m’abandonne pas; n’écoute pas ce que je te dis; quand je souffre,
alors, vois-tu, je suis fou! Je te dis de me quitter, parce que je
voudrois mourir; sentant bien que c’est toi seule le chaînon qui me
rattache à l’existence; sentant bien qu’il n’est au monde que toi, mon
amie, dont mon âme ne soit pas lasse.
—Si, par un mouvement de générosité que je blâme et que je repousse, tu
avois pu exiger notre séparation, tu avois pu désunir notre sort, je ne
t’aurois demandé qu’une grâce, une seule que j’aurois implorée à deux
genoux: la grâce de venir de temps en temps apporter à tes baisers le
fruit de notre amour, l’enfant que je porte en mon sein.
—Terre et ciel! mais que dis-tu,... Déborah?...
—Il ne m’est plus permis d’en douter, Patrick, je suis mère!
—Ah! béni soit Dieu, Déborah, béni soit Dieu! qui m’envoie tant
d’allégresse; béni soit Dieu, qui me donne un fils!... s’écrioit
Patrick, qui venoit soudain de passer des larmes à la plus folle
joie. Il arrachoit et déchiroit son sarrau, et le fouloit aux pieds,
il se jetoit dans les bras de Debby, il se pendoit à son col, il
l’étreignoit, il lui baisoit le front, il lui baisoit les pieds.
—Ah! je ne croyois pas, ma chère Debby, que tant de bonheur me fût
réservé. Insensé que j’étois!... car Dieu m’a-t-il jamais fait un
refus! N’est-ce pas lui qui m’a donné une amie et des amours; une amie
que les hommes ont voulu m’arracher; des amours qu’ils ont traversées
et empoisonnées?
Je le vois bien, maintenant, Dieu est la source de toutes voluptés;
le monde, la source de toutes tribulations. Toute la lutte, toute la
fatigue est là, vois-tu!—Défendre et sauver des atteintes des hommes
les biens que Dieu nous a donnés.
Oh! ce bien-là, je saurai mieux le défendre, ils ne me le détruiront
pas!... D’ailleurs, le monde n’a que faire entre un père et son fils:
nous le cacherons, nous le déroberons à ses regards comme un trésor
qu’on enfouit; nous le tiendrons dans l’ombre et à l’abri de tout
contact.
Mon Dieu! mon Dieu! que je suis heureux!... et toi, Debby, l’es-tu
heureuse?
—Heureuse et fière, Patrick!
—Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l’étendue de ma joie?
tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent
souhait vient de s’accomplir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu,
mon désir constant étoit celui d’avoir un fils dans ma jeunesse. Oh!
que m’importeroit d’être père sur le tard de l’existence, d’avoir des
fils qui ne me connoîtroient qu’ennuyeux et caduc, qui entreroient
dans la vie quand je descendrois dans la tombe; à qui je manquerois
juste à l’heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que
je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur
carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l’adversité.
Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui
prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi.
C’est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m’aime et me suive
en touts lieux; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui; qui
partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs
et même mes débauches; enfin qui n’ait rien de secret pour moi en son
cœur, et moi rien dans le mien de secret pour lui.
Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j’aurai quarante ans
il en aura vingt.
Grand merci, mon Dieu! merci! tu me vois satisfait. Voilà de quoi
compenser bien des peines.
Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme! Vous
jouerez ensemble; ce sera ta poupée; nous jouerons touts les trois,
sans nous contrarier jamais.
Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une
amie, une compagne; j’en serai joyeux également; nous la nommerons
Kentigerne, autrement ce sera Kildare.
[Illustration]
[Illustration]
XXXI.
APRÈS le dîner, Patrick dit à Déborah: Te plais-tu en cette ville, mon
amie? te plais-tu en ce pays? regrettes-tu l’Irlande?
—Non, mon ami, je ne regrette point l’Irlande, mais je regrette le
ciel, l’air, les arbres et les rochers de Cockermouth-Castle; les
courses dans les bois, dans les montagnes; les promenades sur le lac de
Killarney; les soleils-couchants de la _Tour de l’Est_, et surtout nos
nuits dans le parc et sous le _Saule-creux du Torrent_. Je ne regrette
que ce que l’on regrette toutes les fois qu’on quitte les campagnes
pour les villes; je ne regrette que ce que j’aurois regretté également
à Dublin, si pour y habiter j’eusse quitté nos âpres montagnes de Kerry.
