—Au déjeûner, ce matin, j’ai été déchiré de l’air facétieux avec

lequel nos compagnons, et ses soi-disant amis même, ont parlé de sa

mésaventure. Ils ont poussé la lâcheté jusqu’à le blâmer d’avoir

poursuivi de ses sarcasmes la candide madame Putiphar, qu’ils ont

plainte tendrement; ils sont allés jusque-là d’en faire l’apologie,

eux qui avoient l’habitude de la couvrir chaque jour de la fange

de leurs injures. Oh, mylady, que les hommes sont méprisables!—Je

sais bien qu’il n’en est peut-être pas un seul que l’esprit envieux

de Fitz-Harris n’ait blessé dans quelque coin du cœur: mais a-t-on

jamais droit d’être féroce? Ces messieurs, qui se font une loi de

se venger par l’épée, se vengent aussi fort bien par la langue. Ces

messieurs, qui se font une loi d’honneur de chercher à arracher la vie

à quiconque, même à un ami, qui par hasard les froisseroit, ne se sont

pas fait, à ce qu’il paroît, une loi d’honneur de ne point accabler un

absent, et de ne point frapper un homme abattu. Pas un n’a exprimé un

regret, pas un n’a eu la moindre pensée louable en sa faveur. Malheur

à celui qui ne s’est fait des amis que par la terreur que son bras

ou sa bouche répand! S’il fait une chute on applaudira. A peine les

bûcherons ont-ils abattu un chêne sous lequel venoit se ranger au

moindre orage le bétail craintif, qu’il accourt aussitôt brouter et

détruire les rameaux qui tant de fois lui avoient prêté un généreux

ombrage.

Cette méchanceté, cette hilarité, ce délaissement général, ont fait sur

mon cœur de douloureuses impressions, qui m’ont déterminé à prendre le

ferme parti de sauver Fitz-Harris.

—Je vous reconnois là, Patrick, toujours noble et grand; mais je doute

que cette bonne œuvre soit couronnée de succès.

—Vous savez parfaitement ce que peut la volonté et l’opiniâtreté; vous

me l’exprimâtes fort bien autrefois dans un billet. Si je ne réussis

pas à lui faire recouvrer sa liberté entière, peut-être réussirai-je à

lui abréger sa captivité, et si j’échoue complètement, j’aurai au moins

une satisfaction intime; je serai sans reproche.

—Que vous êtes généreux, Patrick!

—Demain, sans plus de retard, j’irai à Choisy, me jeter aux genoux de

madame Putiphar: je ferai tant, je l’implorerai si bien, qu’il faudra

que son cœur vindicatif se laisse toucher, et qu’elle pardonne, pour la

première fois, peut-être.

—Que vous êtes généreux, Patrick! je vous loue; mais ne le faites

bien que pour votre satisfaction intime, comme vous disiez tantôt.

N’attendez pas que jamais votre générosité soit payée de retour; la

générosité n’est pas une monnoie de change: c’est un écu d’or sans

effigie; celui qui le reçoit le met à la fonte; c’est une clef d’or qui

ouvre aux hommes notre cœur, et qui nous ferme le leur impitoyablement.

Quand j’entends une personne en dénigrer ou en calomnier une autre, je

suis toujours tentée de lui dire: Vous êtes son obligée, sans doute?...

Ce n’est pas que je veuille détruire en vous un haut sentiment, celui

de touts qui rapproche le plus la créature du Créateur: la générosité

c’est une parcelle de la Providence. Allez! sauvez Fitz-Harris! mais

soyez convaincu que nul au monde ne feroit pour vous ce que vous allez

faire pour lui; et Fitz-Harris moins que tout autre assurément.

—Grands-Dieux! Sauriez-vous donc?...

—Je ne sais rien. Mais Fitz-Harris est un être de la pire espèce, un

bavard, un homme qui met la lampe sous le boisseau, et qui dit _racha_

à ses frères.

—Qui vous a donc appris?

—Je ne sais rien, vous dis-je; que ce que me dicte mon cœur.

—Alors vous avez une perspicacité qui tient de l’astrologie; vous êtes

éclairée par de divins pressentiments; Dieu vous a douée d’une seconde

vue.

