Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve!

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

LIBRAIRIE LÉON WILLEM, 8, RUE DE VERNEUIL, PARIS.

HUIT GRAVURES SUR ACIER

POUR ILLUSTRER

MADAME PUTIPHAR

GRAVÉES PAR LES PREMIERS ARTISTES

D’APRÈS LES DESSINS INÉDITS

DE MICHELE ARMAJER, ROMAIN

En noir. En bistre.

Sur papier vélin 8 fr. 10 fr.

Sur grand papier de Hollande 12 fr. 14 fr.

— Whatman 16 fr. 20 fr.

— de Chine véritable 16 fr. 20 fr.

_N. B._—Les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman sont

en premières épreuves.

TABLE DES MATIÈRS

TOME PREMIER

Page

PRÉFACE. ix

PROLOGUE. 1

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE I. 9

CHAPITRE II. 13

CHAPITRE III. 18

CHAPITRE IV. 27

CHAPITRE V. 33

CHAPITRE VI. 52

CHAPITRE VII. 59

CHAPITRE VIII. 63

CHAPITRE IX. 67

CHAPITRE X. 70

CHAPITRE XI. 78

LIVRE DEUXIÈME.

CHAPITRE XII. 87

CHAPITRE XIII. 94

CHAPITRE XIV. 102

CHAPITRE XV. 107

CHAPITRE XVI. 115

CHAPITRE XVII. 119

CHAPITRE XVIII. 129

CHAPITRE XIX. 134

CHAPITRE XX. 145

CHAPITRE XXI. 149

CHAPITRE XXII. 154

CHAPITRE XXIII. 157

CHAPITRE XXIV. 162

CHAPITRE XXV. 168

CHAPITRE XXVI. 173

CHAPITRE XXVII. 200

CHAPITRE XXVIII. 203

CHAPITRE XXIX. 206

CHAPITRE XXX. 209

CHAPITRE XXXI. 215

LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE XXXII. 229

CHAPITRE XXXIII. 236

CHAPITRE XXXIV. 242

CHAPITRE XXXV. 261

CHAPITRE XXXVI. 265

CHAPITRE XXXVII. 269

CHAPITRE XXXVIII. 273

CHAPITRE XXXIX. 276

CHAPITRE XL. 280

TOME SECOND

LIVRE QUATRIÈME.

CHAPITRE I. 1

CHAPITRE II. 7

CHAPITRE III. 12

CHAPITRE IV. 17

CHAPITRE V. 20

CHAPITRE VI. 25

CHAPITRE VII. 40

LIVRE CINQUIÈME.

CHAPITRE VIII. 47

CHAPITRE IX. 65

CHAPITRE X. 70

CHAPITRE XI. 75

CHAPITRE XII. 76

LIVRE SIXIÈME.

CHAPITRE XIII. 77

CHAPITRE XIV. 92

CHAPITRE XV. 148

CHAPITRE XVI. 158

CHAPITRE XVII. 178

CHAPITRE XVIII. 187

LIVRE SEPTIÈME.

CHAPITRE XIX. 203

CHAPITRE XX. 211

CHAPITRE XXI. 221

CHAPITRE XXII. 241

CHAPITRE XXIII. 251

CHAPITRE XXIV. 257

CHAPITRE XXV. 261

CHAPITRE XXVI. 264

CHAPITRE XXVII. 267

CHAPITRE XXVIII. 271

CHAPITRE XXIX. 281

CHAPITRE XXX. 286

CHAPITRE XXXI. 291

CHAPITRE XXXII. 295

CHAPITRE XXXIII. 297

ÉPILOGUE. 306

MADAME

PUTIPHAR

PARIS. TYPOGRAPHIE DE H. DEURBERGUE,

Boulevard de Vaugirard, 113.

[Illustration: La femme d’un charbonnier est plus estimable que la

maîtresse d’un Roi.]

MADAME

PUTIPHAR

PAR

PETRUS BOREL

(LE LYCANTHROPE)

Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes

à l’édition de 1839

PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE

TOME PREMIER

[Illustration]

PARIS

LÉON WILLEM, ÉDITEUR

8, RUE DE VERNEUIL

1877

[Illustration]

PRÉFACE.

