—Vous m’avez donné vingt-quatre heures pour me justifier, monsieur, si

j’ai bonne mémoire.

—Te justifier devant cet homme?... Non! va-t’en, va-t’en!... s’écria

Déborah se pendant au bras de Patrick et l’entraînant vers la porte.—Te

justifier, mon agneau, devant la gueule béante de ce loup!... La vertu

est ici à la barre du crime.—Non! non! viens-t’en, Patrick; viens-t’en,

mon ami!...

—Debby, laisse-moi parler, je t’en supplie.

—Parler! Et à qui?... Mais il n’y a personne ici, Patrick, personne

qui puisse t’entendre. Cet homme n’est pas un homme; il n’a ni foi, ni

loi, ni Dieu, ni cœur, ni âme! C’est moins qu’un tigre, moins qu’un

singe, moins qu’un chien! C’est un serpent qui souille de sa bave

venimeuse.... Viens-t’en!

Pendant que Déborah, égarée par son ressentiment, crioit ces mots

terribles, poignante réprobation du crime par l’innocence, qui auroit

déchiré un cœur moins vieilli dans la débauche, le marquis de

Villepastour, accoudé nonchalamment sur sa table, accueilloit chacune

de ses paroles d’un sourire injurieux.

—Je vous demande pardon, monsieur, de la sortie que madame vient de

faire contre vous; j’en suis dans l’étonnement et la douleur. Son

esprit est troublé sans doute.

Bien que l’orgueil, l’honneur et d’affreuses conjonctures me défendent

toute justification, monsieur le marquis, comme un seul mot renverse et

détruit de fond en comble l’échafaudage de ma condamnation, et montre

toute l’énormité d’un jugement si absurde qu’il répugne à la raison la

plus sotte, j’ai cru devoir vous le dire ce mot; le voici:

Cette femme qui pleure à mes côtés, jeune, belle, bonne, fidèle et

pure; cet Ange, que Dieu, dans sa bonté infinie, m’a donné pour guide

et pour amie dès mes premiers ans; cette parcelle du Dieu qui me l’a

donnée, pour laquelle je verserois goutte à goutte mon sang, et pleur

à pleur ma vie, pour laquelle j’expirerois lentement dans les tortures

de la question, seulement pour lui épargner la plus légère douleur;

cette femme que j’avois, que j’ai, que j’aime, que j’adore, mon idole,

mon culte; cette femme-là, ma colombe, ma bien-aimée, mon épouse, vase

sacré, dont mes lèvres n’approchent qu’en frémissant, c’est celle-là

même dont on m’a fait le meurtrier, l’égorgeur! C’est celle-là même,

miss Déborah, comtesse Cockermouth-Castle, que j’ai tuée, que j’ai

lâchement assassinée, et dans le sang de qui, farouche cannibale, j’ai

lavé mes mains et abreuvé ma soif!... Ah! c’est atroce!... Oh! cela me

brise et m’anéantit!...

—Rien ne me dit, monsieur, que ce soit en effet la comtesse Déborah de

Cockermouth-Castle.... Pardon, mon travail m’appelle, je ne puis vous

entendre plus long-temps.

Et d’un air importuné M. de Villepastour, passant dans une autre

chambre, dont il referma la porte sur lui, laissa grossièrement Patrick

et Debby, qui pleuroient et se tenoient embrassés.

Patrick fit quelques interrogations à Déborah sur ses emportements

contre M. de Gave; mais elle n’y répondit que d’une façon vague et

obscure.

[Illustration]

[Illustration]

XXII.

MIDI sonnoit comme Patrick entroit au château de Versailles, dans les

appartements de madame Putiphar.

La séance du conseil venoit d’être levée, et les ministres se

retiroient en grande agitation.

—Il fut aussitôt annoncé et introduit auprès d’elle. Entourée

d’écritoires, de rouleaux de papiers et de paperasses, elle étoit

seule, en riche toilette; atournée avec ce soin recherché qui ne peut

être celui de touts les jours; ce soin de parure qui trahit le premier

sentiment de la jeune fille, comme le dernier sentiment de la femme.

