tracé autour d’elle, comme Romulus autour de sa ville naissante; fossé
que l’on ne peut franchir comme Rémus qu’aux dépens de sa vie. Ce n’est
pas que je reculerois devant un abyme, si je n’entraînois une femme en
ma chute, et si cette femme, Debby, n’étoit vous! Que Dieu me garde à
jamais d’être pour vous une pierre de scandale!
—Mais, c’est maintenant que nous sommes dans le profond de l’abyme, et
qu’il faut que nous en sortions touts deux; me comprenez-vous Patrick?
—Aussi bien que vous m’avez compris.
En disant cela il se leva, et se mit à marcher à grands pas et
silencieusement dans la bruyère. Déborah, silencieuse aussi, resta
accoudée sur le roc.
A la pâle lueur de la lune, errant dans les broussailles, il
apparoissoit comme une figure cabalistique, ou comme l’inévitable
voyageur pittoresque dont les peintres animent la solitude de leurs
paysages.
Mac-Phadruig, ou Patrick Fitz-Whyte, étoit grand et d’une noble
prestance; il avoit de beaux traits, des yeux bleus, un teint blanc,
une chevelure blonde; des manières polies et bienséantes; rien de
rustique, ni dans son port, ni dans sa voix. Pour posséder tout à fait
l’allure d’un fils de château, il ne lui manquoit qu’une seule chose,
un peu de grossière impudence.
Son costume simple, mais d’une riche tournure, se rapprochoit de
l’ancien costume du pays. Il portoit de longues tresses blondes, en
manière de _gibbes_ ou _coulins_, et un bouquet de barbe sur la lèvre
supérieure, en manière de _crommeal_. Ces modes irlandoises, proscrites
depuis Henri VIII et depuis long-temps abandonnées, lui donnoient un
air étranger au milieu de ses compatriotes _dressés_ à l’angloise.
Cette chose si louable, de se rapprocher le plus possible de ses ayeux
qu’on aime, de se faire le culte vivant d’un temps qu’on regrette,
n’étoit ni comprise ni goûtée; loin de là, elle le faisoit passer pour
un fou. Déborah seule l’applaudissoit en cela; pour tout au monde elle
n’auroit pas voulu voir son _Coulin_ affublé en Londrin, en _cokney_.
Les jeunes filles, autrefois, appliquoient ainsi le nom de _Coulin_ à
leur bien-aimé. Déborah, éprise de ce vieux mot d’amour, se complaisoit
à le donner à Patrick; et ce mot, dans sa bouche, devenoit une caresse.
Celui qui a surpris sur les lèvres d’une Provençale le doux nom de
_Caligneiro_, celui-là seul peut concevoir touts les charmes de
_Coulin_ dans la bouche de Debby. Il y a de certains mots si suaves,
modulés par une amante, que nul instrument ne pourroit soupirer une
note plus mélodieuse. Ce sont de dangereux parfums qui enivrent. Ce
sont les plus terribles armes des Dalilah.
Autant les petites modes hebdomadaires, créées à l’usage des
mirliflores et des muguets, sont pitoyables choses, autant les modes
autocthones ou indigènes, patrimoniales et nationales, sont de hautes
et de graves questions. Les tyrans et les conquérants les ont toujours
envisagées ainsi, et ils les ont justement envisagées. Un peuple en
captivité qui ne parle point la langue de ses vainqueurs, qui garde
religieusement le costume de ses pères, est un peuple libre, un peuple
invaincu, un peuple indomptable. Ce ne sont pas les citadelles qui
défendent un territoire, ce sont les mœurs de ce territoire. Si les
législateurs avoient eu la finesse des tyrans, ils auroient classé
dans les traîtres à la patrie, et puni de mort, quiconque change et
modifie le costume de sa nation ou singe celui des peuples étrangers.
