ce joli gant que je viens de trouver à votre place?
—Pardon, monsieur; vous me l’avez dérobé pendant le lever-Dieu.
—Trouvé ou dérobé, qu’importe!... veuillez croire seulement que la
restitution de ce talisman seroit pour moi un douloureux sacrifice, si
ce sacrifice ne m’avoit pas fait ouïr le son mélodieux de votre voix.
—De grâce, monsieur, passez votre chemin; laissez-moi.
—Vous laisser! hélas! l’acier peut-il s’éloigner de l’aimant qui
l’entraîne?
—Ayez pitié de moi, monsieur; ne me couvrez pas de honte. N’étoit-ce
donc pas assez de vos impiétés dans la maison de Dieu!
—Mes impiétés?... je vous adorois, je me croyois au temple
d’Amathonte!... A deux genoux, faut-il que je vous en supplie, ne me
repoussez pas. Dès la première fois que je vous vis, miss, votre beauté
me frappa, me ravit, m’embrasa du plus ardent amour; j’ai fait de longs
efforts pour l’étouffer; je n’étois pas assez présomptueux pour oser
aspirer à vous, trésor de perfections; lutte inutile! je n’ai fait
qu’enfoncer plus avant la flèche que je voulois arracher. Je le sens
bien maintenant, l’amour ne peut se guérir que par l’amour. Ne soyez
pas inhumaine, ne soyez pas sourde à tant de passion! un sourire, qui
ne soit pas de mépris, un regard, qui ne soit pas de dédain, un mot,
qui ne soit pas de colère, et vous verserez un peu de calme et de joie
dans l’âme d’un désespéré, et du plus infortuné des amants vous ferez
le plus heureux.
—Monsieur, de grâce, je vous le répète, retirez-vous! Me voici dans la
rue que j’habite: voulez-vous me perdre aux yeux du monde, aux yeux de
mon époux? Il n’est qu’un homme dangereux et pervers qui puisse ainsi
se faire un jeu de l’honneur d’une femme!...
—Votre honneur m’est aussi cher que le mien, mademoiselle: Dieu me
garde de jamais l’entacher, j’en aurois un remords éternel! Je me
retire, espérant que cette déférence sera appréciée à son prix, et
rendra votre cœur plus miséricordieux pour moi, qui dépose à vos pieds
mystère, amour, obéissance.
Toutefois, le marquis de Villepastour ne s’éloigna point entièrement;
il la suivit à quelque distance pour s’assurer de la vérité des
rapports de Fitz-Harris. Après l’avoir vue entrer à l’hôtel
Saint-Papoul, il continua sa route d’un air de parfait contentement,
d’un air presque badin.
[Illustration]
[Illustration]
XVI.
A cette même époque, Fitz-Harris reçut de Killarney une lettre de
son frère, dans laquelle il lui étoit conté que leur ancien camarade
Patrick Fitz-White, disparu du pays, venoit d’être, aux assises,
condamné à mort par contumace, et d’être pendu en effigie sur le
port de Tralée, pour séduction, assassinat et vol de la fille de
lord Cockermouth. Cette affreuse nouvelle, bien loin de causer de
l’affliction à Fitz-Harris, je répugne à le dire, n’éveilla en son
cœur plein d’envie qu’une secrète joie. Il s’empressa d’acquiescer au
jugement calomnieux des juges de Tralée: il éprouvoit trop de plaisir
à trouver Patrick coupable pour ne pas ajouter foi à cette incroyable
condamnation.
Aussitôt il communiqua cette lettre à ses camarades intimes, disant à
chacun qu’il l’honoroit seul de cette confidence, et qu’il eût ainsi à
en garder le secret. Mais, comme lui, touts avoient des confidents, et
ces confidents en avoient touts d’autres; si bien qu’en peu de jours
ce secret devint, au régiment, le sujet général de la conversation, et
parvint aux oreilles de Patrick, qui en fut navré de douleur.
A la pension des sous-officiers, au dîner, devant touts ses compagnons,
il ne put se défendre d’adresser de vifs reproches à Fitz-Harris.
