jamais: hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M.
Pat, il a invectivé contre vous, il m’a chargée de blâmes. J’ai tâché
de l’appaiser, en témoignant de toutes mes forces de votre innocence.
J’ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans doute, quelqu’un
avoit égaré sa bonne foi. Je l’ai prié de ne point calomnier ma
Déborah. J’ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborah,
vous n’êtes point une fille à commerce nocturne: c’est une calomnie!
Me démentirez-vous?... Non, Déborah, vous n’avez pu prolonger, au
péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste
à l’orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me
démentirez-vous?...
—O ma mère, ma mère, pardon!... s’écria Déborah, tombant alors à ses
genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe.
—Cessez vos cris, Déborah, craignez qu’ils n’attirent votre père,
sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma
joie?
—O ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne
suis criminelle que de vos chagrins.... Veuillez m’entendre?...
—Debby, ma fille, que vous êtes cruelle! Déjà ne m’aviez-vous pas assez
causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié?
N’eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle
appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa
malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui
ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée.
—C’est qu’aussi souvent il est plus facile d’être immolé que de
s’immoler. On ne tient pas compte des efforts vains, des luttes
impuissantes, des combats secrets: en vérité, croyez-vous qu’il soit
si aisé de s’arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour
développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait,
sur un être d’élection? Croyez-vous qu’un amour sans bornes, soit si
commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et
surtout quand le bien-aimé n’a d’autre crime que celui d’être né dans
une crèche?
S’il en est qui peuvent à un signal donné désaimer ou prendre de
l’amour, ce n’est pas moi. J’ai tout tenté; je me suis tout dit pour
surmonter ma passion; et tout ce que j’ai fait pour la détruire n’a
fait que la consolider. Enfin, j’ai cessé ce duel inégal avec la
nature; et je me suis abandonnée au courant; dût-il m’entraîner dans un
gouffre, résignée à tout, je le suivrai.
—A quelle école, s’il vous plaît, avez-vous appris un langage aussi
odieux? Est-ce à l’école de votre paysan?
—Mon paysan n’est point un homme de scandale; et si mon langage est
odieux, c’est que mon cœur est odieux, car il part de mon cœur.
D’ailleurs je ne suis plus une enfant, je touche au tiers de la vie, et
j’ai eu pour maître le malheur.
—Quels malheurs?... Dieu du ciel! si votre père vous entendoit, vous
seriez morte!...
—Ne suis-je pas résignée à tout?
—Les soupçons du comte votre père sont donc fondés?
—Oui, ma mère.
—Vous revoyez donc le garçon Pat?
—Oui, ma mère, je revois M. Patrick Fitz-Whyte.
—Depuis quand?...
—Depuis un an environ.
—Effrontée!... Où pouviez-vous voir ce garçon?
—M. Patrick est venu quelquefois au château, en votre absence; mais
habituellement nous nous rencontrons la nuit dans le parc. Je prends
ici Dieu à témoin que pourtant nous n’avons jamais forfait à nos
devoirs, et que nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants! M.
Patrick est un noble homme, croyez bien!
—S’il m’étoit venu à la pensée que vous eussiez pu faillir, je serois
plus coupable que vous ne le seriez vous-même, ma fille, si vous
eussiez succombé: j’ai de l’estime pour vous, ma fille; ôter son estime
a quelqu’un, c’est applaudir à ses vices, ou c’est le mettre dans le
cas de se jeter au mal par dépit.
Votre père n’a encore que de vagues soupçons, et il est déjà possédé
d’une colère outrée; prenez garde de les confirmer, je ne sais à quelle
rigeur il pourroit être conduit. A la prolongation de vos liaisons
avec Patrick, il attribue, fort justement sans doute, vos refus des
divers gentilshommes qui vous ont été offerts. Prochainement il vous
présentera un nouvel époux: si vous répondiez encore par un refus, son
projet est de vous faire emprisonner dans une maison de correction
d’Angleterre, jusqu’à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus
sociaux.
—Emprisonnée!... Est-ce à dire que je sois une folle, une
prostituée!... Quant à un époux, seroit-ce Charles-Edward, je le
repousserai! J’ai fait ce vœu que je tiendrai, ou d’être à mon Patrick
ou d’être à Dieu.