—Monsieur Patrick, lui dit-elle avec l’air le plus affectueux, voici

les lettres de grâce que votre voix et vos paroles touchantes m’ont

arrachées pour M. Fitz-Harris, votre ami; si vous avez le désir de me

plaire, comme j’ai celui de vous être agréable, il doit perdre à jamais

ce titre qui vainement l’honore, et qui à mes yeux vous compromet

gravement. Cessez, croyez-moi, toute relation avec cet insensé.

C’est la première fois que je signe le pardon d’une semblable injure:

il est vrai de dire, puisque c’est pour vous que je le fais, que si

c’eût été vous qui m’eussiez demandé les autres, celui-ci sans doute ne

seroit point le premier.

Mon cœur, qui souffriroit de vous faire un refus, vous avoit accordé la

liberté de ce petit monsieur Fitz-Harris, sans condition aucune; mais

la sûreté de l’État et la mienne exigent que sous huit jours il ait

quitté la France.

—Vous aviez fait une digne et large action, madame; pourquoi fallut-il

qu’un remords vînt la restreindre? Mais vous avez agi selon votre

sagesse, devant laquelle mon esprit se prosterne, comme je me prosterne

à vos pieds.

Tandis qu’ainsi à genoux, Patrick exhaloit comme il pouvoit sa

gratitude, et couvroit de baisers la robe de madame Putiphar, une voix

d’homme cria d’une chambre voisine:—Pompon! le conseil est levé, je

crois! ne vas-tu pas venir! tout mon déjeûner est prêt.

Puis, une porte s’entr’ouvrit.

La même voix dit alors avec un accent satirique:—Ah! pardon, madame; je

ne vous savois pas occupée.

—Non, non, entrez sans gêne; il n’y a point d’étranger ici, répliqua la

Putiphar, monsieur est mon ami, comme vous voyez, et tout à fait digne

d’être le vôtre.

Ensuite, elle ajouta tout bas à Patrick: J’aurois encore beaucoup de

choses à vous dire, mais venez demain au soir à Trianon: vous souperez

avec moi. Adieu, partez.

—Ma friture est faite, reprit la même voix, et je venois pour vous

faire goûter à mes œufs au jus.

Patrick alors, se relevant et se retournant pour se diriger vers la

porte, fit un mouvement de surprise et une génuflexion, en appercevant

Pharaon, en costume royal, cordon-bleu, croix et plaques, avec un

tablier de toile blanche, une cuillère dans une main et dans l’autre

une énorme casserole.

—Relevez-vous, monsieur, dit gaîment Pharaon à Patrick; et sur ce, je

prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte-garde.

Je vois avec plaisir, Pompon, que mon image est si bien gravée dans le

cœur de mes sujets, qu’ils me reconnoissent même en marmiton!

Ainsi Pharaon, pour égayer sa vie privée, toute vide et toute nulle, se

plaisoit quelquefois à faire.... ma plume se refuse à l’écrire.... la

CUISINE!

Sitôt que Patrick fut dehors, de grosses larmes coulèrent de ses

paupières! sensible et grand, il avoit été remué jusqu’en ses

entrailles, en voyant ce qu’on avoit fait de son Roi.

Et son cœur se brisa, et ses pleurs redoublèrent, lorsqu’en traversant

une galerie ornée de peintures, il rencontra du regard Louis IX et

Charlemagne!

[Illustration]

[Illustration]

XXIII.

MUNI de son exprès, Patrick se rendit sur-le-champ à la Bastille, et

pénétra dans le ventre de ce taureau de pierre, semblable au taureau

d’airain de Phalaris, où les victimes étoient jetées vivantes.

Il se fit conduire à Fitz-Harris, qu’il trouva dans une petite cave, si

basse, qu’il falloit s’y tenir courbé; humide, sale, n’ayant d’autre

air que les exhalaisons putrides des fossés, et d’autre jour qu’une

foible lueur s’échappant d’une meurtrière.

