Patrick avoit imaginé qu’au souper il trouveroit nombreuse compagnie;

quand il se vit, dans ce cabinet mystérieux, enfermé seul, en

tête-à-tête, il commença à croire sérieusement, ce que son peu de

présomption jusque là lui avoit empêché de faire, que madame Putiphar

avoit sur lui des projets, et qu’il étoit en partie fine.

Son cœur se serra, son esprit s’emplit de dégoût en découvrant ce

manège effronté pour circonvenir un homme, et pour le placer dans une

nécessité. Il comprit alors toute sa position fausse et dangereuse. Il

se maudissoit d’avoir accepté cette invitation. Se retirer étoit chose

impossible: comment? pas de portes visibles, elles étoient cachées sous

des tentures; où? Il ignoroit les aitres et les alentours de cette

demeure. Puis les affidés le laisseroient-ils s’enfuir? Mille aventures

galantes et sinistres lui repassoient alors dans l’esprit; d’ailleurs

fuir ne le sauveroit pas du ressentiment de cette femme. Il se résigna

donc puisqu’il étoit tout à fait à sa merci, déterminé à s’abandonner

pour sa conduite à l’inspiration du moment, et se confia à la garde de

Dieu.

Madame Putiphar étoit ce soir-là d’une amabilité obséquieuse et d’une

facile gaieté, un courtisan l’auroit trouvée divine. Par tout ce

qu’elle avoit d’agréable en son pouvoir elle essayoit à dérider le

front soucieux de Patrick, et à lui mettre au cœur un peu de joie

communicative.

Retranché derrière une douce politesse et une affabilité pleine de

réserve, il conservoit toujours une dignité désespérante, que ne purent

lui faire perdre ni les mets aphrodisiaques dont elle l’appâtoit, ni

le vin-rancio qu’elle lui versoit à rasades. L’aisance et l’aplomb de

Patrick la dépitoient surtout, ne lui permettant pas d’attribuer sa

froideur à de la timidité ou de l’ingénuité.

Habituée, à grand renfort d’anecdotes et d’aventures licencieuses, à

bercer et à mettre en belle humeur Pharaon, amateur de contes comme

Scha-Baham, mais de contes bien scabreux, elle essaya du même procédé

sur Patrick. Toute la cour fut passée en revue; maison du Roi, maison

de la Reine, maison de la Dauphine, maison de Madame et de Mesdames,

maison de monseigneur le duc d’Orléans; enfin tout le clergé et toute

la ville.

Justement, la veille, elle avoit reçu le journal que lui tenoit de

tout ce qui arrivoit d’étrange et de célèbre en son _abbaye_ la

Gourdan—_alcahueta_—de la rue Saint-Sauveur; le journal que M. de

Sartines lui dressoit pareillement de touts les faits scandaleux et

atroces ressortissant de la police de Paris et du Royaume; et le

journal de sa police à elle, particulière, occulte et non moins active

que celle du charlatan M. de Sartines.

Les drôleries les plus divertissantes, les historiettes les plus

libidineuses, les énormités à faire tomber le feu du ciel ne manquèrent

pas; mais, loin de produire le même effet sur l’esprit de Patrick que

sur le royal esprit de Pharaon, ces turpitudes lui soulevèrent le cœur

de dégoût, et l’affectèrent douloureusement.

Ainsi, tout le repas s’écoula en ces causeries entremélées de propos

fort lestes, et d’agaceries sans ambiguïté.

Au dessert elle demanda cinq ou six flacons de champagne mousseux à

madame du Hausset, qui seule avoit fait le service.

—Cinq ou six flacons de vin de champagne!... répéta Patrick d’un air

émerveillé; madame, que voulez-vous faire de cette provision?

—Qu’est-ce que cela, mon bel ami, pour un grand garçon comme vous! Vous

avez si peu voulu boire en mangeant que vous devez être oppressé?

—Bien loin de là, madame, j’ai bu, plus qu’à ma suffisance; j’ai

accoutumé de vivre fort sobrement.

—N’allez-vous pas me faire accroire qu’avec deux bouteilles de

champagne on vous avineroit comme feu le Régent. Allons, tendez votre

verre; ne seriez-vous pas honteux de me laisser boire seule?

—Madame, vous allez m’enivrer, je ne suis point buveur.