—Que vous ai-je donc fait, lui dit-il, pour avoir mérité tant de
haine ou si peu d’égard? Moi, votre compatriote, moi, votre ami,
vous m’avez traité bien méchamment! Ce n’est pas à ces messieurs que
vous eussiez dû faire connoître premièrement la lettre que vous avez
reçue d’Irlande, c’étoit à moi. Vous eussiez dû mettre au moins plus
de circonspection, et ne point vous en rapporter si témérairement au
dit-on d’une correspondance. Le fait est-il controuvé, le fait est-il
faux? vous l’ignorez. Je dois à la vérité de vous dire, messieurs,
qu’il ne l’est pas. Mais il est une chose que vous n’ignoriez point,
vous, mon ami, vous, introduit dans mon intimité.... Ici, messieurs,
pour me laver de l’infâme condamnation qui pèse sur moi, il faudroit
que je vous fisse des révélations que l’honneur me défend et me
défendra toujours de faire. Il doit être suffisant de vous dire pour
vous faire sentir toute l’énormité de ce jugement, que la femme qu’on
m’accuse d’avoir assassinée et volée, miss Déborah, comtesse de
Cockermouth-Castle, est ma bien-aimée et mon épouse.—La plupart de
vous, messieurs, l’ont vue à mon bras.
Je sais que pour le meurtrier il n’est pas de pitié; je sais que rien
n’excite plus notre dépit et notre indignation, que les déceptions
d’estime; quand nous sommes désabusés sur le compte d’un homme que
nous honorions et que nous cultivions comme vertueux, je sais combien
est grande notre colère; je sais que notre devoir est de le démasquer
et d’appeler sur lui la réprobation: mais, Fitz-Harris, vous n’avez
pu douter un seul instant de moi; vous n’avez pu et vous ne pouvez me
croire criminel, non, cela est impossible! Vous à qui mon cœur étoit
ouvert comme un livre, quelque effort que vous fassiez pour vous
aveugler, pour étouffer la voix qui dans le fond de votre conscience,
vous crie que je suis pur et juste!—Je croyois à votre amitié,
Fitz-Harris!
—Messieurs, que pensez-vous de cette complainte? s’écria alors
Fitz-Harris d’un air moqueur.
—Messieurs, que pensez-vous de cette perfidie?... Harris, je vous
accuse de trahison!
—N’avez-vous pas une épée, Patrick?
—Messieurs, ceci est un cri de sa conscience: on provoque en duel qui
on estime pour son égal, et non point un homme d’opprobre digne de
l’échafaud qui le réclame, un assassin!
Je ne me venge pas avec le fer, Fitz-Harris!
—Vous vous battrez!
—Je ne me bats pas.
—Alors vous m’égorgerez au détour d’une rue.
—Je ne me venge pas avec le fer.
—D’une heure à autre, Fitz-Harris, l’estime et l’amitié que je porte
à un homme ne se détruisent pas: mon amitié se fonde sur de l’estime,
mon estime sur de nobles qualités, et les nobles qualités, vous le
savez, ne sont ni passagères ni volages. Parce qu’un ami dans un moment
d’erreur m’a blessé, cet ami n’est pas moins, en dehors de cette
faute toute personnelle, avant comme après, à mes yeux comme aux yeux
de touts, un galant homme, rempli de bons sentiments et digne d’être
estimé. L’amour et l’amitié ont un flux et reflux de peines et de
plaisirs, de maléfices et de bénéfices: j’aurois le plus profond mépris
pour moi-même, si mon amour ou si mon amitié croissoit et décroissoit
suivant ce flux et ce reflux, s’ils n’étoient pas, une fois donnés,
inaltérables.
Fitz-Harris, déconcerté, ne répliqua pas à ces dernières paroles; il se
fit seulement quelques chuchotements indécents autour de la table.
Le bruit se répandit bientôt dans la caserne, et Fitz-Harris contribua
de touts ses efforts à l’accréditer, que Patrick avoit refusé de se
battre, que Patrick étoit un lâche qu’il étoit impossible de faire
aller sur le terrain. Non content d’en faire un poltron, on en fit un
sot: la scène du dîner fut falsifiée et ridiculisée et devint un thême
de dérision.
[Illustration]
[Illustration]
XVII.
LE marquis de Gave de Villepastour étoit fort inconstant dans ses goûts
satisfaits, mais très-fidèle à ses désirs. Quelques jours après la
messe de Saint-Germain-des-Prés, résolu à faire une nouvelle algarade,
et sans autres justes motifs, ayant condamné Fitz-Whyte aux arrêts,
il s’enveloppa d’un manteau qui le déguisoit parfaitement, et vint à
l’hôtel Saint-Papoul, sonner à la porte de lady Déborah.