Il étoit couché sur quelques brins de paille moisie, la face tournée

contre terre. Assoupi ou engourdi par le froid, il n’entendit pas

ouvrir ses verrouils. Patrick lui adressa quelques mots en irlandois: à

cette voix amie qui faisoit retentir ce lieu d’horreur de son langage

natal, il tressaillit et souleva la tête.

—Lève-toi, Fitz-Harris; tu es libre!

—Toi ici, Patrick! Ah! malheureux, plutôt mourir!...

—Je viens te chercher, tu es libre; m’entends-tu? lève-toi, te dis-je!

—Moi libre! Oh! non, c’est un rêve! C’est une folie!... Je ne puis

croire?... Plus de fer, plus de pierre, plus de bourreaux? De l’air, du

ciel, des fleurs, des femmes?... Oh! non, cela ne se peut pas, cela ne

m’est pas réservé!... Je sais bien que je suis un homme perdu; cette

nuit j’ai entendu l’horloge de la mort!

—Allons, viens, Fitz-Harris; partons sans retard. Le vent capricieux

qui ouvre les portes les referme souvent aussitôt: hâtons-nous!

—Mais elle est donc morte?

—Qui?

—L’infâme! La Putiphar!

—Tais-toi, Fitz-Harris; deviens plus sage. Tu viens d’en dire

encore assez pour que si tu en étois sorti, on te rejetât dans ce

cul-de-basse-fosse; et, n’en étant point dehors, pour qu’on te plonge

dans la citerne-aux-oublis.

Allons, viens; suis-moi, je t’en supplie! Tiens, voici ta lettre de

grâce.

—Fitz-Harris la lui prit des mains et la froissa sans la regarder.

Puis, en chancelant, il s’avança jusqu’à la porte; et là s’arrêta

court, en disant:

—Te suivre, Patrick?... Oh! non pas! La raison me revient: je t’ai

offensé; je t’ai trahi; j’ai été lâche envers toi; tu es mon ennemi!

tu m’en veux! tu as soif de te venger!... Non, non, je ne te suivrai

pas!... Geôlier, refermez mon cachot; je ne sortirai pas d’ici.

—Fitz-Harris, je ne suis point ton ennemi, tu ne m’as point offensé,

ou si tu l’as fait, j’en ai perdu mémoire. Nous sommes enfants

malheureux de la même terre; je suis ton compagnon, ton frère dévoué.

Ah! tes doutes me déchirent le cœur!... Viens, suis-moi sans crainte;

viens, ami, viens avec ton frère.

—Non! non! Les murs d’un cachot sont de bons conseillers, qui font

soupçonneux et prudent: je ne te suivrai pas, mon ennemi!... Qui me dit

que ce n’est point un piège, et qu’au bout de ce long corridor sombre

ne sont pas quelques affidés qui m’attendent la hache au poing?... Ah!

tu sais te venger, Patrick!...

Tu seras sans doute allé dire à ceux qui m’ont plongé dans ce repaire:

«Vous avez là un homme qui vous gêne, il me gêne aussi; voulez-vous que

ma haine serve la vôtre? voulez-vous de mon bras? je m’en charge.» Puis

tu viens m’annoncer ma liberté, et c’est la mort qui m’attend derrière

cette muraille.... Ah! tu sais te venger, Patrick!

Après tout, tu es loyal, tu ne me trompes pas; car si la mort m’attend

derrière cette muraille, derrière la mort m’attend la liberté. Oui!

c’est là, seulement, que l’homme peut concevoir quelque espérance de la

rencontrer; si toutefois, comme tant d’autres prestiges, ce n’est point

un creux simulacre. Va! je te suis!... Survienne ce qu’il voudra! Je ne

serai point un lâche; plutôt vingt coups de poignard dans ma poitrine

que pourrir en ce cachot! Va, je te suis!

