étoit dans son fauteuil comme dans un siége de torture, et ne prenoit
aucune part aux conversations. A huit heures trois quarts sonnées il
se leva, et se promena parmi les groupes de causeurs, laissant errer
ses regards sur l’assemblée, qu’il paroissoit dénombrer tacitement;
puis il sortit, et se rendit dans la seconde cour intérieure.
—Qui marche par ici? Est-ce vous, mon commodore?
—Ah! c’est toi, Chris, parlons bas. Es-tu prêt? l’heure approche.
—Oui, mon commodore.
—As-tu ta carabine?
—Chargée jusqu’à la gueule, mon commodore.
—L’as-tu vue?
—Non, commodore.
—Elle n’est plus au salon.
—Regardez, son appartement est éclairé: sans doute elle fait ses
préparatifs.
—Va fermer le guichet de la _Tour de l’Est_ et la porte du grand
corridor, et nous la tenons prisonnière. Pas de bruit. Fais vite. Je
t’attends ici.
—Maintenant tout est fermé, mon commodore.
—Bon! suis-moi: prenons l’allée des ifs.
—Bombardement de sort! mon commodore, le ciel économise sur les
chandelles, cette nuit: j’y vois autant par-devant que par-derrière.
—Tais-toi.
Arrivés à l’extrémité du clos, il montèrent sur une terrasse ronde qui
flanquoit une de ses encoignures; c’étoit une ancienne tourelle presque
rasée et remblayée de terre à l’intérieur; à ses pieds se croisoient
deux sentiers.
—J’entends marcher, mon commodore, là, dans le chemin de Killarney.
—Ne vois-tu pas quelque chose qui passe de long en large?... Chris, ne
te penche pas tant sur le parapet, tu pourrois nous trahir.
—C’est lui!
—Le voici qui s’approche. Vois-tu assez clair?
—Assez pour le frapper au cœur!
—Va donc! as-tu peur, Chris?
—Oui, mon commodore, de le manquer.... Ouf!... Il l’a dans de ventre!
—Bien joué! bravo!
—Allons, le coup de grâce! dit Chris en sautant dans le chemin.
Mylord resta penché sur le parapet, lorgnant son valet à la besogne,
outrageant sa victime et blasphémant Dieu.
—God-damn! mon commodore, que les papistes ont la vie dure!—Ah!
monsieur Pat, vous ne voulez pas boire avec les Anglois, mais vous
voulez.... Tien! entends-tu!... c’est Chris qui t’éventre!...
—De la part de lord Cockermouth.
—De compte à demi. En as-tu assez?
—Tu ne l’acheveras jamais à coups de crosse. Tiens, Chris, prends mon
épée.
—Va donc! va donc! va donc! En veux-tu encore?
—Assez, assez, Chris! tu fais comme harlequin, tu t’amuses à tuer les
morts.
Neuf heures sonnent: ou m’attend pour le banquet. Essuye mon épée:
rends-la-moi; et va changer de vêtement.
* * * * *
Lord Cockermouth rentra au salon, s’excusa de son absence, et pria
ses hôtes de vouloir bien passer dans la salle du festin. Immense
galerie de toute la profondeur du château, aboutissant au jardin, et y
communiquant par un vaste perron en éventail. La voûte en tiers-point
étoit ornée entre les nervures d’un semis d’étoiles sur fond
d’outremer. Les parois étoient revêtues de lambris de chêne sculptés
grossièrement. Des débris d’armures et de pertuisanes rouillées
couvroient les piliers alternant les grandes fenêtres à meneaux de
pierre et à vitraux coloriés.
Dans la longueur de cette galerie une table de cent cinquante
couverts se trouvoit dressée avec un luxe royal. Au milieu lord comte
Cockermouth étoit placé vis-à-vis de lady; à la gauche de laquelle
on avoit réservé une place pour Déborah, que redemandoit sans cesse
son aimable futur. Comme la comtesse s’inquiétoit fort aussi de cette
absence, le comte appela Chris, et lui dit, en faisant quelques
signes d’intelligence:—Allez voir si ma fille ne seroit point en son
appartement, et blâmez-la de son impolitesse.
Chris, la mine ébahie, revint presque aussitôt, en s’écriant:—Mon
commodore, je n’ai point trouvé mademoiselle!
Cockermouth fit un mouvement de surprise. Chris s’approcha de lui, et
ajouta tout bas:—Pourtant les portes étoient fermées, et les bougies
brûloient encore....