L’incorporation du peuple conquis au peuple conquérant ne se fait
point par l’alliance et le croisement des races, mais par l’unité du
costume et du langage. Quand les Moscovites défendoient leur barbe et
leur robe contre le czar Pierre, ce n’étoit pas leur barbe et leur robe
qu’ils disputoient, mais leur liberté. L’abandon de leur costume, où
a-t-il conduit les Polonois? Quand Henri VIII proscrivoit les _gibbes_
des habitants de la verte Erin, quand il proscrivoit leur langue et
leurs _minstrels_, ce n’étoit pas cela qu’il proscrivoit, c’étoit la
liberté de l’Irlande qu’il assassinoit sans retour. Quand aujourd’hui
le sultan Mahmoud se morfond à _russifier_ et à _franciser_ ses Turks,
il ne s’agit pas de turban ou de chapeau, de redingote ou de caftan,
d’hydromel ou de vin, il ne s’agit rien moins que du meurtre de
l’Orient!
Si le plus grand soin d’un tyran est de niveler les aspérités
nationales et locales qui enrayent les roues de son char, le premier
soin aussi d’une nation qui se réveille, d’une nation qui s’essaye
à briser ses fers, est de reprendre ses dehors primitifs: ainsi les
Moréotes évoquèrent jusqu’à leur nom d’Hellènes.
Lorsque les étudiants allemands cherchèrent à ressusciter l’ancienne
allure germanique, ce que blâmoit fort M. de Kotzbue, ils frappèrent
au cœur la tyrannie; et les tyrans, à ce manifeste, tremblèrent sur
leurs trônes augustes, et décrétèrent de par Dieu la tonte des longues
chevelures et des fines moustaches.
Le costume est la plus frappante manifestation des sentiments et
de la volonté de l’individu et de la nation, c’est une permanente
réclamation de leur valeur et de leurs droits.
Patrick avoit tout le bon du caractère des Irlandois, doux,
polis, hospitaliers, généreux, patients à la souffrance, hardis à
l’entreprise, courageux et impétueux à l’exécution; d’une naïveté
spirituelle, et parfois satirique; plus faciles à tromper qu’à
détromper; aimants, attachés, fidèles et vrais; ne se tenant jamais
pour battus, ne pactisant jamais avec l’iniquité; la gorge sous le pied
de leur ennemi rêvant encore l’insurrection. Pâte mauvaise à faire
des esclaves, mais plantureuse à faire des commensaux. Religieux par
désespoir, comme touts les opprimés; n’appréciant pas la vie, comme
touts les misérables; de là, soldats inappréciables.
Le séjour de Patrick au château pendant son enfance, son contact avec
des gents de qualité, l’éducation féminine qu’il avoit partagée avec
son inséparable Déborah, lui avoient donné l’exquis du bon ton: une
élocution facile et choisie, de la représentation et de la réserve:
toutes choses contrastant avec ses vêtements rustiques.
Son amour pour Déborah n’étoit point le fruit de l’orgueil ou d’une
sotte présomption. Il étoit fort antérieur à tout raisonnement,
il datoit des premiers pas dans la vie. Une attraction fortuite,
magnétique, avoit rapproché deux êtres isolés et frêles, voilà tout.
Ils étoient passifs et sympathiques d’amour, mais non pas savants
en amour. L’aimant subit sa loi naturelle sans plus de malice, sans
savoir un mot de magnétisme: ce sont les savants, et non l’aimant,
qui raisonnent. Quoique leur sentiment fût inaliénable, ils n’avoient
eux-mêmes aucun document sur son intensité: ce n’est que par
l’expérience et la comparaison qu’on arrive à fixer en son esprit la
valeur des choses: toute valeur n’est que relative.