Avec l’anxiété d’un esprit empli de fantômes et de visions par

l’exaspération de la souffrance, il suivit Patrick, et vit en effet,

avec un étonnement toujours croissant, toutes les grilles, toutes

les portes tomber devant eux. Quand ils eurent passé le dernier

pont-levis, ses craintes s’étant tout à fait évanouies, sa joie éclata

en transports fous.... Alors, portant les yeux sur sa lettre de

grâce qu’il tenoit encore froissée dans ses mains, et lisant: _A la

requête de M. Patrick Fitz-White, et en sa seule considération, nous

octroyons_.... il se jeta aux genoux de Patrick en criant:—Patrick,

Patrick! que vous êtes généreux! Oh! je vous dois la vie! Oh! comment

vous témoigner assez de reconnoissance! Je vous ai tant outragé!...

Que je suis indigne! que je suis misérable! Je doutois de vous! Je ne

pouvois croire.... L’enfer peut-il comprendre le Ciel!

Pardon, pardon de tout le mal que je vous ai fait! Ma vie entière

désormais ne sera consacrée qu’à me laver de mes crimes envers vous. Je

ferai tout pour rentrer en votre estime; car celui qui est estimé de

vous doit l’être de Dieu. Quant à votre amitié, ne me la rendez jamais,

ce seroit la profaner! Gardez-la pour des cœurs plus droits que le

mien. Oh! vous avez ma reconnoissance éternelle!

—Fitz-Harris, point de reconnoissance. Vous ne me devez rien, je vous

ai dit que je ne me vengeois point avec le fer; mais je ne vous ai

point dit que j’étois sans vengeance; la voici donc ma vengeance: un

bienfait pour un outrage. Celle-ci est plus cruelle, je crois, que la

vengeance avec le fer, qu’en dites-vous? forcer quelqu’un qui vous hait

à vous bénir, même malgré lui, dans le for de sa conscience; forcer un

homme à rougir, à crever de honte devant son semblable; c’est là, si je

ne me trompe, une vengeance! Qu’en dites-vous, Fitz-Harris? Nous sommes

quitte à quitte, ce me semble?

[Illustration]

[Illustration]

XXIV.

PENDANT que Patrick étoit à Versailles auprès de madame Putiphar, M.

le marquis de Grave de Villepastour, pour tenter nouvelle aventure, se

hasarda de retourner à l’hôtel Saint-Papoul.

Contre son attente, Déborah le reçut avec une politesse, une aisance,

un aplomb élégant qui le déconcerta quasi au premier abord.

Elle l’introduisit avec cérémonie, en le qualifiant de touts ses noms,

prénoms, seigneuries, grades et titres, dans le même petit salon, peu

de jours auparavant témoin de ses assauts et de sa courte honte.

—Je n’ai pu résister au besoin que j’éprouve de vous remercier, mylady,

de votre indulgente discrétion à mon égard, dit-il d’un air patelin

en s’asseyant sur le sopha; car si j’ai bien compris ce matin, M.

Fitz-Whyte m’a semblé ignorer tout à fait mes poursuites et ma petite

algarade de l’autre jour; votre surprise en me reconnoissant avoit

failli me trahir; mais votre générosité et votre présence d’esprit ont

racheté aussitôt ce mouvement involontaire; comtesse, c’est plus de

bonté que je n’avois lieu d’en attendre de vous, qui m’aviez traité

tant inhumainement. Cela vient de me verser un peu de baume dans le

cœur; je me crois, dans ma joie, moins dédaigné, et mon orgueil et ma

présomption ont poussé leur audace jusque-là de rallumer le flambeau de

mon espérance à l’autel de l’amour qui n’avoit pas cessé et ne cessera

jamais de brûler pour vous en mon sein!

—Monsieur, si j’avois caché à mon époux les affronts dont j’ai été

abreuvée par vous, et si ce matin même je ne lui ai point montré du

doigt l’homme qui s’est fait un devoir assidu de m’outrager, c’est

pour lui et non pour vous, pour lui seul, que j’ai craint d’accabler

de ce nouveau chagrin dans un moment où le cœur lui défailloit sous le

désespoir. Veuillez, s’il vous plaît, ne point interpréter autrement

ma conduite, surtout ne point l’interpréter en votre faveur; ce qui,

non-seulement seroit injurieux pour moi, mais ce qui vous rendroit

merveilleusement ridicule, ce à quoi vous devez être plus sensible.

