, en les mariant.
La dépense de ce sérail étoit d’environ cent cinquante mille livres
par mois, seulement pour la nourriture et l’entretien du _harem_ et
les émoluments des employés et des domestiques. On soldoit à part les
Bachas-recruteurs, les indemnités accordées aux familles ou le prix de
la vente des enfants, la dot qu’on leur donnoit, les présents qu’on
leur faisoit et la prime des bâtards. Tout cela faisoit un gaspillage
de plus de deux millions par an. Chaque année le Parc-aux-Cerfs coûtoit
à la France aux environs de cinq millions.
Il a duré trente-quatre ans.
La surintendante qui succéda à madame Dumant, peu de temps après la
mort de madame Putiphar, appartenoit à une des meilleures familles de
Bourgogne, et étoit une ci-devant chanoinesse d’un chapitre noble.
Dès que les courtisans avoient connu la formation de ce _harem_, ils
avoient brigué à l’envi le titre de _capiaga_; mais Pharaon avoit pris
en pitié leur prétention et leur bassesse, et, à leur grand crève-cœur,
en avoit laissé la direction au fondateur Lebel, son _hazoda-baschi_,
sous la suzeraineté du Bacha Phélipeaux de Saint-Florentin.
[Illustration]
[Illustration]
XXXVII.
PEU d’instants avant l’arrivée de Déborah au Parc, madame Putiphar
avoit adressé cette lettre à _La Madame_:
«Vous recevrez sans doute ce soir, ma chère surintendante, une jeune
comtesse irlandoise, nommée Déborah, que je vous envoie pour élève. Je
n’ai vu que son portrait; elle m’a paru bien, très-bien. Quelqu’un qui
la connoît plus particulièrement m’a donné l’assurance qu’elle a mille
grâces et mille attraits, et qu’elle doit plaire à coup sûr à Pharaon.
Donnez-lui touts vos soins; _formez_-la de suite; mon désir est qu’elle
lui soit offerte avant peu. Son _éducation_ vous coûtera sans doute
beaucoup d’assiduité; j’aurai égard à vos peines, car, m’a-t-on dit,
elle n’a pas le caractère aisé, et de plus, c’est une fille bouffie
de vertu et à cheval sur le devoir. Il faut que vous la retourniez
complétement. Ne négligez rien pour la séduire; ni flatteries, ni
mensonges, ni promesses. Tâchez surtout de détruire en elle tout
sentiment de pudeur. Peut-être est-elle froide par l’ignorance où elle
est de touts les plaisirs qu’on puise dans la débauche; découvrez-les
lui touts. Attisez continuellement en elle l’appétit de la chair en ne
l’environnant que de tableaux excitants, et en ne lui mettant entre les
mains que des livres corrupteurs, et des aliments prolifiques. Par ces
moyens, je l’espère, vous la vaincrez et vous opérerez une heureuse
révolution en son tempérament. Le jour convenu pour la première visite
de Pharaon, faites en sorte de mêler à sa boisson quelques substances
aphrodisiaques.
»Je vous demande pardon de vous envoyer tant de besogne. Veuillez,
pour me plaire, user en cette occasion de toute la patience, de toute
l’adresse, de tout l’esprit que je suis heureuse de vous reconnoître,
et que vous déployâtes tant de fois.
»Agréez, à l’avance, touts mes grands remercîments.»
