L’air faux et embarrassé de ceux qui lui répondoit ceci l’avoit jetée

dans le trouble, et avoit fait naître en son esprit un sombre soupçon

qu’elle n’osoit pas manifester, mais qui la dévoroit. Chaque jour elle

appeloit sa mère avec plus d’impatience, chaque jour on lui faisoit

la même réponse. Quelques domestiques en habit de deuil ayant eu

l’imprudence de se présenter en son appartement, elle vit clairement

qu’on la trompoit, dissimula son chagrin, et saisissant un instant

où par hasard sa garde s’étoit éloignée et l’avoit laissée seule,

elle s’arracha de son lit, et malgré sa grande foiblesse, se traîna

en s’appuyant contre les murailles, jusqu’à la chambre de sa mère.

En entrant son anxiété l’oppressa: son cœur battoit à fracasser sa

poitrine, elle ne respiroit plus.... Des meubles _poussiéreux_, du

froid et du silence.... Personne!... Les courtines du lit fermées!...

Dort-elle!... Doucement elle s’approcha de l’alcôve, doucement elle

souleva les rideaux: le lit désert!... Personne!... Elle poussa un cri

d’horreur et tomba évanouie.

On ne la retrouva, glacée et mourante, sur ce parquet, qu’après de

longues recherches dans tout le château. Ses blessures s’étoient

rouvertes; son mal se compliqua dangereusement, et sa guérison devint

plus languissante encore.

La disparition de Patrick Fitz-Whyte et les traces de sang trouvées

dans le sentier de Killarney firent penser sans aucun doute qu’il

avoit été assassiné. Cet événement répandit l’effroi aux alentours

de Cockermouth-Castle. Quel pouvoit être l’auteur de ce meurtre? Les

paysans n’ignoroient pas les rapports de leur frère avec la fille

de leur seigneur; et leur bon gros jugement leur ayant toujours

fait pressentir une fin malheureuse à cette liaison, ils savoient

parfaitement à quoi s’en tenir dans le secret de leur cœur: un seul

homme avoit pu avoir quelque intérêt d’assassiner Patrick; mais ils

n’osoient qu’en frémissant murmurer le nom exécré de cet homme.

La scène du banquet fut promptement divulguée: la plupart des

gentilshommes qui s’y étoient trouvés professoient pour lord

Cockermouth non moins de mépris et de haine que les paysans; mais,

comme rien ne leur commandoit la même circonspection, le bruit se

répandit bientôt que, le comte, ayant surpris Patrick et Déborah en

un rendez-vous d’amour, avoit tué celui-ci et blessé dangereusement

celle-là; et qu’à la face de l’assemblée, dans un accès de colère, il

avoit, au retour de son embuscade, dégaîné son épée encore tachée de

sang. Ce récit confirma les paysans dans leur opinion, et les enhardit

à parler.

Un ancien usage des Celtes s’est conservé jusqu’à ce jour dans les

campagnes d’Irlande, comme dans celles d’Espagne: chaque personne qui

passe près d’un lieu où quelqu’un a été tué ou enterré, ramasse une

pierre, et la jette religieusement à cette place: petit à petit, cet

amas de cailloux forme un tertre élevé qui, souvent, à la longue, finit

par se couvrir de terre et de végétations, et ne plus sembler qu’un

monticule naturel. Il n’est pas rare, même en France, de rencontrer,

surtout dans les provinces armoricaines, de ces témoins de la piété

de nos pères. Les savants les classent parmi les monuments gaulois,

keltiques ou druidiques; et bien qu’en les fouillant on y ait souvent

retrouvé des débris d’ossements humains, ces messieurs s’accordent fort

mal entre eux sur l’origine de ces _tumulus_.

On voit encore aujourd’hui, dans ce sentier de Killarney, le monceau de

pierres jetées au lieu trempé du sang de Déborah; et on le nomme encore

la tombe de Mac-Phadruig, ou la tombe de l’amant.