Elle attendoit Patrick, elle ouvrit précipitamment.
—M. Mac-Whyte, s’il vous plaît? dit-il en contrefaisant sa voix.
—Il est absent, monsieur, mais il ne tardera pas à rentrer.
—En ce cas, veuillez me permettre de l’attendre, j’ai grand besoin de
le voir et de lui parler.
—Entrez, monsieur.
A peine la porte refermée sur lui, M. de Villepastour, faisant
l’agréable, s’écria:—Ma belle miss, vous avez introduit le loup dans la
bergerie; il n’est plus besoin de houlette ni de hoqueton!—Et, rejetant
au loin son chapeau et son manteau, il se montra comme la première
fois, dans son brillant costume vert-naissant.
A cette vue, Déborah poussa un cri de frayeur, et s’enfuit au fond de
son appartement: il l’y suivit, et se jeta à ses genoux.
—Par votre petite babouche que j’embrasse, et votre joli pied qui
l’habite, et pour lequel je donnerois touts les trônes et touts les
sceptres des rois, ne me fuyez pas, mademoiselle! Ne craignez rien,
vous êtes avec moi en noble et sûre compagnie. J’aimerois mieux perdre
la vie à l’instant que vous causer la moindre douleur. Ne vous offensez
pas de la ruse que j’ai employée pour pénétrer auprès de vous; je sais
bien tout ce que ma conduite a d’effronté et d’indélicat; mais quand
la passion commande, quand la raison est foulée aux pieds, pourroit-on
écouter la froide bienséance? Je languissois; il falloit que je
vous visse, que j’entendisse votre voix; que je m’enivrasse de vos
émanations, car vous êtes une fleur de beauté, cruelle miss, une tulipe
emplie de nectar: heureux les frelons qui boivent à votre calice!...
Hélas! où m’entraîne mon délire?... Hélas! hélas! je suis fou, fou
d’amour....
Non, M. de Villepastour n’étoit ni délirant ni fou; il jouoit seulement
la comédie avec assez d’adresse. Il n’avoit pas le plus léger sentiment
pour Déborah, son âme étoit froide, sa tête brûlante. Son pouls
battoit, les désirs sensuels l’entraînoient: l’ardeur de la volupté
l’animoit; il caressoit en imagination un corps admirable, que ses
regards de faune devinoient; toute sa pensée étoit là; étreindre ce
beau corps, labourer de baisers ces charmes nus.
L’innocente Déborah, trompée par ces faux-semblants, fut émue un
instant, la force lui manqua pour repousser durement un beau jeune
homme qui lui paroissoit plus malheureux que coupable. Quelle que soit
la candeur d’une femme elle ne peut se défendre d’un secret orgueil
lorsqu’un amoureux courbé à ses pieds lui révèle la puissance de sa
beauté.
—Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle alors avec un accent d’émotion;
elle étoit si troublée qu’elle ne put en ajouter d’avantage.
—Qui relève, pardonne. Oh! vous me pardonnez. Oh! vous êtes bonne,
comme vous êtes belle! Tant d’attraits, tant de perfections ne
sauroient recéler une âme inhumaine. Oh! je vous remercie; laissez que
je vous baise les mains! J’avois par l’excès de ma flamme mérité tout
votre courroux; mais vous avez daigné comprendre, vous êtes si bonne,
que la faute en est à vos charmes séducteurs, et qu’il seroit mal de
punir en moi un tort qui procède de vous.
—Si je vous ai prié de vous relever, monsieur, c’est parce qu’il
m’étoit importun de vous avoir à mes genoux, dit sèchement Déborah,
blessée profondément de l’air déjà triomphant et du chant de victoire
du marquis; et si je vous prie de vous retirer, c’est parce qu’il m’est
importun que vous soyez ici. Sortez, je vous en prie!
—Oui, je le sens, je dois vous être importun, je vous suis tout
étranger encore. En effet, rien n’est plus insipide que de se trouver
seul à seul avec un être indifférent; mais de cet être indifférent
et étranger que je vous suis, tel est le pouvoir de l’amour: avec un
seul regard, un seul mot vous pouvez, sublime métamorphose! faire un
esclave, un ami, un amant lié à vous par des chaînes de fleurs. Allons,
laissez tomber sur moi ce regard initiateur, dites ce mot magique, que
je change de sort!
