—Je vous en prie, madame, ne me laissez pas dans cette mortelle

inquiétude. C’est un tourment affreux. C’est une angoisse que je ne

pourrois supporter long-temps. Vous prétendez n’avoir rien à cœur que

mon bien-être et ma joie: je ne vous demande qu’un peu de pitié. Votre

silence confirme mes soupçons: allez, je sais tout; faites du secret

tant que bon vous semblera!—Je suis ici au pouvoir de votre sieur le

marquis de Villepastour.

—Non, mylady, il n’est rien de cela.

Ici, _La Madame_, feignant l’indécision, se tut et parut se recueillir

quelques instants. C’étoit une fine bohême. Depuis long-temps elle

brûloit d’impatience de faire un de ces mensonges ordinaires dont

elle usoit avec ses _élèves_; mais elle tardoit, et se faisoit prier

et supplier afin de lui donner un air plus grand de vérité et de

confidence. Enfin, elle reprit:—Écoutez, ma chère amie, j’éprouve pour

vous un sentiment de tendresse que dès l’abord vous m’avez inspiré;

vous me semblez bonne, je veux l’être avec vous. Mais promettez-moi

une entière discrétion; car, en révélant ce qu’il seroit de mon devoir

de vous taire encore long-temps, je cours le plus grand danger. Pour

vous complaire je vais commettre une grosse faute, ma noble amie,

mais je vous aime trop pour vous faire un refus. Un riche seigneur

françois, le comte de Gonesse, vous ayant vue plusieurs fois je ne

sais où, et ayant conçu pour vous l’amour le plus ardent et le plus

généreux, afin de vous soustraire à la méchanceté de vos ennemis, et

de vous mettre hors des périls qui vous environnoient, vous a fait

amener ici mystérieusement; vous êtes aux Trois-Moulins, aux portes

de Melun, dans une de ses retraites d’été dont j’ai la garde et

l’intendance. Il seroit impossible de vous découvrir en ce lieu aussi

secret qu’inviolable. Vous pourrez maintenant dans cette paix profonde

goûter une vie délicieuse, et abandonner votre âme à toute la volupté

du regret et de la mélancolie.

—Madame, vous me permettrez de ne point croire à cette fable.

—Mylady, je vous proteste devant Dieu et sur les cendres de mon père

que cela est la vérité pure.

—Refuser de me rendre à un pareil serment ce seroit vous accuser d’une

perfidie et d’une scélératesse dont la pensée seule m’épouvante: je

préfère, madame, ajouter foi à votre histoire. Mais quelles vues

a-t-il sur moi, ce comte de Gonesse? Que me veut-il?

—C’est un homme sensible et magnifique, il n’a d’autres désirs que de

vous couvrir de sa protection.

—Les hommes pleins d’un pareil désintéressement ne sont pas abondants

aujourd’hui. J’ai l’orgueil de me croire capable d’apprécier à son prix

tant de vertu et de lui vouer toute l’admiration et la reconnoissance

qu’elle mérite. Mais me donner sa protection n’est pas un but: quels

sont ses projets?

—Son ambition est de vous faire partager son amour.

—Je ne le partagerai jamais! mon âme est descendue dans la tombe de mon

époux.

—Et par la suite, lorsqu’il en sera digne à vos yeux, il vous offrira

sa fortune et sa main.

—Que je repousserai. J’ai fait des vœux que je ne parjurerai point.

J’ai mon époux à venger, et je me dois à l’enfant que je porte.

—Quelle que soit l’excellence de vos sentiments austères, vienne le

temps et ils seront modifiés. On ne peut demeurer toujours en un triste

et déraisonnable veuvage.

Allons, ma belle, si vous ne voulez vous affoiblir, il est temps de

sortir du bain.