Les clameurs qui s’élevèrent alors contre lord Cockermouth devinrent

si générales et si directes, qu’il crut ne pouvoir sans danger les

supporter plus long-temps, et qu’il falloit par n’importe quel moyen

qu’il se lavât et se blanchît solemnellement aux yeux du public du

crime atroce qu’on lui imputoit. On poussoit l’animosité jusques à

l’accuser d’avoir empoisonné lady, et il ne pouvoit plus se montrer

hors du château sans essuyer les huées des enfants, qui lui crioient,

sans miséricorde: _Mylord Caïn, qu’as-tu fait de Patrick?_

Par des pratiques insidieuses, ayant arraché à Déborah le secret de

l’existence et de la retraite de Fitz-Whyte, il déposa contre lui entre

les mains de la Justice, le dénonçant et poursuivant comme assassin de

sa fille.

La cause devant être jugée aux sessions qui alloient s’ouvrir à Tralée,

dans les premiers jours de mars, il y entraîna la pauvre Debby, à peine

convalescente.

Et justement ils arrivèrent à Tralée le jour de l’entrée des juges

venus pour la tenue des Assises.

La besogne qui attendoit ces magistrats étoit assez honnête: sans

compter la cause de Patrick, ils avoient à dépêcher une sixaine

d’homicides, et une bonne douzaine de voleurs: ces formidables

meurtriers irlandois n’étoient autres, les malheureux, que de bons

paysans papistes qui avoient eu la monstruosité de se revancher sous

les bastonades de leurs tenanciers anglois, et ces insignes larrons,

que d’infortunées familles, plongées dans la misère par les dernières

confiscations, qui, poussées par la faim et le froid, avoient dérobé

quelques paniers de tourbe et quelques boisseaux de patates.

Déborah se trouvoit avec son père au balcon de l’hôtellerie, lorsque

passèrent, se rendant à la Cour, les deux juges—_justices_—master

Templeton et master Gunnerspoole, en grand et coquet costume de satin

blanc à falbalas couleur de rose, et perruques colossales saupoudrées

à blanc. Leur cortège se composoit du maire, des officiers municipaux,

et de laquais en livrée blanche, portant de gros bouquets à leur

boutonnière. Il ne manquoit plus qu’un tambourin et un galoubet pour

achever de donner un air grivois à cette mascarade.

Toute la ville, l’œil caressant, le sourire sur les lèvres, étoit en

mouvement comme par un jour de fête, et les rues, endimanchées, étoient

pleines d’élégantes blanches, de bourgeois bleus et de soldats rouges.

La durée des sessions dans les petites villes, par le grand concours

que les affaires civiles et criminelles occasionent, est un temps de

foire et de réjouissance.

Lorsque les deux juges apperçurent à la croisée le comte Cockermouth,

ils lui firent une gracieuse salutation. Pour se ménager leur

prévarication, il étoit allé, dès leur arrivée, les visiter et leur

faire sa cour assidûment. Une sympathie d’ivrognerie et de gloutonnerie

avoit aussitôt établi entre eux une espèce de compagnonage; et presque

chaque soir ils soupoient ensemble et plantureusement.

La coquetterie et l’air jovial de ces magistrats frappèrent

d’étonnement Déborah, qui pour la première fois voyoit des juges: elle

ne pouvoit se figurer que ce fussent là des _pourvoyeurs de la mort_.

M. Templeton et Gunnerspoole étoient fleuris, replets, obèses, patus

et râblus. Il faut, se disoit-elle, que ces messieurs aient une bien

parfaite estime de leur infaillibilité, car assurément ni appréhension,

ni regrets, ni remords ne les rongent. La gaîté du peuple, engendrée

par la seule présence d’hommes venus pour le décimer, ne surprenoit pas

moins péniblement Déborah. La foule veut des spectacles; tout ce qui

fait spectacle lui est bon: prêtres, soldats, bateleurs, juges, rois et

bourreaux.