JE me suis toujours proposé de faire, pour quelques individualités

curieuses, originales et bizarres de ce temps-ci, une étude analogue à

celle qu’un lettré de race choisie, M. Monselet, a menée à bonne fin

sur les _Oubliés et les Dédaignés du XVIII^e siècle_. J’avais commencé

par le portrait du _Lycanthrope_ cette galerie tout à fait étrange,

et je ne réponds pas de ne point la reprendre bientôt en étudiant ces

méconnus ou ces excentriques qui s’appellent Elim Metscherski, Charles

Lassailly, Aloïsius Bertrand, et, plus près de nous, ce poëte d’un

grand talent et d’une existence si aventureuse, Albert Glatigny.

Pour aujourd’hui il ne s’agit ici que d’une préface à l’un des livres

les plus particuliers de ce genre de littérature que Nodier appelait

le _genre frénétique_. Je renverrai, pour ce qui touche à la vie même

de Petrus Borel, au petit volume que je lui ai consacré[1] et ne

m’occuperai que de l’œuvre même qu’un éditeur artiste, M. Léon Willem,

aidé de la piété _filiale_ de M. Borel d’Hauterive, le frère de Petrus,

remet en lumière en la revêtant d’une forme plus digne de la faire

apprécier des bibliophiles.

La première édition de _Madame Putiphar_ date de 1839; elle forme

deux volumes in-8 à couverture bleue (Paris, Ollivier, éditeur), avec

deux gravures sur bois, reproduites ici: la première, celle du tome

I^{er}, représentant Patrick le volume de J.-J. Rousseau à la main

et tenant tête à madame de Pompadour; la seconde (tome II), signée

Louis Boulanger, montrant Déborah à genoux, les cheveux en désordre,

devant Patrick décharné, à demi nu, un crucifix sur la poitrine. Sur la

couverture du livre un cadran d’horloge, sans aiguilles, avec deux os

de mort entre-croisés et une larme.

Ce livre, Petrus Borel l’avait écrit loin de Paris, au Baizil, en

Champagne, près du château de Montmort, dans un moment de sa vie où

il se sentait entraîné vers la production, emporté par la fièvre

créatrice. Il avait promis deux ou trois autres romans à Ollivier, son

éditeur; il avait composé, à la même époque, un drame en cinq actes,

_le Comte Alarcos_, encore inédit et qu’on pourra publier un jour. La

dureté de son éditeur eut facilement raison de cet accès d’espérance et

de foi.

Dans une lettre mise aux enchères lors de la vente des autographes

appartenant à l’éditeur Renduel, Petrus Borel se plaignait amèrement

de l’éditeur qui lui avait acheté cette _Madame Putiphar_. La lettre

est cruelle et vaut la peine d’être citée. Elle montre en quel état

se trouvait alors le Lycanthrope. «Je vous écris de mon désert, dit

Petrus Borel. J’ai vendu mes deux volumes de _Madame Putiphar_ 200

francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (50 francs)

quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse: je

suis obligé de sortir de ma _caverne_ du Bas-Baizil pour glaner ma

nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme.»

Ainsi, on le voit, le Lycanthrope ne souffrait pas seulement de maux

imaginaires, et il lui était bien permis de se plaindre.

Les exemplaires de cette édition _princeps_ de _Madame Putiphar_ sont

devenus, comme ceux des _Rhapsodies_ et de _Champavert_ des raretés

que se disputent les amateurs de _romantiques_. Singulière fortune

des livres! C’est à la Bibliothèque, où ils étaient depuis vingt-cinq

ans, que j’ai trouvé les deux volumes de _Madame Putiphar_. Depuis

vingt-cinq ans ils dormaient là, et nul ne les avait lus, et personne

ne les avait coupés! Le premier j’ai mis le couteau d’ivoire entre ces

feuillets que pas une main n’avait tournés! Et pourtant, il valait

d’être étudié, ce volume, ne fût-ce que pour le prologue en vers

qui précède le roman,—superbe portique d’une œuvre étrange. Cette

introduction est assurément ce qui est sorti de plus remarquable de la

plume de Petrus Borel.

