Une fois même, dans un paroxysme de délire, elle ouvrit une fenêtre

pour s’y précipiter; mais un tressaillement dans ses entrailles lui

ayant rappelé subitement qu’elle étoit mère, elle avoit ressenti une

profonde horreur de son action, et étoit revenue se jeter sur son lit

trempé de larmes.

Toutefois elle se disoit:—Mon fils me saura-t-il gré dans l’avenir du

sacrifice que je lui fais aujourd’hui. Après tout, est-ce un don si

désirable que l’existence? ne me maudira-t-il pas de lui avoir donné

ce jour qu’il ne m’a pas demandé, et pourtant qu’il seroit un crime de

lui ravir? et ne me dira-t-il pas, comme je dirois à ma pauvre mère,

pourquoi plutôt ne m’avez-vous pas étouffée dans votre sein?

Sur le matin, accablée de lassitude, elle étoit dans un léger

assoupissement, quand le bruit de sa sonnette agitée avec force vint

l’arracher à ce repos. Craignant que ce ne fût quelque importun

personnage; d’ailleurs, étant dans un désordre et dans une absorption

d’idées à ne pouvoir faire même le moins faux accueil, elle hésita

à ouvrir; mais la pensée, tout absurde qu’elle lui sembloit, que

ce pourroit être Patrick sauvé de la mort, lui fit surmonter cette

répugnance, et lui donna assez de force pour se traîner jusques à la

porte.

Son étonnement fut grand de trouver là Fitz-Harris.

—Quoi! c’est vous, misérable! lui cria-t-elle. Venez-vous chercher

encore une victime? Vous n’entrerez pas!...

Elle voulut alors refermer la porte; mais Fitz-Harris plaça son corps

dans l’ouverture et l’en empêcha.

—Madame, par pitié ne me chassez pas ainsi!... je suis condamné à

quitter la France, je pars; mais avant je viens dire à Patrick, mon

vieil et véritable ami, un adieu, peut-être éternel! je viens, le cœur

plein de honte, de remords et de reconnoissance, lui embrasser au moins

les pieds, lui demander une dernière fois pardon de tout le mal que je

lui ai fait, et le remercier de tout le bien qu’il m’a fait en échange.

Je lui dois la vie!

—Et lui vous doit la mort!... Fourbe, c’est cela, outragez-moi dans ma

douleur! Tournez à plaisir le fer dans ma plaie!... Quel raffinement de

barbarie! venir à l’épouse demander à saluer son époux qu’on a tué: car

assurément vous en étiez, vous, digne ami, de ceux qui l’ont égorgé?

—Patrick assassiné!... que dites-vous?... O mon Dieu!...

—Lâche, tu joues bien la surprise; tu ne le savois pas, n’est-ce pas,

misérable hypocrite, que tu l’as tué, toi ou les tiens, hier, sous mes

fenêtres!—Mais tu vas bien toi, tu n’as pas de blessures; ce n’est donc

pas dans ton sang qu’il a teint son épée que voici? Ah! pourquoi plutôt

ne te perça-t-elle pas au travers de ton cœur perfide!

Fitz-Harris, dès ces premiers mots qui lui confirmoient la mort de

Patrick, avoit ressenti une violente commotion; ses jambes avoient

fléchi sous lui, et presque en défaillance il étoit tombé à genoux.

La tête abattue sur sa poitrine, il demeura quelque temps silencieux;

puis, la relevant et fixant sur Déborah un regard attendri, il lui dit

avec un léger accent de reproche:—Je sais que j’ai été très-coupable

envers votre époux, madame; que j’ai été mauvais ami, mauvais frère;

que j’ai appelé sur lui la dérision et le malheur. Il est vrai que je

l’ai trahi, lui si bon et si loyal.—Ma perfidie m’a fait connoître

l’étendue de sa générosité! Oh! si du mal que je lui ai fait vous

saviez quel remords va sans cesse me déchirant!... Je sens que je porte

avec moi un regret qui empoisonne ma vie dans sa source et qui sans

doute avant peu la tarira!—Il est vrai que, poussé par mon instinct

envieux, j’ai été traître, bassement traître; mais est-ce une raison,

madame, pour me charger de son meurtre? Du méchant à l’assassin n’y

a-t-il pas quelques degrés?...