A ces mots, il pâlit, et son bras, avancé pour saisir un flacon, tomba
inerte sur la table.
Toute l’assemblée remarqua le trouble étrange de son hôte.
[Illustration]
[Illustration]
XI.
A peine lord Cockermouth et Chris s’étoient-ils éloignés de leur
victime, que Patrick arriva au rendez-vous par le chemin creux de
Killarney. En approchant de la terrasse, son cœur gros d’inquiétude,
tressaillit d’ivresse: dans le silence, un léger bruit d’haleine et de
soupirs venoit caresser son oreille.
—TO BE!... dit-il alors: mais nulle voix n’acheva la phrase de
ralliement. TO BE! répéta-il avec plus de force.
Un râlement partit à ses pieds, et une voix mourante murmura: OR NOT TO
BE.
—Qui donc m’a répondu? est-ce l’ombre d’Hamlet, ou est-ce vous, Déborah?
Alors, il apperçut un corps étendu en travers du chemin, et s’écria,
tombant à deux genoux:—Debby assassinée!
Baignée dans son sang, elle avoit encore la face tournée contre terre.
Il la releva et la fit asseoir sur l’herbe, en la soutenant dans ses
bras, et cherchant par ses baisers à ranimer ses paupières closes.
—Debby! ô ma Debby! jette un dernier regard sur Patrick. C’est moi!
c’est ton bien-aimé! M’entends-tu? Parle, où sont tes blessures?
—Patrick? Hélas! c’est toi! Va-t’en, ils te tueroient aussi les
cruels!...
—Qui?
—Va-t’en! ne les vois-tu pas? ils vont te tuer! Fuis!... Ils ont juré
ta perte.
—N’aie pas peur. Dis où sont tes blessures, que je les étanche!... Dis,
connois-tu tes meurtriers?
—Tes soins seront vains, Patrick, je n’ai plus qu’à mourir.... Ne me
demande pas le nom de mes assassins! Il est de ces choses qu’on ne
peut dévoiler: c’est un secret entre le ciel et moi.—Mon ami, avant
que j’expire, pardonne-moi et bénis-moi! Pardonne-moi! Tout à l’heure,
quand je suis tombée atteinte d’un coup de feu, mon esprit a conçu une
horrible pensée dont le souvenir me glace de honte: oui! il faut que je
te le dise!... Je t’ai accusé de mon meurtre: oh! que je suis ingrate
et coupable envers toi! et si mes égorgeurs m’eussent frappée en
silence, j’aurois cru mourir par tes mains. Patrick, ne me maudis pas!
—Abomination! moi t’égorger, Déborah! vous n’avez pas foi en moi,
Debby; cette pensée est l’œuvre du doute qui règne en votre âme.
—Non, Patrick, elle fut l’œuvre de mes esprits éperdus et de mes
douleurs.
—Ce n’est pas l’instant, ce n’est pas l’heure des reproches, Déborah,
je t’aime et te pardonne. A toi mon âme! à toi mon sang! à toi
ma vie!... Dis, que faut-il que je fasse?... nomme-moi donc tes
assassins! Pour la première fois mon cœur comprend le meurtre! pour la
première fois la vengeance le déborde!... J’ai besoin d’anéantir!... je
tuerai!...
—Vous oubliez Dieu, Patrick.
Ces simples mots éteignirent subitement sa passion, et chassèrent son
délire.
—Votre voix est un baume qui calme, Debby, et vos paroles sont de la
rosée.
Il me semble, Debby, que vos forces reviennent? Sans doute vos
blessures sont moins graves que vous ne le pensiez? vous ne pouvez
rester plus long-temps sans secours: dites, où faut-il que je vous
conduise.
—En effet, je me sens mieux; la balle ne m’a frappée qu’à la jambe;
l’obscurité m’a sauvée presque entièrement des coups d’épée. Aidez-moi
seulement à me relever, je suis encore assez forte pour me traîner
jusqu’au château. Mais, toi, mon Patrick, au nom du Ciel, je t’en
supplie, va-t’en! tu n’es pas en sûreté ici: on en veut à tes jours, te
dis-je! c’est toi qu’on a cru frapper en me frappant. Fuis!...
—Fuir! Et quoi donc?... La mort? Non, qu’elle vienne! je la recevrai
avec joie. Sans toi que me peut être la vie?