Le ton navré est réellement touchant, et pour cette fois les

grincements de dents de Champavert ont cessé. Hésitant et non plus

irrité, inquiet, troublé, le poëte s’interroge, résiste tour à tour,

et s’abandonne au doute, à ses instincts divers, à cette _triple

nature_ qui compose son idiosyncrasie. Nous avons tous au fond du

cœur deux ou trois de ces cavaliers fantastiques dont parle Borel, et

que nous entrevoyons, dans les heures troublées, comme des visions

apocalyptiques.

Faut-il analyser ici ce singulier roman de _Madame Putiphar_, précédé

par une si éloquente introduction en vers? Au début du livre, mylord

et mylady Cockermouth sont accoudés à leur balcon, regardant le soleil

couchant. Milady sème mal à propos son bel esprit, comme le lui

reproche son mari; elle compare les trois longues nuées éclatantes

aux trois fasces d’or horizontales des Cockermouth, et le soleil au

milieu du ciel bleu au besant d’or parmi le champ d’azur de l’eau.

Milord laisse là cette conversation sentimentale. Il revient des

Indes et demande sévèrement à sa femme pourquoi certain fils de

fermier, Patrick Fitz-Whyte «étudie les arts d’agrément avec Déborah,

l’héritière des Cockermouth». Non-seulement ce Patrick est un petit

paysan, mais il est catholique, et lord Cockermouth a pour juron

favori: «Ventre de papiste!» Il ne badine pas avec ses convictions. La

mère défend sa fille de son mieux; mais elle n’est pas bien persuadée

non plus de l’innocence de Déborah. Que faire? Elle interroge la jeune

fille. «Déborah, mon enfant, êtes-vous une fille à commerce nocturne?»

Déborah rougit, se jette à genoux et demande grâce. Elle aime M.

Patrick Fitz-Whyte (elle l’appelle _monsieur_); chaque nuit, elle sort

par la poterne de la Tour de l’Est, elle va causer avec lui près du

_Saule creux_, mais causer, rien de plus. «Nos entretiens n’ont jamais

été qu’édifiants!» D’ailleurs, elle promet de cesser toute relation

avec ce Patrick et d’épouser l’homme que son père lui présentera.

Mais quoi! miss Déborah est de la religion d’Agnès. Le soir même, elle

sort par la poterne de la Tour, elle va jusqu’au Saule creux et crie le

mot de ralliement habituel:

«TO BE!

—OR NO TO BE!» répond Patrick, qui connaît Shakespeare.

Les deux amoureux se font rapidement leurs confidences. Ils ont eu,

l’un et l’autre, à subir les brutalités de leurs tyrans. Patrick a le

visage balafré, Déborah a l’épaule démise. Lord Cockermouth a brisé

sa cravache sur le front du jeune homme en le saluant d’un seul mot:

«Porc!» et au déjeuner il a lancé un pot d’étain à sa fille. Décidément

tout cela ne peut durer. Aussi bien les amants conviennent qu’ils

partiront, qu’ils iront en France pour y vivre heureux et libres. Leur

fuite aura lieu «le 15 du courant», le jour même de la fête de lord

Cockermouth.

Hélas! on ne s’enfuit pas facilement du manoir paternel. Nos

tourtereaux sont surveillés. Un certain Chris, qui en veut beaucoup à

Patrick, parce que celui-ci a refusé de trinquer avec lui, les espionne

et les dénonce à lord Cockermouth. Le jour de la fuite venu, et pendant

que les hôtes du lord en sont au dessert, Cockermouth et son complice,

armés jusqu’aux dents, s’en vont vers le Saule creux, se jettent sur

une ombre qu’ils aperçoivent et qui doit être Patrick,—et l’égorgent.

Quant à Cockermouth, il essuie son épée et rentre dans la salle

du banquet. Il cherche alors Déborah des yeux, ne l’aperçoit pas,

s’inquiète. On court aux appartements.

«Mon commodore, dit Chris, je ne trouve pas mademoiselle!»