—Déborah, vous êtes une mauvaise femme! Si vous respectez l’amour, vous
ne respectez guère la piété filiale. Vous avez peu d’égards pour moi,
pour moi votre tendre mère.
—Quoique je sois aigrie, ô ma mère! croyez à ma piété profonde. Mais
il est inconcevable qu’on puisse se figurer que l’amour filial ne
vive pas d’échanges et de soins; que dans l’amour filial les charges
soient toutes pour l’enfant qui ne peut l’entretenir en bon point que
par l’abnégation de soi-même, que par l’abnégation de sa raison, et,
souvent, par la destruction de sa jeunesse et la ruine de sa vie.
Croyez-vous qu’un amour puisse tenir, puisse exister à de pareilles
conditions?
—Je ne pense pas que ces réflexions s’adressent à votre malheureuse
mère: les charges entre nous deux ont été mutuelles, j’espère? Même,
sans vous faire de reproche, je crois ma mesure plus comble que la
vôtre. Que n’ai-je pas supporté, que n’ai-je pas souffert à cause de
vous!
Parce que dans votre bas âge, involontairement j’avois favorisé vos
rapports avec un enfant, on m’a fait coupable de ce qui s’en est suivi
jusqu’en votre âge mûr. Ah! Déborah, vous aussi n’accusez pas votre
malheureuse mère! oh! très-malheureuse!... Vous parlez d’amour filial
acheté par l’abnégation de soi-même, et par la ruine de son existence:
c’est moi qui l’ai acheté à ce prix. Oh! tous mes rêves dorés de mon
enfance!... oh! la Providence fait bien de nous taire l’avenir!...
—Si vous pouviez lire en mon cœur, ma pauvre mère, vous verriez à quel
point je vous aime. Laissez-moi baiser vos pieds, laissez-moi pleurer
sur votre front! car il est des faits bien atroces dans la vie: vous
que j’aime profondément, vous à qui je n’aurois voulu apporter que
joie et bonheur; vous dont j’aurois voulu alléger les tortures; par un
funeste sort, par je ne sais quel hasard, quelle fatalité, je vous ai
toujours plongée dans le chagrin et le remords. C’est affreux à penser!
—Ma bonne fille, combien tes caresses épanouissent mon âme. Qui sait si
des jours heureux ne nous sont pas réservés? Tu peux encore me faire
goûter à la félicité. J’ai tant souffert, prends pitié de moi, ne me
fais pas souffrir davantage, j’y succomberois! Promets-moi, c’est
l’unique et dernier sacrifice que je te demande, promets-moi de ne plus
revoir M. Patrick.
—Ne plus revoir M. Patrick!... répéta Déborah consternée.
—Je sens bien qu’il est douloureux de renoncer à l’objet de ses
affections; je sens bien que je vous demanderois là une chose
difficile, si la renonciation étoit toute volontaire; mais n’est-il
pas bien séant de prévenir une rupture inévitable et de la préparer
soi-même? mais n’est-il pas habile de faire d’un événement, tout à fait
en dehors de notre pouvoir, un acte de notre volonté plénière. Votre
père, sachez bien, vous fait surveiller scrupuleusement depuis quelques
jours, depuis qu’on lui a donné du soupçon. Vous ne tarderiez pas à
être surprise par ses espions;... que Dieu vous en garde! vous seriez
perdue, et votre mère aussi.
—Hélas! que ne me demandez-vous une chose possible.
—Je n’exige rien de vous, ma fille; je vous prie seulement d’éviter un
piége, je vous prie seulement de vous garder d’un abyme de maux; je
vous supplie d’avoir pitié de moi!
Oppressée et sanglotante, Déborah tomba aux pieds de sa mère, et, dans
cette pose, demeura taciturne et morne comme une sculpture. Après ce
long silence, relevant la tête et soulevant ses paupières, elle dit
froidement: Je ferai selon votre désir, ma mère, je me garderai de cet
abyme de maux; accordez-moi seulement une grâce?
—Parlez, ma fille.
