—Madame, je suis votre plus humble et votre plus dévoué serviteur; mais

cependant....

—Pas de restriction; attendez au moins quelques jours que je vous

l’abandonne, ou que je pourvoie à son sort. Jusque là, entendez bien

ceci, vous m’en répondez sur votre tête.

Sur ce, monsieur le marquis je prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte

garde. Allez et faites ce que je vous ai dit.

Et M. le marquis de Gave de Villepastour, après un baise-main, se

retira.

[Illustration]

[Illustration]

XXVI.

A neuf heures précises, Patrick arrivoit à Trianon.

Un valet guettoit sa venue; il fut aussitôt conduit par lui dans un

petit salon, où madame Putiphar, abandonnée nonchalamment sur un divan,

promenoit plus nonchalamment encore ses doigts sur les cordes d’une

mandoline.

A ses pieds brûloient des parfums d’Arabie.

La fenêtre, tapissée de clématites et de liserons, étoit ouverte à la

brise embaumée du soir, ou pour parler _synchroniquement_ un langage

contemporain, à la tiède haleine de l’amant de Flore.

Le divan, le sopha, l’ottomane, faits sur les dessins de François

Boucher, étoient assurément ce qu’avoit produit de plus fantasque

l’école du Borromini, c’est-à-dire l’école de la ligne tourmentée.

Pour arriver à _chantourner_ et à _tarabiscoter_ ces surfaces et ces

galbes,—qu’on me passe ces mots techniques,—la puissance d’imaginative

qu’il avoit fallu devoit tenir de fort près au génie, en étoit

peut-être.

Ce que je n’oserai affirmer jusqu’à ce qu’un concile, composé de

Sophocle et de l’abbé de Voisenon, de Théocrite et de Vadé, de Leonard

de Vinci et de Watteau, de Michel Cervantes et de saint Augustin, ait

décidé irrévocablement sous quelle forme invariable le génie se révèle,

et si cette forme est la ligne droite ou le _tarabiscot_.

La table, le guéridon, les consoles et les jardinières étoient chargées

de vases en porcelaine de la manufacture de Sèvres de madame Putiphar,

touts remplis de fleurs rares et odorantes. Un lustre de crystal de

roche, des bras de vermeil, plus _tarabiscotés_ encore que les meubles,

et chargés de bougies guillochées, illuminoient ce _harem_ délicieux.

Oui, _harem_, et non pas boudoir, car tout cela avoit quelque chose

d’oriental, peu dans la forme, mais beaucoup dans la pensée.

Ce n’étoit pas comme dans Crébillon fils, du _rococo_, sous un dehors

oriental, c’étoit de l’oriental sous un dehors _rococo_.

Nous avons vu quelquefois rechercher ce qui à cette époque si peu

orientaliste, avoit pu tourner les regards des François vers l’Asie;

ce qui avoit pu imprimer à leur esprit une direction si générale; ce

qui avoit pu donner naissance à un engouement tel, que toute production

de l’imagination, de l’esprit ou de la pensée, toute œuvre d’art ou

de luxe pour obtenir un peu d’accueil, étoient dans la nécessité de

s’empreindre ou de s’imprégner plus ou moins d’une couleur ou d’une

forme persane, chinoise, hindoue, turke ou arabe.

Les uns attribuent cette monomanie à la traduction des _Mille et une

Nuits_ de l’abbé Galland; les autres à la guerre de l’Inde, ou à

quelques causes équivalentes.

Cette question, pour être bien éclaircie, demande des recherches et un

examen que nous ne saurions faire et surtout en ce lieu. Il me semble

toutefois que ce n’est point dans les faits éventuels qu’il faudroit

chercher une raison que la nation et la Cour avoient en elles-mêmes.

Un relâchement tout à fait asiatique dans les mœurs avoit fait seul ce

rapprochement et cette sympathie.

La mollesse, les voluptés, l’inceste, la polygamie, la pédérastie, la

joie, la galanterie mauresque et non plus chevaleresque; l’esclavage et

enfin le sans-souci de l’esclavage, avoient assimilé ainsi deux peuples

si différents en tant d’autres points.

Jusques à Pharaon même qui avoit sa sultane favorite, son

Parc-aux-Cerfs, ses lettres-de-cachet, tout aussi bien que Mustapha son

_harem_ et ses cordons.