—Savez-vous, inhumaine, que ce matin, devant Fitz-Whyte, vous

m’avez maltraité, vous m’avez interpellé avec beaucoup d’aigreur. A

vous entendre, moi, si naïf et si candide, je suis une montagne de

crimes.... Soit! toutefois reconnoissez au moins que je ne suis pas

avare, car je donnerois volontiers touts les crimes qui chargent

ma conscience pour vous voir ma complice dans certain petit péché

mignon.... Mais on perd son langage avec vous.

Vous êtes une petite déesse, mais une déesse de marbre, bonne à mettre

dans un temple de marbre. Vous ne voulez point du temple vivant de

mon cœur; pourtant dans ce sanctuaire vous seriez aussi à l’ombre,

puisque vous tenez à sauver les apparences, que Joas dans le temple

du Seigneur; et peut-être comme lui, passeriez-vous de ce sanctuaire

au trône. Je vous l’ai déjà dit, si belle! partout ailleurs qu’à

Versailles vous serez toujours déplacée; maintenant, vous y auriez

belle chance; laissez-moi faire seulement; madame Putiphar est

surannée; elle a perdu sa faveur; son crédit branle dans le manche;

Pharaon en a par-dessus les épaules; une étrangère auroit bien de

l’attrait pour lui; un peu de chair exotique feroit bien à son palais

blasé.

—Allez, monsieur le marquis de Villepastour, allez!... Voyons jusqu’où

vous descendrez! Je vous tenois pour infâme, maintenant je vous trouve

ignoble!

—Vous agissez cavalièrement avec moi, mylady; vous me menez à la

hussarde. Je ne vois pas pourquoi, quand vous retroussez vos manches,

je mettrois des mitaines; allons, guerre pour guerre, et cartes sur

table!

Vous n’ignorez pas le jugement qui vient de flétrir en Irlande

M. Fitz-Whyte votre ami, votre amant ou votre époux, n’importe!

vous n’ignorez pas non plus sans doute que la place d’un contumax

n’est point parmi les gardes gentilshommes de sa majesté? Il faut

que M. Fitz-Whyte parte, il faut que pour l’exemple je le chasse

solemnellement.

Vous n’ignorez pas, d’autre part, mon amour ou mon caprice pour vous!

caprice que vos dédains ont irrité et rendu persévérant; caprice dont

les obstacles ont fait une passion véhémente. Je vous aime, _my fair

lady_, je vous aime! et voyez jusques à quel point: voulez-vous sauver

Fitz-Vhyte?...

—Assez, assez! monsieur; je comprends de reste. Que ne doit-on pas

espérer d’un aussi noble cœur que le vôtre! Vous êtes venu ici pour

maquignonner de la vertu d’une malheureuse femme? Peine vaine,

monsieur! Vous êtes venu pour m’envelopper, moi crédule et foible,

dans les replis d’un marché tortueux? Je ne serai point abusée, Dieu

m’éclaire!

Vous voudriez que dans l’espoir de sauver mon âme de l’opprobre

que vous lui préparez, car Patrick est mon âme, je me livrasse

angoisseuse......... Je ne comprends pas le dévouement jusque-là. Et

quand vous m’auriez souillée et que je vous réclamerois le salaire de

ma honte, vous me ririez à la face, satan!

—Ce n’est point un marché que je vous propose, _my fair lady_, c’est

simplement un échange de déshonneur contre déshonneur.

Pour vous rendre à mes désirs, il faut que vous manquiez à votre

honneur d’épouse; moi, pour sauver Fitz-Whyte, il faut que je manque à

mon devoir de capitaine: forfait pour forfait, nous n’aurons point à

rougir l’un devant l’autre.

