sa poitrine; vainement, il essaya de s’arracher à son fauteuil, la
violence l’avoit exténué; sa voix, cassée par la colère, étoit sourde
et rauque.
—Ah! c’est vous, madame!... Bien! toujours votre petit air candide qui
vous sied à ravir. Je crois qu’à la potence même vous feriez l’ingénue.
Bien! maintenant, prenez l’air patelin, _Saint hearted milk-soup!_
—Milord....
—Mylady.
—Qu’avez-vous, mon ami, parlez?
—J’ai à me louer de vous, _mistress_; vous êtes franche, sincère,
soumise, obéissante; vous avez de nobles manières de voir et d’agir;
vous ne sauriez déroger à votre rang ni à vos devoirs, vous ne sauriez
forfaire à l’honneur de ma maison; vous êtes bonne mère, et de bon
conseil et de bonne vigilance; recevez mes félicitations empressées.
Toutes ces congratulations étoient dites avec emphase et ornées de
rires outrageants.
—Comte, vos plaisanteries sont amères.
—Qui se sent blessé porte la main à sa plaie.
—Expliquez-vous.
—Vous comprenez très-bien.
—Mylord, c’est de l’apocalypse.
—Ah! vous vouliez me jouer, madame l’ingénue! Vous vous êtes toujours
fait une loi d’enfreindre mes commandements; vous vous êtes toujours ri
de mes désirs; vous n’avez jamais voulu conserver la moindre dignité,
ni observer la plus populaire bienséance; prenez garde! vous me poussez
à bout!
—Mylord, je ne sais en quoi j’ai pu pécher.
—Ah! vous vouliez me jouer! Ah! vous vous êtes fait une loi de
prostituer ma fille! Vous ne la prostituerez pas!... Combien
l’avez-vous vendue?
—Mylord, je suis mère! vous parlez d’une façon exécrable.
—Combien l’avez-vous vendue à M. Pat? Vous complotiez avec lui, vous
facilitiez ses attentats, tandis que vis-à-vis de moi vous protestiez
de son innocence, et repoussiez loin mes trop justes soupçons. Vous
appelez cela de la finesse, sans doute. Madame, cette finesse-là mène à
Newgate.
—Comte, vous m’outragez!.... vous m’accusez à faux!...
—Vous mentez, madame!
—D’où vous viennent ces idées monstrueuses?
—Monstrueuses! vous l’avez dit... Chris, cette nuit, a suivi votre
fille dans le parc, et l’a vue avec Pat faire la tourterelle; il
l’a entendue disant à ce bouvier: «Ne restons pas ici, ma mère m’a
bien recommandé de nous tenir sur nos gardes...» Voici, mylady, d’où
viennent ces idées monstrueuses! Qu’en dites-vous?
—Je vous supplie seulement de m’écouter, monseigneur; et vous verrez,
malgré ces apparences, que ma conduite à été pure.—Quoique je ne pusse
croire aux rapports de Chris, votre valet, craignant toutefois que
vos soupçons ne vinssent à se confirmer, par foiblesse maternelle,
j’avertis Déborah de vos doutes à son égard pour lui épargner les
peines que lui feroit porter votre juste colère. Je l’interrogeai; elle
m’avoua toute sa faute: depuis un an elle revoyoit Patrick, surtout au
parc, dans des rendez-vous nocturnes: mais, en tout respect et tout
honneur.
—Vous croyez!... Baste!...
—Ne calomniez pas ma fille, mylord; faites le joli plaisant,
n’avez-vous pas honte de votre esprit grossier? Jamais vous n’avez
pu comprendre le chaste commerce de deux âmes; pour vous l’amour n’a
jamais été qu’un faune ou un satyre.
—Un faune ou un satyre, en tout respect et tout honneur, mylady.
—Après les reproches et les avis que mes devoirs de mère me dictèrent,
je la suppliai de rompre avec Patrick: elle me le promit à une seule
condition: celle d’aller pour la dernière fois à un rendez-vous qu’elle
avoit hier au soir même, afin de lire à Patrick son arrêt et de lui
dire un éternel adieu. Elle m’accordoit tant que je ne pouvois lui
refuser si peu. Je lui recommandai donc de se tenir sur ses gardes
pour éviter vos espions, et ne pas perdre, par maladresse dans cette
dernière entrevue, le fruit de ses bonnes résolutions. Voilà tout mon
crime, j’en prends Dieu à témoin! jugez-le dans votre cœur. Quant à
Déborah, je réponds d’elle, sur ma tête, à l’avenir.