Pour faire réponse à cette lettre d’envoi, et informer madame Putiphar
de l’insurrection de Déborah, _La Madame_ se hâta de lui faire parvenir
ce message:
«J’ai reçu avant-hier au soir, affectionnée maîtresse, votre jeune
Irlandoise. Elle est vraiment jolie, je l’ai vue nue, dans le bain; son
corps est beau, parfaitement fait; sa taille est élégante, le son de
sa voix agréable, ses manières on ne peut plus distinguées. Assurément
elle charmera Pharaon, si je puis la subjuguer; mais j’en désespère
quasi. C’est une vierge alarmée et récalcitrante, il sera difficile de
la dresser. En ce moment elle est en pleine rébellion. Suivant votre
désir, j’avois garni son logement de figures, de tableaux et de livres
obscènes; mais hier, à l’heure du déjeuner, la pudibonde ayant apperçu
ces objets scandaleux, entra en si grande fureur qu’elle s’enferma et
se vérouilla, et les jeta touts par les fenêtres. Mes prières, mes
supplications n’ont pu ni l’appaiser, ni la décider à ouvrir. M. de
Cervière vient à l’instant d’éprouver le même échec. Ni ses raisons, ni
ses menaces n’ont pu l’ébranler dans sa résolution, elle s’est moquée
de lui. Dépité, il a fait venir la force armée pour l’effrayer et
enfoncer la porte barricadée par derrière avec des meubles; la porte
et la fille sont restées inexpugnables, et mylady a déclaré que si on
pénétroit par violence dans sa chambre, plutôt que de se rendre elle
se précipiteroit par la croisée. J’ai suspendu le siège à ce point,
et coupé court à l’ardeur belliqueuse de M. de Cervière; car, poussée
à bout, la luronne auroit été capable d’exécuter sa menace. Dans une
circonstance aussi périlleuse, je n’ai voulu rien prendre sur moi;
j’attends donc vos conseils et vos ordres.»
_Réponse de madame Putiphar._
«Prenez-la par la famine; avant peu, exténuée d’inanition, elle se
trouvera dans la nécessité de se rendre à votre merci. Ayez pour elle
une bonté démesurée, ne la grondez pas, ne la punissez pas. Désormais
ne contrecarrez plus ouvertement ses opinions honnêtes; ne rompez plus
en visière avec sa vertu. Vous ne capterez cette virago que par la
ruse et le subterfuge. Ayez recours aux moyens obliques et occultes.
Biaisez, dupez-la, subornez-la; mais n’entrez pas en lice avec elle.»
[Illustration]
[Illustration]
XXXVIII.
AUSSITÔT que Déborah l’eut fait prier de venir _La Madame_ accourut, et
fut fort émerveillée de trouver la porte débarricadée et toute large
ouverte.
—Si je me rends, ce n’est point par disette, voyez, madame, cette table
est encore chargée de provisions, lui dit Déborah doucereusement,
mais par un bon sentiment qui part de mon cœur, et que vous daignerez
apprécier, je l’espère. Je vous demande humblement pardon de la colère
où je me suis laissée emporter, et du scandale que j’ai donné en cette
maison. Mais élevée comme je l’ai été dans un farouche rigorisme, et
pleine de dégoût, comme on m’en a emplie, pour l’impudicité, j’ai été
blessée profondément des images dont on avoit orné ces murailles.
Désormais, je vous le proteste, je serai moins fanatique.
—Ce retour que je ne saurois trop louer, mylady, m’enchante plus
qu’il ne me surprend; j’étois fermement persuadée que vous étiez
bonne, et que ce n’étoit qu’une heure d’égarement produit par une
colère bien justement motivée. Je vous prie de m’excuser pour les
objets inconvenants que vous avez trouvés en cet appartement, et que
vous avez fort bien fait de briser; comme je vous l’ai déjà dit, ils
appartenoient à un vieillard qui occupoit ce local il y a quelques
mois, et j’avois ordonné aux domestiques de les enlever; mais on est si
mal obéi. Je vous demande surtout de vouloir bien n’en jamais parler à
M. le comte de Gonesse; c’est un homme si sévère pour les mœurs, il ne
me pardonnerait pas de sa vie cette malencontreuse négligence.
—Madame, vous pouvez compter sur ma discrétion.
—Votre pauvre ventre depuis trois jours a dû beaucoup souffrir de
votre bouderie? Vous allez me faire l’amitié de l’amener dîner avec
moi; en compensation je veux le traiter somptueusement comme un enfant
prodigue; mais avant, il faut que nous nous parions. Vos beaux habits
sont déjà prêts.