Le dogme chrétien qui avoit réhabilité Ésope étoit anéanti. Hercule

et Vénus, la force et la beauté physique, étoient le seul objet du

culte. Plus de mélancolie, plus de chasteté, plus de modestie, plus

de méditation, plus de rêverie; plus rien de grand, de profond, de

triste, de sublime! La contemplation éternelle de la splendeur de Dieu,

ridicule! mais, Mahomet et sa joie, Mahomet et sa sensualité, Mahomet

et ses houris.

L’Islamisme pur régnoit de fait: en vérité, sous les perruques et les

paniers on étoit aussi musulman que sous le turban et la basquine.

Des fleurs, des bougies, des parfums, des canapés, des vases, des

rubans, du damas, une voix mélodieuse, une mandoline, des miroirs,

des joyaux, des diamants, des colliers, des anneaux, des pendants

d’oreille, une femme belle, gracieuse, languissamment couchée!...

L’imagination pourroit-elle concevoir rien de plus séducteur? et

n’étoit-ce pas assez pour jeter le trouble dans une jeune âme, si

facile à l’enthousiasme, et pour la première fois se trouvant dans un

boudoir? Qui de nous, assez heureux pour pénétrer dans ce lieu le plus

secret du gynécée, n’a ressenti sous la puissance d’un charme inconnu

une voluptueuse émotion?

Frappé, ébloui, par tant d’éclat, d’apparat et de magie, Patrick

demeura quelques instants dans l’admiration et l’hésitation; puis, tout

d’un élan, il vint s’agenouiller aux pieds de madame Putiphar et coller

ses lèvres tremblantes sur ses babouches indiennes, brodées d’or et de

pierres fines.

Jouissant de ses transports enfantins et de l’agréable impression

qu’elle avoit faite sur son esprit, elle laissa tomber sur lui, du haut

de sa nonchalance, un regard aussi riant que sa bouche.

Un sentiment suave, dont elle avoit perdu le souvenir et qui pour cela

lui sembloit aussi nouveau que le premier battement d’amour au cœur

d’une jeune fille, humectoit son âme décrépite. Son corps, usé par

les débauches, pour qui le plaisir n’avoit même plus d’assez fortes

titillations, se pâmoit aux chastes attouchements d’une bouche posée

sur son pied.

Il n’y avoit plus de doute possible; un amour qui par les sens s’étoit

timidement approché du cœur de cette femme, venoit tout-à-coup d’y

pénétrer profondément, et d’y éclater en maître.

Sur le déclin du jour, à l’heure où les ténèbres descendent,

quelquefois le ciel semble renaître soudainement à la splendeur; ces

derniers feux sont plus étincelants et plus embrasés que les feux du

midi.

Ce n’étoit pas un amour plein de confiance, d’illusion, de folie,

d’enthousiasme, semblable à celui qui s’éveille dans la jeunesse.

C’étoit de l’amour jaloux, de l’amour inquiet, de l’amour savant, de

l’amour goulu de jouissances; c’étoit de la passion matérielle. Cet

amour-là est si loin des premiers, qui élèvent la pensée, qui déroulent

l’intelligence, qui ennoblissent, qui dévouent, qui émancipent, qu’il

n’a pas une sensation assez noble, assez délicate pour qu’elle puisse

être exprimée; pas une idée qui puissent s’exhaler comme un parfum; pas

de vague, point de rêverie; les sens seuls y parlent d’une voix rauque;

enfin c’est un amour creux, inerte et stupide quand il n’agit pas;

éhonté, persévérant, implacable quand il est blessé ou dédaigné.

Patrick, lui ayant donné les marques d’un respectueux hommage, se

releva; elle lui commanda, avec un air de grandeur familière, de

s’asseoir à ses côtés, et Patrick obéit en disant:

—Tout-à-l’heure, entrant dans ce séjour de fée, au milieu de mon

enivrement, des sons harmonieux de voix humaine et de guitare ont

caressé mon oreille. Vous chantiez, madame? Pourquoi faut-il que je

sois venu, comme un grossier pâtre, troubler du bruit de mes pas la

vallée solitaire et le chant de philomèle!... Pardonnez-moi, madame,

cette idylle et le rôle malencontreux que j’y joue.

—A la fois poète et galant, poète comme M. Dorat, galant comme M. de

Richelieu. Vous êtes un esprit accompli, sir Patrick.

—Vos louanges et votre indulgence ont autant de largesse que votre

cœur, madame; mais permettez-moi de décliner le diplôme de poésie

et de chevalerie que vous daignez m’octroyer; si Dieu m’eût fait de

semblables dons, ce n’est point, veuillez le croire, M. Dorat ni M. de

Richelieu que j’eusse pris pour émules. Plutôt Yung et Bayard.