Leur amour n’avoit point les dehors d’une passion; il n’avoit point
de symbole extrême et violent; c’étoit un état doux, égal, constant;
c’étoit une affection stagnante qu’ils croyoient sans doute inhérente
à leur nature, et, comme le souffle et la nutrition, une condition
absolue de leur existence. Mais, non, à parler plus simplement, ils
ne croyoient rien; nonchalants du _pourquoi_? ils n’analysoient rien;
c’est moi rétheur, qui crois et qui analyse. Ils étoient passifs
d’amour, et voilà tout!
Si la compagnie de Déborah avoit efféminé Patrick, celle de Patrick
avoit donné à Déborah un peu de ce maintien cavalier, qui, bien loin de
déparer les grâces pudiques, les rend plus amènes.
Déborah s’exprimoit mieux que Patrick, mais elle comprenoit moins
bien; mais elle ne saisissoit pas un ensemble, mais elle ne résumoit
pas. Elle s’enflammoit et exécutoit tout d’abord: Patrick pesoit tout
d’abord, exécutoit quelquefois, et s’enflammoit à la longue. Toutes
ses sensations étoient extrêmes, joie et douleur; elle se laissoit
abattre volontiers: toutes les sensations de Patrick étoient profondes;
le doute pouvoit l’atteindre et l’affecter, mais nulle chose au
monde n’avoit puissance de l’abattre. De la sensibilité spontanée
et exclamatoire de Déborah découloit sa raison: la raison de Patrick
engendroit sa sensibilité tardive et froide: l’une étoit concrète et
l’autre abstraite.
Les lignes des traits de Patrick étoient tangentes à la terre; celles
des traits de Déborah tangentes à l’opposite. Son incarnat étoit brun
pour une Anglo-Irlandoise, ses yeux et ses sourcils étoient noirs; et
si ses cheveux n’avoient pas été échafaudés, saupoudrés, enrubanés,
elle auroit eu le plus beau diadême, une longue chevelure de jayet.
En somme, elle étoit plus constamment active que Patrick, plus
déterminée par moins de prévoyance et, comme lui, rêveuse d’aventures.
Après un long intervalle silencieux, Patrick, cessant d’errer dans les
genêts, s’approcha de sa noble amie, toujours immobile et toujours
accoudée sur le roc, comme une pleureuse de marbre sur un cénotaphe,
comme une des lugubres statues des tombeaux de Canova.
Et, lui prenant doucement la main, il s’assit auprès d’elle.
—Oh! combien la nuit et l’ombre portent au recueillement, Debby! Oh!
qu’à regret on trouble de ses causeries son beau silence! L’influence
des scènes extérieures sur notre âme est telle, que, dans le calme des
nuits, involontairement on parle à voix basse, comme, sous les voûtes
sombres d’une église, un impie saisi malgré lui de respect par la
majesté du lieu.
—Oui, cela est vrai, l’obscurité nous fait rentrer en nous-mêmes,
notre corps s’y amoindrit, s’y resserre, et l’expansion même y prend un
caractère mystérieux.
—Tantôt, Debby, lorsque je vous parlois par figures, lorsque je vous
faisois de belles phrases, je vous disois que la morgue de la noblesse
avoit creusé entre nous deux un fossé que nous ne saurions franchir
qu’au prix de notre vie comme Rémus; je ne parlois pas juste: n’est-il
pas toujours quelque moyen d’éluder la loi la plus textuelle? Obliquité
et longanimité font plus qu’emportement et bravade. Si nous comblions
ce fossé au lieu de nous risquer à le franchir, n’agirions-nous pas
beaucoup plus sagement?
—Oui, sans doute.
—Je partirai, Déborah!
—Nous partirons!... Béni soit Dieu, qui nous a inspiré à touts les deux
la même résolution! Oui, Patrick, il faut que nous partions!
—Ce qui me fait un devoir de partir, me fait aussi le devoir de partir
seul. S’il seroit mal à moi de ne pas m’éloigner de vous maintenant,
il seroit encore plus mal à moi de vous entraîner, de vous arracher à
votre famille, de vous enlever à l’opulence, pour ne vous offrir en
échange que le sort hasardeux d’un malheureux exilé, et les chances de
misère qui m’attendent peut-être. Je me sens capable de tout endurer,
excepté de vous voir souffrir.