—Patrick au nom de Dieu cède à mes prières. Sur une terre étrangère,
on a besoin d’or: prends cet écrin plein de joyaux que j’emportais; et
pars en France, comme nous devions le faire touts deux. En cet état,
je ne puis te suivre; mais crois à mon serment: sitôt que j’aurai
recouvré quelque vigueur, je t’y rejoindrai.
—Fuir sans toi! plutôt la mort!
—Écoute mes prières: tu ne peux demeurer en ce pays plus long-temps, tu
te perdrois et tu me perdrois. Si ce n’est ce soir, demain tu serois
immolé! Que t’importe de me devancer en France de quelques jours. Pars;
va tout préparer pour ma réception, pour la réception de ton épouse.
—Ne peut-il pas être des obstacles qui t’empêcheront de me rejoindre en
mon exil?
—Il n’en peut plus être, Patrick; tout est changé, je ne m’enfuirai
plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n’ai plus à trembler,
maintenant c’est devant moi qu’on tremblera.
Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui
devoit être le mien: tu me l’as nommé: c’est celui devant qui tu
tremblois.... Celui-là même a versé son propre sang! celui-là même a
assassiné sa fille! C’est ton père!...
—Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduis-moi jusqu’à l’entrée du clos.
—Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d’efforts pour
me cacher tes douleurs; laisse passer tes soupirs, laisse couler
tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête
malheur sur malheur!—Je te l’avois bien dit, je suis maudit et
funeste. Mes bras amoureux n’ont enlacé à toi qu’une lourde pierre qui
t’entraîneroit d’abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos destinées:
que la tienne soit heureuse! que la mienne soit atroce!... Je veux
bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me
rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon
manteau de deuil!
—Quand j’aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles
de reconfort: accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d’idées amères!
Pat, on pourroit te voir, ne m’accompagne pas plus avant; me voici
dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie
resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et
les éclats de joie?... Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi
seulement une branche d’arbre pour assurer mes pas.—Adieu, Patrick,
adieu! Sois tranquille, ni l’absence, ni le temps, ni l’espace n’auront
pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt
je serai près de toi.
—Adieu, Debby! A toi seule pour la vie! et, si Dieu veut, à toi seule
pour l’éternité!...
—Comment te retrouverai-je à Paris?
—Il faut avoir recours à un expédient: mais lequel?... Sur la façade du
Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur
une des pierres du mur mon nom et ma demeure.
Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent long-temps accolées.
Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les
bras de Patrick, qui chanceloit et s’appuyoit contre un des tilleuls
de l’avenue. Enfin, ils s’arrachèrent à cet embrassement.
Patrick remonta la salle d’ombrage; il pleuroit abondamment, il se
soulageoit; car il avoit refoulé dans son cœur touts ses sentiments de
désespoir, pour ne pas accabler son amie.
Pleure, pauvre Patrick! soulage-toi!... Pleure sur ton sort, il n’en
peut être de plus affreux. Pauvre ami! à vingt ans t’enfuir seul de ta
patrie, trempé des pleurs et teint du sang de ton amante!...
Déborah, courbée sur un bâton, se traînoit péniblement vers le château.
Elle avoit renfermé ses souffrances et épuisé ses forces morales pour
dissimuler à Patrick l’horreur de son état. Ses blessures saignoient
toujours. Sa foiblesse augmentait à chaque pas.
* * * * *
Le festin s’avançoit. Lord Cockermouth affectoit une gaîté et une
affabilité maladroites, qui faisoient transpirer d’autant plus sa
préoccupation et son désappointement. Plusieurs fois il avoit été
remarqué parlant tout bas à Chris. Lady s’agitait dans la plus violente
inquiétude: elle étoit allée elle-même à la recherche de Déborah,
dans son appartement et dans tout le château, et l’avoit fait appeler
plusieurs fois dans le jardin et dans le parc. Touts les convives
s’étoient apperçu de son absence, et prenoient un air mystérieux pour
en causer. Beaucoup de propos méchants et moqueurs se promenoient de
bouche en bouche. Le futur, accouplé à une chaise vide, paroissoit
assez décontenancé: il ne savoit quoi penser de la disparition de sa
prétendue, et se travailloit l’esprit pour découvrir en sa personne ce
qui avoit pu lui inspirer une si énergique aversion.
Tout à coup, dans un intervalle de silence, on entendit à l’extérieur
des pas sourds sur le perron: touts les regards se tournèrent de ce
côté, et le calme devint général.