Reposez-vous sur ma bienveillance. Ma bonté et ma prévenance pour vous

seront sans borne. Mon cœur et ma main vous sont ouverts. Soyez en

paix, il ne vous arrivera rien de fâcheux tant que vous serez auprès

de moi. Je vous aime tant! vous êtes si jolie! Laissez que je dérobe

un baiser sur votre front candide. Que votre col est gracieux! vit-on

jamais épaules plus blanches?

_La Madame_ pour capter son amitié s’efforçoit ainsi de paroître

affable. Elle la traitoit avec touts les soins possibles et touts les

égards imaginables pour se ménager ses faveurs dans la suite, et la

mettre dans la nécessité de faire sa louange auprès de son maître.

Alors elle l’aida à sortir de l’eau, et quand elle fut levée elle

voulut lui faire tomber le linge qui l’enveloppoit, mais Déborah le

retint de ses deux mains.

—Allons, ma fille, rejetez ce linge humide, pour que je vous essuie.

Auriez-vous peur de paroître nue devant moi, devant votre mère? Que

vous êtes enfant!

Déborah devint pourpre et baissa les paupières.

—Fi donc! rougir! la pudeur est faite pour les laides, mais non pour

vous. Soyez glorieuse de tant de beautés. Ne craignez pas de faire

connoître touts vos avantages. Quel dommage d’ensevelir tout cela dans

un fourreau de toile! quel dommage de cloîtrer dans un corset ce beau

sein, qui glisse sous ma main et lui résiste comme un marbre poli! Je

ne puis m’empêcher d’y porter mes lèvres! Pardonnez-moi ces baisers,

c’est l’admiration qui me les arrache.

—Je vous en prie, madame, laissez-moi me vêtir; et calmez, s’il vous

plaît, cet excès d’admiration. Vos regards s’arrêtent sur moi avec trop

de complaisance. Vous me couvrez de honte.

—Mylady, vous êtes faite d’une façon divine, vous êtes faite comme

un vase précieux: votre taille est semblable à son col évasé, et vos

hanches à son renflement. Vos hanches sont si amples, que c’est tout au

plus si je puis les entourer de mes bras....

—Laissez-moi, madame! vous vous oubliez, arrêtez! vous dépassez toutes

bornes!...

Déborah, la main appuyée sur le front, repoussoit la tête de _La

Madame_, qui s’étoit agenouillée devant elle, et l’étreignoit comme si

elle eût imploré une grâce.

—Ne vous fâchez point, ma bonne amie, je n’ai pas le moindre désir de

vous blesser. Le hasard seul a égaré ma bouche. Je vous en demande

pardon. Je sais trop le respect qu’on doit aux jeunes filles, pour

jamais chercher à en abuser. Mais ne défendez pas au moins quelques

privautés sans conséquences à votre surintendante prête à se consacrer

entièrement à vous; mais ne lui défendez pas au moins les regrets.

Hélas! que ne suis-je ce que je voudrois être, un beau jeune homme aimé

de vous. Heureux comte de Gonesse! que de charmes délicieux vous sont

réservés! quel choix plus délicat eussiez-vous pu faire? Oh! je suis

jalouse de ce choix!...

A quoi bon ce vœu stérile d’être un beau jeune homme? les jeunes hommes

qui n’ont pas en leur pouvoir touts les amours, toutes les voluptés.

Mon souhait devoit être de vous plaire. Je vous en avertis, je tiens à

votre affection, et je ferai tout pour la gagner.

—Je n’ai jamais refusé mon affection à quiconque m’en a semblé digne,

et j’ose espérer, madame, que vous y aurez beaucoup de droits.

—Si vous voulez, mylady, de votre gardienne que je suis vous ferez

votre esclave. Au revoir, ma belle, j’irai vous rendre visite

incessamment, peut-être ce soir. Appelez vos suivantes, qu’elles vous

reconduisent chez vous, où votre déjeuner doit être servi. Vous aurez

aujourd’hui la compagnie de mes deux sous-maîtresses.