—Ceci, Phadruig, est une fausse générosité: vous ne pourriez endurer
me voir souffrir, dites-vous? et vous pourriez endurer me savoir
souffrante. Votre générosité ressemble fort à celle de l’assassin qui
frappe en détournant la vue.
—Avant de me juger si sévèrement vous auriez dû au moins me laisser
achever ma proposition, et vous auriez compris alors que, si dans mon
fait il n’y a pas de générosité, au moins y a-t-il de la sagesse. Un
enlèvement, un rapt est certainement une fort belle aventure de roman;
mais, je vous en prie, devenons graves. Nous voici conspirateurs,
mon amie, laissons le merveilleux de côté. Au point où en sont les
choses aujourd’hui, l’heure de prendre un parti est venue. Il nous
seroit impossible dorénavant de conserver sans périls le plus rare
et le plus secret rapport, et toute rupture nous est impossible tant
que touts deux nous habiterons cette terre; quittons-la; nos pas n’y
fouleroient plus que des ronces. J’avois donc pensé qu’il seroit bien
que je partisse seul et le premier, et que je me rendisse en France,
où les gents de notre pays sont aimés et accueillis; où je compte
quelques compatriotes amis dans l’armée, dans les régiments irlandois
surtout, et dans le clergé. Avec leur secours et leur recommandation
je trouverai facilement place dans une compagnie, où, avec la grâce de
Dieu et mon épée, je tâcherai de faire mon chemin. La France n’est pas
ingrate envers ces adoptifs, envers ceux qui comme moi lui vouent leur
courage et leur sang. Aussitôt que j’aurai un emploi, aussitôt que je
me croirai solidement établi, je vous le ferai savoir secrètement, et
vous pourrez alors venir me rejoindre en toute sécurité.
—Non, Patrick, non; quelle que soit la sagesse de cet arrangement,
je n’y consentirai jamais. Nous partirons ensemble, je ne puis être
séparée de vous; je vous en supplie, ne me laissez pas ici, je
mourrois! D’ailleurs, je ne puis pas! c’est impossible! il faut que je
m’arrache à cet enfer! Mon père doit prochainement me présenter encore
un futur, un prétendu de son goût. Si je jette mon refus à celui-là
comme aux autres, il a le projet de me faire incarcérer dans une maison
de correction d’Angleterre. Vous le voyez, ceci ne nous laisse pas le
choix; il faut absolument que je parte et bientôt.
—S’il en est ainsi, Déborah, je n’ai plus qu’un seul mot à dire: fuyons!
—De mon côté, aussi, j’avois fait maints projets, et quand je demandai
à ma mère à venir encore à ce rendez-vous, qui seroit le dernier,
c’étoit pour y dresser avec vous le plan de notre fuite. Je m’étois
dit! si mon bien-aimé Pat veut consentir à s’exiler avec moi, quand
j’aurai pu rassembler mes bijoux et mes objets les plus précieux,
quand lui-même sera prêt, et que nous n’aurons plus aucun obstacle,
une belle nuit, nous nous évaderons de Cockermouth-Castle et nous
ferons voile pour la France. J’avois aussi pensé à la France. Là, nous
vivrons d’abord du peu que nous aurons pu emporter. Quand nous aurons
épuisé nos ressources, nous donnerons des leçons d’anglois; nous ferons
n’importe quoi, jusqu’à ce que je sois majeure pour demander compte à
mon tuteur des donations de biens de mon grand-père.