_La Madame_ fit alors apporter une robe de _triomphante_ couleur de
pain brûlé, faite dans un goût charmant; Déborah la passa, elle lui
alloit et lui seyoit à ravir. Dans l’enivrement _La Madame_ tournoit
et retournoit à l’entour en l’ajustant, en l’agitant pour le faire
bouffer; elle sembloit jouer à la tour-prends-garde. Elle lui prenoit
la taille entre les doigts, elle lui passoit une main voluptueuse sur
ses hanches et sur sa poupe arrondie; elle lui baisoit les bras, les
épaules et le dos dans ce vallon formé par la saillie des omoplates et
sur la ravine des vertèbres. Toutes ces minauderies étoient entremélées
de flatteries et d’exclamations. Quand elle eut épuisé son catalogue
admiratif:—Il ne vous manque plus qu’un joyau, lui dit-elle, et vous
serez le plus beau des chérubins.—Une servante à qui elle avoit parlé
bas, revint aussitôt et lui remit une capse à bijoux. Elle en tira une
longue chaîne d’or, qu’elle lui mit au col; à cette chaîne pendoit un
médaillon, celui de Pharaon en costume de galant aventurier.—Ceci,
ma charmante, est un cadeau du comte de Gonesse; cette miniature est
son portrait; il a voulu, puisque lui-même en ce moment est éloigné
de vous, que son image vous fût sans cesse présente, et il a passé
procuration à ce bijou pour reposer sur votre cœur, en attendant qu’il
puisse y reposer lui-même.
—Monseigneur le comte a trop de courtoisie et de bonté; je suis confuse
de tant de faveurs, en vérité, je suis indigne de lui et de ses
sentiments.
—Ses traits vous plaisent-ils? Comment le trouvez-vous?
—Il me semble beau et bien, sa figure est noble et douce, et son regard
plein d’amitié.
—Venez, venez, ma chère mylady, vous êtes divine! vous êtes un amour!
[Illustration]
[Illustration]
XXXIX.
DÉBORAH joua si bien la bénigne, qu’elle rentra promptement dans les
bonnes grâces de _La Madame_, beaucoup plus avant même qu’elle ne
l’auroit souhaité. Elle étoit poursuivie sans cesse de ses petits
soins obséquieux, de ses prévenances, de ses flatteries, et accablée
de sa compagnie, de sa cour; car c’étoit une vraie cour d’amant, une
cour assidue, faite avec une galanterie exquise; cette galanterie
chevaleresque dont aujourd’hui les hommes ont perdu toute tradition.
Elle goûtoit un plaisir très-grand dans touts ces riens qu’un amoureux
dérobe au corps de sa bien-aimée; elle recueilloit précieusement toutes
ces babioles que Déborah laissoit à l’abandon, et touts les bouquets
qui s’étoient fanés à sa ceinture et dans ses cheveux. Plusieurs fois,
s’étant laissée aller à une expression trop passionnée de sa tendresse,
elle avoit été sèchement rudoyée; aussi, n’osant plus espérer de
faire partager son inclination, elle s’étoit retranchée dans des
bornes respectueuses, et s’en tenoit à une espèce de culte plus que
contemplatif et moins que platonique. Déborah, souvent le matin, étoit
réveillée par de doux gémissements, de gros soupirs, et trouvoit une
main posée sur son sein, et à côté d’elle _La Madame_ tout en émoi,
assise comme sur un rivage et penchée sur elle en extase comme si elle
se miroit dans des flots.
On s’empressa d’informer madame Putiphar de l’issue de l’insurrection
de Déborah et de sa conversion. Dès lors, Lebel commença à entretenir
son maître de la nouvelle élève du Parc, jeune comtesse irlandoise,
charmante, accomplie, ravissante, et à en faire l’éloge le plus pompeux
et le plus propre à l’en rendre curieux. Elle fut peinte plusieurs fois
dans différents costumes; ces portraits furent placés sous ses yeux,
et eurent le don de lui plaire. Ainsi émoustillé et alléché, Pharaon
manifesta le désir de la posséder incessamment.