Déborah trouva effectivement dans sa chambre une table de trois

couverts abondamment pourvue de viandes froides, de hors-d’œuvre et de

bouteilles. En attendant ses deux convives elle s’accouda pensive à

la fenêtre. Réfléchissant à ce qui venoit de lui être révélé, elle se

demandoit si elle devoit croire à ce comte de Gonesse; ce que pouvoit

être cet homme; si réellement, dans son abandon, le ciel lui avoit

envoyé un protecteur puissant, et, si ce n’étoit par générosité, quel

sentiment avoit pu pousser cet inconnu à la faire enlever; quel sort

lui étoit préparé, et quel salaire lui seroit demandé en retour de ce

dévouement.

La conduite de _La Madame_ au sortir du bain lui repassoit aussi dans

l’esprit. Ses caresses, ses compliments outrés, ses attouchements,

ses regards enflammés, ses baisers indiscrets, son trouble, ses

spasmes, ses galanteries, tout cela lui sembloit bien étrange. Dans son

souvenir, elle ne pouvoit le comparer qu’aux caresses amoureuses de

Patrick, et pour elle ce n’en devenoit que plus inexplicable; la noble

enfant étoit ignorante de toute dépravation.

Rarement celui qui plante et qui sème a les prémices de la récolte. Les

fruits et les graines qui se vendent en nos marchés ne sont que les

restes des insectes, des bêtes fauves et des oiseaux. C’est ainsi que

Pharaon, en se fondant, à grands frais, un _harem_, n’avoit fait autre

chose que d’en élever un à _La Madame_, qui prélevoit une grosse dixme

anticipée sur ses odaliques. Il n’arrivoit à sa couche royale que le

dessert de la servante.

Après un moment de rêveries, il vint dans l’esprit de Déborah la

fantaisie soudaine d’examiner son appartement, qu’elle n’avoit point

encore visité. Les murailles étoient couvertes de gravures encadrées et

de peintures; elle s’en approcha, et recula d’étonnement et de dégoût;

ce n’étoient que des nudités, des débauches, des scènes lascives, dont

une lui donna l’intelligence des manières de _La Madame_ à son égard,

et de ses paroles ténébreuses.

Ces ordures ne lui permirent plus de croire à la vertueuse générosité

du comte de Gonesse. Elle comprit qu’elle étoit tombée entre des mains

infâmes, et peut-être même en un lieu de prostitution. A cette idée,

son âme se révolta; son énergie naturelle lui revint, elle résolut de

tout braver, d’opposer à tout une volonté opiniâtre et indomptable, et

de lasser tellement par son humeur farouche qu’on fût dans la nécessité

de lui rendre son indépendance.

Pleine de colère et de désespoir, elle courut à la porte d’entrée,

la ferma au double tour et au verrouil, puis décrocha un à un les

tableaux et les précipita par les fenêtres. Leur chute et le bruit des

glaces qui se brisoient firent un vacarme effroyable. Sur la cheminée

et sur les meubles étoient des statuettes et des groupes de biscuit de

porcelaine représentant aussi des obscénités, elle les brisa avec non

moins de fracas. Dans un des coins du logement se trouvoit une armoire

vitrée emplie de livres licencieux; lorsqu’elle en eut parcouru les

intitulés, elle les envoya touts rejoindre les tableaux en débris sur

le pavé de la cour.

A ce vacarme extraordinaire, les domestiques et _La Madame_ accoururent

à la porte de l’appartement de Déborah, et heurtèrent à coups

redoublés.—Ouvrez, mylady, dit _La Madame_; que vous est-il donc

arrivé, ma belle enfant? qu’avez-vous? ouvrez-moi donc, à moi, s’il

vous plaît!

—Je n’ouvrirai point! répondit-elle.