La porte agitée et ébranlée se ployoit comme sous le poids d’un corps.
—C’est elle!... s’écria-t-on de toutes parts, c’est elle! ouvrez donc!
Chris alors se précipita sur la porte et l’ouvrit à deux battants.—Des
cris d’horreur et d’épouvante retentirent dans la salle.
Déborah, pâle et couverte de sang, dans un désordre affreux, entra, fit
quelques pas encore, et tomba de sa hauteur sur les dalles.
La terreur étoit au comble.
La comtesse, éperdue, poussant des plaintes et des cris désespérés,
s’étoit jetée sur le corps de sa fille, qu’elle étouffoit sous ses
embrassements.
Le comte appela les valets, et fit emporter Déborah.
La consternation régnoit dans l’assemblée: pleins d’effroi, les
convives désertoient leurs places, et s’enfuyoient avec tant de hâte
qu’ils se blessoient l’un l’autre.
Lord Cockermouth, lui seul, manifestoit du calme et du sang-froid, et
vouloit retenir les fuyards.
—Messieurs, remettons-nous à table, s’il vous plaît? Ce n’est qu’un
accident fâcheux qui n’aura point de suites graves: qu’il ne trouble en
rien notre fête. Allons, mesdames, de grâce, à vos sièges.
Sans avoir égard aux prières de mylord, la foule se retiroit toujours.
—Messieurs, je vous en prie, à table! qui fuyez-vous? qui vous chasse?
est-ce le malheur de miss Déborah? vous m’en voyez comme vous pénétré
de douleur. Pauvre enfant!—Mais achevons le festin. A table, vous
dis-je! M’entendez-vous, messieurs! Je suis touché de vos marques de
condoléance pour ma fille; mais votre déférence, mais votre sensibilité
va trop loin. Me laisserez-vous seul au milieu de la fête que je
vous donne? Vous ne partirez pas, messieurs! Trembleriez-vous pour
vos chers personnages? Vous n’êtes point ici dans un coupe-gorge,
je crois! Vous êtes chez le _Head landlord_ de Cockermouth-Castle,
un vieux soldat, que vous outragez! Ah! vous me faites, messieurs,
l’affront le plus insigne, l’affront le plus cruel: vous reniez votre
hôte, vous repoussez son pain et son sel! C’est insulter à mes cheveux
blancs, c’est insulter à la gloire de ma race! Vous ne partirez pas,
vous dis-je, moi, je vous le défends, sans avoir rendu raison d’un tel
outrage à votre hôte!... Mais non: vous êtes touts des lâches! Sortez!
sortez donc! je vous l’ordonne; vous souillez ma demeure, j’ai honte de
vous!
Hurlant ces derniers mots, le comte, écumant de rage et de dépit,
dégaina sa flamberge et la brandit autour de lui en s’avançant sur les
convives retirés vers la porte; l’un d’eux, un vieillard, lui vint
au devant d’un pas assuré, et lui dit, avec un faux air mystérieux:
Mylord, vous avez du sang à votre épée....
A ces paroles, frappé en sursaut comme de la foudre, Cockermouth,
refroidi, s’arrêta court, et de sa main laissa choir son épée, rouge
encore du sang de Déborah.
[Illustration]
[Illustration]
LIVRE DEUXIÈME.
XII.
APRÈS avoir quitté Déborah, Patrick s’abandonna au désespoir: il
désespéroit d’elle, il désespéroit de lui-même, il désespéroit de
l’avenir et de la vie. Devoit-il partir, devoit-il demeurer? Quoi
résoudre? C’étoit d’un lâche de délaisser son amie mourante, c’étoit
d’un lâche de fuir le couteau des assassins, et cependant, si elle
devoit succomber, il ne pourroit l’approcher à son lit de mort, il
ne pourroit veiller et pleurer à son chevet; ce n’est point dans ses
bras, ce n’est point sous ses baisers qu’elle exhaleroit l’âme: il ne
pourroit que hurler dans le chemin comme un chien au seuil de la maison
où son maître agonise. Et cependant, s’il tomboit sous le poignard et
que Dieu la sauvât.... Cruelle alternative! quoi faire? quel parti
prendre?
Indécis, irrésolu, en proie à ce doute angoisseux, il alloit, et
rôdoit à l’aventure, comme un loup, dans les champs de Killarney. Ses
forces, épuisées, tout à coup lui manquèrent, ses genoux fléchirent, il
s’évanouit sous le poids d’un sommeil de plomb.