—Vous n’êtes point buveur: qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? Car

un homme, un jeune homme surtout, impétueux, ne peut être sans aucune

passion. Cela ne se voit point, cela n’est pas possible, cela seroit

monstrueux! Mais quoi vous ronge! quoi vous domine? qu’aimez-vous? que

faites-vous enfin! Seriez-vous joueur?...

—Joueur!... madame, je n’ai jamais mis les pieds dans un brelan.

—Vous n’êtes pas buveur, vous n’êtes pas joueur.... Aimez-vous les

spectacles?

—Je ne m’y ennuie pas; mais ce n’est point un besoin pour moi.

—Vous n’êtes ni joueur, ni buveur, ni friand de spectacles...

Aimez-vous la danse et le bal?

—Madame, je ferois le sacrifice de danser pour une femme que je

chérirois, si le premier sacrifice que j’exigerois d’une femme

semblable n’étoit pas celui de renoncer à la danse.

—Êtes-vous chasseur?

—Madame, je n’ai point en moi d’instinct féroce à assouvir. J’éprouve

un trop constant sentiment d’admiration pour les fauves et les

oiseaux, ces parfaites créatures, louanges vivantes de Dieu, pour

prendre jamais à tâche de les anéantir. Je ne me crois pas meilleur

bûcheron que chasseur: je rêverois sous un tilleul; j’écouterois

chanter une alouette, mais je ne saurois les frapper, j’ai horreur de

toute destruction.

—Vous faites par trop la bégueule, mon pastoureau; sans être, je pense,

plus sanguinaire que vous, cette main, que vous avez couverte de

baisers si tendres, aux chasses de Pharaon a plongé le couteau dans le

cœur de plus de mille cerfs aux abois.

Récapitulons: vous n’êtes ni buveur, ni chasseur, ni joueur, ni amateur

de bals et de spectacles.... Mon Dieu! qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous

donc? parlez?... Ouvrez-vous?... Cela ferait venir de laides

pensées.... auriez-vous de ces goûts honteux?... Non, c’est plutôt

quelque penchant secret que vous n’osez avouer. Courage! parlez: on

est bonne, on vous pardonnera, on vous pardonnera tout. Cela est bien

pardonnable en effet: un jeune homme plein d’ardeur et de vie peut bien

s’éprendre d’amour pour une femme, non sans quelques charmes encore,

qui s’est laissée aller à lui, qui s’est plu à nourrir en lui un espoir

peut-être orgueilleux; mais, non, ce jeune homme n’a point porté ses

vues trop haut: il est aimé: tout est dit. Qu’il soit heureux!...

Mais parlez donc; confiez-vous à moi, dites enfin quelle est cette

passion?...

—J’aime....

—Qui?

—J’aime les femmes.

—Les femmes? Ah! c’est bien heureux!... Les femmes?... mais cela est

fort vague. Les femmes, c’est un univers; n’y avez-vous point de patrie?

—Pardon, madame, j’en ai une qui remplit mon cœur, et qui le remplira à

jamais.

—Belle?

—Belle!

—Noble et riche?

—Noble et riche.

—Jeune encore?

—Toute jeune.

—Vous êtes un adroit flatteur, Patrick. Allons, ce compliment vaut bien

du champagne sans doute; allons, donnez votre verre.

Vertugadin! quelle bague avez-vous donc au doigt? quelle antiquaille!

d’où sortez-vous cela? Mon Dieu! c’est quelque anneau trouvé dans le

ventre d’un requin!

En poussant ces exclamations, madame Putiphar se leva de table, alla

fouiller dans un coffret de laque de Chine, et revint auprès de Patrick.

—Donnez votre doigt, lui dit-elle; laissez que je vous ôte cette

ridicule bague, et que j’y passe celle-ci plus digne de vous.

—Madame, tout-à-l’heure, ne vous ai-je pas dit qu’entre les femmes

j’avois une amie?

—Oui.

—Jeune, belle, noble?

—Oui.

—Eh bien, madame, cette femme....

—Quoi! cette femme?...

—Pardon! il faut donc vous le dire, madame?... Eh bien, cette femme

n’est pas marquise.

—N’est pas marquise!

—Et elle se nomme Déborah!

—Déborah!... Patrick! ah! vous êtes cruel!