—O Debby, ma Debby, quel bonheur! conçois-tu?... Comme sous un beau
ciel notre amour va déployer ses ailes!... Là du moins nous serons
tout à nous; là du moins notre amour ne sera plus un crime commis dans
les ténèbres; nous pourrons nous aimer devant touts; nous pourrons
sortir tête haute dans la ville, nous pourrons paroître touts deux aux
fenêtres. Tu pourras dire: Celui-ci, qui s’en vient, est mon époux. Je
pourrai dire: Cette mère si belle qui allaite un enfant est mon épouse,
et cet enfant est notre fruit. Là ton amour portera sur un homme, et
non sur un hilote abject. Là, qui me coupera la face de sa cravache, je
lui couperai la gorge! A ces seules espérances, je sens déjà mon âme
qui se redresse avec la violence d’un peuplier courbé jusqu’à terre par
une rafale.—Hélas! je ne puis croire que tant de joie me soit réservée!
Tout cela n’est qu’un rêve: attendons le réveil; tout cela n’est que de
la poésie que le moindre vent balayera comme des fanes d’automne...
—Taisez-vous, Patrick, pourquoi ces doutes injurieux envers l’avenir?
Pourquoi, au moment où notre bonheur se réalise, le traiter de faux
espoir? Qu’avons-nous fait à Dieu, pour qu’il nous refuse cette
félicité?
L’horloge sonne; écoutons: déjà deux heures. Le temps nous presse,
Patrick, hâtons-nous de nous occuper de notre fuite: vous le savez,
c’est notre dernière entrevue. Quand partirons-nous?
—Je suis prêt et tout à vos désirs: quand vous voudrez; dans huit
jours, plus tôt même.
—Nous partirons la nuit, pour plus de sûreté.
—A minuit: voulez-vous?
—Patrick, une bonne pensée me vient! Maintenant que nous allons être
espionnés rigoureusement, nous ne saurions prendre trop de soin pour
ne point faire échouer notre entreprise à l’instant de l’exécution;
le quinze de ce mois est l’anniversaire de la naissance de mon père;
ce jour-là le château est tout en fête: comme tu sais, il y a grande
affluence d’étrangers: les domestiques ont de l’occupation à en perdre
la tête: la surveillance sur nous sera impossible. Je pourrai à mon
aise dresser mes préparatifs. Le soir, il est d’usage de servir un
grand souper à toute la noblesse de la contrée.... Prenons ce moment
pour notre fuite, elle sera sûre: dans la foule on me perdra de vue, et
nous serons déjà loin sur la route quand on s’appercevra seulement de
mon absence.
—Bien, Debby, très-bien! merveilleusement pensé.
—Ainsi, Phadruig, le quinze de ce mois, à neuf heures précises,
trouve-toi à l’entrée du parc: j’y serai.
—Oui, à l’entrée du parc, au pied de la terrasse, dans le chemin des
saules.
—Cela est entendu?
—Irrévocablement.
—Patrick, me voici à toi, je me donne à toi!... A genoux,
inclinons-nous:—Dieu, qui habitez en notre cœur, bénissez notre union,
bénissez notre amour; bénissez Déborah, qui se fait devant vous
servante de Patrick, de Patrick, votre fidèle serviteur, son époux
d’élection parmi les enfants des hommes! Dieu, protégez-le! dirigez-le
et emplissez-le de votre esprit; car l’épouse suivra l’époux, mais
l’époux, qui suivroit-il!
—Nature, terre, ciel, soyez témoins: pour la vie et pour l’éternité,
que Déborah soit mon épouse et ma compagne; que je sois l’époux de mon
épouse: ce sont nos vœux! Dieu, défends-moi! Dieu, protége-moi! et je
défendrai et je protégerai celle qui se donne à moi sans défense.
—Donne-moi ton doigt, Patrick, que j’y passe cette bague: mon
grand-père la portoit, et en expirant il me l’a léguée comme dernier,
comme suprême souvenir: c’est une relique sacrée pour moi; j’y tiens
comme à ma vie, et c’est pour cela que je te la donne: porte-la.