A son réveil, l’éclat du jour l’éblouit: le soleil doroit déjà la
cime des rochers de la _Gorge du Diable_, et les tours et les hautes
murailles de Cockermouth-Castle. Ses regards étonnés s’égarèrent autour
de lui: glacé de froid dans son manteau humide des brumes de la nuit
et ruisselant de rosée, il étoit couché au pied d’un arbousier sur le
bord du lac profond. Peu à peu ses membres engourdis sur le sol se
déroidirent, et, chancelant, il se releva tout brisé et tout endolori.
La nuit avoit porté conseil: sans hésitation il tourna le dos à
Cockermouth-Castle, et s’éloigna.
Le surlendemain, à la même heure, il étoit penché à la proue d’un
_sloop_, sortant du port de Waterford; il envoyoit ses adieux à
la verte Érin, à l’Irlande, sa mère infortunée, qui s’effaçoit à
l’horizon, comme elle s’efface du livre des nations, et de ses yeux,
attachés aux rives natales, tomboient de grosses larmes qui se noyoient
dans l’Océan.
* * * * *
Sitôt qu’il fut arrivé à Paris, Fitz-Whyte alla saluer la plupart
de ses compatriotes au service de France: ils étoient nombreux.
Depuis deux siècles, depuis sa réunion à l’Angleterre, l’Irlande
gémissoit écrasée par les persécutions les plus inhumaines; toutes
ses tentatives pour briser ses fers n’avoient fait que les river
et les souder plus profondément; pour échapper à ce joug odieux, au
bourreau ou à la misère, ses malheureux enfants émigroient. De là,
cette foule d’Irlandois aventuriers, dont l’histoire du continent et du
Nouveau-Monde proclame la valeur et le génie.
Celui de touts qui l’accueillit le mieux et qui prit le plus vif
intérêt à son sort, ce fut monseigneur Arthur-Richard Dillon, qui
depuis peu venoit de passer de l’archevêché de Toulouse à celui de
Narbonne, mais qu’il eût été plus juste de nommer, _in partibus
infidelium_, archevêque de l’Opéra.
Ce beau prélat n’étoit guère plus connu de ses ouailles, que le
prince Louis-René-Édouard-de-Rohan-Guéméné, évêque de Canople, de ses
Égyptiens de Bochir.
Monseigneur Arthur-Richard étoit né à Saint-Germain-en-Laye, d’une
famille originaire d’Irlande; et conservoit pour la terre infortunée
trempée du sang de ses ayeux, une affection sentimentale, si naturelle
à tout cœur aimant et sensible.
Aussi, lorsque Fitz-Whyte se présenta pour la première fois à son
hôtel, se faisant annoncer comme un jeune pélerin du comté de Kerry,
quoiqu’il fût de fort bonne heure, et que monseigneur ne fût point
encore visible, il le fit introduire aussitôt dans sa chambre à
coucher, et le reçut familièrement en peignoir de basin.
Les courtines de l’alcôve étoient soigneusement tirées, et sans
quelque bruit d’haleine qui s’en échappoit, sans de jolies petites
babouches et d’élégants vêtements de femme épars sur les meubles, on
auroit pu le croire en dévote oraison.
Son affabilité chassa promptement la timidité et l’embarras de Patrick.
—Vous arrivez de notre chère patrie, mon jeune ami, lui dit-il, en
lui prenant affectueusement la main et le faisant asseoir près de lui
sur un canapé;—c’est bien à vous, et je vous en remercie, de vous
être ressouvenu de moi comme compatriote et de m’avoir présumé de
l’attachement pour mes frères d’Irlande; votre démarche auprès de moi
est un témoignage d’estime qui m’honore et qui me pénètre. Parlez sans
crainte, je vous suis tout dévoué.
Monseigneur étoit ce matin-là plus que jamais en disposition de
tendresse et de générosité: vous le savez, et le plus brave poète l’a
dit: _Le plaisir rend l’âme si bonne._ Fitz-Whyte parla longuement de
ses malheurs d’une façon naïve et touchante qui le captiva tout à fait.