—De grâce, dites-moi, que voulez-vous? on vous obéira. Si quelque chose

vous déplaît en votre logement, on vous le changera. A-t-on manqué aux

égards qui vous sont dus? Je vous en supplie, ne jetez plus rien par

les croisées. Appaisez-vous. Mais répondez-moi donc, mylady! ouvrez-moi!

—Oui, je vous répondrai que vous êtes une femme abominable, et que vous

faites un métier aussi abominable que vous! Vous êtes mal venue avec

moi, vous n’aurez pas toutes vos aises. Je vous foule aux pieds vous

et vos piéges! Vous avez beau entourer ma jeunesse d’images obscènes,

vous ne la corromprez pas! Vous m’avez menti, je ne suis point chez le

comte de Gonesse, un honnête homme, je suis chez un gueux! Je suis dans

une de ces maisons qui n’ont point de nom pour une bouche pudique, et

vous me destinez sans doute au trafic de mon corps et aux plaisirs des

passants.

—Au nom des saints Anges, mylady, je vous l’affirme, croyez-moi, toutes

vos appréhensions sont fausses et injustes. Vous êtes impitoyable pour

moi; je suis une femme d’honneur au service d’un homme d’honneur, qui

vous a donné asyle en son domaine: voilà la vérité devant Dieu! Qui a

pu vous mettre au cœur si grande colère et si affreux soupçons? Est-ce

l’indécence de ces tableaux que vous avez brisés? Ils appartenoient

à la personne qui occupoit dernièrement votre chambre. J’avois tant

recommandé à vos valets de les ôter, mais les maudits exécutent si mal

mes ordres! je vous en fais mes humbles excuses. Pourquoi, mylady, ne

voulez-vous pas ouvrir, à moi, si bonne pour vous? Oh! vous feriez

perdre patience! Ouvrez donc, vous dis-je!...

—Madame, je n’en ferai rien.

—On ouvrira de force.

—Peut-être.

Voyant qu’il n’y avoit rien à obtenir d’un esprit si irrité et si

ferme, _La Madame_ se retira.

Le bain et la colère avoient épuisé les dernières forces de Déborah,

qui depuis la veille dans l’après-midi n’avoit pris aucune nourriture:

elle se mit à table. Malgré son grand appétit, elle mangea avec

beaucoup de réserve, pour ne point trop attaquer le peu de provisions

qu’elle se trouvoit avoir, et d’où devoit dépendre la durée du siège

qu’elle se préparoit à soutenir. Plusieurs fois, dans la journée,

_La Madame_ revint heurter à la porte et renouveler ses instances.

Déborah ne répondit point. Le lendemain matin trois coups frappés

très-violemment la réveillèrent en sursaut.—Qui est là? demanda-t-elle.

Cette fois une grosse voix d’homme cria: De par le Roi et la Justice,

ouvrez! Déborah répliqua de son lit: Le Roi et la Justice sont-ils

tout-puissants?

—Oui, certes! répondit _M. de Cervière_, car c’étoit lui.

—Eh bien, alors qu’ils ouvrent, et qu’ils entrent.

—Mylady, soyez plus raisonnable, ne me contraignez pas à agir avec

rigueur.

—Qui êtes-vous pour avoir de la rigueur à votre service?

—Je suis le gouverneur de ce château.

—Le gouverneur de ce château ne sera jamais le mien.

—Trève de plaisanterie, mylady.

—Alors trève de vous, monsieur.

—Mais, dites-moi, dans quel but vous enfermer ainsi?

—Vous auriez pu, monsieur le gouverneur, vous dispenser d’une question

aussi sotte.

—Que gagnerez-vous à cette résistance? vous serez tôt ou tard dans la

nécessité de baisser le pont. Vous êtes une folle, de vouloir sans

munitions soutenir un siège: et un siège contre qui? contre des gents

qui vous chérissent. Cédez enfin, je vous en prie, il ne vous sera fait

aucun reproche, aucune punition, je vous le jure sur l’honneur: vous

pouvez croire un vieux soldat.