Comme la grossesse de Déborah devenoit de plus en plus apparente, on
fut enchanté de l’empressement de Pharaon, et l’on se rendit de suite à
sa velléité. Tout fut préparé pour sa réception. Le matin du jour fixé
pour leur première entrevue, mylady fut priée de descendre à la salle
de bain, et là ses duègnes passèrent plusieurs heures à la peigner et à
la parfumer. _La Madame_ l’invita à déjeûner avec elle, et durant tout
le repas l’exhorta à se conduire de la façon la plus gracieuse, à user
de toutes les ressources de son esprit et de sa beauté pour enivrer son
adorateur; elle lui exaltoit son bonheur, et la congratuloit d’avoir
fait la conquête d’un homme si noble, si riche, si puissant, et lui
peignoit touts les plaisirs, toute la fortune et toute la gloire qui
l’attendoient; enfin elle termina par ces conseils qu’une mère glisse,
au coucher des nouveaux époux, dans l’oreille innocente de sa fille.
Après déjeûner elle la reconduisit dans son appartement, qu’on avoit
délicieusement décoré, et la vêtit légèrement d’un surtout de satin
rose, sans oublier la chaîne d’or au médaillon. Lorsque deux heures
approchèrent, c’étoit le temps que Pharaon avoit choisi pour sa visite,
_La Madame_, pour obscurcir le grand éclat du jour et jeter du mystère,
baissa les stores, en souhaitant mille félicités à la pauvre Debby,
dont le cœur battoit douloureusement et qui trembloit comme une feuille
morte, et frémissoit comme une liqueur sur un feu ardent; puis elle la
baisa sur le front en lui serrant tendrement les mains et sortit.
Aussitôt qu’elle fut seule, Déborah attacha à son bras gauche un long
crêpe noir.
Elle étoit dans la plus cruelle angoisse, et presque défaillante,
quand tout-à-coup elle entendit un craquement d’escarpin dans le
corridor et heurter foiblement du doigt sur la porte; elle accourut
ouvrir, et Pharaon entra vêtu d’une façon magnifique, qui rappeloit
le commencement du siècle et plus encore les beaux temps de l’amant
de La Vallière. Il portoit une casaque de velours noir chargée de
brandebourgs d’or, une veste de brocart de soie à ramage d’argent, des
hauts-de-chausses amples comme des brayes de matelots et un feutre gris
ombragé de plumes et entouré d’un large bourdaloue.
Sa figure étoit superbe, sa prestance majestueuse; éblouie, subjuguée
par cet abord imposant, et sans doute par la pensée prestigieuse
qu’elle étoit là, face à face avec un de ces hommes que le crime ou
l’hérédité du crime fait berger d’une nation, Déborah se mit à genoux
et inclina le front jusques à terre; mais Pharaon lui prit la main et
lui dit:
[Illustration]
[Illustration]
XL.
SUIS-JE donc l’aquilon, que je courbe ainsi les fleurs? Relevez-vous,
mylady, et permettez à mes lèvres de restituer à votre bouche touts
les baisers infidèles que, dans la tristesse de l’absence, elles ont
prodigués à cette effigie, qui loin de vous brilloit sur ma poitrine
comme une étoile dans l’ombre, et qui vient de s’évanouir devant le
soleil de vos charmes.
Qu’il me tardoit d’être à vous! qu’il me tardoit d’être débarrassé des
affaires diplomatiques, et surtout insipides, qui me retenoient aux
frontières quand mon âme étoit auprès de vous.
Enfin, je vous vois, je vous presse en mes bras; je vous parle d’amour;
je suis heureux!