—Monsieur, vous perdez auprès de moi votre merveilleuse jactance;
soyez-en plus ménager; un muguet comme vous doit souvent en avoir
besoin. Croyez-moi, je ne vous serai jamais rien, pour cent raisons, et
parce que, vous ne devez pas l’ignorer, je suis liée non par des liens
de fleurs, mais par des liens indissolubles.
—Des liens indissolubles, _my dear miss_, sont de lourdes chaînes, qui
pour être supportables ont besoin d’être cachées sous des guirlandes de
roses.
—Mais, c’est tout franc, du Marmontel! Monsieur fait sans doute un
poème d’opéra?
—Dont vous êtes l’héroïne farouche, ma belle dame.
—Et vous, sans doute, le héros galantin non moins que fastidieux.
Mais, je vous en supplie, monsieur, vous m’obsédez, retirez-vous!
Vous le savez, j’attends mon époux; je tremble à chaque instant qu’il
ne vienne; partez! je vous en supplie, qu’il ne vous trouve pas ici.
Épargnez-vous un esclandre, épargnez-moi une scène horrible à voir: il
est si violent, si jaloux, il vous tueroit!
—Ho! ho! mais vous en faites un ogre: je suis curieux de savoir comment
il me dévorera, et je demeure....
—Partez, de grâce, je vous en supplie à genoux, monsieur....
Grands-Dieux! on sonne.... C’est lui! vous êtes perdu! je vous l’avois
bien dit....
—Qu’il soit le bien-venu céans.
—Que faire?...
—Ouvrez.
—Non, monsieur; je serai plus généreuse que vous n’en êtes digne,
j’aurai pitié de vous: tenez, voici la porte d’un escalier secret,
prenez-le; partez, fuyez!
—Partir? fuir?... Non, merci: à d’autres votre escalier dérobé, pour
moi, je me plais fort ici, et n’en bougerai pas. Ouvrez à l’ogre.
—Vous le voulez? soit! Mais ne vous en prenez qu’à vous de ce qui va
suivre.
—Ouvrez à l’ogre.
—Assez, monsieur!...
Un moment après, seule, d’un air chagrin, Déborah reparut tenant
ouverte une lettre décachetée.
—Hé bien! qu’avez-vous donc? ce n’étoit donc pas lui, ma belle mylady?
—Non, pas encore.
—Mais ce billet est de sa main, je reconnois l’écriture. Il vous
annonce, sans doute, qu’il est empêché de venir. Il ne viendra pas
effectivement. Je gage que le libertin aura été _bloqué_ aux arrêts.
—Vous savez donc?... Seriez-vous aussi mousquetaire?
—En ai-je l’air?
—Non pas, mais l’insolence.—Mon Dieu! mon Dieu! faut-il qu’il ne puisse
venir, quand j’aurois tant besoin de lui! Mais, Saints du Ciel! qui me
délivrera de vous?...
—Personne.
—J’ai reculé long-temps devant un scandale, vous me poussez à bout:
sortez, ou j’appelle au secours, par la croisée.
—Vous n’appellerez pas.
En disant ceci, M. le marquis la repoussa de la fenêtre, puis ferma les
serrures au double tour et mit les clefs dans ses poches.
—D’ailleurs, vous voici enfermée avec moi; on n’entrera ici qu’en
effondrant les portes: résignez-vous.
Déborah, désespérée, se jeta presque évanouie sur un sopha.
—Mais vous êtes un enfant de vous faire tant de mal pour si peu; mais
vous êtes une folle de vouloir faire une scène nocturne, voici neuf
heures bientôt, une scène qui vous perdroit de réputation. Nous sommes
seuls ici, tout à nous, rien qu’à nous! Personne au monde ne sait
ni ne saura que je suis auprès de vous: jamais amours furent-elles
plus secrètes, jamais amours furent-elles plus environnées de nuées,
et promirent-elles plus de plaisirs! car il n’y a de plaisirs vrais
que dans le mystérieux et le soudain. Allons, ma Diane, laissez-vous
aller, laissez aller ce beau corps au spasme du plaisir! le plaisir
est rare et infidèle, souvent on se donne beaucoup de peines et de
fatigues pour le goûter enfin: vous l’avez à vos pieds, qui se consume,
cueillez-le!... Follement, vous combattez contre vous-même: je vois
bien que vous êtes enflammée aussi; votre front est pâle, vos yeux
étincellent de désirs, votre sein bat doucement dans sa prison, vos
mains comme des charbons brûlent mes lèvres, vous frémissez à mes
attouchements! Ah! je meurs! rendez-moi caresse pour caresse!... mêlons
notre âme, notre vie, notre jeunesse!... Un baiser, un seul,... et je
serai un demi-dieu!