—Jeune ou vieux, soldat ou citadin, je vous crois, monsieur, mais

veuillez croire aussi que je ne me rendrai point à vos harangues. Je

vous le déclare, je suis inébranlablement résolue à ne sortir d’ici

que pour sortir de ce repaire, et je n’ouvrirai qu’à M. Goudouly, le

maître de l’hôtel Saint-Papoul, que j’habitois. Allez rue de Verneuil,

chercher M. Goudouly, ou laissez-moi en repos.

—Corps-Dieu! voilà comme vous répondez aux ménagements qu’on apporte

avec vous! cria alors M. de Cervière avec un accent de colère brutale!

Vous voulez qu’on vous maltraite, on vous maltraitera! Croyez-vous donc

qu’il soit si difficile de pénétrer jusques à vous et d’effondrer votre

porte? Nous allons voir....

Il se tut, et Déborah l’entendit s’éloigner dans le corridor et

descendre l’escalier; un moment après des pas lourds et réglés

ébranlèrent le plancher et s’arrêtèrent contre la porte: là, plusieurs

mousquets résonnèrent en tombant sur le carreau.

—Encore une fois, mylady, au nom du Roi et de la Loi, ouvrez!

—Encore une fois, monsieur, au nom du Roi et de la Loi je n’ouvre pas,

le Roi ne peut vouloir l’infamie de ses sujets, et la Loi ne peut

prêter appui à l’injustice.

—Soldats! faites votre devoir....

A ce commandement, on donna de violents coups de crosse qui agitèrent à

peine la porte massive, et soutenue par des meubles que Déborah avoit

amoncelés contre.

—Monsieur le gouverneur, écoutez-moi, dit-elle, se voyant ainsi poussée

à bout; je me ris de vous, je vous brave et je braverai la mort. Si

c’est pour vous emparer de moi que vous prenez toutes ces peines, il

est inutile, vous ne me toucherez point; quand vous aurez renversé

la porte et les barricades qui me défendent, et que je n’aurai plus

d’autre refuge, j’implorerai Dieu, et je me précipiterai par la fenêtre

la tête la première sur le pavé.

On frappa encore quelques coups, mais avec moins de force et

d’acharnement. La voix de _La Madame_ se fit entendre au milieu de

cette rumeur; le bruit cessa; elle disoit à M. de Cervière:—«C’est une

enfant capable de tout; je vous en prie, ne l’exaspérez point. S’il

arrivoit malheur, c’est à moi qu’on s’en prendroit; ne faisons plus

rien sans ordre supérieur.»

Après quelques chuchotements les assiégeants se retirèrent, et le

corridor redevint silencieux.

[Illustration]

[Illustration]

XXXV.

IL y avoit déjà trois jours que Déborah se tenoit insurgée dans sa

forteresse, lorsqu’en rôdant par sa chambre elle apperçut tracés

au crayon sur la boiserie, ces mots italiens: CERCA QUI, TROVERAI.

Le ton mystérieux de ces paroles la frappa; il lui sembla qu’elles

n’avoient pu être écrites là sans une intention formelle, et qu’elles

devoient contenir un sens secret. Minutieusement elle examina touts les

lambris de la chambre, pour voir si elle ne trouveroit point quelque

autre phrase explicative de la première; mais n’ayant rien rencontré,

elle revint à sa sentence «CERCA QUI, TROVERAI.» Cherche ici et tu

trouveras.—Est-ce simplement une maxime évangélique? Est-ce une pensée

figurative ou positive? CERCA, cherche. L’ordre n’est pas ambigu. QUI,

ici. Est-ce en ce logement? en cette maison? en ce bas-monde? ou dans

cet endroit même? TROVERAI, tu trouveras. Tu trouveras quoi? c’est

là le gros du mystère; c’est là la récompense de l’esprit heureux ou

subtil qui pénétrera la proposition. Cherchons donc....