—Non: Dieu a seulement emprisonné mon âme dans un instrument frêle

et sensitif; tout ce qui le heurte l’ébranle et le fait résonner

longuement, et ce sont ces vibrations que mon âme écoute.

[Illustration]

[Illustration]

XIX.

EN effet, le lendemain matin, Patrick, plus résolu que jamais dans sa

courageuse entreprise de tirer Fitz-Harris de sa basse-fosse, se rendit

de fort bonne heure au château de Choisy-le-Roi, qui avoit, comme

beaucoup d’autres choses royales, passé des mains de feu mademoiselle

de Mailly, marquise de Tournelle, duchesse de Château-Roux, aux mains

de la Poisson, femme Lenormand, dame Putiphar.

La favorite n’étoit pas encore levée: on vint lui annoncer qu’un

mousquetaire du Roi lui demandoit audience. Surprise et intriguée de

cette visite si matinale, elle envoya aussitôt sa femme de chambre,

madame du Hausset, voir ce qu’il pouvoit être et ce qu’il pouvoit

désirer.

—Je n’ai point de message à remettre à madame Putiphar, dit Patrick, je

n’ai rien à demander pour moi, si ce n’est qu’il lui plaise de me faire

la faveur de la voir et de lui parler un moment, faveur dont je lui

garderai une reconnoissance éternelle, moment qui sera le plus doux de

ma vie.

Madame du Hausset courut reporter de suite à sa maîtresse ces

paroles mêmes. Il m’a dit cela, ajouta-t-elle, avec un ton d’onction

et d’excellente courtoisie qui m’a séduite. Il est tout jeune, vingt

ans au plus; il est beau, d’une beauté rare, plus beau que M. de

Cossé-Brissac, que M. le comte de Provence; plus beau que vous! beau

d’une beauté inconnue, beau à se mettre à genoux devant; c’est un Ange!

c’est un mousquetaire du _Paradis-Perdu_.

—Quel enthousiasme, madame du Hausset, mon Dieu! Ce matin vous êtes

tout salpêtre! dit madame Putiphar, affectant une profonde indifférence.

—Je n’exagère rien, vous verrez, madame.

Faut-il le faire introduire?

—Non, ma bonne; dites-lui que je suis indisposée et ne peux recevoir

personne.

C’étoit une fausse nonchalance pour déguiser ses désirs impatients, car

elle brûloit de le voir.

—Quoi, vous seriez assez cruelle, madame!...

—Je gage que c’est encore quelque jeune sot amoureux de moi, comme il

m’en est si souvent tombé des nues, quelque jeune fat qui vient me

faire une déclaration à la Don Quichotte.

—Oh! non, madame, il y avoit sur sa figure de la raison et du chagrin.

—Assez. Qu’on l’introduise!

Quand Patrick entra, madame Putiphar, étendue gracieusement sur son

lit, fit un mouvement d’admiration, et demeura quelque temps à le

contempler d’un regard langoureux.

—Madame, je vous demande pardon à deux genoux, dit alors Patrick

avec une sensible émotion et avançant de quelques pas timides, si je

viens vous troubler jusqu’en la paix du sommeil, et effaroucher de mes

tristes prières vos rêveries du matin.

—J’accepte votre visite, mon cher monsieur, comme un heureux présage de

la journée qui se lève.

—Je vois avec attendrissement, madame, que j’étois loin d’avoir trop

présumé de votre bonté en osant espérer d’arriver jusqu’à vous.

Veuillez croire que ni l’orgueil ni une vaine présomption ne m’ont

guidé en cette démarche.

—De grâce, monsieur, approchez, prenez un siége et asseyez-vous près de

moi.

Sur le velours rouge d’un vaste fauteuil où il s’étoit assis, la belle

figure blanche et blonde de Patrick se dessinoit merveilleusement et

se coloroit de reflets de laque qui sembloient donner à son incarnat

la transparence d’une main présentée à la lueur d’une bougie. Près de

lui, sur un petit meuble de Charles Boule, étoient semés, pêle-mêle,

des crayons, des pastels, des dessins, quelques planches de cuivre,

quelques burins, et _Tancrède_ de M. le gentilhomme ordinaire, ouvert à

sa _courtisanesque_ dédicace.