La seconde cause appelée par la cour fut celle de Patrick.—Lord comte

Cockermouth l’accusoit d’avoir séduit sa fille, de l’avoir engagée à

s’enfuir avec lui, munie de ses bijoux et de ses pierreries, de l’avoir

assassinée au rendez-vous fixé pour le départ, et de s’être enfui en

France chargé de ses dépouilles pour échapper _au glaive de la Justice_.

Les faux témoins, achetés avec profusion, ne manquèrent point à leur

devoir; ils mirent en vérité une conscience scrupuleuse à mériter leur

salaire.

Deux faits évidents venoient fatalement à l’appui de ces accusations;

la disparition des bijoux et des diamants de Déborah, et le billet

renfermé dans le coffret d’acier déterré par Chris, que Cockermouth

déclara avoir trouvé dans l’appartement de sa fille. Il ne contenoit

que peu de mots, mais si accablants!

«Encore quelques heures, et nous n’appartiendrons plus qu’à Dieu: nous

serons libres!

»A demain, _my dear_ Déborah, comme il est convenu, quoi qu’il arrive,

à neuf heures précises au pied de la terrasse dans le sentier creux de

Killarney; venez sans crainte, votre Patrick y sera.

»N’oubliez pas, dans le trouble du départ, ce que vous possédez de

précieux; pour vous j’ai horreur du besoin.»

Placée dans la plus douloureuse alternative, ne pouvant justifier son

amant qu’en dévoilant son père, et ne pouvant sauver son père qu’en

immolant son amant, Déborah se renferma inexpugnablement dans cette

obscure dénégation: «Patrick est innocent, Patrick ne m’a ni volée ni

assassinée. Mon père n’a pas tué Patrick, car Patrick est en France.»

Il fut impossible de lui arracher une syllabe de plus.

Après quelques débats insignifiants, la Cour, trouvant sa religion

assez éclairée, entra lestement en délibération, et lestement, l’heure

du dîner approchoit, prononça la sentence condamnant par contumace

Patrick, convaincu de séduction, de rapt, de vol et d’assassinat, à la

peine capitale.

A la lecture de cet arrêt, Déborah se jeta à genoux au milieu du

tribunal, en criant: Grâce pour Patrick, il est innocent!...

Les juges levèrent la séance, et le comte fit emporter sa fille

évanouie.

* * * * *

Sur le soir, MM. Templeton et Gunnerspoole accoururent au souper

magnifique que lord Cockermouth avoit fait préparé pour célébrer

l’arrêt mémorable de leur justice éclairée et pure. Il poussa la

barbarie jusqu’à vouloir y faire assister Déborah, mais elle se révolta

ouvertement, et n’y parut point.

Toute la nuit, cependant, elle fut dans la nécessité d’entendre, de son

lit, où elle gémissoit, leurs éclats de rire, leurs propos effrénés,

leurs joies de bas lieux.

Au point du jour elle se leva sans bruit. Pour sortir, il falloit

passer par la salle de l’orgie: le spectacle qu’elle y rencontra

n’ébranla pas sa résolution, mais il remplit son âme d’une douloureuse

pitié. Les deux juges, ivres-morts, avoient roulé sous la table; Chris

était enveloppé dans la nappe parmi un monceau de bouteilles; et son

père, tout couvert de sanies, dans le désordre de Noé, dormoit étendu

sur le carreau.

Ayant trouvé place dans un carrosse public qui partoit, elle y monta

pour s’éloigner au plus tôt de Tralée, et se rendre à Dingle-i-Couch,

où on lui avoit fait espérer qu’elle trouveroit plusieurs bâtiments

appareillant pour les côtes de France.

Peu de temps après son départ de Tralée, à la clôture des Assises, sur

la grande place, Patrick Fitz-Whyte fut pendu en effigie.

[Illustration]

[Illustration]

XIV.