—Sur votre tête!
—Elle a rompu à jamais ses relations avec Patrick; pour ce qui est de
ses liens moraux,... je ne sais: Dieu seul peut lire en notre âme!
—Elle a rompu à jamais ses relations!
—Oui, mylord.
—Vous croyez?
—Pour certain!
—Je suis ravi de cela, comtesse.
—On obtient plus par la douceur et les prières, que par les menaces et
les mauvais traitements.
—Vous croyez?
—Pourquoi ces airs goguenards, mylord, je vous parle sérieusement: vous
riez.
—Je souris du contentement que j’éprouve à penser que voici Déborah
changée tout à mes vœux, tout à la gloire de ma race.
—Vous avez été mauvais fils: vous êtes mauvais époux, vous serez
mauvais père, mylord.
[Illustration]
[Illustration]
VII.
LORD Cockermouth avoit touts les dehors d’un vrai pourceau d’Épicure.
Quoique grand, il étoit d’une circonférence inconnue sur le Continent:
deux hommes n’auroient pu l’entourer de leurs bras. Sa panse retomboit
comme une outre énorme et lui battoit les jambes: il y avoit bien
quinze ans qu’il ne s’étoit vu les genoux. Sa tête, tout à fait dans le
type anglois, sembloit une caboche de poupard monstrueux. La distance
de sa lèvre supérieure à son nez, court et retroussé, étoit hideusement
démesurée, et son menton informe se noyoit dans une collerette de
graisse. Il avoit le visage violet, la peau aduste et rissolée, les
yeux petits et entrebâillés; et suoit le _roastbeef_, le vin et _l’ale_
par touts les pores. En un mot, cette lourde bulbe humaine se mouvant
encore avec assez d’aisance et d’énergie, étoit un de ces polypes
charnus, un de ces gigantesques zoophytes fongueux et spongieux,
indigènes de la Grande-Bretagne.
Pour raviver ses revenus, épuisés par une jeunesse crapuleuse, lord
Cockermouth, sur le retour de l’âge, quoique Anglois de pur sang,
avoit épousé la fille d’un riche Anglo-Irlandois.
Sir Meadowbanks, son beau-père, s’étoit promptement repenti de lui
avoir livré sa fille par vanité d’une _alliance honorable_; et pour
réparer ses torts avoit déposé une généreuse affection sur Déborah.
Durant les absences de son gendre, plusieurs fois il étoit venu habiter
Cockermouth-Castle, et plusieurs fois il avoit emmené ses enfants dans
son manoir de Limerick. Il avoit été long-temps consul des marchands
anglois à Livourne, parloit parfaitement l’italien, et s’étoit plu
à l’enseigner à Déborah, qui l’avoit à son tour enseigné à son ami
Patrick. A sa mort, par testament olographe, sir Meadowbanks lui avoit
fait la donation de touts ses domaines et le legs de sa bibliothèque
italienne et de sa collection de tableaux, dont quelques-uns, des
grands-maîtres, valoient leur pesant d’or. Enfin, sans déférence pour
lord Cockermouth, il avoit donné la curatèle de cet héritage à un
membre du barreau irlandois, M. Chatsworth, jeune homme d’un caractère
probe et d’une fermeté inflexible, dont le nom seul faisoit trembler le
vieux commodore.
Depuis son mariage, lord Cockermouth avoit été nommé gouverneur de
plusieurs places dans les Indes, et, plusieurs fois, commandant ou
commodore de petites escadres. Ces années d’absence avoient été les
seules années de trêve et de consolation de son épouse. Dans touts ses
gouvernements, il s’étoit fait abhorrer, lui, son nom et sa mémoire.
Non pas qu’il fût injuste, mais parce qu’il avoit, au suprême degré,
le caractère national, parce qu’il étoit inhumain. Il n’auroit point
frappé l’innocent, mais il éprouvoit une joie sourde et féroce à
suivre la loi le plus littéralement possible. Il n’auroit pas poussé
au crime; mais, quand on avoit failli, il n’y avoit pas d’échappatoire
possible, il poussoit à la mort. Dans touts les cas, il infligeoit le
maximum des peines et des supplices.—Sur mer, il s’étoit acquis une
réputation non moins effroyable. La seule vue de sa cornette rouge au
grand mât, donnoit l’horripilation aux écumeurs. Malheur aux forbans
qui se laissoient capturer par lui!—Aussitôt pris, aussitôt pendus.