En ce moment, madame Putiphar travailloit à graver une petite peinture

de François Boucher. Déjà elle avoit gravé et publié une suite de

soixante estampes d’après des pierres-fines intaillées de Guay, tirées

de son cabinet. Aujourd’hui ce recueil in-folio est fort rare, n’ayant

été imprimé qu’à un petit nombre d’exemplaires d’amis.

Ainsi, elle s’étoit toujours fort occupée aux beaux-arts, surtout à

la peinture. Et c’est ce qui lui avoit attiré, certain jour que M.

Arouet de Voltaire l’avoit surprise dessinant une tête, ce madrigal si

_trumeau_:

PUTIPHAR, ton crayon divin

Devait dessiner ton visage,

Jamais une plus belle main

N’aurait fait un plus bel ouvrage.

Patrick paroissoit fort embarrassé; pour le rassurer et pour lui

épargner les ennuis d’une première phrase d’ouverture, elle lui dit

avec affabilité:—Vous êtes étranger, sans doute?

—Je suis Irlandois, madame, et j’ai nom Patrick Fitz-Whyte.

—J’avois cru le reconnoître à votre accent. Vous revenez sans doute des

guerres de l’Inde, avec le baron Arthur Lally de Tollendal?

—Non, madame; je n’ai quitté ma patrie que depuis un an.

—Comment cela se fait-il que vous ne soyez point dans le régiment

irlandois du comte Arthur Dillon?

—Pour ne point m’éloigner de Paris, j’ai préféré entrer aux

mousquetaires; et cela m’a été facile, avec l’auguste protection de mes

seigneurs François Fitz-James et Arthur-Richard Dillon.

—Si vous êtes ambitieux, si vous voulez arriver à de hauts

commandements, vous agiriez sagement de vous faire naturaliser, comme

feu le duc James de Berwick.

—Oh! non, jamais, madame. On peut avoir deux mères comme deux patries;

mais renier les entrailles qui nous ont conçu, la terre qui nous a

donné le jour, ce ne peut être que d’un cœur dénaturé. A l’Irlande

mes souvenirs, mes larmes et mon amour; à la France mon dévoument, ma

fidélité, ma reconnoissance; mais je décline devant la prostitution,

car c’en est une, de feu M. le maréchal duc Fitz-James de Berwick,

Irlandois, francisé, grand d’Espagne.

—Je vous loue de ces nobles sentiments, qui pourtant seront trouvés

austères.

—Je n’ignore pas, madame, que l’on traitera cela de préjugé. Si

toutes les impulsions et touts les penchants spontanés de l’âme

sont des préjugés, je reconnois sincèrement en avoir beaucoup, et

quoi que puissent dire nos sophistes et leur vaste philanthropie,

un Irlandois sera toujours pour moi plus qu’un Italien; un genêt de

Macgillycuddy’s-Reeks, plus qu’un marronnier des Tuileries, les belles

rives du Loug-Leane, où s’essayèrent mes premiers pas, me seront

toujours plus chères que les rives du lac de Genève. Et c’est ce

sentiment indéfinissable, mêlé à de l’amitié et de la commisération,

madame, qui m’a conduit à vos pieds.

—Parlez sans trouble, mon jeune ami, pour vous je ne suis que charité.

—J’avois aux mousquetaires un seul compatriote, un seul compagnon,

un seul ami; madame, il vient par vos ordres d’être plongé dans les

cachots de la Bastille.

—Qui donc?

—Un nommé Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de Saint-Spire de

Corbeil.

—Fitz-Harris.... Ah! je sais, cet homme infâme!... Comment

pourriez-vous, sans honte, vous intéresser à un scélérat?... s’écria la

Putiphar, avec un accent de colère et de rancune.

—En effet, madame, vous jugez bien de mon cœur, il ne pourroit

s’intéresser à la scélératesse; aussi vient-il vous demander grâce pour

Fitz-Harris.