—Yung, ce nouveau songe-creux?

—Oui, madame.

—Et Bayard, cette bégueule?

—Sans peur et sans reproche, madame.

—Vous avez d’étranges idées sur la vie. Je ne sais, monsieur, quel

lucre vous pourrez en tirer, répliqua la Putiphar d’un ton de dépit,

froissée qu’elle étoit par ces paroles austères.

—Toutefois, madame, je ne serai point déçu; je n’ai jamais songé

à tirer un lucre de mes sentiments ni de ma conduite; je demeure

simplement convaincu que le bien mène à bien.

La conversation prenoit une teinte sérieuse qui contrarioit les

desseins de la Putiphar; elle l’interrompit tout net par une brusque

interrogation.

—Vous êtes musicien, sans doute, sir Patrick?

—Moins que je le voudrois pour mon contentement.

—Oh! dites-moi quelque chant de votre pays!

—Quoique souvent, ainsi qu’un Hébreu sur les bords du fleuve de

Babylone, je m’asseye et je pleure quand je me souviens de Sion, je

n’ai point suspendu ma harpe aux saules, et je ne vous répondrai

point, madame: _Comment chanterois-je un cantique du Seigneur dans une

terre étrangère?_ car je ne suis point ici auprès d’une ennemie de

mon Dieu. Je vous chanterai tout ce qui pourra vous plaire, madame;

mais je crains que nos airs populaires, simples, lents, expressifs, ne

vous soient insupportables, accoutumée comme vous l’êtes aux ariettes

d’opéra.

En retour, je ne vous demande qu’une seule faveur, celle de daigner

achever la romance que mon arrivée a interrompue.

—Oh! ce n’est que cela, sir Patrick?... Je vous avertis qu’il ne me

restoit plus qu’un seul couplet, que voici:

Madame Putiphar, ayant préludé sur sa mandoline, se mit à soupirer

d’une voix perlée, pleine de sentiment, de cadence et d’afféterie:

Iris, de tant d’amants qui vivent sous vos lois,

A qui donnez-vous votre voix,

A la perruque blonde ou brune,

Au plus chéri de la fortune?

Hélas! que je serois heureux

Si c’étoit au plus amoureux.

Cette musique est pleine d’agrément, n’est-ce pas? elle accompagne

merveilleusement la délicatesse de cette poésie.

—Pourtant, s’il m’étoit permis de m’exprimer, à moi profane, elle

m’avoit semblé mieux dans l’éloignement. N’est-elle pas un peu fade et

maniérée? Ne trouvez-vous pas ces paroles assez sottes.

—Ouais! que dites-vous là, mon cher? vous vous feriez un tort

considérable si le monde vous entendoit. Une romance de notre poète le

plus distingué et de notre compositeur le plus comme-il-faut et le plus

en vogue!

—Madame, je vous l’ai dit, je ne suis que le paysan du Danube.

—Je ne sais quel fut le choix d’Iris, mais le mien en pareil cas ne

seroit pas douteux, sir Patrick; mon cœur ne balanceroit pas long-temps

entre la perruque blonde et la perruque brune. Fi de la perruque brune!

—Fi de la perruque blonde!

—Ah! Patrick, ne traitez pas ainsi votre belle chevelure de Phœbus!

Vous n’êtes pas assez infatué de vous-même. Je vois bien qu’il faut

qu’on vous aime pour que vous soyez aimé. Laissez au moins qu’on vous

aime.

—Madame, je ne me défends pas de l’amour.

—Il fait ce soir une chaleur accablante, n’est-ce pas?

—Moins accablante cependant que ces soirées dernières.

—J’étouffe pourtant, et, tenez, je suis à peine vêtue de ce mince

peignoir.

En disant cela, madame Putiphar faisoit des minauderies engageantes:

elle soulevoit, elle entr’ouvroit comme par étourderie son peignoir, et

complaisamment laissoit voir à Patrick ses épaules potelées, ses beaux

seins, sa belle poitrine et ses jambes blanches, jeunes et gracieuses

de formes, qui depuis vingt ans faisoient les délices de Pharaon.