Que vous êtes cruelle, madame!...
—Que vous êtes dangereux!
—Que vous me faites souffrir! Caresses, pleurs, menaces, désespoir,
rien ne peut donc sur vous?
—Rien; Dieu m’assiste, je ne succomberai pas.
—Vous êtes une muraille!
—Contre laquelle vous vous brisez, monsieur.
—Je vois avec peine que vous avez votre éducation à refaire, madame;
vous avez toujours vécu éloignée de la Cour, vous êtes garnie de
préjugés bourgeois et de mœurs provinciales; vous auriez un beau succès
de ridicule à Versailles.
—C’est le seul qu’une honnête femme puisse envier en ce lieu.
—Pourtant si ce n’étoit votre sauvagerie, votre beauté vous y donneroit
de tout autres droits, ce n’est que là que vous pourriez paroître dans
toute votre splendeur.
—Recevez mes compliments, votre luth de séduction n’est pas monotone:
sans résultat vous avez touché la corde de la passion, maintenant vous
essayez celle de l’orgueil.
—Votre amant, ou votre époux comme vous le nommez, n’est qu’un simple
mousquetaire; je suis mieux que cela: ma parole est de poids, mon
bras est puissant; si vous lui portez quelque intérêt, à ce pauvre
garçon, si votre destinée est liée à la sienne, pourroit-il vous être
indifférent de le voir prospérer, de le voir monter au faîte des
faveurs et de la fortune?
—A merveille! Maintenant, voici que résonne la corde de l’ambition.
—Auriez-vous fait, par hasard, des projets de fidélité conjugale, en
quittant votre île? Mon Dieu! qu’on est arriéré dans votre Irlande!
Mais ce seroit un meurtre que tant de perfections, tant de beautés, si
bien faites pour être célèbres, passassent incognito sur cette terre.
La femme est le plus bel instrument créé; mais abandonnée à elle-même,
c’est le meuble le plus morne et le plus insignifiant. Pour mettre en
jeu la poésie et l’harmonie qu’elle recèle, il faut, comme au clavecin,
qu’une main habile se promène sur son clavier d’ivoire; il faut qu’une
bouche amoureuse l’anime de son souffle, comme un haut-bois.
—Vous êtes infatigable.
—Ce n’est qu’un titre de plus, mylady.
—Vous êtes impudent!
—Qui n’est pas impudent ne sera jamais seigneur en amour.
—A ce compte, vous devez y être roi.
—Roi et roué, madame.
Petit à petit le marquis s’étoit glissé doucement sur le canapé, aux
côtés de Déborah, et cherchoit à lui saisir la taille et les mains.
—Laissez-moi, monsieur, ne m’approchez pas; je vous le dis, touts vos
efforts sont vains. Allez-vous recommencer vos assauts? Vous êtes un
fou!
—Ah! que n’êtes-vous une folle, nous serions plus sages touts les
deux: moi, je ne m’acharnerois pas à vouloir attendrir un cœur de
marbre, et à semer mon grain parmi les pierres; vous, mistress, vous
ne laisseriez pas s’écouler en paroles et en simagrées, un temps qui,
pour notre bonheur mutuel, pourroit être si délicieusement employé.
Que de caresses déjà nous eussions dû échanger! que de baisers déjà
nous eussions dû cueillir, que de pâmoisons!... A propos, aimez-vous
les estampes, belle miss? Tenez, j’ai là sur moi un livre plein
d’excellentes gravures, dont les dessins sont attribués à Clodion.
Approchez la bougie, tenez, voyez.
Le marquis de Villepastour avoit tiré de sa poche un petit livre
richement relié, et il le présentoit ouvert à Déborah; c’étoit une
de ces compositions dégoûtantes d’obscénité, ornées de dessins, pour
l’intelligence et l’illustration du texte, comme il s’en fabriquoit
et s’en consommoit tant à cette époque immonde. Elle laissa tomber
dessus un regard confiant, qu’elle détourna aussitôt, en jetant un
cri d’horreur, et en repoussant au loin cette ordure. Le marquis
courut la ramasser soigneusement, en riant jusqu’aux larmes de sa fine
plaisanterie.