—Cette bague, que vous vouliez m’arracher, est le signe de notre

alliance; c’est son ayeul qui en expirant la lui donna. Déborah tenoit

à ce gage autant qu’à sa propre vie; elle m’a confié l’un et l’autre.

La nuit, sous le ciel, en présence de Dieu et de la nature, j’ai tout

accepté, femme et gage; et j’ai fait un serment que vous ne voudriez

pas me voir parjurer.

—Autrefois, une petite fille vous a donné cette breloque, c’est bien;

vous y tenez, gardez-la; mais qu’importe! Est-ce une raison pour que

moi, aujourd’hui, à mon tour, je ne puisse vous offrir cet anneau

précieux? Laissez, ils tiendront bien touts deux.

—Madame, je ne puis; je ne saurois avoir deux amours.

—N’en ayez qu’un, et faites-en deux parts.

—L’amour que j’ai, madame, ne se partage point.

—Qui vous parle d’amour? prenez seulement cette bague.

—Une bague est une alliance, madame.

—Hé, c’est bien pour cela.

—C’est un serment.

—Hé, c’est bien pour cela.

—L’un et l’autre sont faits, madame. Il est une femme, vous dis-je,

à qui j’ai donné un amour éternel; ne vous obstinez pas, vos prières

seroient vaines.

—Comprenez-vous que vous me faites un affront, jeune homme? Qui vous

parle d’amour? qui vous demande de l’amour? imbécille!—Vous m’outragez,

entendez-vous? vous m’outragez doublement en refusant cet anneau, et en

me prêtant des intentions qui me couvrent de honte! Vous allez sortir,

monsieur!

Mais c’est vraiment une pitié! Qui a pu vous faire croire que je

voulois de vous, malheureux?... Moi, moi! vouloir de vous! m’abaisser,

m’avilir jusque là!...

Bientôt on ne pourra plus faire l’aumône à un mendiant sans qu’il ne

croie qu’on lui veuille acheter son amour!

Vous allez sortir, monsieur.

D’Hausset! d’Hausset! holà! faites monter mes gents, qu’on me jette cet

homme à la porte!

J’étois folle, je crois!... Un mauvais Anglois, un petit mousquetaire,

un homme de rien, de néant, un homme d’où je ne sais où, sur qui je

répandois mes grâces, que j’élevois jusques à moi, que je voulois

sauver!... car je voulois te sauver, misérable! car ton infamie n’est

pas à terme!

Qui pouvoit donc me donner tant de dévouement et de confiance? Je

savois tout. Je m’aveuglois sur toi. Lâche, tu fais donc le métier

d’égorger et d’outrager les femmes! Tu es un assasin! Ton effigie

pend sans doute encore au gibet de Tralée. Baisse donc ton front

ignominieux, misérable contumax!

—Contumax!... Il est vrai, madame, que je suis aussi malheureux que

juste. Contumax!... mais ce mot n’a-t-il pas d’écho en votre cœur?

n’éveille-t-il point chez vous de souvenirs, et ne vous commande-t-il

point de la pitié? Avez-vous donc perdu la mémoire, mademoiselle

Poisson, madame Lenormand? Ne vous souvient-il plus de votre père le

boucher des Invalides, qui, chargé de vols et de déprédations, s’enfuit

on ne sait où pour éviter le glaive de la loi? Si vous savez si bien

qui je suis, je sais quel il est et quelle vous êtes: vous savez que je

suis innocent, et je sais qu’il ne l’est pas....

—Mon Dieu! mon Dieu! personne ne me délivrera donc de cet infâme! me

laissera-t-on briser toutes les sonnettes!

Ah! vous voilà, messieurs, arrivez donc! entrez, et jetez-moi cet homme

dehors.

En ce moment se montroient à l’une des portes quatre grands molosses en

livrée.

—Ho! ho! messieurs, tout beau! Attendez, s’il vous plaît, j’ai

encore un mot à dire à madame, leur cria Patrick! et, prenant dans

la bibliothèque un volume de la _Nouvelle Héloïse_, il en feuilleta

quelques pages, et ajouta: Ce mot que j’ai à dire n’est pas de moi, il

est du citoyen de Genève; le voici:

LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN ROI.

—Mon Dieu! mon Dieu! on ne me chassera donc pas cet homme!...