Le séjour des villes est rétrécissant; ces boîtes, ces cages où l’on
s’étiole emprisonné, compriment et sanglent l’âme comme un corset:
notre esprit se borne entre deux planchers et quatre murailles;
notre regard, qui ne peut percer au-delà, se brise et se rabat sur
nous-mêmes; nous prenons l’habitude de nous complaire en nous, de nous
satisfaire de nous, nous nous amoindrissons, nous nous raccornissons.
La vue continuelle des ouvrages des hommes nous rend mesquin et
bourgeois comme eux: nous oublions les grands spectacles de la nature,
nous oublions l’univers, nous oublions l’humanité, nous oublions tout,
hormis nous, et quelques goûts à satisfaire: toute la création n’est
plus représentée pour nous que par quelques meubles, quelques chaises,
quelques tables, quelques lits, quelques morceaux de toile ou de soie,
dont nous nous amourachons, auxquels nous nous attachons comme l’huître
au rocher, sur lesquels nous végétons et rampons comme un lichen.
Mon ami, demande-moi si je me plais avec toi, et je te répondrai oui,
partout, en touts lieux; mais jamais, je le sens bien maintenant, ni le
séjour de cette ville, ni d’aucune autre, ne saura me plaire.
—Ainsi, Déborah, s’il falloit que tu quittasses Paris, tu le ferois
sans peines?
—Partant avec toi, je le ferois volontiers, je le ferois joyeuse même,
car mon corps languit ici dans l’inertie, et mon âme dans le trouble.
D’ailleurs, quoi veux-tu qui m’attache à cette terre? elle m’est aussi
étrangère que les steppes de l’Ukraine; je lui suis aussi étrangère
qu’un Indien: elle ne porte ni la tombe de mes ayeux, ni le berceau de
mes enfants; elle ne me garde pas un seul souvenir.
—Que je suis content, chère amie de te trouver en cette bonne
disposition: car, vois-tu, je ne suis plus en sûreté ici; il faut que
nous quittions Paris en toute hâte; comme nous nous sommes enfuis
d’Irlande, il faut que nous nous enfuyions encore de France.
—S’il en est ainsi, partons, partons, sauvons-nous! J’accepte cette
fuite avec joie. Partons, laissons cette terre inhospitalière; je suis
prête, Patrick; mais dis-moi, quel danger nous environne, quel péril
nous menace, qui nous proscrit?...
—Aujourd’hui, à midi, tu sais, quand j’accourus couvert de ce sarrau de
toile me jeter à tes pieds, je venois d’être expulsé ignominieusement
des Mousquetaires; et la nuit dernière, cette nuit même, madame
Putiphar m’a chassé de Trianon.
Depuis quelque temps, M. de Gave de Villepastour étoit changé pour moi:
même avant l’arrivée de la lettre de Fitz-Harris j’avois remarqué cette
altération. Tantôt il m’accabloit de caresses, tantôt il me parloit et
me traitoit brutalement. Puis, il avoit fini par n’être plus que dur et
cruel, et par me poursuivre impitoyablement de sa haine, que je ne sais
pas avoir méritée. Il sembloit éprouver une secrète joie à me faire
souffrir; il sembloit goûter une vengeance. Et de quoi se vengeoit-il
sur moi? l’avois-je jamais blessé, cet homme? Aussi saisit-il avec
empressement et colère l’occasion si belle qui vint s’offrir à lui de
me persécuter. Il y a un mois il auroit mis autant de soins à étouffer
ces accusations qui couroient contre moi, qu’il a mis d’acharnement
à les proclamer, à me faire un esclandre ignominieux, à me couvrir
d’infamie; mais ce n’est pas là tout encore, mais ce n’est pas là le
plus affreux.
En implorant la grâce de Fitz-Harris j’avois eu, chose flatteuse et
fort honorable, le don de plaire à madame Putiphar; en un mot, j’avois
fait son avantageuse conquête. D’abord je m’étois refusé à croire à
tant de succès malgré ses manifestations non équivoques; mais cette
nuit mes doutes scrupuleux se sont envolés à tire d’aile pour faire
place à la plus solide conviction.