Moi, ton meurtrier, Patrick! horreur!... Oh! le ciel m’est témoin que

je n’avois autre désir que de racheter ma conduite passée envers toi,

que d’expier ma trahison par toute ma vie!

Pauvre ami, je ne te reverrai donc plus! Quoi! je t’ai perdu sans que

tu m’aies accordé un solemnel pardon! Mais du haut du Ciel, comme de

la terre, tu peux me pardonner, et je t’implorerai si bien que tu

m’exauceras!...

Il y a de ces cris du cœur, de ces accents de vérité auxquels on

ne peut être trompé, parce qu’ils ne sauroient être contrefaits:

aussi, Déborah sentit-elle à ces paroles prononcées avec effusion

qu’elle étoit allée trop loin dans sa colère contre Fitz-Harris,

et lui dit-elle avec plus de modération:—J’en conviens, monsieur,

j’ai mis sans doute trop de véhémence dans mes suppositions; mais

vos actions antérieures n’y avoient-elles pas donné lieu, et ne les

justifient-elles pas? L’assassin n’est pas celui-là seul qui se sert

d’un poignard ou qui frappe le coup; et dans l’horrible catastrophe

qui vient de me ravir mon époux, votre noirceur à son égard n’a

certainement pas été sans influence.

Fitz-Harris fit alors quelques questions sur la mort de Patrick; mais

Déborah n’y répondit point.

—Pourquoi faut-il, madame, que je sois proscrit à cette heure, et que

je ne puisse, dans cette pénible circonstance où vous restez tout

à fait isolée sur une terre étrangère, peut-être même environnée

d’ennemis, vous offrir ce que tout homme peut et doit offrir à une

femme: appui et défense! Cependant, dans ma disgrâce, si vous aviez

le désir de quitter la France, je pourrois, ce me semble, vous rendre

quelques services; je serois heureux et glorieux que vous daignassiez

les accepter.

Je retourne en Irlande; votre intention seroit-elle d’y retourner

aussi? Je pourrois vous accompagner durant le voyage, et vous épargner

touts les soins matériels, et surtout toutes les positions désagréables

où se trouve quelquefois en pareil cas une jeune et belle personne

comme vous.

Souhaiteriez-vous de vous retirer ailleurs? Pour vous je renoncerois

avec joie à revoir ma patrie; je vous suivrois n’importe en quel lieu

pour vous plaire; je m’attacherois à vos pas, à votre destinée!... Tout

mon orgueil et toute ma félicité seroient d’être votre esclave humble

et obéissant!...

Disposez de moi, je me livre à vous en expiation.

—Je l’avoue, il me seroit doux, abandonnée, esseulée comme je le suis,

d’avoir un ami qui m’aideroit à me retirer de l’abyme où me voici

plongée; j’avoue que cet ami me seroit bien agréable, ayant le projet

de me rendre à Genève pour soustraire à la rage des ennemis de Patrick,

qui sont les miens, moi et l’enfant que je porte. Dieu veuille que ce

soit un fils, et qu’il soit le vengeur de son père! Mais je ne puis

rien accepter de vous, que j’abhorre. Toute relation avec vous seroit

criminelle.

Portez ailleurs votre perfidie. Je vous défens formellement, en quel

temps et en quel lieu que ce puisse être, de vous représenter devant

moi, et de me souiller de votre voix et de votre regard.

—Au nom de Dieu, madame, soyez plus humaine! Jetez un voile épais sur

mon passé, dont je gémirai secrètement toute ma vie! Acceptez sans

scrupule mon dévouement; ne m’ôtez pas ce seul moyen en mon pouvoir de

réparer mes torts si grands envers vous.