Les quatre valets s’avancèrent alors pour se saisir de lui.

—Holà, messieurs les laquais, ne m’approchez pas! Je suis entré

ici avec les honneurs de la guerre, et je n’en sortirai qu’avec

les honneurs de la guerre! s’écria Patrick, en tirant son épée: Ne

m’approchez pas; le premier qui s’avance, je le tue!

Allons, laquais, des bougies!—Éclairez-moi,—montrez-moi le chemin,—je

vous suis.

[Illustration]

[Illustration]

XXVII.

PATRICK avant de sortir fit une profonde salutation à madame Putiphar.

Pantelante de colère, l’œil hagard, elle s’étoit renversée sur un

sopha, où elle demeura assez long-temps dans la plus morne immobilité.

Puis, subitement, l’énergie lui étant revenue, comme une effarée

elle alla s’asseoir à un bureau; mais son agitation étoit encore si

forte que sa plume trembloit dans sa main comme un panache au vent.

D’impatience elle la rejeta au loin, et appela sa femme de chambre.

—Du Hausset! asseyez-vous là, lui dit-elle; allons, écrivez, s’il vous

plaît, sous ma dictée.

_A M. le marquis de Gave de Villepastour._

«Marquis,

»Vous aviez raison, ce petit M. Fitz-Whyte est un niais, un ours, un

assassin, tout ce que vous voudrez.... Vous me l’aviez abandonné, je

vous le rends; je vous avois défendu de l’expulser de votre Compagnie,

je vous enjoins de le chasser au plus tôt ignominieusement.

»Tel est, marquis, notre bon plaisir à cette heure.

»Votre servante»

D’autre part, maintenant.

_A M. Phélipeaux Saint-Florentin de la Vrillière._

«Mon petit saint,

»Venez me voir aussitôt réception de la présente. J’ai besoin de

vous, c’est-à-dire de votre ministère affectionné. Il me faut deux

lettres-de-cachet; je révoque la révocation en grâce du mousquetaire

Fitz-Harris, et je veux la prompte incarcération au Donjon du

mousquetaire Patrick Fitz-Whyte.

»Venez vite, mon bon petit; pour tout cela il est nécessaire que nous

nous concertions.

»Votre fidèle amie.»

* * * * *

Donnez, que je signe.

Vous allez les cacheter de suite, et les faire remettre à mon coureur,

pour que, dès le matin, il ait à les porter à leur adresse.

Ceci fait, elle se sentit quelque peu soulagée. Déjà elle éprouvoit

cette satisfaction qui survient après la vengeance, satisfaction bien

douce au cœur de l’offensé, mais satisfaction féroce.

Importune à elle-même, désappointée, comme on l’est à un rendez-vous

où l’on se trouve seul; désorientée, comme on l’est lorsqu’une partie

longuement préméditée vient à faillir à l’heure de son exécution, et

qu’il reste un loisir à tuer; d’une humeur _massacrante_, sans besoin

de sommeil, elle se mit au lit, où elle ne goûta point un repos qu’elle

ne cherchoit pas.

Sur le feu de sa poitrine embrasée sa haine bouillonnoit dans son cœur,

chaudron d’airain!

Dans le dépit on aime à grossir encore ses souffrances, on se plaît au

mal qu’on a et qu’on se fait, on a du bonheur à ronger son frein; on

veut le ronger long-temps; on veut de l’insomnie; la pensée y fermente

à l’aise et cette fermentation est un courant rapide d’idées sur lequel

on se laisse dériver, ainsi qu’une barque sans voiles et sans rames.

C’est ainsi que s’écoula toute une nuit qu’elle avoit marquée à

l’avance pour ses débauches.

Quien cuenta sin huesped, cuenta dos.

[Illustration]

[Illustration]

XXVIII.

PATRICK, de son côté, passa cette nuit dans une grande agitation, mais

qui n’avoit ni la même source ni le même caractère.

Après avoir été éconduit si brutalement de Trianon, au lieu de rentrer

dans la ville, où, à cette heure avancée, il n’eût point trouvé

d’auberge ouverte, il se résigna très-volontiers à errer dans la

campagne en attendant le jour.