Mon rendez-vous d’hier au soir n’étoit rien moins qu’une partie fine,
un souper fin, un bec-à-bec, un duel d’amour. Tout étoit parfaitement
combiné pour ma séduction: rien ne manquoit au guet-apens. Je ne sais
vraiment comment ma vertu a pu s’échapper saine et sauve à travers
tant de pièges, de filets, de traquenards, de collets, de miroirs, de
pipeaux, de nasses et de gluaux. Je surmontai tout, je résistai à tout:
ma résistance négative l’enflamma: elle voulut me forcer comme on force
une fille d’honneur. Peine vaine! je demeurai inexpugnable. Dépitée,
ses chaudes amours se métamorphosèrent en colère, en rage, en fureur;
elle sonna et fit monter quatre laquais pour me jeter à la porte; mais,
grâce à mon épée, j’ai fait une sortie plus triomphante.
Je le sens bien, mais la droiture de mon cœur ne m’a pas laissé libre
de ma conduite, j’ai fait à madame Putiphar un de ces affronts que les
femmes ne pardonnent jamais: à plus forte raison elle, si haineuse, si
rancunière, si vindicative, si inhumaine. Non-seulement je lui ai fait
un affront, mais je l’ai bravée dans sa colère; je l’ai narguée; je lui
ai rendu sarcasme pour sarcasme. Sans nul doute ma perte est jurée
maintenant; je suis un homme détruit, je suis sous le poids de son
ressentiment, et son ressentiment est toujours terrible. Cette femme a
tout pouvoir en main, tout se ploie à sa parole; elle n’a qu’à daigner
faire un signe, et sa volonté est faite; elle n’a qu’à dire, cet homme
me gêne, et cet homme disparoît du monde ou de la scène du monde.
Ce qu’il y a de plus fatal pour moi, c’est qu’elle connoît le jugement
de mes juges d’Irlande et ma condamnation. Dans son emportement, elle
m’a poursuivi du mot de contumax, et m’a rappelé le gibet de Tralée.
Comment cela est-il déjà parvenu à ses oreilles? Il faut qu’elle ait
une police bien active, des espions bien aux écoutes, ou plutôt qu’elle
en ait été informée par M. de Villepastour: plusieurs choses qui lui
échappèrent dans la conversation me porteroient à le croire avec assez
de fondement. Elle avoit des projets sur moi; elle sera allée aux
renseignements, comme on fait lorsqu’on veut mettre un garçon en ménage.
Grâce à cette circonstance, elle pourra, ce n’est pas qu’elle y tienne,
masquer sa vengeance d’un masque honnête; elle pourra sévir contre moi
avec plus d’effronterie, sinon avec plus de rigueur.
Tu pleures, Déborah!... N’aie pas peur, mon amie, ne t’effraie point:
je ne cherche pas à nous dissimuler le péril où nous sommes; mais
quelque proche et quelque imminent qu’il soit, il n’y a pas lieu à
désespérer. Devançons le mal qu’assurément on nous prépare dans
l’ombre. Sans retard quittons cette ville, fuyons: fuyons! c’est là
notre seule ressource, mais elle est infaillible. Il est facile encore
de nous soustraire; il ne faut pour cela qu’une prompte détermination
et du courage; nous avons l’un et l’autre. Ne pleure pas, ne t’affecte
pas, ma bien-aimée; prends confiance en Dieu, qui nous envoie cette
tribulation; sa bonté est un océan, n’ayons pas le ridicule de vouloir
la sonder avec notre courte intelligence. A qui a-t-il été donné
jamais de comprendre ses desseins? Qui sait si le malheur n’est pas un
bienfait caché? Qui sait si le pire n’est pas le précurseur du mal,
si le mal n’est pas le précurseur du bien, si le bien n’est pas le
précurseur du mieux?
—Je te remercie, Patrick, des soins que tu apportes à me consoler,
lorsque toi-même as l’esprit plein de désolation. Je te sais gré
des efforts que tu as faits tout-à-l’heure pour prendre légèrement,
indifféremment, une douloureuse et funeste aventure; tes souffrances
ont transpiré à travers ton faux enjouement, et ton sourire contraint
m’a fait mal à voir comme un spasme.
Tu ne veux pas que je pleure, Patrick, tu veux, cela est-il possible?
que je demeure froide aux maux qui t’accablent, et dont je suis
la source, car c’est encore de moi que te viennent tes nouvelles
infortunes.
—Toi, Debby, la cause de mes infortunes! quelle folie!...