En vérité il étoit rare de voir son brick, en chasse ou en croisière,
sans quelques douzaines de squelettes flottants parmi les vergues et
les mâtures. Son fidèle Chris, ancien corsaire converti, et rentré
dans le sentier de la vertu, étoit, par goût naturel, un de ses plus
fervents pendeurs de pirates. Souvent, aussi, pour se donner quelques
plaisirs, lord Cockermouth s’étoit fait octroyer des lettres-de-marque,
et à ses frais et risques avoit armé en course.—Il posoit en principe
philosophique que la race humaine est la race la plus féconde, et par
conséquent celle de moindre valeur, et que sa fécondité étant toujours
en raison du sang humain versé, il faut regarder à deux fois, non pour
abattre un homme, mais un chêne.—Au demeurant, comme tous les êtres
cruels envers les autres, il était fort complaisant pour sa personne
et d’un égoïsme qui le faisoit remarquer même par ses compatriotes,
passés maîtres en égoïsme. Éternellement gorgé de bonne chair, et
presque toujours entre deux vins, dans ses moments d’abandon et de
fines facéties, quelquefois, avec un rire, véritable onomatopée d’une
serrure de prison de mélodrame, il se frappoit sur la panse en disant:
Maudit ventre! déjà tu me reviens à plus de cent mille livres sterling.
Ajoutez à tout cela des prétentions aristocratiques outrées; un orgueil
impudent; une morgue insoutenable; et une gravité phlegmatique, qui
l’eût fait prendre pour un penseur, à ceux qui estiment profonds les
gents taciturnes, et qui, à ce prix, sans doute, eussent faits moins de
cas de saint Anthoine que de son compagnon.
Voilà, tout au juste, le brutal auquel on avoit donné à pâturer la
pauvre miss Anna Meadowbanks, à peine âgée de seize ans;—mon esprit
répugneroit à s’arrêter aux maux qui l’accablèrent.—Sans expérience
aucune, ignorante de ses droits, douce, bonne, timide, l’âme emplie
de terreur, cette enfant s’étoit courbée sans retour sous le sceptre,
ou plutôt la massue de son époux. Et son cœur ardent, qui n’avoit pas
trouvé à user ses passions, avoit répandu tout son amour concentré sur
Déborah, seul lien qui le rattachoit à l’existence.
[Illustration]
[Illustration]
VIII.
UNE semaine s’étoit écoulée depuis leur dernière entrevue dans le
parc; et, chaque jour, Déborah n’avoit pas manqué de diriger sa
promenade vers le _Saule-creux du Torrent_, où, vainement, elle avoit
déterré et ouvert un petit coffret d’acier, dépositaire habituel de
leurs messages. Ce silence de Patrick l’auroit jetée dans une grande
inquiétude, si, du haut de la _Tour de l’Est_, elle ne l’avoit apperçu
plusieurs fois dirigeant sa charrue dans les terres en labour de la
plaine.
Le 10, en approchant du saule, son cœur tressaillit de joie: la terre,
à l’endroit du coffret, étoit fraîchement remuée; Patrick venoit d’y
déposer ce billet.
«J’admire votre silence; et j’en tire bon augure: les bavards ne sont
pas gents d’honneur. Si jamais on publioit votre correspondance, elle
seroit certainement authentique.»
Le 11, Déborah confia au coffret cette lettre.
«Si vous admirez _votre silence_, moi, j’admire votre épigramme; et je
trouve, dans ses monologues, votre esprit trop sévère envers lui-même.
»Loin de trembler maintenant à l’heure de l’exécution, je demeure
inébranlable convaincue que notre vie et notre bonheur ne dateront que
de notre fuite, comme l’islamisme n’a daté que de l’hégire de Mahomet.
Vous le voyez, je vous rembourse votre sel attique en fleur d’Orient;
quitte à quitte.
»A parler plus sérieusement, j’ai presque des remords, quand je pense
à tout ce que je vais faire à ma pauvre mère. Souvent, lorsqu’elle me
prodigue ses caresses, je me détourne pour laisser tomber quelques
larmes arrachées par l’idée de ma trahison. Pourquoi n’est-elle pas
cruelle comme mon père? on souffre moins à tromper un méchant. Je
l’avouerai, dussiez-vous me traiter de folle ou de foible, tellement
poussée à l’effusion par ses épanchements, tellement touchée de sa
résignation, maintes fois, la pensée m’est venue de me jeter à ses
pieds, et de lui dire: Ma mère, je suis bien criminelle envers vous....