Croyez-moi, soyez sage; descendons ensemble dans l’abyme du mal,

et descendons-y en habit de fête; descendons-y joyeux. On dit que

tout au fond il est jonché de fleurs où s’enivrent des plus rares

plaisirs, des plaisirs proscrits, ceux qui ont osé franchir ses abords

épouvantables et descendre ses ravins affreux. Ne faisons pas fi du

crime: il est, comme certaines femmes au masque laid, repoussant pour

le vulgaire; mais souvent aussi comme elles il a des beautés secrètes

qui recèlent des plaisirs ineffables.

—Avec votre duplicité, vos sophismes, vos cajoleries, pour toute femme

abandonnée de Dieu, vous pourriez être dangereux; mais pour moi, je

vous le répète, vous n’êtes qu’un importun. Sortez, monsieur le marquis!

—Alors, avec de l’audace et de la violence, voyons ce que je vous

serai....

—Arrêtez, monsieur!... ce cas je l’ai prévu: je ne suis plus seule ici

comme l’autre jour; ma tranquille contenance auroit dû vous l’apprendre.

Disant cela, Deborah s’étoit saisie de deux pistolets cachés sous un

coussin du canapé.

—Si vous faites un pas vers moi vous êtes mort! Sortez, vous dis-je;

sortez, je vous l’ordonne!... Allez ailleurs traîner vos vices! Ne

revenez jamais ici. Veuillez me croire femme de résolution. Aujourd’hui

je m’en suis tenue aux menaces, une autre fois je les supprimerois....

—Ma belle, puisque vous le prenez ainsi, je me retire. Calmez-vous, je

vous prie; ce que j’en voulois faire c’étoit pour votre bien; c’étoit,

comtesse, pour vous tirer de la bourgeoisie où vous êtes embourbée, et

sauver généreusement M. Fitz-Whyte de l’opprobre qui l’attend.

Soyez tranquille, je ne vous importunerai plus désormais; ou si par

hasard la fantaisie belliqueuse m’en prenoit, je ne le ferois que dans

l’armure d’un de mes ayeux, la dague d’une main et la lance de l’autre.

—Monsieur le marquis, le fait me paroît aventuré, si j’en crois la

chronique; vos ayeux nettoyoient les armures, mais n’en portoient point.

Monsieur de Gave marquis de Villepastour n’attendoit pas si bonne

réplique à sa gasconnade; bouche clouée et l’air assez penaud il se

retira; et lady Déborah le reconduisit avec ses pistolets aux poings et

beaucoup de politesse.

[Illustration]

[Illustration]

XXV.

EN rentrant chez lui, notre merveilleux reçut une lettre fort aimable

de madame Putiphar: elle le prioit de venir la saluer le plus tôt

possible. Ceci le remit un peu de sa déconvenue.

Le lendemain, en courtisan heureux, il accourut à son petit lever.

—Ah! marquis, lui dit-elle, je suis enchantée de l’empressement que

vous avez mis à vous rendre à ma semonce.

—Puissé-je, madame, n’en recevoir jamais que d’aussi douces.

—Dites plus vrai, que de moins indifférentes. Un gentilhomme à bonnes

fortunes, comme vous, n’a pu trouver ce billet fort tendre, ou s’il

l’a trouvé tel, ce ne peut être qu’en en pressurant le texte et tout

à fait contre mon bon plaisir. Je vous proteste, marquis, que je ne

suis point amoureuse de vous! Ceci vous surprend, sans doute, vous que

toutes les femmes adorent! Mais veuillez, je vous prie, faire exception

de moi; les exceptions font valoir les règles. Rassurez-vous marquis;

mettez-vous à vos aises! Sur l’honneur, je n’aie point l’intention de

vous séduire! S’il n’y avoit eu que moi pour vous débaucher, assurément

vous mourriez comme Newton ou comme sainte Agnès ou sainte Rose de Lima.

—Mais est-ce là, madame, car je suis peu docte en ces matières, ce

qu’on entend _par le système de Newton_. En ce cas, M. Arouet de

Voltaire aurait fort bien pu se dispenser d’en donner un abrégé à

l’usage des dames. D’ailleurs, en thèse générale, les dames ne sont pas

pour les abrégés.