—Voilà donc le cas, belle dame, que vous faites des _Heures de
Cythère_?...
—Monsieur, vous avez tout mon dégoût et tout mon mépris!
—Ces gravures sont vraiment fort belles; à la Cour, elles ont été
très-goûtées: les Dames du Palais de la Reine en ont fait leurs
délices; et je tiens celui-ci d’une Dame d’honneur.—M. le maréchal
prince de Soubise, maréchal surtout en cette matière, avoit souscrit, à
lui seul, pour deux cents exemplaires.
Si madame veut en accepter l’hommage?...
—Vous me faites horreur! Ne m’approchez pas, ou je crie au feu. Partez,
laissez-moi, vous vous êtes fourvoyé; vos pareils n’ont que faire ici.
Je vous l’ai dit: je ne vous serai jamais rien!
—Pardon, vous me serez une victime.
Il est déjà dix heures passées, volontiers je coucherois en votre lit,
si, auprès d’une inspirée Judith comme vous, je n’avois à redouter la
parodie d’Holopherne. Bonsoir!
Le marquis, s’étant renveloppé de son manteau, fit plusieurs
salutations dérisoires et se retira, gonflé de colère et de dépit,
qu’il s’étoit efforcé à déguiser.
[Illustration]
[Illustration]
XVIII.
QUAND le lendemain Patrick vint visiter Déborah, il la trouva agitée et
désolée encore des affronts et des terreurs de la veille.
—Qu’avez-vous, que vous est-il donc arrivé, mon amie? lui dit-il en la
baisant au front; vous avez l’air chagrin.
—Hier, mon bon Pat, j’ai bien souffert de votre absence.
—J’aime votre tendresse, et pourtant je la blâmerai: vous n’eussiez pas
dû vous alarmer à ce point, la chose n’avoit rien de grave: pour un
mot, pour une peccadille, M. de Gave de Villepastour m’avoit consigné
au quartier, et mis aux arrêts pour vingt-quatre heures, comme je vous
l’ai écrit: c’est là tout, en vérité!
Déborah se garda bien de rendre franchise pour franchise, et de
dévoiler l’attentat dont elle avoit été l’objet. La sensibilité de
Patrick en auroit été trop affectée; son esprit ombrageux en auroit
conçu trop de crainte et de colère, et se seroit consumé dans de
mortelles angoisses. A quoi bon d’ailleurs troubler la paix de son
âme? Une amante peut être excusable de semer de la jalousie dans un
cœur, pour réveiller un amour qui s’y éteint, mais en semer à plaisir
dans un cœur exalté et pénétré d’une passion profonde, c’eût été d’une
barbarie dont les femmes légères ne se rendent que trop coupables, mais
impossible à Déborah. Au surplus, non par calcul, mais par devoir, se
fût-elle crue dans l’obligation d’en faire l’aveu, qu’elle ne l’eût
pas fait en ce moment, de peur de l’accabler; car lui-même paroissoit
soucieux.
—Vous êtes préoccupé de quelque sombre pensée, Patrick: quelqu’un ou
quelque chose vous a blessé? Quand vous avez l’âme froissée, vous le
savez, cela se lit couramment dans vos yeux.
—Je suis, il est vrai, encore tout consterné d’un événement
qui m’a rempli de tristesse: Fitz-Harris hier a été arrêté par
lettre-de-cachet, et conduit à la Bastille.
—Pour quel crime?
—Fitz-Harris, vous êtes injuste envers lui, n’est point capable d’un
crime. Son forfait est assez imaginaire, mais probable. Vous savez
combien il est indiscret, bavard, médisant; vous connoissez son
application à colporter des épigrammes et des anas scandaleux; il
appelleroit, je crois, un bon mot, une parole même qui lui feroit
tomber la tête. Dernièrement, à s’en rapporter à l’accusation, il
auroit dans un salon récité un quatrain diffamatoire sur madame
Putiphar; ce quatrain sans doute depuis long-temps traînoit à la Cour
et à la ville. Malencontreusement un agent secret de M. de Sartines se
trouvoit à cette soirée, et l’a vendu.
—Je ne vois pas là de quoi vous désoler. Il manquoit aux fables de
Fitz-Harris une morale qu’il a trouvée enfin: la Bastille. Il y gagnera
peut-être un peu de réserve: c’est une leçon salutaire.
—Dites une leçon terrible: une fois entré, nul ne sait s’il en sortira.
—Ah! ce seroit affreux!...