Il me semble que cela me soulageroit d’un poids énorme qui m’étouffe;
mais soyez tranquille, Patrick, je n’en ferai rien. Croyez bien que
j’ai assez de force pour résister à l’impulsion d’un sentiment qui
nous perdroit, et qu’une impression passagère ne détruira pas l’œuvre
délibérée de ma raison.
»Je suis toujours enfermée dans ma chambre, et ne vois point mon père,
que maman espère bientôt appaiser. Il doit, assure-t-elle, m’accorder
une amnistie générale pour sa fête; d’autant plus qu’il y est presque
obligé pour la présentation de mon nouveau prétendu.»
Le 12, Déborah trouva ce mot.
«J’accuse réception de votre lettre. De grâce, noble amie, si vous avez
quelques préparatifs à faire pour votre départ, faites-les dans le plus
grand secret: craignez l’activité des espions de votre père, puisque
vous êtes toujours en guerre ouverte. Vous savez à quel jeu nous jouons
et vous connoissez notre enjeu.
»Ma vie n’est plus qu’une palpitation continuelle; mon âme est comme
une hirondelle qui se balance sur un rameau flexible, battant des
ailes, essayant son vol, avant de prendre son essor pour un rivage sans
hiver.
»La face tournée vers l’Orient, je demeure debout comme un Hébreu
mangeant la Pâque; les reins ceints, appuyé sur un bourdon.»
Le 13, Déborah répondit:
«_My dear Coulin_,
»Mon esprit reste ébahi, quand je songe à ce que peut une volonté
invincible; et quand je songe que l’homme ne fait aucun usage de sa
volonté, qui pourroit toujours être invincible. Sans doute cela est
pour le bien de la société, car, si chacun de ses enfants avoit une
volonté formelle, individuelle, spontanée, demain la société seroit
morte.
»Les trompettes au son desquelles s’écroulèrent les murs de Jéricho,
sont les symboles parlants de la volonté; sonnez-là, et les plus
épaisses murailles tomberont.
«Après demain, les fers qui doivent enchaîner notre vie, les murs du
cachot où elle devoit pourrir crouleront au son de notre volonté, et
combleront l’abyme qui nous sépare.»
* * * * *
Le 14, Déborah ne put sortir qu’à la tombée du jour:
entre-chien-et-loup, elle se glissa par les avenues détournées jusques
au _Saule-creux_, et, avec l’empressement de la joie, elle s’agenouilla
pour exhumer le coffret d’acier; mais son couteau entra dans la terre
tout entier, sans aucun choc:—point de coffret!
Cette déception fut d’autant plus stupéfiante que la joie pressentie
avoit été vive. Ses bras s’appesantirent, sa tête s’abandonna à son
propre poids, son regard immobile resta fixé sur la terre; le travail
de sa pensée, comme une horloge dont la chaîne s’est brisée, s’arrêta.
Revenue de ce premier étonnement, cette disparition s’expliqua
simplement à son esprit:—Patrick, se dit-elle, n’aura pas voulu
laisser enfoui ce coffret auquel il tenoit beaucoup, il n’aura pas
voulu abandonner ce confident fidèle et secret, ce bijou qui pour nous
exhalera toujours un doux parfum de souvenirs! Patrick sera venu le
déterrer, Patrick a bien fait!
Et, satisfaite de la bonne action de son ami, elle regagna le château.
[Illustration]
[Illustration]
IX.
QUI va là?—s’écria lord Cockermouth entendant marcher dans son
appartement, où, depuis le dîner, il s’occupoit avec lady de
l’ordonnance du banquet du lendemain. Qui va là?
—C’est moi, mon commodore.
Et Chris, s’approchant par derrière, se pencha à l’oreille du comte.—Il
y a du nouveau, dit-il, j’ai quelque chose à vous communiquer.
—Madame, voulez-vous me faire la faveur de vous retirer? j’ai besoin
d’être seul avec Chris.
La comtesse, qui avoit remarqué le chuchotement mystérieux et insultant
du valet, se leva avec un geste d’indignation et sortit.