ABSORBÉE par la joie inquiète de revoir Patrick, Déborah, les yeux

bandés, traversa la Normandie comme un amoureux mélancolique traverse

la ville pour aller saluer sa bien-aimée. Que lui importoit Dieppe,

son Saint-Jacques, ses Poletois et ses ivoiriers! que lui importoit la

vallée d’Arques, son château et ses ruines! que lui importoit Rouen,

son Saint-Ouen et son Bourg-Théroulde! que lui importoit Gisors, son

église et sa tour! que lui importoit les odorantes pommeraies, les

maisons de bois, les collines solitaires, le beau ciel bleu-turquin de

ces vallées! Son âme n’aspiroit qu’à Patrick; son regard immobile ne

cherchoit à percer le désespérant horizon que pour venir mourir à ses

pieds. Voir sans Patrick, éprouver sans Patrick, admirer sans Patrick,

c’eût été mal, si c’eût été possible. Il n’y a qu’un cœur désert ou

un cœur meurtri qui puisse seul s’en aller voyageant et musant par

le monde: le cœur désert pour combler son vide, le cœur meurtri pour

essayer à oublier.

Comme une heure du matin sonnoit, le coche arrivoit aux portes de

Paris: du sein de la nuit Déborah entendit alors s’élever la voix

du rossignol qui chantoit. Ce gazouillis mélodieux, semblant fêter

sa bienvenue et de la part de Dieu lui présager du bonheur, caressa

voluptueusement son âme, et chassa les rêveries chagrines qui

l’agitoient. Depuis ses derniers rendez-vous nocturnes, depuis que

toute félicité lui avoit été enlevée, depuis l’excès de ses maux, elle

n’avoit point ouï chanter le rossignol, le _rossin-ceol_; elle se

crut retournée au temps où elle avoit passé de si belles nuits avec

Patrick, assise au bord du torrent, parmi les rochers de _la Gorge du

Diable_, ou errante dans les genêts épineux de _Dove-Dale_, le val de

la tourterelle, élevant son âme par la contemplation de la nature et

par le culte de l’amitié.

Dès les premières lueurs du jour, Déborah, dévorée d’inquiétude, et

que les fatigues même du voyage n’avoient pu assoupir sur le lit

où elle s’étoit jetée, sortit, accompagnée, pour la conduire, d’un

garçon de l’auberge des Messageries. En arrivant au quai du Louvre,

elle ressentit une violente émotion, à l’aspect de cette galerie qui

borde au loin la Seine; cette longue façade insignifiante, à quelques

mensonges près, se dérouloit pour elle comme un immense papyrus: elle

le parcouroit du regard, elle y cherchoit l’hiéroglyphe dont elle seule

avoit la clef. Ces murailles, muettes pour la foule, avoient une voix

pour elle, une voix douce ou déchirante, une parole arbitre de son sort.

Une, deux, trois, quatre, cinq.... Elle compte les pilastres:

soudain sa joie éclate, elle apperçoit près du sixième, comme il

avoit été convenu, des caractères tracés sur une des pierres du

soubassement; elle s’approche, elle lit: PATRICK FITZ-WHYTE, _hôtel

des Mousquetaires_.—Dans l’enivrement, elle chancelle, elle balbutie;

elle n’a plus ni raison, ni bienséance, elle couvre de baisers ce mur

dépositaire fidèle, elle passe sa main douce sur cette inscription,

elle la caresse; elle pleure, elle sourit; elle parle irlandois; elle

s’agenouille, elle prie.... Puis, crayonnant quelques mots sur un

portefeuille, elle le donne au domestique, ébahi:—Allez, s’il vous

plaît, lui dit-elle, et de suite, à l’hôtel des mousquetaires; vous

demanderez M. Patrick Fitz-Whyte, et lui remettrez ceci, à lui-même;

tâchez de l’amener avec vous, je retourne à l’hôtellerie.