—Grâce pour un pamphlétaire, un libelliste, allant partout souillant

par ses insultes la majesté du trône! un vil calomniateur, qui pousse

la lâcheté jusques à outrager une foible femme que Pharaon daigne

honorer d’un regard de bienveillance! Non, point de grâce pour cet

homme!... Les assassins ne sont pas les criminels les plus dangereux

pour une monarchie: le coup de canif de Damiens a gagné autant de cœurs

à Pharaon, que les coups de plume de Voltaire lui en ont aliéné. C’est

Damiens qu’il eût fallu envoyer à la Bastille, et monsieur votre ami

qu’il auroit fallu écarteler.

—On a égaré votre justice, madame: je vous atteste, par Dieu que

j’adore, et par tout ce que vous vénérez, que Fitz-Harris n’est point

un malfaiteur, un suppôt ignoble et dangereux, un libelliste, un odieux

pamphlétaire. Votre police, sans doute, pour faire la zélatrice et

faire valoir sa capture, vous l’a dépeint sous des couleurs atroces;

mais Fitz-Harris est un homme pur et un fidèle serviteur du Roi.

—Vous niez donc qu’il m’ait outragée publiquement, en déclamant contre

moi un poème injurieux.

—Vos agents, madame, sont à coup sûr de Gasgogne ou de Flandre? car

ils ont un goût prononcé pour l’amplification et l’hyperbole: ce long

poème, cette Iliade diffamatoire se borne simplement à un quatrain,

qu’on m’a dit plus mauvais que méchant. Non-seulement, comme vous

le voyez, je ne nie pas la faute, mais je ne cherche pas même à

l’atténuer: l’atténuer ce seroit la détruire.

Fitz-Harris, il est vrai, et je l’en blâme violemment, a eu un tort,

qui, si vous n’étiez pas si bonne, pourroit être impardonnable, celui

de répéter dans un salon une épigramme, partie dit-on de la Cour, et

qui depuis long-temps couroit le monde; mais il l’a fait, comme on

répète une nouvelle, sans intention hostile, sans arrière-pensée,

inconsidérément, follement, comme il fait tout. Ayant la vanité

d’être des premiers au courant des bruits de ville, il va quêtant

des nouvelles à tout venant, et va les remboursant à tout venant,

comme on les lui a données; il n’est, vous me passerez cette bizarre

comparaison, qu’une espèce de porte-voix, de cornet acoustique,

transvasant machinalement tout ce qu’on lui confie; pour être juste,

ce n’est pas lui, instrument, qu’il faudroit punir, mais ceux qui

l’embouchent.

—A merveille, vous faites de sir Fitz-Harris un parfait perroquet, un

fort aimable vert-vert.

—Je vois avec satisfaction, que vous avez daigné me comprendre,

madame, et j’ose espérer que vous ne ferez pas Fitz-Harris victime,

comme Vert-Vert, de la grossièreté des bateliers.

—Votre générosité si flexible, monsieur, vous ouvre mon cœur et mon

estime. Parlez de vous, tout vous sera accordé; mais oubliez cet homme:

un trucheman semblable, à une époque de _vilipendeurs_ comme celle-ci,

est un être pernicieux qu’il est bon de séquestrer du monde.

—Au nom de Dieu, madame, au nom de votre frère, que vous aimez!...

—Vous n’obtiendrez rien. Ne suis-je pas déjà assez environnée

d’ennemis, ameutés pour me perdre! Si non quelques artistes et quelques

poètes qui m’ont voué à la vie, à la mort, leur affection intéressée,

je ne compte pas un seul cœur qui batte pour moi; je n’entends au loin

que les aboiements de la haine, je n’ai autour de moi que des chiens

muets.

—Ah! madame, ne vous laissez pas abattre ainsi par la mélancolie. Sans

doute, les hommes sont ingrats et injustes, mais il vous reste encore

tout un monde d’amour et d’amis.

—Vous croyez?... Hélas! ce que vous dites là me fait du bien!

soupira-t-elle, en lui prenant la main, et la lui serrant tendrement.