—J’ai dit; je n’en ferai rien; ne vous obstinez point; partez, vous

avez toute mon exécration!

—O mylady, que vous êtes loin d’avoir la générosité de votre époux!

—Je ne pardonne jamais.

—Au nom du ciel, mylady, pardonnez-moi. Pardonnez une faute dont je

suis repentant! Ne me laissez pas partir chargé de votre ressentiment.

Grâce! grâce!

—Non, jamais!... Si j’étois homme, je vous frapperois de cet épée; je

suis femme, je n’ai que les armes des vieillards; je vous maudis!...

Sortez!... Abomination sur vous!

—Mêler aux remords qui me rongent, mylady, votre malédiction, c’est me

tuer!... Vous répondrez de ma vie devant Dieu.

[Illustration]

[Illustration]

XXXIII.

APRÈS l’expulsion de Patrick, M. le marquis de Gave de Villepastour

vint trouver madame Putiphar.

—Bonjour donc, adorable marquis, lui dit-elle agréablement en lui

tendant à baiser une main si chargée de bagues qu’elle sembloit un

écrin.

—Je vois avec plaisir, madame, que je ne suis point encore tombé en

votre disgrâce: vous faites si lestement toilette neuve de sentiments

qu’avec vous on est toujours dans l’anxiété de savoir si l’on est

dessus ou dessous le pavois.

Ce pauvre Patrick a fait promptement une rude cascade de votre

tendresse à votre haine. Savez-vous que vous n’avez pas été longue à

vous en désenamourer. Que peut donc vous avoir fait ce brave garçon?

—Marquis, foi de Reine, il m’a manqué de respect.

—Fi, le vilain!... Jusques où, madame?...

—Jusques à la ceinture.

—Ah! l’éhonté.... Vous avez fort bien fait, madame, de châtier ce

libidineux: c’est une carie pour la Cour et la ville que ces gents

contagieux. Il est temps, ou le monde va tomber en dissolution, de

mettre un frein aux mœurs équivoques, et de les arrêter dans leur

débordement. Avant peu, madame, si tout marche des mêmes erres, on

n’osera plus, par n’importe quelle anse, toucher à une femme, croquer

des pastilles, ouvrir un livre, s’asseoir dans un fauteuil; et, pour

n’être pas violé, il faudra s’enfermer dans une cuirasse. Dernièrement

dans un prône, voyez jusques où s’étend la perversité de notre âge de

fer,...

—Marquis, dites plutôt de vif-argent.

—....un frère prêcheur crioit:—C’est par pur libertinage que les

enfants d’aujourd’hui vont en nourrice.

—Qu’y faire? Ce sont nos philosophes qui perdent tout.

—Surtout nos philosophes économistes.

—Il faut se donner de garde en échenillant un arbre d’en faire choir

les fleurs: en secouant les préjugés, ils ont secoué la vertu.

—Ils ont tout secoué, madame.

Ma visite, noble Reine, je ne veux point biaiser, n’est pas tout à fait

désintéressée: je vous ai aidée avec dévouement à venger les mœurs, je

viens vous prier de daigner m’aider à les venger à mon tour.

—Que voulez-vous?

—Une lettre de cachet.

—Pour qui?

—Pour une femme.

—Sans doute, l’amante de notre sauvage? Vous auroit-elle aussi manqué

de respect, marquis?

—Justement.

—Jusques où, marquis?

—Jusques où vous voudrez, madame.

—Et vous voulez faire claquemurer cette bégueule, sot que vous êtes,

maintenant qu’elle est libre? Qui vous gêne? Un homme ne peut-il pas

toujours vaincre une femme? Du cœur, marquis, et vous en viendrez à

honneur.

—Merci, madame; qu’un plus habile marin débouque ce pertuis; pour moi

j’en ai donné ma part aux chiens, j’y renonce.

—Mais c’est donc une forteresse?