—Je vous remercie, mon amie. Oh, maintenant que je suis glorieux! Dans
la vie et dans la tombe, que cette alliance demeure à mon doigt, où
vous l’avez rivée! Oh! je suis fier de cette emprise comme un paladin.
—Voici déjà le ciel qui se blanchit à l’orient; ne nous laissons pas
surprendre par l’aube; séparons-nous, Patrick: adieu, mon ami, adieu!
jusqu’au jour où nous romprons nos fers.
—Adieu, Debby, adieu ma grande amie! adieu, mon amante; veillez bien
sur vous. Si nous avons à nous écrire, nous déposerons nos lettres
toujours au même lieu.
Solitudes, c’est pour la dernière fois que nous sommes venus vous
troubler; vous ne serez plus éveillées par nos gémissements. Merci à
vous, qui nous avez prêté tant de fois vos discrets ombrages! Nous vous
délaissons à jamais pour une terre lointaine, qui comme vous nous sera
hospitalière, et où notre amour trouvera, même au sein des villes et de
la foule, le désert et la liberté que nous venions chercher au milieu
de vos roches!
Un baiser, Debby.
—Mille!... Patrick! Patrick, mon beau Coulin!
Déborah, éplorée, avoit jeté ses bras autour du col de Patrick, qui
la pressoit sur sa poitrine palpitante, et qui promenoit ses lèvres,
encore timides, mais brûlantes, sur son front rejeté en arrière. Ils
ne pouvoient rompre leur étreinte; ils ne pouvoient surmonter une
attraction qui les lioit.
C’étoit leur premier embrassement, il fut long: entrelacés de leurs
bras, bouche à bouche, ils descendirent la clairière dans un si fol
enivrement qu’ils dépassèrent le rivage, et entrèrent dans le lit
du torrent jusqu’à mi-jambes. Ce péril détruisit le charme qui les
possédoit.
Patrick s’enfonça dans le parc, et Déborah reprit le sentier inculte
par lequel elle étoit venue. Plusieurs fois, encore, il lui sembla
entendre marcher sur ses traces; elle s’arrêtoit pour écouter, mais
le bruit cessoit: comme, dans les prés, les cris des gryllons cessent
aussitôt que des pas approchent. Plusieurs fois ce froissement la
précéda, et des cimes de buissons parurent agitées d’une façon
surnaturelle. Une ronce qu’elle frôloit lui enleva son écharpe flottant
sur ses épaules: elle rebroussa chemin pour la reprendre; la ronce se
balançoit, mais l’écharpe avoit disparu. Sa frayeur devint grande,
et précipita sa marche. Arrivée aux derniers taillis du sentier, une
explosion d’arme à feu éclata sur sa tête; l’étonnement lui fit jeter
un cri et fléchir les genoux: mais, reprenant aussitôt courage, elle
descendit dans les fossés du château pour regagner la _Tour de l’Est_.
Là, grands dieux, quelle fut sa stupeur! la poterne qu’elle avoit
refermée sur elle, en sortant, se trouvoit ouverte.
[Illustration]
[Illustration]
VI.
A huit heures du matin Chris entra dans la chambre du comte
Cockermouth, lui apportant, suivant l’ordinaire, son dentifrice,
c’est-à-dire un carafon de rum, qu’il vidoit avant le déjeûner. C’étoit
là le seul cosmétique dont son maître faisoit usage.
—Eh bien, Chris, cette nuit, avons-nous fait vigie?
—Mon _commodore_, depuis que vous m’avez donné des lettres-de-marque,
je n’ai pas cessé ma croisière; aussi, ai-je fait bonne chasse et bonne
prise.
—Ventre de papiste! est-ce que...?