Quel sort plus cruel! être déchue de tout, de la jeunesse, de l’amour,

du Pouvoir.... Ah! ce que vous m’avez dit là m’a rafraîchi le cœur! Si

vous pouviez sentir ce que l’on souffre à être l’exécration de tout un

royaume? car, je le sais bien, la France m’abhorre: elle se prend à

moi de touts ses malheurs, elle m’en fait la source. Pauvre France! tu

verras quand je ne serai plus, si tu seras plus heureuse! C’est à moi

qu’on reproche les désastres de la guerre de sept ans; tout m’accuse,

tout m’accable, jusques à ce cardinal de Bernis!... C’est un serpent

que j’ai réchauffé dans mon sein!... Ne réchauffez jamais de serpent

dans votre sein, mon beau jeune homme.

En ce moment, la Putiphar, ayant peu à peu rejeté son édredon,

se trouvoit sur son lit presque entièrement à découvert. Sa fine

chemise de batiste et de dentelle, en désordre, laissoit se dessiner

voluptueusement l’ampleur de ses hanches, et sa belle taille dont

elle étoit si fière. Bien qu’elle eût à cette époque quarante et un

ans, son col avoit encore un galbe majestueux, et ses seins étoient

blancs et fermes; ses traits seuls avoient subi plus d’altération, non

pas l’altération de la vieillesse, mais la décomposition du remords.

Appuyée sur son oreiller, elle avoit la tête penchée vers Patrick: son

sourire constant, sa contemplation langoureuse avoient une expression

de convoitise qui eût fait douter si son regard étoit humide de regrets

ou de désirs.

Patrick crut l’instant favorable pour un dernier effort: il se jeta à

genoux, couvrant de baisers le bras que la Putiphar laissoit pendre au

bord du lit avec coquetterie.

—Au nom de Dieu, madame, au nom de touts ceux qui vous aiment,

pardonnez à Fitz-Harris, ne soyez pas inexorable.

—Hélas Dieu! où me ramenez-vous?... Non! ne me parlez pas de cet homme.

—Quoi! madame, oh! non; c’est impossible! vous êtes si bonne! Quoi!

pour un mot, pour un rien, pour une inconséquence, pour une erreur,

vous arracheriez à la nature, à l’amour, à l’existence, un enfant, un

fou?... Quoi! vous feriez pourrir dans un cachot un bon et beau jeune

homme, entrant à peine dans la vie? Non, non, c’est impossible! votre

cœur n’a pu concevoir cette vengeance, votre âme n’a pu se faire à

cette idée: grâce, grâce pour Fitz-Harris!...

—Non: tout pour vous, rien pour lui.

—Ah! vous êtes cruelle, madame, vous me déchirez, vous me faites un mal

horrible. Grâce, grâce, sauvez-le!...—Hé bien, oui, cet homme vous a

blessée, cet homme est un lâche, un assassin, que sais-je? Il ne mérite

que le bourreau! Mais soyez grande, pardonnez-lui. Le plus bel apanage,

le plus beau fleuron de la couronne, c’est le droit de clémence; vous

l’avez, ce droit! Pardonnez-lui, soyez royale! car Dieu vous a donné un

sceptre; car Dieu vous pèsera dans la balance des rois; car Dieu vous a

fait Souveraine!

—Tout à vous et pour vous, Patrick; qu’il soit libre!... Vous avez sa

grâce; mais dites-lui bien que ce n’est pas à lui que je la donne, mais

à vous.

—Merci, merci, madame! merci à Dieu! Je ne sais, dans mon délire,

comment vous exprimer ma reconnoissance.

—Point de reconnoissance, Patrick. En m’épanchant dans votre sein comme

je ne l’avois fait avec personne au monde, je n’ai point fait de vous

un serviteur, mais un ami.

—Bien indigne de vous, madame.

—Laissez Dieu en être juge.

Au revoir, monsieur. Venez après-demain à Versailles où je serai, et je

vous remettrai la lettre de grâce de cet homme.

Alors, la Putiphar sonna madame du Hausset et fit éconduire Patrick.

Il étoit dans un état d’émotion indéfinissable, tout ce qui venoit

de se passer lui revenoit en foule dans la tête. Une pensée, qu’il

chassoit loin de lui, reparoissoit toujours au milieu de ce vertige; il

lui sembloit, mais cela répugnoit à sa raison, qu’au moment où, dans

son transport de reconnoissance, il avoit couvert de baisers les bras

de la Putiphar, deux lèvres brûlantes s’étoient posées sur son front.