—Mon commodore, tout à l’heure, en promenant Bérébère, votre cavale,
j’apperçus, rôdant sur les bords du torrent, _master_ Pat: je descendis
aussitôt de cheval, et je me glissai dans les broussailles pour
l’épier; je le vis s’arrêter sous le _Saule-creux_, fouiller la terre,
en retirer une boîte, puis la remettre en terre et s’éloigner.
Alors, avec précaution, je me glissai au pied du saule, je creusai au
même endroit, et je déterrai ce coffret d’acier que voici: le fermail
est à secret, il m’a été impossible de l’ouvrir.
Après bien des efforts, à coups de hache, ils parvinrent à effondrer le
couvercle. Un billet fraîchement cacheté s’y trouvoit seul: Cockermouth
s’en saisit avidement. Pendant qu’il le parcouroit du regard sa figure
changea plusieurs fois d’expression; la curiosité fit place à la
surprise, la surprise à la rage étouffée.
* * * * *
Le soir, lorsque Chris vint pour le débotter du comte, il le trouva au
milieu de sa chambre, debout, immobile comme un Hermès dans sa gaine,
la tête penchée et les yeux engloutis sous ses sourcils refrognés; il
fumoit.
—Chris, tu as donc de la rancune, tu as donc une rancœur contre Pat?
—Oui, commodore, un vieux levain de haine que je garde là, et qui n’en
démarrera pas!
—Et d’où vient cette haine?
—D’un affront sanglant, mon commodore. Il y a bien de cela deux ans;
un dimanche, j’offris à Pat, d’entrer avec moi à la taverne. En pleine
place, Pat me fit un refus, prétendant qu’il avoit pour habitude de ne
boire qu’à ses repas, et de l’eau.—Tu ne veux pas boire avec un vieux
matelot? lui dis-je, tu fais bien le gros-bonnet, mon bouvier!—Monsieur
Chris, puisque vous faites l’insolent, me répliqua-t-il, je vous
déclarerai que je n’ai jamais bu et ne boirai jamais avec un Anglois,
si ce n’est dans son crâne.—Là dessus, mon commodore, enflammé par ces
injures, oubliant que le temps étoit loin où je brisois un François sur
mon genou comme une baguette, je m’élançai sur lui et je le frappai
violemment; mais lui, jeune et vigoureux, de deux ou trois coups de
poing m’assomma, aux grands applaudissements de tout le village, qui
crioit: Mort à l’Anglois!
Oh! j’ai cela sur le cœur! ça m’y pèse comme un boulet, mon commodore.
Chris, avaler un pareil affront! Chris, un ancien flibustier! Chris,
_le tigre d’abordage_! Chris, _l’anthropophage!_ comme on m’appeloit.
Dieu me damne! je ne veux pas qu’on enterre ma haine! je ne partirai
pas de ce monde sans avoir mis le genoux sur sa poitrine et mon couteau
dans sa chienne de gorge!
—Veux-tu associer ta haine, Chris?
—Vous me faites trop d’honneur, commodore.
—Veux-tu associer ta vengeance?
—Vous me faites trop d’honneur, mon commodore.
—Va chercher deux bouteilles de rum et ta pipe.
—Chris revint aussitôt garni de provisions, et le comte referma sur lui
les portes aux verrouils....
* * * * *
Les gents du château remarquèrent de la lumière, toute la nuit, dans la
chambre de leur seigneur.
[Illustration]
[Illustration]
X.
LES extorsions du comte, sa haine publique pour les Irlandois, la
cruauté avec laquelle il avoit traité les malheureux tombés entre ses
mains, dans les soulèvements du midi de l’Irlande, ne lui avoient pas
gagné les cœurs des montagnards de Kerry, que le clergé entretenoit
chaleureusement dans leur mauvaise disposition; car le clergé de
toute l’Irlande exécroit Cockermouth, et pour bonne raison: en 1723,
au Parlement, soi-disant Irlandois, c’étoit lui qui avoit proposé,
sérieusement et tenacement dans un long discours, de faire revivre le
supplice de castration contre les prêtres catholiques. Cette motion,
accueillie avec transport, adoptée par le Parlement, transmise en
Angleterre _et fortement recommandée à sa majesté_, n’avoit été rejetée
que par l’interposition du cardinal Fleury auprès du ministre Walpole.