Durant son récit, ses regards émerveillés se promenoient sur le luxe
et l’ameublement mondain de cette chambre. Quel constraste, hélas!
avec l’abjection des prêtres irlandois! Ce qui surtout lui jetoit du
désordre dans les idées, c’étoient ces parures féminines étalées au
milieu des aumuces, des mîtres et des rochets, c’étoit une mantille
jetée sur une crosse, et des jupons mêlés avec un _pallium_; il
trouvoit bien une solution à ce problême, mais comme elle entachoit la
chasteté de monseigneur Dillon, sa candeur ne pouvait l’admettre.
Tout à coup l’énigme s’expliqua d’elle-même, les rideaux de l’alcôve se
soulevèrent, une jeune fille folâtre en sortit; et frappée d’étonnement
à l’aspect de Patrick Fitz-Whyte, demeura en contemplation devant sa
belle figure d’Ossian.
—Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes aussi beau que votre cœur! Le
récit de votre infortune m’a touchée jusqu’aux larmes; et sur cette
terre où vous êtes étranger vous pouvez déjà compter une amie, qui vous
sera sincèrement dévouée.
—Et un ami, reprit aussitôt monseigneur de Narbonne, qui vous offre son
appui et sa sollicitude.
—Dillon, dit la jolie fille en le caressant et le baisant au front,
tu viens de faire une promesse, par-devant moi, qu’il faudra que tu
tiennes; c’est un engagement sacré, je t’en ferai ressouvenir si tu
l’oublies. Monsieur dès ce moment est mon favori....
—Et votre heureux esclave, madame, murmura timidement Patrick.
Monseigneur l’engagea à revenir incessamment, en lui assurant qu’à
toute heure sa porte lui seroit ouverte. Alors Patrick fit une
génuflexion pour baiser son émeraude archiépiscopale, et pour lui
demander sa bénédiction, qu’il reçut avec recueillement.
Les bonnes grâces de monseigneur Dillon ne se démentirent pas dans
les visites suivantes: Patrick le trouva toujours aussi empressé à le
servir. Il est croyable, à la vérité, que la Philidore qui s’étoit
éprise pour Fitz-Whyte d’un véritable intérêt, ne fut pas sans
influence dans cette conduite.
Il n’est pas d’âmes plus généreuses, plus sensibles, plus
compatissantes, que celles des pécheresses: habituées à suivre sans
calcul, sans restrictions, touts leurs penchants, toutes leurs
inclinations, touts leurs mouvements de nature; à subir la loi de leurs
impressions, et à s’abandonner à touts leurs sentiments; elles font le
bien comme elles font le mal. Si elles livrent leurs corps en péage à
des bateliers, elles versent des parfums et des larmes sur les pieds de
Jésus.
Quoique fils d’un paysan, Patrick, appartenant à une famille noble
d’origine, ruinée par les saccages et les confiscations, entra
peu de temps après dans les mousquetaires avec les plus ferventes
recommandations au colonel et la protection distinguée de monseigneur
Arthur-Richard Dillon, de Fitz-Gérald, brigadier d’armées;
d’O-Connor, d’O-Dunne, du comte O-Kelly; de lord comte de Roscommon,
de lord Dunkell, du comte Hamilton, de lord comte Airly-O-Gilvy,
maréchaux-de-camp; et du duc de Fitz-James.
Sous un pareil patronage, il trouva son colonel, M. de Gave de
Villepastour, plein d’égards, de dispositions favorables, de
prévenances et de petits soins.
Étranger, parlant à peine le françois, jeté sans aucune étude
préalable dans une carrière nouvelle, et si différente de sa vie
passée, Patrick eût été très-isolé, très-décontenancé, et auroit eu
sans doute beaucoup à souffrir de toutes les roueries soldatesques,
si le hasard n’eût fait qu’il trouva dans ce même régiment un de ses
anciens camarades d’enfance, Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de
l’abbaye de Saint-Spire de Corbeil.
Cette rencontre inattendue fut une grande joie pour Patrick; il accabla
de caresses et de témoignages d’amitié ce vieux compagnon, qui les
reçut aimablement et lui promit son dévouement et ses conseils.
[Illustration]
[Illustration]
XIII.
QUELQUE temps après l’épouvantable scène du festin, lady Cockermouth
mourut étouffée par une congestion sanguine. La commotion de son
cerveau avoit été si violente qu’elle avoit aliéné sa raison.
Déborah, dont on avoit d’abord désespéré, se rétablissoit lentement,
et, avec instance, redemandoit sa malheureuse mère, dont elle ignoroit
la perte:—Une indisposition grave la retient alitée, lui disoit-on;
aussitôt qu’elle sera mieux vous aurez sa visite.