[Illustration]

[Illustration]

XX.

LA bienfaisance est la seule volupté de l’âme qui soit sans mélange.

Dans cette plénitude d’esprit, dans cette satisfaction douce qui

rayonne dans le cœur après une bonne action, Patrick accourut à son

retour apporter à Déborah la nouvelle de ses succès.—Il est sauvé!

s’écria-t-il en se jetant dans ses bras; demain, j’aurai sa grâce,

demain il sera libre!

Déborah partagea sincèrement sa joie. On est si heureux de voir ceux

qu’on aime faire le bien; on est si sensible de leur sensibilité; on

est si grand de leur grandeur.

Il n’en fut pas de même à la Compagnie: quand, au dîner, Patrick

annonça qu’il avoit obtenu la liberté de Fitz-Harris, ces messieurs,

tombés dans la stupéfaction, s’efforcèrent, à l’envi l’un de l’autre,

d’en montrer du contentement; mais ce contentement étoit froid et

guindé. Cette noble action faite par un homme qui leur prenoit de

vive force leur estime, pour un homme qu’ils redoutoient, leur étoit

profondément douloureuse; d’ailleurs elle leur reprochoit leur dureté

et leur fainéantise.

Dans l’après-dîner, M. le marquis de Gave de Villepastour fit appeler

Patrick. Il le reçut dans son bureau avec une froideur glaçante et lui

parla d’un ton hautain et sec qu’il n’avoit pas coutume de prendre avec

lui.

—Monsieur Fitz-Whyte, lui dit-il, depuis quelques jours il court dans

la Compagnie des bruits infamants sur votre compte. La source de ces

bruits est une lettre écrite du comté de Kerry à Fitz-Harris. J’en ai

là une traduction, qu’il a bien voulu me faire.

En effet, Patrick reconnut l’écriture de son ami.

—Les faits sont flagrants. Vous avez vingt-quatre heures pour votre

justification. Si dans ce temps vous ne vous êtes pas lavé de ces

accusations ignominieuses, vous serez chassé des mousquetaires. Je ne

saurois sans manquer au Roi laisser plus long-temps un malfaiteur parmi

ses gardes-gentilshommes.

Voyons, qu’avez-vous à répondre?

—Rien. Je ne me suis jamais abaissé et je ne m’abaisserai jamais

jusqu’à me laver d’une calomnie. La conduite de l’honnête homme est une

permanente justification, et c’est la seule qui lui convient.

—Ainsi vous traitez de calomnie ces rapports?

—Ce ne sont point ces rapports que je traite de calomnie, mais c’est

le jugement des juges de Tralée que je dis calomnieux. J’en appelle à

Dieu, notre Seigneur.

—Comme il vous plaira; pour moi, je m’en rapporte à la justice des

hommes.

—C’est-à-dire, monsieur, à la justice qui a condamné Marie-Stuart,

Thomas Morus, Jane Grey, Enguerrand de Marigny, Jeanne d’Arc, Charles

I^{er} et qui a crucifié Jésus.

—Assez; vous avez encore vingt-quatre heures.