—Oui, madame, et sans pont-levis. C’est une impénétrable forêt de

préjugés et de vertus provinciales à égarer et à lasser la plus rude

meute de chasse.

—Ah! la belle fait ainsi l’inviolable.... Nous la formerons, marquis.

Dites-moi, est-elle vraiment belle?

—Très-belle, madame, pleine de grâce et d’esprit.

Tenez, voici son portrait, qui a été trouvé à la caserne dans la

chambre de Patrick.

Elle a surtout cette hypocrisie angloise qui a tant d’attraits pour

nous autres François blasés du dévergondage de nos femmes.

—Si cette miniature ne ment pas, c’est tout de bon une charmante

enfant. Marquis, je me charge de votre vengeance, et j’y ajoute la

mienne: car je ne suis pas pour elle sans quelque rancune. Laissez-moi

faire, et vous serez bien vengé.

—Madame, je vous baise les mains, et me repose sur vous: vous êtes

experte en cette matière: ma cause ne sauroit avoir meilleur défenseur;

mais seroit-ce une indiscrétion de vous demander quel châtiment vous

réservez à la coupable?

—Oh! ceci, mon beau, est un secret.

—Un secret, bellissime, entre vous et moi?

—Que vous importe? vos mœurs seront vengées!

—Ma présomption m’avoit poussé à me croire plus près de votre

confiance; madame, ne vous complaisez pas à vous faire des demi-amis:

les demi-amitiés, c’est ce qu’il y a de plus funeste au monde.

—Tout doux, marquis, ne vous blessez pas; vous savez que nous vous

aimons, on vous dira tout, vilain curieux!

Mes ennemis, et ils sont nombreux, outrés de la faveur et de l’empire

que, malgré la perte de son amour, j’ai conservés chez Pharaon, chaque

jour font de nouveaux efforts et de nouvelles trames pour me perdre

auprès de lui. Depuis un mois surtout ils se sont acharnés de plus

belle, et ont imaginé, c’est la vingtième fois peut-être, pour le

détacher de moi, de lui ménager des rapports avec une certaine jolie

intrigante. J’en ai d’abord pris de l’alarme, mais aujourd’hui j’ai

presque l’assurance qu’elle ne me supplantera pas: Pharaon m’en a mal

parlé; il la trouve sans esprit; elle l’ennuie. Pour l’en dégoûter

parfaitement, la moindre nouveauté suffiroit; mais nous sommes dans

la disette; au Parc il n’y a que deux ou trois petites filles que l’on

élève à la brochette, mais rien de mur à cueillir. Ne vous semble-t-il

pas....

—Oh! la délicieuse idée! Oh! la divine inspiration, madame!

—Vous ne pensez pas que cette fille puisse être ou puisse devenir

dangereuse pour moi? Ce n’est pas une personne habile, dissimulée,

ambitieuse?

—Soyez tranquille, madame, c’est une enfant ignorante de tout;

d’ailleurs, pauvre, étrangère, abandonnée, que voulez-vous qu’elle

fasse? Je redouterois plutôt son sot orgueil.

—Que ceci ne vous inquiète point: c’est l’affaire de _La Madame_, elle

la dressera. Allez, beau merveilleux, on en a dompté de plus rebelle.

Madame Putiphar sonna, et fit alors appeler le valet de chambre Lebel,

intendant secret des plaisirs honteux et royaux, et lui dit: Nous avons

enfin trouvé chaussure à notre pied! Vous ferez dès aujourd’hui même

prendre....

Marquis, la demeure?

—Hôtel Saint-Papoul, rue de Verneuil.

—Une jeune personne, Irlandoise ou Angloise.... Son nom, marquis?

—Elle se nomme Déborah de Cockermouth-Castle: mais, là, elle doit être

appelée simplement lady Patrick Fitz-Whyte.

—Vous entendez bien ceci, mon cher Lebel; allez, et ne laissez pas

échapper cette proie: vous m’en répondez sur la vie.