—Permettez-moi de revoir encore une seule fois M. Patrick, pour lui
dire adieu, pour lui apprendre son arrêt au moins de ma bouche? Cette
nuit, nous avons rendez-vous dans le parc: j’irai, je lui dirai tout!...
—Déborah, laissez que je vous presse sur mon cœur! je savois bien que
vous étiez bonne. Ainsi, dorénavant, vous cesserez toute entrevue?
—Je vous le jure.
—Puissiez-vous toujours vous maintenir en aussi sage disposition;
puisse ce changement ne pas être passager, votre mère sera bien
heureuse! Ainsi vous ne démentirez pas mes dénégations? J’ai répondu à
votre père de votre bonne conduite. Bientôt ses soupçons tomberont, et,
honteux de vous avoir accusée faussement, peut-être reviendra-t-il à la
douceur.
Il est juste, en effet, de prévenir ce pauvre garçon, et de le prévenir
avec ménagement; ce seroit mal en effet de rompre malhonnêtement avec
lui, et de le jeter dans l’inquiétude. Allez, une dernière fois, à
votre rendez-vous; mais prenez garde de vous laisser surprendre par les
gents de votre père.
Voici la cloche du déjeûner. Vite, retournez dans votre appartement:
de là, comme de coutume, vous vous rendrez à la salle. Évitez d’avoir
l’air embarrassé; il faut que votre père ignore ce qui vient de se
passer entre nous.
Durant ces dernières paroles la comtesse Cockermouth tenoit embrassée
Déborah, qui, préoccupée, restoit froide, semblant souffrir de ces
caresses, et les recevoir de l’air paterne avec lequel on reçoit des
félicitations non méritées.
[Illustration]
[Illustration]
IV.
DÉBORAH passa quelques instants devant son miroir à rajuster sa robe
froissée et ses attifets en désordre; elle s’en éloignoit, elle s’en
rapprochoit; elle se regardoit et se regardoit encore; elle cambroit sa
belle taille, et tournoit sa tête sur l’épaule pour voir si sa démarche
se rassuroit. Elle essuyoit ses joues rayées par les larmes. Enfin, au
second appel du déjeûner, croyant avoir assez bien dissimulé les traces
de son émotion, elle prit le chemin de la salle. Pour gagner plus de
calme, elle marchoit lentement encore et s’arrêtoit à chaque degré de
l’escalier, échauffant de son haleine son mouchoir et l’appliquant sur
ses yeux comme un collyre pour boire l’humidité de ses paupières.
—Vous vous faites attendre, Debby, dit la comtesse, lorsqu’en entrant
elle faisoit la révérence à son père, qui, tout en affectant de ne
pas s’occuper de son arrivée, laissoit tomber sur elle un regard lui
enjoignant de supprimer ses politesses.
Sans plus de présages, Déborah pressentit la tempête; et, tremblante
comme un oiseau surpris par l’orage, vint se blottir sur sa chaise.
Le comte Cockermouth acheva de la décontenancer en la considérant
sévèrement, et en chuchotant tout bas à l’oreille de la comtesse:
—Ne remarquez-vous pas, mylady, l’extérieur fatigué de mademoiselle
votre enfant? ses yeux ternes, ses paupières rouges? Tout cela sent la
veille. Je suis sûr, quoique Chris ne l’ait pas entendue, qu’elle a
passé cette nuit à la belle étoile. Tant va la cruche à l’eau qu’enfin
elle se brise. Ventre de papiste! ça tourne à mal!...
Vous n’avez donc pas appétit, mademoiselle? vous ne mangez pas, vous
pignochez.
—Il est vrai, je n’ai pas faim, mon père.
—Cela est très-simple, dit tout bas le comte à son épouse, quand on a
fait un médianoche.
Êtes-vous malade, mademoiselle?
—Non, mon père.
—Alors, quel train menez-vous donc, vous avez la mine d’une déterrée.
—Je ne suis pas malade, mais je suis indisposée. Tout à l’heure il m’a
pris une défaillance dont je ne suis pas bien revenue.
—Cela est très-simple, dit encore tout bas le comte à la comtesse: tant
va la cruche à l’eau qu’enfin.... Ventre de papiste! ça tourne à mal!