Plongé dans une profonde tristesse, Patrick alla s’enfermer dans sa

chambre. En son abattement, plein encore d’espoir en la bonté de

Dieu,—qui souvent, pour éprouver la grandeur de leur foi, se plaît à

frapper ses plus justes serviteurs,—bien loin de blasphémer, à peine

osoit-il se plaindre de son sort. Il se résignoit; il songeoit à

ceux accablés doublement de plaies d’âme et de corps, et remercioit

Dieu, qui le ménageoit jusqu’en son affliction. Parfois, pourtant, le

courage lui défailloit; et il versoit des torrents de larmes lorsque

son esprit, assailli par les fantômes du souvenir, lui montroit dans

le chemin de Killarney Déborah ensanglantée, expirante sous le fer de

ses assassins, et lui dressoit sur le port de Tralée une potence rouge

où pendoit son effigie. Il passa toute la nuit dans l’agitation, sans

pouvoir goûter le plus léger sommeil: quand, affaissé par la fatigue,

il se jetoit sur son lit, ses paupières demeuroient ouvertes et ses

yeux fixes comme les yeux des oiseaux nocturnes; son sang bouilloit de

fièvre comme s’il eût été emporté au loin par un cheval. Quand il se

relevoit, il alloit à grands pas dans sa chambre, ouvroit sa fenêtre,

s’agenouilloit et prioit la face tournée vers les cieux, promenant ses

regards dans les étoiles. La prière de l’homme n’est jamais plus pure

et plus douce que lorsque, sur la terre où il gémit, rien ne le sépare

des cieux, où il aspire; que lorsqu’entre lui et le firmament, il n’y a

rien que l’immensité.

Il lut aussi, pour tuer le temps, quelques _Nuits_ d’un poème qui

depuis peu venoit de s’élever tout à coup des brumes de la Tamise.

Méditations lugubres sur la mort, le néant, l’Éternité, qui flattoient

le marasme de son esprit.

[Illustration]

[Illustration]

XXI.

EN s’éveillant, Déborah trouva Patrick assis au pied de son lit.—Il la

contemploit.

—Vous, déjà ici, Phadruig! s’écria-t-elle, vous m’avez fait peur!

—Levez-vous, et habillez-vous, mon amie; j’ai besoin que vous veniez

avec moi.

—Vous avez l’air abattu! comme vous êtes pâle! Phadruig, vous souffrez?

—Oui.

—Qu’avez-vous, mon amour?

—J’ai, hélas! que si Dieu ne me soutenoit, j’aurois le désespoir et

la mort dans le cœur.... Ah! ne me baisez pas au front! Mon front est

couvert d’ignominie! les juges l’ont souillé, le bourreau l’a marqué de

son fer! Je suis un meurtrier, un lâche assassin, un contumax!...

—Non! non! mon Patrick, vous n’êtes rien de cela.

—Si! vous dis-je; demandez-le au peuple de Tralée, qui m’a regardé

pendre.

—Quoi! vous savez donc? Maudit soit celui qui vous l’a dévoilé!...

—Encore, s’il ne l’avoit fait qu’à moi!... Je sais tout depuis quelque

temps, ma bien-aimée, et je vous le taisois, et j’espérois vous taire

toujours ce que vous n’ignoriez pas vous-même: qui donc vous en avoit

instruite aussi?

—Je ne quittai l’Irlande qu’au moment de cet attentat. J’ai assisté aux

Assises et j’ai entendu la sentence des juges. Et à mon arrivée je vous

l’avois caché pour vous épargner le chagrin où vous voici.

—Mais qui me poursuivoit à ce tribunal?

—Mon père.

—Ah, l’infâme!

—Et qui est venu vous l’apprendre, Patrick?

—Le bruit public. Il y a quelques jours, Fitz-Harris reçut une lettre

de son frère qui l’en informoit; vite, il la communiqua à touts ses

camarades; et M. de Villepastour, chez qui nous allons de ce pas, en a

même une traduction.

—Ah, l’infâme!... Patrick, je vous le disois bien avant-hier, que vous

étiez généreux et que vous alliez faire quelque chose que nul au monde

ne feroit pour vous, et Fitz-Harris moins que tout autre.

Irez-vous encore, après cela, aujourd’hui, chercher à Versailles sa

lettre de grâce?

—Oui.

—Patrick, Patrick, vous êtes trop généreux.

—Et vous, Debby, pas assez chrétienne.

—Oh! je ne le serai jamais jusque-là, de tendre une joue après l’autre;

jusque-là, de lécher la main qui me frappe; jusque-là, d’embrasser

tendrement l’ennemi qui m’étouffe.

Tout en causant des détails du procès et du jugement, ils arrivèrent à

l’hôtel du marquis de Villepastour.

En entrant Déborah le reconnut aussitôt pour son impudent, son inconnu,

son fat au costume vert-naissant; et ne put retenir un cri de surprise

et d’effroi. Pour en dissimuler la cause à Patrick, elle feignit s’être

heurtée contre un meuble.

—Qui vous amène, monsieur Fitz-Whyte? lui dit le marquis d’une façon

brutale.

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 8 / 33 段