S’étant égarée plusieurs fois dans son chemin, en rentrant elle

trouva Patrick, qui depuis long-temps l’attendoit; follement, ils

s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, et confondirent, dans un

savoureux baiser, leurs pleurs et leur ivresse. Ils se couvroient des

plus tendres caresses, ils échangeoient les mots du plus pur amour.

Patrick, après ces premiers transports, s’apperçut du deuil de Déborah;

sa joie en fut troublée, des sentiments tristes, des regrets s’y

mêlèrent. Déborah demeuroit en admiration devant l’élégance de son ami;

la soubreveste de mousquetaire rehaussoit sa riche taille, et faisoit

paroître dans touts ses avantages sa belle tête blonde.

Pendant le déjeûner, tour à tour, ils se racontèrent tout ce qui avoit

marqué leur existence, tout ce qui leur étoit survenu depuis leur

séparation. Déborah, pour détourner l’affliction et le désespoir du

cœur de Phadruig, passa sous silence un seul fait,—priant Dieu qu’il

fît qu’il l’ignorât toujours,—le jugement des juges de Tralée, et sa

condamnation au gibet.

Ce jour même Patrick instala Déborah dans un petit logement de l’hôtel

Saint-Papoul, situé rue de Verneuil.

Leur soin le plus empressé fut d’aller remercier le Seigneur, qui

avoit protégé leur fuite et leur réunion, et de le prier de bénir

leur alliance, de veiller sur eux, jeunes, sans appui, jetés sur

une terre étrangère et dissolue, et de les confier à la vigilance

de ses Anges, afin qu’ils les détournassent de tout scandale, et

qu’ils les gardassent dans touts leurs chemins. Ils passèrent ainsi

toute la soirée en dévotion, dans une chapelle obscure de l’abbaye

Saint-Germain-des-Prés; l’église étoit placide et solitaire, une seule

lampe veilloit comme eux.

Patrick consacroit à Déborah touts les instants, touts les loisirs que

lui laissoit son service militaire: il les employoit auprès d’elle à

savourer les voluptés inépuisables de l’amour, de l’amitié, de la vie

domestique, de la retraite. Fitz-Harris venoit très-rarement dîner avec

eux, ou passer quelques heures en leur compagnie. Depuis long-temps il

s’étoit fait un grand refroidissement dans leurs rapports. Les faveurs

du colonel pour Patrick, et les marques publiques d’estime qu’il

lui donnoit, avoient envenimé le cœur de Fitz-Harris, naturellement

envieux. Il le jalousoit pour sa beauté, son esprit, son savoir, et

même aussi pour Déborah. D’un autre côté, Patrick n’avoit pas été long

à sentir qu’on ne pouvoit faire son ami qu’avec beaucoup de restriction

et de réserve d’un homme aussi parleur, aussi conteur que Fitz-Harris:

bavard mystérieux, ayant toujours quelque secret à promener d’oreille

en oreille, s’épenchant à tout venant, honorant l’univers de ses

confidences, et divulgant souvent même à son grand dommage, entraîné

par sa monomanie de récit, ses plus délicates intimités, qu’il eût dû

enfouir dans le plus profond de son cœur.

[Illustration]

[Illustration]

XV.

QUAND le ciel étoit serein, ils sortoient, ils s’en alloient prier dans

quelque église qu’ils ne connoissoient point encore, ou visiter quelque

monument, quelque musée, quelque promenoir: ils se plaisoient surtout

à parcourir les environs de Paris, leurs bois, leurs palais, leurs

châteaux.

Un jour, comme ils entroient dans le jardin des Tuileries, ils furent

apperçus par M. de Gave de Villepastour, le colonel de Patrick, qui se

promenoit sur la terrasse des Gardes.

—Quel heureux mortel que ce Fitz-Whyte! manger du pain des dieux!... Le

voyez-vous passer là-bas,—dit-il à Fitz-Harris, qui se trouvoit auprès

de lui,—avec cette corbeille de fleurs au bras?