Alors elle promena ses regards sur touts les alentours, en frappant

sur la boiserie pour s’assurer s’il n’y avoit point quelque endroit

creux qui résonneroit sous le choc. Tout-à-coup elle apperçut, juste

au-dessous de l’inscription, un panneau de la frise disjoint près

du parquet. Elle introduisit ses doigts dans la fissure; le panneau

flexible s’entr’ouvrit; sa main passa tout entière et heurta quelque

chose qu’elle saisit en tremblant et tira dehors. C’étoit simplement

un petit livre italien, les rimes de Petrarca; elle en secoua la

poussière, et le parcourut sans rien trouver parmi les feuillets.

Quoique cette découverte lui fît plaisir, et vînt fort à point pour

la distraire dans cette solitude et lui parler une langue dont elle

raffoloit, elle ne put croire que ce fût là le mot entier de l’énigme,

et de nouveau glissa la main derrière la boiserie, mais cette fois

sans y rien rencontrer. Elle reprit son Pétrarque, et alla s’asseoir

sur le sopha pour relire ses sonnets favoris. En l’ouvrant ses regards

tombèrent sur la garde blanche qui précédoit le frontispice: elle étoit

chargée d’une petite écriture serrée et ronde semblable à l’inscription

du lambris. A grande peine voici ce que peu à peu elle déchiffra:

«Qui que tu sois, toi qui as compris le secret de mes paroles, je

t’aime et je te demande ton amitié. Je souhaite que ce livre puisse

te donner tout le plaisir que j’y ai puisé, et te faire oublier

quelquefois le chagrin qui te ronge peut-être. Sans doute tu es ici

captive comme je le fus quatre années. Demain je pars, demain je serai

libre! Sans doute tu ignores quel sort t’est réservé, et l’inquiétude

ne te laisse aucun repos. Va, sois tranquille; jouis en paix, ta

destinée est belle, bien belle! Un valet indiscret m’a tout révélé et

m’a faite bien heureuse; je veux à mon tour te faire le même bonheur:

Tu as dû, comme moi, avoir été enlevée à ta famille; et l’on a dû te

dire, comme à moi, que c’est un riche seigneur épris de bel amour qui

te retient cachée dans un de ses manoirs, jusques à ce qu’il puisse

t’épouser? Rien de tout cela n’est vrai: Tu es ici à Versailles, dans

la maison du Parc-aux-Cerfs; le seigneur que tu as déjà reçu, ou que tu

dois recevoir dans ta couche, est Pharaon, Pharaon lui-même! Comprends

toute ta félicité. Moi, je suis enceinte de lui, enceinte d’une

Majesté, quel bonheur! Pauvre Maria, qu’as-tu fait pour mériter tant

de gloire? Le ciel m’a exaucée, j’ai tant prié pour avoir ce bâtard!

Que le ciel t’en accorde un aussi, je te le souhaite de toute l’ardeur

de mon âme! Fais semblant d’ignorer ce que je viens de te dévoiler:

si l’on venoit à te soupçonner si savante tu serois perdue, ton sort

brillant seroit détruit sans ressource. Cache bien ce livre et déchire

ce feuillet.

»Ne m’oublie pas dans tes prières, n’oublie pas _Maria-degli-Angeli_,

c’est le nom qu’on me donnoit à Ferrare; je ne t’oublierai pas non

plus, ma belle inconnue, car tu dois être belle comme moi, puisque

comme moi tu as été choisie. Que ne puis-je te donner des baisers!»

Étonnée, épouvantée de ce qu’elle venoit d’apprendre, Déborah versa

beaucoup de larmes et demeura long-temps dans un triste abattement.

Après de trop sombres réflexions, tout-à-coup, comme après un orage,

le ciel de ses pensées s’éclaircit, et elle s’estima moins infortunée,

après tout, que d’être au pouvoir du marquis de Villepastour. A la fin

même il lui sembla que c’étoit une circonstance favorable et qui devoit

la sauver, et elle prit la résolution soudaine de changer totalement

de conduite, de faire l’enfant soumise, bonne, aimable, honorée, pour

hâter autant que possible le jour de la venue de Pharaon.