—Madame, nos ordres seront ponctuellement exécutés.

—Eh bien, marquis, êtes-vous satisfait?

—Madame, je suis aux Anges! et ne sais comment vous exprimer ma

gratitude. Permettez que j’embrasse vos pieds!...

—Non: donnez votre bouche discrète, que je la baise; et pour l’amour

qui depuis si long-temps vous brûle, venez ce soir souper avec moi.

—Oh! J’en mourrai, madame!...

—Non, marquis, vous n’en mourrez pas.

[Illustration]

[Illustration]

XXXIV.

AYANT définitivement arrêté son projet de se retirer à Genève,

Déborah se rendit à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, son église de

prédilection, pour prier Dieu de bénir son dessein ou de lui en

inspirer un autre si celui-là ne lui pouvoit être agréable.

A l’entrée du chœur, agenouillée, prosternée jusques à terre, le front

appuyé sur ses doigts entrelacés, elle pleuroit, et le pavé devant elle

étoit mouillé de ses larmes.

Quatre hommes à mine sinistre rôdoient à l’entour, et de temps à autre

chuchotoient entre eux. Celui qui sembloit le capitaine promenoit sans

cesse ses regards de lady Déborah à une miniature qu’il tenoit à la

main, comme s’il eût été occupé à faire une confrontation.

Une querelle s’étant élevée entre eux, le bruit de leur voix arracha

Déborah à son abstraction; elle se releva, jeta les yeux de leur côté

et les détourna aussitôt avec un mouvement de surprise et d’effroi.

A peine s’étoit-elle prosternée de nouveau contre les dalles, afin de

cacher son trouble, qu’un des hommes s’approcha doucement et lui jeta

dessus un vaste manteau. Ils la roulèrent dedans, l’enveloppèrent comme

on fait d’un cadavre, et l’emportèrent sur leurs bras malgré ses cris

et ses sanglots étouffés.

Au portail, ils la jetèrent dans un carrosse qui les attendoit, et les

chevaux partirent au galop.

Ensevelie ainsi, Déborah seroit morte; ils la désenveloppèrent

aussitôt, et lui mirent seulement un bandeau sur les yeux.

Quand ses esprits lui furent revenus, elle demanda en quels lieux on

la conduisoit; les hommes ne lui répondirent point, et durant toute la

route ils ne proférèrent pas une parole.

Après avoir fait mille détours et mille circuits, sur la fin du jour

le carrosse s’arrêta; une porte et la portière s’ouvrirent; on invita

Déborah à descendre, en la guidant par la main, mais elle s’y refusa

en disant: Je ne bougerai pas que je ne sache où vous m’entraînez.—On

l’emporta de force jusque dans un vestibule; là, entendant un lourd

guichet se refermer derrière elle, épouvantée, elle poussa un cri

déchirant, et tomba défaillante sur les genoux.

—Au nom de Dieu, répétoit-elle, joignant ses deux belles mains, ayez

pitié de moi, ne me tuez pas sans m’entendre! car je sais bien que je

suis destinée à la mort, car je sais bien qu’elle est suspendue sur ma

tête; j’ai senti le vent de la hache. De grâce, ayez pitié de moi! Ce

n’est pas que je redoute le trépas, ce n’est pas que je tienne à la vie

maintenant qu’on m’a tué mon époux! Ce n’est pas que je sois lâche;

non! non! j’ai assez de courage pour mourir! ce n’est pas pour moi que

j’implore pitié, c’est pour l’enfant que je porte en mes entrailles,

car je suis mère!... ayez pitié de lui!...

Tout resta muet autour d’elle, et sa voix seule, grossie par l’écho,

gronda long-temps dans l’escalier sonore.

—Suis-je au désert que rien ne répond à mes larmes, ou parlé-je à

des tigres!... On ne vous a point commandé un double meurtre; grâce

pour mon enfant! Vous n’avez pas à craindre que votre proie échappe;

jetez-moi dans un cachot jusques à l’heure de ma délivrance, et sitôt

que mon fruit sera sorti de mon sein, vous y plongerez vos couteaux!