Vous êtes généreuse, mylady, vous comprenez à quoi peut entraîner
l’excès de la passion; vous me pardonnerez ce qu’il y a pu avoir de
tyrannique dans ma conduite envers vous. Je vous ai ravie au monde; je
vous ai faite ma prisonnière: c’est mal! très-mal! mais je vous aime
tant! Toute ma vie désormais sera une expiation.
Vous avez dû sans doute vous ennuyer beaucoup dans cette morne demeure?
—Je languissois. J’espérois ardemment après votre venue.
—Naïve enfant! Mais quelle est donc cette écharpe noire que vous avez
au bras?
—C’est le deuil de Patrick, mon époux infortuné; de mon époux, qu’on
m’a assassiné la veille de mon rapt. Et qui me l’a assassiné? un
marquis de Villepastour, un capitaine du Roi; parce que je n’avois pas
voulu de lui, et la concubine du Roi, parce qu’il n’avoit pas voulu
d’elle! C’est une abomination! Monsieur, j’attends de vous justice. Ah!
vous me vengerez!
—Je ne suis pas puissant.
—Vous parlez au Roi, vous le lui direz!
—Et le Roi me répondra:—Que ces dames gardent mieux leurs amants, si
elles y tiennent. D’ailleurs, pour un de perdu deux de retrouvés. Je
n’y puis rien. Quand un chien est égaré on l’affiche; quand il est mort
on n’en parle plus.
—Fi, monsieur! vous le calomniez, le Roi! Le Roi est justicier; il a le
cœur droit et la parole noble; le Roi hait le crime et le punit.
—Je suis flatté de l’opinion avantageuse que vous avez de lui. Soyez
tranquille, vous aurez satisfaction. Mais oublions un moment toutes
ces choses pénibles: j’ai l’esprit ombrageux, la moindre pensée sombre
m’affecte et m’emplit de terreur. La mélancolie est un poison et la
joie un élixir.
Venez, Déborah, venez, mylady; venez sur ce sopha, et causons d’amour.
Laissez vos mains dans les miennes, et laissez-moi m’asseoir plus près
encore de vous.
Vous êtes bien tout ce que j’avois pressenti, une personne divine! Je
suis fou de vous! Si toutes les Irlandoises avoient votre beauté et
votre grâce, et que je fusse Roi de France, je troquerois vite ma terre
ferme contre votre île.
—Que Dieu préserve ma patrie d’un fléau tel que vous! Subir le joug de
l’étranger victorieux, obéir à la loi du plus fort, c’est un malheur!
Mais avoir pour maître un mauvais homme sorti du sein de la nation, ou
choisi par elle, c’est un opprobre!
—En vérité, mylady, vous me faites trop d’honneur de me croire un
fléau; quand vous me connoîtrez plus, assurément vous m’estimerez moins.
Oh! ne bougez pas de comme cela! la tête ainsi penchée, vous êtes
ravissante. Que vos épaules sont blanches et belles! Oh! j’ai besoin
de toute ma civilisation pour ne les dévorer que de baisers. Avec ces
épaules-là, ma mignonne, je ne vous conseille pas d’échouer à l’île de
Tovy-Poenammou.
Ce sont de vrais pièges à hommes que ces robes ainsi décolletées.
Certes, les robes _décolletées_ sont bien, mais des collets _dérobés_
seroient encore mieux; ce seroit à coup sûr plus commode. Je n’aime
pas les obstacles; mais chez nous on a la manie des enveloppes; et une
femme seroit mal réputée si elle n’étoit pas enveloppée de linges comme
une plaie.
Dernièrement deux belles dames descendirent de carrosse et entrèrent
dans le jardin des Tuileries; elles s’étoient avisées d’un moyen
délicieux de satisfaire à l’usage et à la raison: entièrement nues,
elles n’étoient seulement vêtues que d’une robe de la gaze la plus
claire, qui laissoit apparoître leurs formes parfaites et leur bel
incarnat. On les voyoit comme on voit les melons au travers de leurs
cloches de crystal; cela étoit délicieux!...