—Oui, sans moi, sans l’amour que tu crois me devoir, tu te serois
laissé aller à la passion que ta beauté, que tes grâces, que ton
bien-dire avoient fait naître si violemment en cette femme; au lieu
d’être aujourd’hui poursuivi de sa haine, tu serois son jeune favori;
tu goûterois à toutes les voluptés, à touts les plaisirs raffinés
d’une Cour somptueuse; tu serois le plus honoré et le plus caressé
de Versailles; à tes pieds bourdonneroit la troupe flatteuse des
courtisans qui viendroient becqueter dans tes mains les faveurs de ta
maîtresse. Gloire, fortune, titres, joies, tu aurois tout acquis, tout
conquis: ton avenir seroit fait, ton avenir seroit beau! C’est moi qui
t’ai détruit tout cela! c’est encore pour moi que tu es immolé!...
—Vous venez, Debby, de me supposer deux sentiments, l’un me rend
glorieux et l’autre me fâche tout-à-fait. Il est vrai que pour vous,
comme vous m’avez fait l’honneur de le pressentir, je repousserois
la femme la plus belle du monde, la plus riche, la plus puissante,
l’intrigue la plus _avantageuse_ et qui me feroit le sort le plus
brillant; mais il n’est pas vrai, pardonnez-moi cette dureté, que sans
vous je me fusse laissé aller à cette Putiphar, que je lui eusse vendu
ma jeunesse pour la distraction de ses remords, mes baisers au poids,
au marc d’argent, et ma pauvreté, dont je suis fier, pour une opulente
infamie. Je ne nie pas que vous ayez développé le bon de mon cœur, que
votre amour exquis ne l’ait ennobli; mais j’ai la présomption de penser
qu’il y avoit en moi assez de noblesse native pour que, sans vous, sans
votre influence, je n’eusse pas été vil et méprisable.
—Vous êtes acerbe avec moi, Patrick.... Veuillez croire que je sais
vous estimer; je ne suis point assez impertinente pour me supposer
l’auteur de votre délicatesse et présumer que sans vos rapports avec
moi vous eussiez été un malhonnête homme; mais, sans fatuité, il
m’étoit bien permis de penser que, livré à vous-même, sans liens, sans
serments, sans dilection emplissant votre cœur, placé dans la fatale
alternative où vous vous êtes trouvé, vous auriez pu préférer manquer
à l’exigence de vos vertueux principes et forcer votre répugnance
plutôt que de faire un affront sanglant à cette Frédégonde, dont la
haine n’est pas d’un assouvissement facile. Eussiez-vous donc été si
coupable de préférer des débauches aimables, du faste, des honneurs, à
des persécutions cruelles? jeune comme vous l’êtes, de préférer la Cour
à un cachot! la vie à la mort, peut-être!
Quoi que ta bonté puisse me dire, elle ne pourra m’ôter la conviction
que c’est moi la source unique et funestement féconde de touts tes
maux: si tu viens d’être expulsé ignominieusement des Mousquetaires,
n’accuse que moi, c’est encore moi la cause de cet atroce supplice;
ce n’est point une folie! écoute: Il est une chose que, jusques ici,
j’avois cru devoir te taire pour ne point détruire la paix de ton âme,
pour ne point te mettre de trouble en l’esprit et de colère au cœur; tu
me pardonneras ce silence, qu’il étoit de mon devoir de garder comme il
l’est aujourd’hui de le rompre.
Tu ne savois à quoi attribuer le changement survenu tout-à-coup chez
M. de Villepastour, son empressement à s’emparer de la lettre de
Fitz-Harris, son acharnement à te trouver coupable, à te condamner à
la dégradation, à te chasser de sa Compagnie? tu ne savois comment
t’expliquer son inhumanité envers toi, qui, si long-temps, avois été
l’objet de sa prédilection et de sa protection? tu ne savois d’où
pouvoit venir la joie qu’il sembloit goûter à te punir et l’esprit de
vengeance qui sembloit l’animer contre toi? Eh bien, Patrick, tout
cela venoit de moi seule!... Où, comment et pourquoi, je ne sais;
depuis quelque temps il s’étoit épris de désirs et de passion brutale
pour ma personne et il me poursuivoit sans cesse de ses honteuses
propositions....
—Grand Dieu! que dis-tu? lui, aussi, infâme!... Grand Dieu, n’as-tu
donc plus de colère!...