—Marquis, vous allez trop loin; vous mettez les pieds dans le plat et

la mariée sur les toits!

—C’est vous, madame, qui tout-à-l’heure avec vos sarcasmes impitoyables

me cassiez mes vitres d’une façon tant soit peu effrontée.

—Pardieu! marquis, de quoi vous plaignez-vous? n’êtes-vous pas un fat,

et tout fat ne mérite-t-il pas d’être _persiflé_?

—Non pas touts par une bouche aussi jolie que la vôtre.

—Voici une flatterie qui me coûtera cher, n’est-ce pas, _maître renard_?

—Non, madame; une lettre de cachet au plus, elle est tout à fait

désintéressée.

—Marquis, venons au fait; car ce n’est point pour baguenauder ainsi que

je vous ai prié de venir.

Vous avez dans vos mousquetaires, je crois, un jeune Irlandois nommé

Patrick Fitz-Whyte?

—Oui, madame.

—Quel est cet homme?

—Un grand _dégingandé_.

—Baste! il m’avoit semblé fort beau.

—Une espèce d’idiot dans le sens grec et françois de ce terme,

c’est-à-dire, un niais et un _ours_.

—Tant pis; je le trouvois d’un esprit séduisant.

Et ses beaux cheveux blonds, marquis, de quelle couleur sont-ils?

—Laids et roux.

—Oh! pour le coup, marquis, sous la peau du lion je vois les oreilles

de l’âne. Vous avez l’esprit antiché. Que vous a fait ce pauvre garçon?

Qu’avez-vous contre lui?

—Moi, quelque chose contre lui! non, madame, au contraire c’est lui qui

a une fort belle femme contre moi.

—Une femme?

—Femme ou fille.

—Fort belle?

—Oui.

—Tant pis.

—Après vous, madame, c’est la personne la plus accomplie que j’aie vu.

—Avant ou après vous, marquis, c’est le plus bel homme et le plus

aimable homme que je connoisse. Vous êtes amoureux de sa maîtresse?

—Juste. Et vous amoureuse de l’amant de cette maîtresse?

—Juste.

—C’est un mauvais garnement.

—C’est une pimpesouée.

—Avant ou après vous, madame, c’est la fille la plus digne et la plus

pleine de chasteté.

—Chasteté!... Comprenez-vous ce mot marquis?

—Ma foi! pas trop; mais cependant plus que la vertu qu’on lui fait

signifier.

—Marquis, croyez-moi, cette vertu n’est qu’un mot.

—Alors, madame, si ce mot exprime une vertu qui n’est qu’un mot

elle-même, ma pauvre raison commence à perdre pied; de grâce, c’est

trop de métaphysique!

—Je vous déclare donc ce jeune homme mon protégé. Vous le traiterez

avec distinction; vous lui accorderez toutes faveurs possibles.

—Madame, je le chasse demain.

—Non, vous me mettriez dans la nécessité de lui donner asyle.

—Mais c’est un meurtrier; mais c’est un contumax! Il vient d’être pendu

en Irlande pour avoir assassiné la fille du comte de Cockermouth-Castle.

—En effet, si cela étoit, marquis, ce seroit un jeune homme de

mauvaises mœurs; ce seroit un amant périlleux. Il l’a tuée, dites-vous?

—Oui, tuée; mais un peu comme on tue à la comédie; car c’est pour elle

que je me meurs.

—Marquis, je vous défends de l’expulser; je vous défends de lui faire

la plus légère avanie.

—Mais, madame, je ne puis garder, quel que soit mon désir de vous

plaire, un assassin dans ma compagnie un homme flétri par les lois:

l’honneur du corps s’y oppose.

—L’honneur des mousquetaires!... Voyez-vous ça!... Marquis, ces deux

mots hurlent de se trouver ensemble. D’ailleurs, si l’honneur de ce

corps s’y oppose, l’honneur d’un autre vous l’ordonne; entendez-vous,

marquis!

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 9 / 33 段