Comme elle achevoit les derniers mots, un bras entoura ses épaules, une

bouche se posa sur la sienne et couvrit ses joues de baisers. Déborah

poussa un cri, et ce long râlement guttural expression violente du

dégoût. Alors une voix de femme lui dit:—Ne craignez rien, madame, on

n’en veut point à vos jours, on ne vous conduit point au supplice;

vous n’êtes entourée ici que de gents qui vous aiment. Relevez-vous et

calmez-vous, ma bonne amie. Allons, valets, conduisez mylady en son

appartement.

Après avoir monté l’escalier et entendu crier plusieurs serrures,

tout-à-coup son bandeau fut enlevé, et elle se trouva au milieu d’une

chambre, face à face avec deux vieux domestiques en livrée verte, si

laids et si difformes qu’elle recula épouvantée et fut se jeter le

visage sur un sopha.

—Mademoiselle, nous vous appartenons, nous avons l’honneur d’être

choisis pour votre service, lui dirent alors ces deux magots en lui

faisant la révérence, nous vous sommes dévoués à toute heure. Lorsque

vous aurez besoin de nous, vous n’aurez qu’à sonner. Désirez-vous

quelque chose en ce moment?

—Oui. Je vous somme de me dire en quel repaire je suis, et quels

animaux vous êtes?

—Appaisez-vous, mademoiselle, vous n’êtes point ici en péril. Nous

sommes d’honnêtes serviteurs.

Dans une heure nous vous apporterons à souper.

—C’est inutile, messieurs; à d’autres votre poison!

Au bout d’une heure, en effet, les mêmes valets servirent à Déborah

un excellent souper; malgré leur instance, elle ne voulut pas s’en

approcher, et quoiqu’elle fût mourante de soif elle n’accepta pas même

un verre d’eau. Le couvert enlevé, une duègne vint l’inviter à se

coucher; et l’ayant aidée à se déshabiller et à se mettre au lit, elle

lui souhaita une bonne nuit, et emporta la bougie.

La fatigue et le chagrin l’assoupirent bientôt; mais dans le milieu

de la nuit elle s’éveilla au dénouement d’un rêve pénible, et dans la

solitude tout l’affreux de sa position se peignit à ses yeux et la

replongea dans la plus vive inquiétude. Elle se creusoit la tête pour

découvrir en quel lieu, en quelles mains, et au pouvoir de qui elle

pouvoit être. Le luxe des meubles, les valets, les soins, l’égard avec

lequel on sembloit la traiter, ne lui permettant pas de se croire

en une prison, et en outre un air pur de campagne, et une odeur de

vacherie, qui plusieurs fois l’avoient frappée dans le carrosse durant

le trajet, lui ayant donné la presque certitude qu’elle étoit éloignée

de Paris, elle s’étoit mis en l’esprit qu’elle avoit été enlevée par

les ordres de M. de Villepastour, et transportée dans une de ses

maisons de plaisance.

D’heure en heure, elle s’attendoit à le voir paroître, et se préparoit

à la plus opiniâtre résistance. Résolue à subir la mort plutôt que

le moindre outrage, elle étoit désolée de se trouver sans armes, et

poursuivie du regret de n’avoir point dérobé un couteau sur la table du

souper.

Pour éviter toute surprise, et se tenir mieux sur ses gardes, elle

se leva, ouvrit la fenêtre, qui donnoit sur un jardin, passa toute

la nuit à faire le guet contre la porte de sa chambre et à écouter

attentivement sonner les heures pour voir si elle ne reconnoîtroit

point le timbre de quelque horloge. Personne ne vint: et dans la

profondeur du silence, elle n’entendit au sommet des tours que des voix

étrangères mesurer le passé, qu’elle maudissoit, et annoncer l’avenir

qui l’emplissoit de terreur.