Si je ne me retenois j’écraserois cette petite....
Ah! mademoiselle a des défaillances!... Madame, faites sortir votre
fille; je ne veux pas de cette catin à ma table! Allons, sortez! Je
vous défends de remettre les pieds n’importe où je pourrois être; je
vous défends de reparoître ici. Sortez donc!
—Mon père! mon père!... répétoit Déborah baignée de larmes.
—Sortez donc!... répétoit Cockermouth.
—Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?...
—Vous tairez-vous, madame la souteneuse!...
En criant ses dernières injures, il lançoit contre sa fille, à
l’instant où elle sortoit, un pot d’étain qui l’atteignit à l’épaule et
lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa
chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme
fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout
sur son passage, et s’enferma dans son appartement.
Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée
de douleur, elle tomba sur un canapé, où l’obsession des fantômes du
désespoir l’assoupit. Ce n’étoit pas cependant qu’un pareil spectacle
fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle
avoit assisté au martyre de sa mère; mais ici, elle étoit plus que
figurante, elle se voyoit au premier acte d’un rôle dont elle redoutoit
le dénouement.
Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même
désordre, encore endormie sur le canapé. Sous sa serviette elle
découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant
ceci seulement:
«Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le-moi demander par
qui vous apportera votre nourriture? Si vous allez cette nuit où
vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions: vous
risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et
demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel,
faites cela!»
—Ton congé!... Patrick, mon amour, ma vie!... Te donner congé,
Patrick!—s’écria Déborah en achevant de lire ce billet.—Oh! c’est là
de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c’est là de ces devoirs
que ma foible intelligence ne peut comprendre, c’est là de ces pensées
dont mon âme s’effarouche!... Te donner congé, Patrick! conçois-tu?...
Contremander ma passion: on contremande ce qu’on a commandé? qu’ai-je
commandé? dites-moi? On congédie ce qu’on possède, ce dont on est las.
Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier
qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui
nous possède, non!...—L’enfant peut briser son jouet, mais le jouet
peut-il briser l’enfant?... Eh! que suis-je!...—Une meule peut-elle se
broyer elle-même? Un arbre peut-il se déraciner? Une vallée peut-elle
dominer le mont qui la domine?... Et moi! puis-je engouffrer l’abyme
qui m’engouffre?...—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit
se refuse! Oh! c’est là de ces pensées dont mon intelligence bornée
s’effarouche?—Moi! te donner congé, Patrick! comprends-tu?
Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un
peu d’eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s’enveloppa d’un manteau,
et suivit un long corridor aboutissant à une antique tourelle,
encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position
_Tour de l’Est_; de fortification qu’elle avoit été, elle étoit devenue
belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade.
On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et
lugubre paysage: au midi et à l’est, une plaine infinie, noire et
rouge; noire à l’endroit des tourbières, rouge à l’endroit des _bogs_;
peu d’arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à
demi enterrées.—Au nord et à l’ouest des chaînes de rochers chauves,
semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient
l’horizon; çà et là des ruines de tours, d’églises et de monastères,
charmoient le regard et plongeoient l’âme dans le passé.
De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde,
étourdissante à voir. Dans le creux de cette _Gorge du Diable_, comme
on l’appelle, coule un torrent étroit, n’ayant qu’une seule rive, ou
passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s’élance avec
fracas de la bouche d’une caverne, ce qui ajoute encore au caractère
infernal de ce lieu.
L’eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d’une grande
célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes
sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable
est celle, quand on a l’imprudence de s’y baigner, de guérir de la vie.
La description ne pourroit donner qu’une idée ingrate du bel effet d’un
soleil couchant apparoissant à l’extrémité de cette gorge rétrécie
encore par la perspective, du bel effet de ce long corridor sombre,
terminé par un portail d’or resplendissant, dont le disque étincelant
du soleil semble la rose gothique.
C’est là le merveilleux spectacle que Déborah se plaisoit à venir
contempler du haut de la _Tour de l’Est_, spectacle dont, autrefois
avec Patrick, elle ne s’étoit jamais rassasiée.