A ce spectacle Patrick en apparence demeuroit assez froid; cependant

ses regards subitement enflammés s’arrêtoient parfois amoureusement

sur ces éloquentes nudités; et la Putiphar, qui devinoit son émotion,

souffloit sur cet embrasement par les poses les plus excitantes et

l’abandon le plus coupable. Il y avoit en lui un combat violent entre

sa fougue et sa raison, entre son appétit et son devoir. Il comprenoit

parfaitement toutes les invitations tacites de la Putiphar; ses sens y

répondoient, son sang bouilloit, il trembloit de fièvre. Comme une main

invisible le penchoit sur elle ainsi qu’on se penche sur une fleur pour

en aspirer le parfum. Lorsque, l’esprit éperdu, il se sentoit sur le

point de se jeter sur ce corps ravissant et de lui appliquer de longs

baisers, ses mains s’agrippoient au canapé, et il se retenoit avec

violence.

Puis, lorsqu’un peu de calme lui revenoit et qu’il songeoit à toutes

les souillures qu’avoit dû subir ce corps, sur lequel il n’y avoit

peut-être pas une seule place vierge pour y coller ses lèvres, un

rideau de fer tomboit entre elle et lui, ses sens se glaçoient, sa

raison comme un marteau brisoit et pulvérisoit ses désirs, et l’image

de Déborah s’élevoit alors comme une apparition au-dessus de ces ruines.

Fatigué par cette lutte, craignant à la fin de foiblir et de se trouver

enlacé dans une séduction irrésistible, pour trancher brusquement le

charme, il se leva et se mit à se promener au pourtour du boudoir, en

examinant un à un les tableaux et les peintures des boiseries.

Mais pour ramener à l’autel et au sacrifice la victime qui s’échappoit,

madame Putiphar dit à Patrick:—Revenez, s’il vous plaît, auprès de moi,

monsieur; je ne vous tiens pas quitte: payez-moi de retour, rendez-moi

ariette pour ariette, vous m’avez promis une chanson irlandoise.

—Madame, je n’ignore point tout ce que je vous dois.

—Allons, venez ici, lutin!...

Patrick ne pouvoit sans une impolitesse manifeste se tenir plus

long-temps éloigné. Il revint donc s’asseoir sur le divan à la même

place, prit la mandoline, et chanta une longue ballade.

Durant tout le temps de cette psalmodie, madame Putiphar, dans une

sorte d’extase, lui donna toute son attention et touts ses regards:

elle le contemploit avec l’air de satisfaction d’une mère ravie des

gentillesses de son enfant, ou d’une amante qui se félicite en son

esprit du bel objet de son heureux choix. Elle étoit fière de sa

conquête, pour sa beauté, pour sa jeunesse; elle se complimentoit de ce

que, sur le retour de l’âge, le sort lui avoit réservé une si fraîche

proie.

Quand Patrick eut achevé son chant, elle le remercia avec des

démonstrations presque phrénétiques, lui serrant les mains et les

appuyant sur sa poitrine, qui bondissoit.

—Tout est parfait en vous, mylord, votre voix captive et séduit; elle

est suave et facile; vous la modulez avec un goût, un talent vraiment

exquis. Avant d’avoir éprouvé le plaisir de vous entendre, je croyois

qu’un gosier semblable ne pouvait être que Napolitain.

—Les Irlandois, madame, ont toujours eu une très-grande aptitude à la

musique, et l’ont toujours honorée et cultivée. Dans les temps les plus

antiques, comme le rapporte Dryden, ils excelloient à pincer de la

harpe, et il n’y avoit pas une maison où l’on n’apperçût en entrant cet

instrument suspendu à la muraille, soit à l’usage du maître du logis,

ou à celui des visiteurs et des hôtes.

Les paysans les plus grossiers sont encore au plus haut point sensibles

à ses charmes. Tout honneur et toute hospitalité pour celui qui se

présente au bruit d’un luth à la porte d’une cabane; la famille ouvre

aussitôt son cercle; tout pélerin chanteur est un enfant de plus, il

prend place autour du chaudron de patates, et a sa part de lard et de

lait. Le _minstrel_ est comme l’alouette, on ensemence pour lui.

Avec cette mandoline, je ferois, madame, le tour de l’Irlande dans

l’abondance, et chaque hutte seroit pour moi un capitole où j’aurois un

triomphe, non aussi théâtral que ceux d’Italie, mais plus touchant et

plus doux à mon âme, simple, modeste, ombrageuse.

—Votre langue est harmonieuse et pleine de voyelles et de désinences

sonores. Je la croyois, dans mon ignorance, maussade et crue comme le

patois anglois; je vous en demande pardon, sir Patrick.