Le matin, quand les duègnes entrèrent dans sa chambre, elle la

trouvèrent endormie sur le sopha, où, sans doute, le sommeil l’avoit

surprise; elles lui mirent au pieds de jolies pantoufles brodées, en la

priant de vouloir bien descendre avec elles, ce qu’elle ne fit pas sans

hésitation.

Après avoir passé par un bel escalier et des corridors ornés de

sculptures et de fleurs, elle se trouva dans une petite salle de bain

revêtue de stuc et de marbre d’Alep.

Une baignoire de marbre pareil fut aussitôt emplie d’une eau tiède et

parfumée, et les duègnes l’y plongèrent.

Peu d’instants après, en riche négligé du matin, entra une dame, sur le

retour de l’âge, dont la figure étoit commune mais les manières fort

distinguées. A un signe qu’elle fit les deux servantes se retirèrent,

et alors elle vint s’asseoir tout à coté du bain.

Dès les premières paroles qu’elle prononça Déborah reconnut sa

voix pour être celle de la femme qui la veille lui avait parlé en

l’embrassant.

D’abord elle s’informa d’un air affable de l’état de sa chère santé, et

comment elle avoit passé la nuit, puis elle l’engagea à se défaire de

toutes ses craintes.

—Vous êtes ici en sûreté, ma charmante comtesse, vous n’avez pas à

redouter la plus légère égratignure, lui disoit-elle d’une bouche

mielleuse, je suis la surintendante de cette maison, et je vous le jure

sur l’honneur; bien loin de là, vous ne trouverez ici que des gents

empressés à vous plaire et à satisfaire vos caprices et vos désirs.

Avez-vous quelque soupçon de la ville que vous habitez et du lieu où

vous êtes?

—Non, madame.

—Êtes-vous allée quelquefois à Fontainebleau ou à Versailles?

—A Versailles, seulement, madame.

—Avez-vous été présentée à la Cour? Connoissez-vous le Roi? l’avez-vous

vu?

—Jamais, madame.

—Puisque vous vous prétendez enceinte, vous avez sans doute un amant?

—Avant-hier on me l’a tué!

—Pauvre enfant!... allons, courage, nous ferons tout pour vous consoler.

—Permettez-moi de récuser à l’avance toutes consolations, je les

considérerois comme autant d’outrages.

J’ai répondu avec franchise et complaisance à vos questions, madame;

j’espère que vous voudrez bien me traiter avec un pareil égard, et que

vous daignerez répondre à celle que je vais vous adresser. Suis-je

accusée ou coupable de quelque crime?

—Non pas, que je sache, mylady.

—Alors de quel droit, contre toute justice, s’est-on emparé de moi et

m’a-t-on entraînée et emprisonnée dans cette demeure?

—Pour vous sauver de l’abandon où vous étiez, isolée et étrangère; et

du besoin où vous auriez pu tomber, et où il n’est pas séant de laisser

tomber une fille de noble et haute famille.

—L’intérêt qu’on me porte est trop violent, madame; c’est un zèle

indiscret et insultant que je blâme et repousse. Mais pourrois-je au

moins savoir qui professe une si exorbitante bienveillance pour moi? Au

nom de qui m’a-t-on conduite en ce refuge? quel est ce refuge et quel

sort m’y attend?

—Vous le voyez, j’en suis désolée, mylady, mais je ne puis encore vous

satisfaire sur touts ces points. Dans quelques jours vous saurez tout.

—Ce mystère ne sauroit être que ridicule ou criminel, et je vous fais

l’honneur de vous estimer trop grave pour prendre part à une stupide

mascarade, ou trop honnête pour vous prêter à un infâme complot.

Suis-je ici, répondez-moi, en une prison d’État?

—Ce séjour, mylady, a-t-il l’air d’un donjon? et moi, ai-je l’air d’un

geôlier?

—Serois-je dans un couvent?

—Peut-être.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 13 / 33 段