—Quelle corbeille, mon colonel?

—Quelle corbeille?... lourdaud!... Cette Égérie! cette Dryade qui

l’accompagne toujours. Vous devez savoir, sans doute, Fitz-Harris, vous

qui êtes son Pylade, quelle est cette nymphe aux cheveux d’ébène.

—Aux cheveux d’ébène?... Mon colonel, le signalement n’est pas

très-positif: la famille des ébénacées est très-nombreuse; les

naturalistes, mon colonel, distinguent l’ébénier, l’ébénoxyle, le

plaqueminier, le paralée, le royen,..... et de plus, mon colonel,

l’ébène rouge, l’ébène verte, l’ébène grise, l’ébène noire, l’ébène

blanche. Entendons-nous, la nymphe a-t-elle des cheveux d’ébénier,

d’ébénoxile, de plaqueminier, de paralée ou de royen? la nymphe

a-t-elle les cheveux rouges, verts, gris, noirs, ou blancs?

—Fitz-Harris, vous faites à pure perte le mauvais plaisant: vous

postulez sans doute la place de fou de la Cour? mais, depuis la mort de

l’Angely, et du stupide Maranzac, bouffon de feu monseigneur, fils de

Louis XIV, l’économat des folies est supprimé.

—Les princes, mon colonel, font aujourd’hui leurs affaires eux-mêmes.

—Déjà plusieurs fois, je les ai rencontrés ensemble. La beauté de cette

créature est _enchanteresse_! Un col blanc comme un cygne!...

—Pardon, mon colonel, si je vous interromps, mais vous n’avez donc pas

vu, au château de Choisy-le-Roi, les cygnes noirs de madame Putiphar?

—Si fait: mais ce sont des cygnes mauvais teint, ce sont des cygnes de

Cour.

Plaisanterie à part, cette fille est une Vénus!...

—Une Vénus!... Alors, mon colonel, elle est bonne à faire des pipes

turkes.

—Que veux-tu dire?

—Je veux dire des pipes d’écume-de-mer.

—Oui! tout en elle est séduisant: taille fine, petits pieds, peau

d’albâtre!...

—Entendons-nous encore, mon colonel, les naturalistes distinguent

l’albâtre qui est brun, de l’alabastrite, qui est blanche: si vraiment

elle avoit une peau d’albâtre, je vous en demande pardon, elle auroit

là un détestable parchemin!

—Mauvais Scaramouche! vous m’assommez avec vos pasquinades! Vous

oubliez, je crois, que vous parlez à M. de Gave de Villepastour, votre

colonel? Vous me manquez de respect!

—C’est vous qui me manquez,... mon colonel; suis-je votre proxénète!

Vous vouliez me faire trahir l’amitié: j’ai fait la sourde-oreille.

Mais puisque vous le prenez ainsi, après tout, elle est assez grande

pour se défendre, je m’en lave les mains: voici donc ce qu’à tout prix

vous voulez savoir;—c’est une jeune Irlandoise, d’une haute et noble

famille, qui s’est amourachée de Patrick, et l’a suivi en France;

elle a vingt ans, elle est belle, elle est chaste:—vous y perdrez

votre mythologie, mon colonel; passez outre;—elle habite l’hôtel

Saint-Papoul, rue de Verneuil; et si vous désirez la voir, la chose est

simple: elle est touts les dimanches à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés,

à la messe de midi.

—Tout en faisant le Romain, Fitz-Harris, vous êtes un perfide! A votre

œil je vois la secrète joie que vous éprouvez à trahir un homme qui

vous aime; plus que moi de savoir, vous brûliez de me dire ce que

vous feigniez vouloir me taire. C’est une mauvaise action que vous

avez faite là. Ce n’est pas la première fois que, sous le masque de

l’amitié, vous avez cherché à nuire à Patrick ou à le perdre en mon

esprit. Vous êtes un lâche envieux! Ce n’est pas ainsi que Patrick a

acquis mon estime, que vous n’aurez jamais.