Que d’heures ils avoient passées là, touts deux, dans la méditation
et l’exaltation! Quels lieux auroient pu lui être plus chers? Pas une
pierre, pas une dalle où Patrick n’eût gravé leurs chiffres entrelacés,
ou quelques dates pleines de souvenirs et de regrets.
Là haut, montés sur cette tour, ils ne pouvoient être entendus que du
Ciel: le Ciel est discret confident, le Ciel n’est pas railleur, le
Ciel n’est pas perfide.
Et puis, du haut de cette tour, l’œil de Déborah tissoit une toile de
rayons d’or pareille à une toile d’araignée: un rayon partoit de la
grange de Patrick, un autre du _Saule creux du Torrent_, un autre des
ruines du Prieuré devenu cimetière, cent autres de cent autres lieux
où ils avoient herborisé ensemble, où ils avoient lu quelque livre de
prédilection.
[Illustration]
[Illustration]
V.
LE timbre fêlé du manoir ayant dit une heure du matin, Déborah, jetée
toute vêtue sur son lit, se leva sans bruit et sans lumière, longea le
grand corridor de la _Tour de l’Est_, et descendit jusqu’à une poterne
ouvrant sur les fossés à sec du château. Vers l’entrée du parc, à
l’aide de quelques arbustes, elle gravit sur la contrescarpe, puis,
pour n’être point dépistée, au lieu de suivre la route ordinaire,
menant directement à la _Gorge du Diable_, elle prit un sentier
tortueux et presque impraticable.
Plusieurs fois il lui sembla entendre un léger bruit sur ses traces, et
s’étant retournée, et n’ayant rien apperçu, elle imagina que ce pouvoit
être quelque animal sauvage, ou simplement l’écho de ses pas. Le ciel
étoit clair, mais il étoit impossible de rien distinguer à travers les
buissons de ce sentier inculte. Parvenue au torrent, elle reconnut dans
le lointain la voix de Patrick, qui chantoit une ancienne mélodie sur
l’attente. A ce chant elle tressaillit de joie, et quand elle ne fut
plus qu’à peu de distance du _Saule creux_, leur rendez-vous, elle cria
le mot de ralliement habituel:
—TO BE!...
—OR NOT TO BE!...
répondit la voix qui chantoit. Et aussitôt un grand jeune homme
enveloppé d’une cape sortit des halliers et lui vint au-devant.
—Je vous salue, Déborah pleine de grâce et d’exactitude, dit-il
affectueusement en lui prenant une main, qu’il baisa.
—_My lord_ est avec moi, répliqua-t-elle en s’inclinant, je suis bénie
entre toutes les femmes.
Pat, mon doux ami, qu’il me tardoit de vous revoir! Oh! si vous saviez!
j’ai tant de choses à vous apprendre! tant de choses se sont passées
depuis notre dernière entrevue! Pauvre ami, vous chantiez, vous aviez
du contentement au cœur. Pourquoi faut-il que je vienne troubler cette
félicité! Haïssez-moi, Patrick; je suis votre mauvais Génie.
—Non, vous êtes mon Ange, et je sais tout. Ce soir j’errois à
l’entrée du parc, tourné vers la _Tour de l’Est_, où je croyois vous
appercevoir, quand, dans l’allée d’Ifs, je rencontrai madame la
comtesse votre mère, qui se promenoit seule. Après m’avoir fait le plus
gracieux accueil, peu à peu, avec de grandes préparations, elle en vint
à me parler de ce qui se passoit, et à me prier de rompre à jamais
avec vous, puis, elle en vint à me faire de violents reproches pour
avoir conservé des rapports secrets, et pour avoir trompé sa vigilance;
puis, enfin, elle m’intima, elle m’ordonna solemnellement de cesser nos
relations. «Je ne suis pas insolente, je ne veux pas vous humilier,
m’a-t-elle dit en me quittant, mais quand on s’oublie jusqu’au point où
vous vous oubliez, il est bon de faire ressouvenir! Pat, ajouta-t-elle
en me tutoyant d’un air de mépris, où en veux-tu venir? Déborah, c’est
ma fille! c’est la comtesse Cockermouth! Et toi, Pat, tu n’es qu’un
lourdaud!»