De ma vie je n’ai éprouvé ce que je ressens auprès de vous; je le vois
bien, l’amour véritable m’étoit resté jusques à ce jour tout-à-fait
étranger. Oh! mylady, si vous saviez quelle passion votre candeur a
fait éclore en mon sein, et de quel feu je brûle auprès de vous! Ma
raison se trouble,... j’étouffe.... Restez, restez enlacée dans mes
bras!... Cette résistance est puérile et vaine. O ma belle, mourons de
plaisir!
—Arrêtez! de grâce, monsieur! N’avez-vous pas de honte! Vous jouez ici
un rôle indigne de celui que Dieu vous a confié.
—Dieu m’a fait homme.
—Et vous vous faites chien!
—Vous êtes impolie, mignonne, et traitez mal ce pauvre comte de Gonesse.
—Grâce! grâce! monsieur! Je sais qui vous êtes; vous n’êtes point le
comte de Gonesse;—Sire, vous êtes Pharaon!
—La belle, vous rêvez.
—Sire, ah, laissez-moi! c’est infâme! vous me brisez! Vous n’obtiendrez
rien!...
C’est donc là l’hospitalité qu’une fille étrangère trouve en votre
Royaume! on lui tue son époux, et puis on la traîne en un lieu
sans nom, et on l’engraisse pour les plaisirs du Roi, et le Roi la
viole.—Mais c’est une abomination!—Majesté, n’en crevez-vous pas de
honte?—Oh! vos ayeux n’étoient pas ainsi, ils ne répandoient pas la
corruption sur leur Empire; ils gouvernoient leur peuple, et vous,
Sire, vous le polluez! Ne craignez-vous pas de voir surgir ici,
échappés à leur sépulcre et pleurant, les ombres de saint Louis, de
Robert ou de Charlemagne!...
Mais Pharaon sans l’écouter l’enveloppoit de ses bras et la courboit
sous lui.
—Sire, ayez pitié de moi! Mon Dieu! pourquoi tant désirer une pauvre
enfant maussade? N’avez-vous pas à votre merci les mères, les sœurs,
les femmes et les filles de vos courtisans, qui hennissent après vous
comme des cavales? N’avez-vous pas toute la Cour? n’avez-vous pas toute
la ville? n’avez-vous pas cette maison toute pleine d’odaliques qu’on
vous dresse, qui se meurent dans l’attente, qui me jalousent sans doute
pour mes cris de désespoir qu’elles prennent pour des cris de bonheur?
Ah! Sire, Sire, grâce! grâce!...—Vous voulez de la volupté: je ne suis
qu’une ronce, qu’un buisson épineux dont les feuilles et les fleurs
sont tombées au souffle de l’infortune. Je ne suis qu’une étrangère
sans agrément et sans bien-dire, triste, morne, fanée, le cœur plein de
fiel et de dégoût et d’abattement, regrettant ses montagnes natales,
pleurant sa mère dont la fosse est encore fraîchement remuée, et son
époux dont le sang fume encore.—Grâce, grâce, Sire! laissez-moi: vous
demandez des plaisirs à une urne, vous demandez des caresses à un
cyprès! Voyez! je suis froide et glacée comme un mort!—Pitié! pitié!
humanité, Sire! mes entrailles sont pleines: ne donnez pas à l’orphelin
que je porte pour mère une prostituée!...
—Ma belle hautaine, mon amour anoblit, ennoblit et ne prostitue pas.
Que votre orgueil soit tranquille; allez, si l’un de nous déroge,
assurément ce n’est pas vous;—car, tu l’as dit, je suis Pharaon, et
je donnerois volontiers mon Royaume de France pour celui de ton cœur.