Ayant pris à l’aventure un chemin, il se trouva, après un peu de

marche, sur la lisière d’un bois où il s’enfonça avec ce saint

frémissement qui saisit toujours une âme rêveuse pénétrant dans un lieu

profond, sombre, silencieux; et il alla s’asseoir sous un orme touffu,

dont les branches, inclinées jusqu’à terre, formoient un pavillon de

verdure sur le bord escarpé d’un étang.

Perdu dans l’obscurité sous ces branchages il se plaisoit à voir passer

et folâtrer, et brouter autour de lui dans une sécurité parfaite, les

lièvres, les biches, les chevreuils; il ressembloit à ces frontispices

de fables où se voit Ésope, Phèdre ou La Fontaine, environné de bêtes

en familiarité.

Quand son esprit n’étoit point dissipé par un follet glissant à fleur

d’eau, par un effet de lune à travers le feuillage, par la société de

quelque fauve, ou par le chant de quelque oiseau nocturne, il tomboit

dans une grande tristesse.

A peine au tiers de la vie, comme un voyageur lassé, déjà il faisoit

halte, et se retournoit pour mesurer la route qu’il avoit parcourue.

Il se sondoit pour voir ce qu’il lui restoit de force pour achever son

douloureux pélerinage.

Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses

fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les

peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient

trop inégaux.

Son passé étoit horrible; et son présent douloureux ne lui promettoit

rien de bon pour l’avenir.

Mon Dieu! mon Dieu! s’écrioit-il dans son désespoir! Que ne m’avez-vous

fait semblable à ces hommes qu’on appelle méchants! Au lieu d’être ici

à gémir, solitaire, je m’abreuverois de plaisir et de volupté dans les

bras d’une espèce de reine; et, demain, au lieu d’être courbé, comme

je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment; au lieu

peut-être de voir retomber sur moi la trappe d’un cachot, je monterois

quatre à quatre les degrés de la fortune.

Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans

changer de sentiments?

Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l’autre vie pour me faire

celle-ci tant cruelle?

Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent

à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des

misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit

bien légère lorsqu’il songeoit au roi Lear, ce bon vieillard, jeté

par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit

orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de

froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la

pluie.

Dès l’aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d’armes,

il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche.

De retour à la caserne, il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta

sur son lit pour prendre enfin un peu de repos.

Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable: au nom de M. le

capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l’arracher

de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret.

[Illustration]

[Illustration]

XXIX.

LE lendemain, sur le midi, du fond de sa prison, il entendit les

trompettes sonner trois fois une chamade; cet appel extraordinaire le

jeta dans un grand étonnement, et comme il se creusoit la tête pour

s’en expliquer la cause, la grille de son cachot s’ouvrit. On le pria

d’en sortir et de monter à son logement pour endosser son habit et son

fourniment de grande tenue.

Quand il fut prêt, l’officier et les deux gardes qui, mousquet au bras,

l’avoient accompagné le conduisirent dans la cour d’honneur.

Là, quelle fut sa stupéfaction, en voyant la Compagnie en armes, rangée

tout au pourtour et formant un carré évidé.

A son arrivée les trompettes sonnèrent de nouveau, et on l’amena dans

le milieu réservé, où se tenoient à cheval le capitaine-colonel et son

état-major.

Il comprit seulement alors ce qui alloit se passer, et que c’étoit pour

lui que la scène se préparoit.

A cette pensée, son âme se révolta; et, promenant autour de lui ses

regards hautains, il fit un geste de défi comme pour appeler au

combat, et porta la main à son épée; mais subitement un froid glacial

parcourut ses veines, et un tremblement visible le saisit. Une sueur de

moribond transpiroit sur son visage pâli; il chanceloit, ses oreilles

bourdonnoient et siffloient, ses yeux ne voyoient plus, son esprit

étoit anéanti.

C’est à ce moment qu’on le fit mettre à genoux.

M. de Villepastour ordonna au lieutenant rapporteur de faire la lecture

de l’arrêt expulsant, lui, Patrick Fitz-Whyte, des Mousquetaires de la

Garde comme un homme flétri par les lois, convaincu d’assassinat et

pendu par contumace en Irlande.

Pendant le rapport de cette sentence la perception et le sentiment

lui étant revenus, il avoit caché sa face dans ses mains. De grosses

larmes filtroient à travers ses doigts, et des sanglots déchirants

s’échappoient de sa poitrine oppressée.