Aussi la journée du 15, anniversaire de la naissance du _Head-landlord_
de Cockermouth-Castle, fut-elle comme à l’ordinaire un jour de calme
et de travail. Les villageois ne prirent aucune part aux fêtes du
château, les cloches ne fatiguèrent point l’écho de leur tintement
solemnel. Seulement, les fermiers, tenanciers et ouvriers vinrent, dès
le matin, faire leur indispensable salutation; seulement, une centaine
de mendiants de la contrée vinrent au son de la cornemuse, rendre
hommage-lige à la cuisine.
La comtesse fit dresser une table dans une salle basse du château,
et servir à ces derniers un déjeûner copieux, dont elle et Déborah
firent les honneurs. C’étoit d’un bel exemple: cette noble dame et sa
belle jeune fille élégamment vêtues, mais simples de manières, dans
cette salle enfumée, au milieu d’une horde de misérables, veillant
avec sollicitude à ce que chacun eût une égale pitance; réservant
les pâtisseries aux enfants et les pièces délicates aux vieillards;
répondant à touts avec bonté; donnant aux plus souffrants des paroles
de consolation, et des vêtements aux plus dénués.
Durant tout le festin, bruyant comme un festin de gueux, des tostes
fréquents furent portés à lady Cockermouth et à miss Déborah. Au
dessert les cornemuses recommencèrent à sonner de plus belle; et un
vieux d’entre ces truands, qui avoit qualité de _minstrel_, chanta des
chansons populaires et des chants à la gloire de leurs nobles hôtesses.
Dès la nuit tombante, l’avenue et la grande cour du château furent
illuminées; et les piétons, et les cavaliers, et les carrosses
arrivèrent en foule.
Les conviés se composoient des châtelains et des gentilshommes des
environs et de quelques villes à la ronde. Le falot à la main, une
troupe de valets attendoient sur le porche, et introduisoient dans le
grand salon d’été où recevoient le lord comte Cockermouth, en grand
costume de commodore, et la comtesse, belle encore et d’une beauté
intéressante même à travers une forêt d’atours. Déborah, belle comme
sa mère, mais sans chamarrures, pour échapper aux simagrées de bon ton
dont son âme préoccupée auroit eu beaucoup à souffrir, se perdoit le
plus possible dans la foule, et s’y tenoit modestement cachée comme une
violette sous une touffe de feuilles.
Mais à l’arrivée de l’époux de convention, elle fut arrachée à sa
solitude et présentée à toute sa future famille, venue pour conclure le
marché. Déborah, d’une façon affable, les salua touts sans dire mot, et
paya simplement en révérences leurs congratulations et les madrigaux de
son prétendu.
C’étoit un gentilhomme du comté, jeune premier de quarante ans, issu
d’une famille qui avoit été recommandable, autrefois, sous Charlemagne,
et qui jadis avoit suivi Guillaume le Conquérant. Ce noble rejeton
n’avoit pas dégénéré; l’ambition de ses ayeux l’animoit toujours;
seulement, au lieu de conquérir des nations, il conquéroit des filles.
Sa vie étoit vouée aux bonnes fortunes. Depuis peu d’années, il étoit
revenu de Londres habiter dans le sein de sa famille pour rétablir
santé, fort détériorée par ses travaux; et, depuis son retour, la
population à l’entour des domaines paternels s’étoit presque doublée.
Les paysannes le fuyoient comme la peste, ou comme Daphné fuyoit
Apollon; mais, comme Daphné, les pauvres bergères ne se changeoient
pas en lauriers. Pour mettre fin à ses débordements, on avoit avisé de
lui donner Déborah, qui, en vérité, n’étoit considérée que comme un
liniment; et notre graveleux gentillâtre s’étoit prêté volontiers à
cette manigance qui lui livroit entre les mains une femme admirable, et
de l’argent pour prolonger ses conquêtes sur son déclin. L’argent est
le nerf de la guerre.
Déborah ne le connoissoit que par les renseignements qu’on lui avoit
insinués. Mais à la première vue de ce galant, qui exhaloit une forte
odeur de libertinage, la plus novice enfant eût ressenti un dégoût
insurmontable. Notre nature se révolte d’elle-même au contact de ce qui
peut lui être funeste, comme les lèvres répugnent au poison.
A peine soustraite à l’impertinence obséquieuse de son _préposé_,
Déborah se glissa hors du salon, et courut à son appartement. Là, en
grande hâte, elle arracha ses fanfreluches de fête, alluma plusieurs
bougies, qu’elle plaça près des croisées, s’enveloppa d’un manteau, et,
marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine, descendit au
jardin, où elle disparut au milieu de l’obscurité.