—Ici même, là, sur ce sopha, il m’a livré plusieurs fois d’impudents
assauts, il m’a violenté; mais, grâce à Dieu, grâce à mon courage, je
l’ai vaincu, je l’ai chassé plein de dépit et de ressentiment, et c’est
sur toi qu’il a passé sa rage, et c’est sur toi qu’il s’est vengé!
—Le lâche!...
—Maintenant, tu dois comprendre ces cris d’étonnement que je jetai
lorsque tu me conduisis à lui; tu dois comprendre mon emportement
et mes invectives contre ce monstre de luxure qui se posoit en juge
austère et qui faisoit avec toi de la religion et de la majesté.
Maintenant, tu dois comprendre l’empressement que j’ai mis à accepter
ton projet de départ: pouvois-je accueillir indifféremment un moyen
si opportun de mettre fin à une intrigue qui commençoit à m’effrayer,
qui m’enveloppoit, qui se jouoit de ma résistance et de moi; lutte
pénible dans laquelle je pouvois succomber, dans laquelle j’avois tout
à perdre, soit que par générosité je te la tinsse secrète, soit que
je t’appelasse à mon secours. Ton esprit honnête ne peut se faire une
idée de cet homme, d’autant plus redoutable qu’il est têtu; c’est un de
ces déterminés pour lesquels il n’est rien de sacré que leurs désirs,
et que ni prières, ni pleurs, ni pitié, ni foiblesse, ni justice, ni
honneur, ne sauroient toucher et arrêter.
Oui! oui! Patrick, partons, partons en toute hâte! tu as bien résolu;
ne demeurons pas plus long-temps en cette Babylone, en cette Capoue;
nous nous sommes fourvoyés, nous n’avons que faire ici.—Il faut hurler
avec les loups, qui bêle parmi eux sera leur proie!
—Ne crains pas, chère Déborah, que ma détermination s’ébranle;
aujourd’hui que je sais que nos ennemis nous sont communs et peuvent se
liguer pour mieux nous perdre; aujourd’hui que je te sais mère et que
ma tutelle a doublé, aujourd’hui que nous ne nous devons plus à touts
les deux seulement, mais au fils que Dieu nous envoie.
Partons, allons chercher au loin une terre moins dissolue, où, si les
hommes n’y sont pas meilleurs, au moins y sont-ils moins puissants;
une terre où nous n’aurons point à rencontrer d’hommes de notre
patrie, de Fitz-Harris, qui viendroient divulguer mon infortune,
m’appeler contumax et me reprocher mon gibet de Tralée; où nos enfants
n’auront jamais à rougir de leur père et ne seront point flétris de sa
flétrissure. Vois-tu même, pour leur faire perdre toute trace de leur
origine, nous changerons de noms et nous les tromperons sur le pays de
leurs ayeux.
Pour accomplir de pareils desseins il faut une force, une volonté, un
courage rare: mais Dieu nous l’a donné ce courage.
Ceux qui en ont eu assez pour s’arracher du toit où ils étoient nés,
pour s’arracher aux bras de leur mère, aux rives du lac de Killarney,
aux solitudes de Kerry, en auront encore assez pour renoncer au monde,
pour divorcer avec tout ce qu’ils avoient connu jusque là, pour
renoncer à ce qu’ils ont été et à ce qu’ils pourroient être, pour aller
demander une part de soleil, de terre et de fraternité à une de ces
peuplades ignorées que la société d’ici appelle sauvages.
Nous puiserons alors en nous-mêmes et dans la nature sublime qui nous
entourera des joies et des consolations qui compenseront touts nos
sacrifices, qui compenseront toutes nos renonciations, et nous ne
demanderons plus à la société des plaisirs faux pour nous étourdir sur
les maux qu’elle fait.
La haine est vigilante; sans délai mettons à exécution notre départ. Il
faut, Déborah, que demain ne nous trouve plus ici.
—Ordonne, mon ami, je suis prête à te suivre en touts lieux.
—Avant qu’il soit plus tard, huit heures viennent de sonner à l’Abbaye,
je vais courir aux Messageries; je retiendrai n’importe quelles places,
dans n’importe quel carrosse, pourvu qu’il parte au point du jour, et
se dirige vers le midi. Nous nous rendrons à Marseille, ou à Gênes, ou
à Livourne; et là nous nous embarquerons pour le lieu de l’univers que
nous aurons choisi.
—Va, mon Patrick, et reviens promptement. Montre-toi le moins possible;
couvre-toi de ton manteau.—Pendant ce temps, pour distraire mon
inquiétude, je préparerai toutes nos valises, que nous clorrons à ton
retour. Va, veille bien sur toi, et que Dieu t’accompagne.