—Mon Dieu! mon Dieu! murmuroit-il comme la nuit précédente dans la

forêt, que me réservez-vous donc en l’autre vie, pour me faire celle-ci

tant cruelle!

Après la lecture de l’arrêt, le lieutenant qui l’avoit faite s’avança

vers Patrick, et lui enjoignit de se relever pour procéder à sa

dégradation.

D’abord, on lui ôta par les pieds son sabre, ses aiguillettes et son

baudrier; puis on lui arracha ses parements et ses revers, et un à un

ses boutons aux armes royales. Puis on le dépouilla de son habit; puis

on lui coupa les cheveux ras, comme à un condamné au dernier supplice,

et on le revêtit d’une blaude et d’une capuce de grosse toile.

Les trompettes firent retentir l’air de leurs insultantes fanfares.

Et M. de Villepastour alors s’approcha de lui, et du haut de son cheval

le frappa trois fois sur les reins du plat de son épée en criant trois

fois:—Va-t’en,—sois banni!

[Illustration]

[Illustration]

XXX.

HONTEUX de se trouver par la ville dans cet ignoble costume, Patrick

accourut en toute hâte à l’hôtel Saint-Papoul.

—Me reconnois-tu? dit-il en entrant à Déborah, qui demeuroit

consternée. Regarde, vois ce que les hommes ont fait de ton époux!...

L’ont-ils assez avili? l’ont-ils assez souillé, dis?...

Il n’en put proférer davantage, et tomba évanoui.

—Eh! que vous est-il donc arrivé, mon bon ami? Parlez, Patrick,

qu’avez-vous? que vous ont-ils fait, ces méchants? Qui t’a revêtu ainsi

de ce bonnet et de ce sac?... Parle-moi, réponds-moi, mon ami!

—Votre ami!... pauvre femme!... Gardez-vous bien de me donner ce nom,

que je ne saurois plus accepter; je suis trop chargé d’opprobre!

L’infamie est contagieuse, laissez-moi, fuyez-moi désormais!

Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et

flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est

temps encore, nos destinées: que la vôtre soit heureuse! que la mienne

soit ce qu’il peut plaire à Dieu!... Autrefois, déjà, je vous l’avois

bien dit de renoncer à moi; je suis funeste, voyez-vous! Laissez-moi

seul rouler d’abymes en abymes; n’enlacez pas votre vie, qui sans moi

seroit belle, à ma vie, qui ne sera qu’affreuse jusqu’au bout.

—Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi; ne dis plus

de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi

peut-être j’aurois droit de dire. Va, si l’un de nous deux est funeste

à l’autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c’est

moi: c’est moi qui te nuis; c’est moi la cause première et unique de

tes maux; c’est moi qui te suis fatale! Sans moi tu serois encore

content et paisible aux bords du Lough-Leane, auprès de ta vieille et

tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!...

D’ailleurs, que penserois-tu d’un amour qui s’éteindroit avec le

bonheur de l’objet aimé? Crois-moi, ce n’est point de l’amour profond

et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi,

tu le sais, est durable; il est à l’épreuve de l’adversité; ne le

repousse pas.

Va, il n’est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l’humanité, qui

auroit le pouvoir de m’éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si

ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu

le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laisse-moi

près de toi. La Providence m’a placée là pour essuyer tes larmes, pour

te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en

les partageant. Garde-moi!... La solitude double le malheur.

Une compagne c’est un vase que Dieu donne à l’homme pour y verser le

trop-plein de ses afflictions.

—Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que je suis

coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde! Tu m’as fait le don le

plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l’homme; tu m’as

donné un de tes Anges; et je t’accusois, et je te blasphémois! Pardon,

pardon, c’est la dernière fois!... Va, que tes saintes volontés

s’accomplissent, je m’incline. Désormais tu peux m’accabler, tu me

trouveras résigné à toute heure.

—Écoute, Patrick; après tout, j’aurois tort peut-être de m’imposer à

toi, de vouloir m’attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon

éloignement te rendît le bonheur, je m’éloignerois, non sans douleur,

mais sans murmurer.—Écoute, si tu veux tu me laisseras, tu m’oublieras

quand tu seras dans la joie et la félicité; mais, seulement, chaque

fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras,

dans les bras de ton amie; je te consolerai.

—Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse

amie!

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 11 / 33 段