Effectivement la langue irlandoise, qui ne tardera pas à disparoître

comme tant d’autres,—l’anglois a déjà envahi plusieurs comtés,—est

une langue superbe, elle a tout le génie d’une langue méridionale; ce

n’est que dans l’espagnol qu’on peut trouver des mots aussi beaux,

aussi sonores, aussi majestueux. Voyez seulement les noms propres;

connoissez-vous rien de plus pompeux que ces mots de Barrymore!

Baltimore! Connor! Magher esta Phana! Orrior! Slego! Mayo! Costello!

Burrus! Killala! Ballinacur! Kinal-Meaki! Pobleobrien! Offa! Iffa!

Arra! Ida! Killefenora! Inchiquin! Rossennalis! Banaghir! Corcomroe!

Tunnichaly! Clonbrassil!...

Toutefois, c’étoit moins parce qu’elle étoit frappée de ces beautés,

que par une pensée insidieuse, que madame Putiphar flétrissoit

l’anglois, et réchauffoit par sa flatterie dans le cœur de Patrick

l’amour glorieux de la patrie. Elle savoit que touts les amours

sont frères, et qu’une âme où s’agite l’enthousiasme est un navire

ordinairement peu difficile à capturer.

—Si je ne craignois, mon bel ami, de trop exiger de vous, je laisserois

paroître une curiosité, que vous me pardonneriez sans doute, vous êtes

si courtois; je vous laisserois voir combien je désire de connoître

le sens de ces paroles que vous venez de chanter si langoureusement:

ce doit être de l’amour? quelque amante brûlant d’enlacer dans ces

bras un insensible, un ingrat, qui semble la dédaigner, qui semble ne

point comprendre ce que lui dise ses regards enflammés, et ce que lui

révèlent ses caresses.... Pauvre Sapho, qui rêve à Leucade! pauvre

nymphe, pauvre naïade, qui s’épuise à briser la glace d’un étang!...

Patrick crut pouvoir, sans témérité, par l’accent de reproche avec

lequel elles avoient été dites, soupçonner ces gratuites suppositions

de madame Putiphar de faire directement allusion à sa position et à sa

conduite. Blessé d’une pareille impudeur, il répondit sèchement à ses

agaceries: Madame en voici la traduction:

* * * * *

«Mac-Donald passa de Cantir en Irlande, avec une troupe des siens,

pour assister Tyrconel contre le grand O’Neal, avec lequel il étoit en

guerre.

»Mac-Donald, en traversant le _Root_ du comté d’Antrim, fut reçu avec

amitié par Mac-Quillan, qui en étoit le maître.

»Mac-Quillan faisoit alors la guerre aux peuples qui habitoient au-delà

de la rivière du Bann.

»L’usage des habitants de cette contrée étoit de se dépouiller

réciproquement; et comme le plus fort avoit toujours raison, le droit

ne servoit de rien.

»Le même jour que Mac-Donald partit pour joindre son ami Tyrconel,

Mac-Quillan rassembla ses _Galloglohs_, pour se venger des outrages que

lui avoient faits les puissantes peuplades du Bann.

»Mac-Donald, qui avoit été accueilli avec tant d’hospitalité par

Mac-Quillan, crut qu’il ne seroit pas bien d’abandonner son hôte dans

cette expédition périlleuse, et lui offrit ses services.

»Mac-Quillan accepta cette offre avec plaisir, en déclarant que lui

et sa postérité en seroient reconnoissants. Les deux guerriers réunis

attaquèrent l’ennemi, qui fut forcé de restituer au double tout ce

qu’il avoit enlevé à Mac-Quillan.

»Ainsi se termina cette campagne, qui fut très-heureuse pour

Mac-Quillan: il n’y perdit pas même un seul homme, et les deux partis

rentrèrent chargés d’un butin considérable.

»L’hiver approchoit, et l’Irlandois invita l’Écossois à hiverner avec

lui dans son château, et à loger sa troupe dans le _Root_. Mac-Donald

y consentit; mais cette invitation devint funeste pour l’hôte.

»Car sa fille fut séduite par l’étranger, qui l’épousa en secret, sans

son consentement. De ce mariage viennent les prétentions des Écossois

sur les biens de Mac-Quillan.

»Les soldats d’Écosse furent logés chez les fermiers du _Root_; on les

plaça de manière que dans chaque maison il y avoit un Écossois et un

_Gallogloh_.

»Les paysans de Mac-Quillan donnoient à chaque _Gallogloh_, outre sa

pitance, une jatte de lait. Cet usage fit naître une rixe entre un

Écossois et un _Gallogloh_.