Mais, non, je puis unir ces deux couronnes. Prends-moi pour amant, et
touts tes rêves de félicité et de grandeur se réaliseront. Justice,
vengeance, réparation te seront faites. Ton présent et ton avenir
seront si beaux, qu’ils obscurciront ton passé. Je puis tout, tu le
sais? eh bien, tu domineras ma puissance! Je possède tout, et tout sera
pour toi! Opulence, bruit, courtisans, esclaves, fêtes, spectacles,
triomphes, festins, volupté, jours de plaisirs et nuits d’orgie,
parfum, musique, amour, ivresse!... tout ce que l’univers produit de
suave, de précieux et d’envié viendra s’abattre à tes pieds; ton nom
retentira dans le monde, et la foule à ton passage s’écrasera et battra
des mains.—Tu regrettes tes montagnes, on t’en fera de pareilles.—Tu
regrettes ton vieux château, on le transportera à la place que tu
marqueras du doigt!...
—Se vendre pour un royaume ou pour un écu, Sire, l’opprobre est
le même. Sire, vous m’outragez!—Vos séductions se noyent dans ma
tristesse: je n’envie que la solitude des forêts ou la paix de la
tombe. Sire, justice et protection! Sire, vous me le devez! Sire,
rendez-moi la liberté et sauvez-moi l’honneur!...
—Cédez, vous serez Reine!
—Et votre épouse?...
—Je ne l’ai jamais aimée.
—Et votre concubine?...
—Je ne l’aime plus.
—Et moi, Majesté, je vous hais.
—Rien n’est si près de l’amour que la haine.
—Grâce, grâce, Sire! épargnez-moi!... Mais que faut-il vous dire?...
Peut-être m’exprimé-je mal? Mes paroles sont peut-être de perfides
truchemans? Je ne sais pas votre langage; je suis une pauvre étrangère.
Oh! si vous compreniez la langue de ma patrie, je vous dirois de ces
choses si bonnes et si douces que vous seriez attendri; mais vous êtes
féroce comme un sourd qui frappe sans entendre les cris de sa victime.
—Allons, soyez plus raisonnable. La résistance est vaine, ma mignonne,
et ne fait que m’embraser.—Vous finiriez par me rendre brutal!
—Majesté! ah! c’est mal de frapper et de tordre ainsi une veuve débile,
une mère souffrante!—Grâce! grâce! à deux genoux, mon Roi!—Grâce!
grâce! Oh! vous n’êtes pas chevalier!...
Voilà donc ce que c’est qu’un représentant de Dieu sur la terre! mon
âme se révolte et ma raison s’intervertit.—Roi, vous êtes infâme!
malheur sur vous et sur votre race! abomination!
—Ah! vous faites la Romaine, je me vengerai de vous, Lucrèce!
—Tarquin! quelqu’un me vengera!
—Qui?
—Dieu et le peuple.
FIN DU TOME PREMIER.
[Illustration]
[Illustration: Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri
terrible.]
MADAME
PUTIPHAR
PAR
PETRUS BOREL
(LE LYCANTHROPE)
Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes
à l’édition de 1839
PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE
TOME SECOND
[Illustration]
PARIS
LÉON WILLEM, ÉDITEUR
8, RUE DE VERNEUIL
1878
[Illustration]
LIVRE QUATRIÈME.
I.
UNE grande cheminée de marbre blanc en arc d’Amour. A gauche, madame
Putiphar brode; à droite, Pharaon s’ennuie.
Il bâille.
Elle bâille.
Quelle sympathie!
—Sire, allons, déridez-vous un peu. Si vous n’êtes pas plus gentil
que cela, mignon, je ne vous conterai pas les grosses histoires
que je sais.—Qui a pu, bon Dieu! vous plonger dans une si profonde
mélancolie?... Vous avez au dîner mangé comme un goulu. Avez-vous une
indigestion?
—Oui, une indigestion de la vie!
Puisque vous demeurez là comme un catafalque, je vais envoyer chercher
mes musiciens pour vous jouer une messe de _requiem_.
—Non, s’il vous plaît; laissez mes oreilles en repos.