—Vous, maltraité ainsi, Patrick! Oh! je vous demande pardon des calices
amers que je vous fais boire. Et c’est pour moi, et c’est à cause
de moi que vous souffrez de telles angoises!... Mais, grand Dieu!
qu’avez-vous donc, Patrick? votre visage est tout balafré?
—Madame la comtesse votre mère venoit de s’éloigner: je m’enfonçois
plus avant dans le parc, tête basse, marchant plongé dans de fâcheuses
rêveries, quand j’entendis le galop d’un cheval remontant la même
avenue: c’étoit le comte, qui faisoit manœuvrer Berebère, sa belle
cavale. Aussitôt qu’il m’apperçut; il piqua des éperons, vint droit à
moi, me frôla au passage en me saluant d’un seul mot, _porc_! et me
brisa sa cravache sur le front.
—Pauvre ami!... De grâce, Patrick, ne vous appuyez pas sur cette
épaule; je suis blessée.
—Vous aussi, Debby?...
—Ce n’est rien: une chute.... Non, Pat, je vous trompe, c’est aussi
une violence de mon père. Ce matin, au déjeuner, il m’a lancé un pot
d’étain, qui, heureusement, ne m’a frappé que l’épaule.
—Noble amie, vous le voyez, c’est de moi que découlent touts vos maux;
il est temps enfin que je tarisse la source de vos douleurs.
—Non, en vérité, vous n’êtes point la source de mes maux, non plus que
moi la source de vos souffrances. Maux et souffrances, joie et bonheur
nous sont communs comme à toute double existence confondue, comme à
toute vie accouplée. Ma destinée s’est mêlée à la vôtre, la vôtre
s’est mêlée à la mienne; si l’une des deux est fatale, elle entraînera
l’autre: tant pis! Qui vous frappera me heurtera, qui vous aimera
m’aimera; tout est doublé et allié par l’amour, mal et bien. L’orage
qui renverse le chêne renverse le gui; le chêne ne dit pas au gui, je
suis cause de tes maux; le gui ne dit pas au chêne, j’ai enfanté ta
ruine; ils ne disent point, je souffre et toi aussi: ils disent, nous
souffrons.
Patrick, ne demeurons pas en ce lieu touffu; ma mère m’a fait promettre
que nous nous tiendrions sur nos gardes. Si par hasard nous avions été
suivis, on pourroit, se glissant parmi ces taillis, nous approcher et
surprendre notre conversation. J’ai des choses à vous demander qui
veulent un profond secret. Gravissons sur le coteau, montons à la
clairière, nous nous y assiérons sur ce roc isolé, où nous ne pourrons
être ni approchés, ni trahis.
—Nous ne sommes encore que dans l’adolescence, Debby, et voici déjà
que, semblables aux vieillards, désormais nous n’allons vivre que de
souvenirs. Depuis long-temps notre bonheur déclinoit; aujourd’hui, il a
passé sous l’horizon; aujourd’hui, notre astre s’est couché. La nuit
et toutes ses horreurs va descendre en notre âme.—Mais l’avenir comme
le présent est à Dieu: que sa volonté soit faite!
Combien il est déjà loin de nous ce temps où nous pouvions ensemble
prendre librement nos ébats; ce temps où l’aristocratie n’avoit point
encore tracé un sillon entre nous, et n’avoit point dit: Ceci est
noble, et ceci est ignoble; ceci est de moi, et ceci est du peuple; ce
temps où mes caresses n’étoient point une souillure, où ma compagnie
n’étoit point un outrage; combien il est loin de nous aussi ce temps
postérieur où, durant les absences de votre père, quoique avec réserve
et discrétion, il m’étoit permis de vous aimer, de vous voir, d’étudier
dans vos livres et d’herboriser avec vous par les bois et par les
montagnes. Qu’avec plaisir je me rappelle nos petites querelles
botaniques, nos controverses sur le classement de nos herbiers, sur le
genre, la famille et les vertus pharmaceutiques de nos simples. Que
de soins nous apportions à nos jardinets, que de sollicitude pour nos
pépinières!...