»L’étranger ayant demandé la même chose au fermier, le _Gallogloh_,

prenant la défense de l’hôte, lui répondit: _Comment osez-vous,

gueux d’Écossois, vous comparer à moi ou à un des_ Galloglohs _de

Mac-Quillan_!

»Le pauvre paysan, qui désiroit se voir débarrasser de touts les deux,

leur dit: _Mes amis, je vais ouvrir les deux portes; vous irez, dans le

champ, vider votre querelle, et celui qui reviendra vainqueur aura le

lait._

»Cette lutte fut terminée par la mort du _Gallogloh_, et l’Écossois

revint tranquillement chez le fermier, et dîna de fort bon appétit.

»Les _Galloglohs_ de Mac-Quillan s’assemblèrent immédiatement après ce

meurtre pour venger le sang de leur frère. Ils examinèrent la conduite

des Écossois, leur prépondérance dangereuse, et l’affront que leur chef

avoit fait à leur chef en séduisant sa fille.

»Il fut arrêté que chaque _Gallogloh_ tueroit son compagnon pendant la

nuit, et qu’on n’épargneroit pas même leur capitaine. Mais la femme

de Mac-Donald, ayant découvert le complot, avertit son époux, et les

Écossois s’enfuirent dans l’île de Raghery.

»Depuis cette époque, les Mac-Donald et les Mac-Quillan se firent une

guerre qui dura près d’un demi-siècle, et qui ne fut terminée que

lorsque les deux partis portèrent leurs plaintes à Jacques I^{er}.

»Jacques favorisa son compatriote l’Écossois, et lui donna quatre

grandes baronnies, et touts les biens de Mac-Quillan: mais, pour voiler

cette injustice, il accorda à Mac-Quillan la baronnie d’Enishoven, et

l’ancien territoire d’Ogherty: cette décision royale lui fut portée par

sir John Chichester.

»Mac-Quillan, mécontent de ce jugement, et plus encore des difficultés

de transporter tout son clan à travers le Bann et le Lough-Foyle, qui

séparoient ses anciennes possessions des nouvelles, accepta l’offre du

porteur des offres du Roi, qui lui proposoit ses propres terres.

»Mac-Quillan céda son droit sur la baronnie d’Enishoven contre des

possessions plus à sa portée; et depuis lors les Chichester, qui par la

suite obtinrent le titre de comtes de Donegal, sont possesseurs de ce

pays considérable; et l’honnête Mac-Quillan se retira dans des terres

de beaucoup inférieures aux siennes.»

Comme il achevoit la dernière strophe, on heurta à l’une des portes et

l’on avertit madame Putiphar que le souper étoit servi.

Elle se leva aussitôt, et prit Patrick par la main pour le conduire.

—Je vous demande pardon, lui dit-elle avec coquetterie, si je prends la

liberté de demeurer en un pareil négligé, mais je suis si paresseuse

que je n’aurois pas le courage de faire une toilette.

Elle se mit donc à table comme elle étoit vêtue sur le canapé,

c’est-à-dire nue dans une espèce de peignoir ou de robe-de-chambre de

satin blanc que les dames du temps appeloient un _laisse-tout-faire_.

J’ai tort, peut-être, de rapporter ici ce mot impudique, mais il

exprime si bien le dévergondage régnant à cette époque. N’est-ce pas,

il dit plus, à lui tout seul, et résume mieux ses mœurs négatives que

dix in-folio. C’est un de ces mots renfermant en eux-mêmes toute la

chronique d’un autre âge, et qui demeurent à travers les siècles comme

des monuments accusateurs des temps qui les ont fait naître. Celui-là

porte en outre son étymologie en évidence, et n’est pas de ceux qui

préparent des tortures aux Pierre Borel et aux Ménage futurs.

Étoit-ce une salle, un boudoir, un salon ou une chambre, la seconde

pièce où ils se rendirent pour le souper? A quel usage étoit-elle

destinée? Cela étoit difficile à reconnoître. Il y avoit de toute

espèce de meubles, jusques à un lit dans une alcôve, jusques à une

petite bibliothèque que Patrick un instant s’amusa à fouiller du

regard pendant que la Putiphar faisoit quelques préparatifs. Tout

au pourtour s’étaloient de larges sophas couvrant presque tout le

parquet, et laissant à peine de quoi circuler autour de la table. Si

en se balançant sur sa chaise ou sur ses jambes, troublé par un léger

surcroît de boisson, on venoit à se renverser, on ne pouvoit faire

qu’une chute délicieuse.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 10 / 33 段