—Un baiser, Debby?
—Non, cela donne à la plus brève séparation l’air d’une longue absence.
Sois prompt, et tu l’auras au retour.
—Ta main au moins, mon amie?
—Non, tout au retour.
—Partir! sans avoir baisé ce front qui pense à moi, ces mains qui me
caressent, Debby; oh non! tu ne le voudrois pas! Cela me porteroit
malheur.—On dit que le fer n’entre pas où se sont posées les lèvres
d’une amante.
—Oh! alors, que je t’embrasse partout, Patrick, laisse-moi, que je te
rende invulnérable! Laisse-moi que je te baise sur la place du cœur.
Déborah s’étoit jetée au col de Patrick; elle l’étreignoit avec
passion; elle écartoit, elle ouvroit ses vêtements, et promenoit sa
bouche accolée sur sa poitrine.
—Va, pars, maintenant, je suis sans crainte; je t’ai couvert de
talismans.
A peine Patrick venoit-il de sortir, à peine la porte de l’hôtel
s’étoit-elle refermée sur lui, qu’un bruit confus et des cris répétés
au secours! à l’assassin! frappèrent l’oreille de Déborah.
Elle ouvrit précipitamment la fenêtre, et elle reconnut la voix de
Patrick et des cliquetis d’épées.
Mais dans la profondeur de la rue obscure elle ne distinguait rien.
Une idée soudaine jaillit en son esprit: elle arracha un rideau,
l’embrasa au flambeau, et le jeta par la croisée; sa chute l’enflamma
encore; il éclairoit horriblement le lieu de la scène.
Elle apperçut quatre hommes acharnés sur Patrick, quatre fers
étincelants dirigés sur sa poitrine; il se défendoit comme un lion.
Déborah à ce spectacle poussa un cri déchirant, et appela Patrick.
—Adieu, Debby, adieu!... Je suis perdu, lui répondit-il!... Adieu pour
la vie! Debby, songe que tu es mère!...
—Oui! d’un fils qui te vengera!
Courage, tiens bon; frappe, frappe! je vole à toi, je descends!...
A ce moment Patrick recevoit un coup d’épée dans les reins, et tomboit
la face sur le pavé.
Tout cela se passa avec la rapidité de l’éclair.
Quand Déborah sortit à la tête des gents de l’hôtel, le rideau, brûlant
encore, jetoit une foible lueur; la rue étoit silencieuse: personne!...
Seulement, dans l’éloignement, un carrosse fendoit l’air.
Elle voulut s’élancer à sa poursuite: mais l’effroi l’avoit brisée,
elle tomba évanouie.
Dans sa chute elle heurta et fit sonner un fer; c’étoit une épée
ensanglantée: celle de Patrick.
On ramassa l’une et l’autre.
[Illustration]
[Illustration]
LIVRE TROISIÈME.
XXXII.
REVENUE de son évanouissement, Déborah avoit été transportée en son
appartement.
Elle exigea qu’on la laissât seule, pour trancher court à ces insipides
consolations, que peuvent prodiguer des personnes étrangères,
consolations aussi banales que les salutations consacrées par la
politesse; et elle refusa, malgré toutes sollicitations, les soins
d’une garde, pour éloigner d’elle un témoin auquel il auroit fallu
qu’elle donnât sa douleur en spectacle, si sa présence ne l’avoit
comprimée péniblement.
Elle passa toute la nuit dans un trouble voisin de la folie, accusant
de ses malheurs le monde, la Providence, le Destin; leur adressant
tour à tour d’amers reproches, les maudissant; et quand elle avoit
bien promené sa colère du Ciel à la terre, des hommes à Dieu, elle
la tournoit contre elle-même, et faisoit retomber un à un sur sa tête
les blasphêmes qu’elle avoit proférés. Elle regrettoit d’avoir reçu
l’existence, d’être entrée dans la vie; elle invoquoit la mort. Par un
mouvement naturel dans le désespoir, elle se heurtoit le front comme
pour le briser, et en laisser échapper les pensées horribles qui s’y
entrechoquoient, et elle se frappoit la poitrine comme un prisonnier
frappe le mur de son cachot, pour la briser et ouvrir un passage à son
âme captive, révoltée contre le corps qui la forçoit à la vie.