Ayant arraché et déchiré en menus morceaux le feuillet du Pétrarque,

qu’elle cacha prudemment dans la cheminée, elle se mit à genoux et

remercia Dieu de ne l’avoir point abandonnée dans son affliction, de

lui avoir fait connoître les embûches dressées sous ses pas, et le

supplia de bénir la folle Maria-degli-Angeli, instrument généreux de

ses volontés.

Puis elle se releva et sonna pour appeler les domestiques.—Une duègne

accourut japper à la porte.—Déborah lui ordonna d’aller prier la

surintendante de vouloir bien se rendre auprès d’elle.

[Illustration]

[Illustration]

XXXVI.

MARIA-DEGLI-ANGELI disoit vrai: l’infortunée Déborah étoit en lieu

royal et impur.

Pour garder ainsi qu’en Orient les femmes du _harem_, là, pour

garder les _élèves_, c’est le nom qu’on donnoit aux captives du

Parc-aux-Cerfs, on avoit, en place d’eunuques-à-fleur-de-ventre, une

certaine quantité de vieux monstres, de vieux phœnomènes démesurément

laids.

Les _halvagis_ employés à servir les filles de qualité, étoient vêtus

de vert comme des cigales. Les _baltagis_ ne portoient simplement que

des livrées grises. Pharaon lui-même avoit réglé ceci, et tout ce qui

concernoit l’étiquette, suivie en cette maison plus strictement qu’à la

Cour.

En outre de ces affreux _agiam-oglans_, il y avoit le _kislar-aga_

ou kutzlir-agasi,—le gardien des vierges—nommé dérisoirement _M.

de Cervière_, et marchant presque de pair avec le capou-agasi,

capiaga. C’étoit un ancien major d’armée, un croque-mitaine, chargé

du gouvernement de la place et de la surveillance supérieure des

_bostangis_, des _capigis_, des _atagis_, des _halvagis_, des

_baltagis_. Son devoir étoit d’appaiser les séditions des sultanes,

de repousser les tentatives extérieures, de s’emparer des _sélams_, et

de chasser et de punir les audacieux qui oseroient pénétrer jusqu’aux

odaliques. En cas de besoin, il pouvoit requérir assistance d’un poste

de _spahis_ placé dans le voisinage, et qui avoit la consigne d’obéir à

son premier commandement.

Pour régler les dépenses, maintenir le bon ordre, veiller à ce que les

odaliques n’employassent pas leur loisir d’une manière inconvenable,

et surtout ne se fréquentassent pas entre elles, il y avoit un

_Kutzlir-agasi_ femelle, nommée, je crois, madame Dumant, mais qu’on

n’appeloit jamais que _La Madame_. C’étoit une femme de bas lieu, douée

d’un esprit d’ordre si rare, que Pharaon en faisoit le plus grand cas,

et disoit souvent:—Si jamais en sautant un fossé elle se fait homme,

j’en ferai mon _Chaznadar-baschi_.

Après elle venoient immédiatement deux sous-madames, pour tenir

compagnie aux odaliques adultes, pour dîner parfois avec les nouvelles

et leur enseigner les belles manières et assister aux leçons de danse,

de musique, de littérature, de peinture qu’on leur donnoit.

Une douzaine de duègnes, créatures d’un rang inférieur, à toute fin et

à tout service, espionnoient les _élèves_ rigoureusement.

Les viles travaux et les travaux de peine étoient faits par des

servantes et des _baltagis_, choisis aussi par prudence vieux et hideux.

Toute cette valetaille immonde étoit largement salariée; mais à la

moindre indiscrétion on l’envoyoit pourrir dans un cul-de-basse-fosse.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 14 / 33 段