—Le doute n’est plus possible, mon commodore. Vers une heure du matin,
j’entendis marcher dans le corridor de la _Tour de l’Est_, puis
ouvrir et refermer la poterne; je m’élançai aussitôt à la poursuite
de qui ce pouvoit être, suivant la même direction, mais à quelque
distance. Quand, après avoir descendu par le sentier, j’arrivai à la
grille du parc, je vis clairement, et de près comme je vous vois,
mademoiselle Déborah qui côtoyoit le torrent. Lorsqu’elle fut proche
du _Saule-creux_, un jeune homme parut tout à coup, et lui vint
au-devant: c’étoit, je reconnus de suite sa chevelure et sa voix,
monsieur le bouvier Pat!—Ah! mille trombes! si je ne m’étois retenu,
mon commodore, sauf votre respect, j’aurois volontiers logé quelques
balles dans les reins de ce mirliflore!... A travers les broussailles,
je m’approchai d’eux le plus possible, et j’écoutai: au bout d’une
séquelle de choses qui n’étoient pas très-claires pour moi, j’entendis
mademoiselle Déborah dire à Patrick: «Ne restons pas ici; ma mère m’a
recommandé de nous tenir sur nos gardes: si, par hasard, nous étions
espionnés, on pourroit, caché dans ces taillis, nous écouter et nous
entendre; montons à la clairière.»
—Ventre de papiste! as-tu bien ouï cela?
—Oui, mon commodore, mot à mot. Ils montèrent donc sur la colline et
allèrent s’asseoir sur la roche, au milieu des genêts; là, obligé,
pour ne pas me découvrir, de rester assez loin, j’entendois mal leurs
dialogues; cependant je puis vous affirmer, mon commodore, que ce
brigand de Pat.... Ah! si je ne m’étois retenu!...
—Ventre de papiste! ça tourne à mal...
—Voici, mon commodore, le mouchoir de _my lord_ Pat, oublié dans la
bruyère, et l’écharpe de mademoiselle Déborah. Je suivois de près
mademoiselle à sa rentrée, et, avec votre excuse, mon commodore, je
lui ai fait une fameuse peur: caché dans un buisson au moment où elle
passoit, j’ai tiré en l’air ma carabine: quelle frayeur! mon commodore,
je crois que ça la dégoûtera des maraudes nocturnes.
—Chien-de-mer! imbécile! au lieu de Déborah, c’est Pat qu’il falloit
suivre pour lui décharger ta carabine dans la tête....
—Mon commodore, je ne fais rien sans votre ordre; si je n’avois craint
de vous déplaire, volontiers, très-volontiers, j’aurois étranglé
_master_ Pat, à qui je garde rancune depuis long-temps. Tout à votre
service, mon commodore!
Le comte rugissoit de colère, ses pieds rompoient les panneaux de son
lit; ses poings frappoient la muraille.
—God-damn!... Et tu n’as pas tué Patrick!... hurloit-il. Lâche!
va-t’en, va-t’en!
Tout à coup, il se jeta à bas du lit, en brisant sa table de nuit sur
le plancher. Il ne se possédoit plus; son sang avoit reflué vers sa
tête; ses regards étoient des coups de lance; il arpentoit la chambre
traînant ses draps à sa suite; il agitoit ses jambes comme s’il eût
voulu écraser quelque chose. Chris demeuroit pétrifié.
—Et tu ne l’as pas tué, Chris! hurloit-il de plus en plus avec rage; il
écumoit. Va-t’en! te dis-je, va-t’en! je te briserois!... Ne vois-tu
pas ma colère? Va-t’en, je te tuerois!...
Chris sortit.
Lord Cockermouth, resta immobile un instant, puis soudain se saisit
d’un cordon de sonnette, et l’agita violemment en se laissant tomber
sur un fauteuil.
Presque aussitôt la comtesse accourut; appercevant le désordre de son
époux et le désordre de la chambre, elle demeura stupéfaite à l’entrée.
—Ne m’avez-vous pas sonnée, mylord? Grands dieux! que vous est-il
arrivé? Qu’est-ce donc que tout ceci?