En disant cela, le colonel lui tourna le dos et s’éloigna.—La leçon

étoit dure: Fitz-Harris se mit à siffler en la dévorant.

M. le marquis de Gave de Villepastour étoit le produit incestueux

d’un amour de la Régence; la chronique scandaleuse disoit que du sang

superfin couloit dans ses veines. Pour certain, un bras puissant,

un bras presque royal, dans l’ombre, l’avoit poussé et protégé, et,

quoique à peine âgé de vingt-cinq ans, en avoit fait un colonel. Bon

chien chasse de race; aussi chassoit-il bien, mais avec un voile

et des mitaines, c’est-à-dire qu’il conservoit, jusques en ses

déréglements, un décorum que les courtisans fouloient aux pieds. Il

lui restoit encore dans ses débauches une façon de pudeur dont les

francs roués auroient rougi, et quelques traditions,—je n’ose dire

sentiments,—du bien et du mal, du juste et l’injuste, entièrement

perdues à la Cour; et qu’il devoit à son précepteur, homme du grand

règne, dont, après tout, les leçons rigides n’avoient abouti qu’à faire

une espèce d’hypocrite.—En somme, M. le marquis n’étoit qu’un fat, un

gentillâtre, plein d’afféterie dans ses manières et dans ses paroles,

cérémonieux, complimenteur, faux, ridicule et musqué; un exemplaire

bipède du _Voyage en Italie_ de Dupaty, ou des _Lettres à Émilie sur la

Mythologie_, de Dumoustier.

Fort satisfait des renseignements que lui avoit donnés Fitz-Harris,

il ne l’avoit gourmandé si rudement que pour ne lui point avoir

d’obligation de sa trahison, et pour faire de la dignité avec un homme

qui ne savoit point mettre de frein à ses goguenarderies.

Le dimanche suivant, à midi précis, tout odoriférant comme un bouquet,

tout emmitoufflé de dentelles, tout habillé de satin vert-naissant,

emblême de son amoureux espoir, il accourut à Saint-Germain-des-Prés,

et fut se placer contre un pilier de la nef, auprès de lady Déborah.

A force de minauderies, il parvint bientôt à attirer un de ces regards.

Ce premier succès l’enivra et le rendit plus obséquieux encore. Ses

Heures lui ayant échappé des mains, il s’agenouilla précipitamment pour

les ramasser, et ne les lui rendit qu’après les avoir couvertes de

baisers. Il se penchoit sans cesse à son oreille, en murmurant:

—Vous êtes adorable! je vous adore! vous êtes un Ange! vous êtes

divine!... D’autres fois, avec une ferveur indécente, il lui adressoit

presque directement des strophes de psaumes ou des passages de prières

pouvant faire allusion. _Rosa mystica_, rose mystique! lui disoit-il;

_Turris eburnea_, tour d’ivoire! _Domus aurea_, habitacle doré! _Vas

insigne devotionis_, vase éclatant de dévotion! _Janua cœli_, porte du

ciel! _Stella matutina_, étoile matinière, étoile du berger, étoile

de Vénus! _Fœderis arca_, arche d’alliance!... _Columba mea_, ma

colombe!... _Sic lilium inter spinas, sic amica mea inter filias_, tel

un lys parmi des ronces, telle mon amie parmi ses compagnes!...

Déborah, de peur de se faire remarquer, n’osoit ni se plaindre ni

changer de place, et supportoit avec une résignation évangélique toutes

les impudences et touts les manèges du marquis; elle affectoit de n’y

faire aucune attention, et y demeuroit aussi insensible et aussi froide

qu’une statue aux agaceries d’un enfant.

A la sortie de la messe, M. de Villepastour la poursuivit, et l’accosta

sur le porche:

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 6 / 33 段