On devine que ce n’est point Patrick, mais Déborah qu’ils ont

assassinée. Patrick la trouve ainsi baignée dans son sang, la remet

sur pieds, et la reconduit jusqu’au château. Ils conviennent qu’il

s’enfuira et qu’elle le suivra dès que ses blessures seront guéries.

«Mais, dit-elle, comment te retrouverai-je à Paris?»—Ce Patrick est

rusé!—«Il faut avoir recours à un expédient, mais lequel?... (C’est

lui qui parle.) Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le

sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma

demeure.»

Après une telle trouvaille, il est bien permis de s’embrasser,—ce

qu’ils n’ont garde d’oublier. Puis on se sépare.

Cela fait, Déborah se présente aux invités de son père, pâle,

sanglante comme une autre Inès de las Sierras. Les invités se lèvent

et se retirent. Lord Cockermouth essaie de les retenir, puis les

menace de son épée,—que dis-je!—de sa _flamberge_, et la brandit sur

ses convives. Mais un vieillard, marchant vers lui, «d’un faux air

mystérieux lui dit: Milord, vous avez du sang à votre épée!»

Le livre I^{er} s’arrête sur ce coup de théâtre; il contient,—outre

certaines particularités de style, comme cette singulière expression

pour dire que Déborah but un verre d’eau: «Elle jeta un peu d’eau

sur le feu de sa poitrine»,—un passage à noter, le portrait de lord

Cockermouth, évidemment fait d’après une épreuve de sir John Falstaff.

On le cherchera et on le trouvera dans ces pages, et voilà certes

une excellente caricature. Daumier ne l’eût pas mieux crayonnée.

Ce livre de _Madame Putiphar_ abonde en rencontres semblables. Je

n’analyserai point la suite de l’ouvrage aussi scrupuleusement que

le début. D’ailleurs le lecteur de ces pages n’a-t-il pas le livre

entre les mains et ne peut-il laisser là le _préfacier_ pour courir

au conteur? Petrus se fera bien connaître lui-même. On remarquera,

soit dit en passant, l’orthographe fantaisiste du Lycanthrope, qui

tenait à ses systèmes comme cet autre original, Restif de la Bretonne.

C’est ainsi qu’il écrit _abyme_, _gryllon_, _pharamineux_, etc. «Je

ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, dit M. Charles

Baudelaire, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve

typographique, l’auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d’imprimer

son manuscrit.»

Revenons à _Madame Putiphar_. Patrick donc a quitté l’Irlande, ainsi

qu’il a été convenu. Il arrive en France et entre d’emblée dans le

régiment des mousquetaires du roi. Il n’a garde d’oublier le sixième

pilastre du Louvre, et il y écrit son adresse. Précaution excellente,

puisque Déborah le cherche déjà. Elle le rejoint. Leur folle joie

remplit une quinzaine de pages. Petrus Borel n’a pas trouvé de meilleur

mode pour exprimer leur ivresse que de les faire agenouiller dans

toutes les églises de Paris. Mais voyez la fatalité! Patrick a été

jugé en Irlande comme assassin contumax de miss Déborah; jugé, autant

dire condamné, et mieux que cela, puisqu’il a été pendu en effigie, ce

dont-il se moque au surplus profondément.

Ah! que vous avez tort d’être dédaigneux, ami Patrick! Justement,

un mousquetaire de son régiment, Irlandais comme lui, Fitz-Harris,

apprend la nouvelle de cette pendaison et en confie aussitôt le secret

à tous ses camarades. Patrick se défend comme il peut, proteste de

son innocence, et pour prouver qu’il n’a pas tué miss Cockermouth, il

présente à ses compagnons Déborah, Déborah vivante et devenue sa femme.

On s’incline profondément, et tout serait pour le mieux si le régiment

des mousquetaires n’avait pas de colonel. Il en a un, _vertubleu!_ et

_habillé de vert-naissant, têtebleu!_ et qui se nomme le marquis de

Gave de Villepastour, _mille cornettes!_ Or, ce colonel est amoureux

de la femme de Patrick. Il veut la séduire, elle ne l’écoute pas;

l’enlever, elle le repousse. Il a beau mettre Patrick aux arrêts pour

causer plus librement avec Déborah, Déborah résiste. Il a des menaces,

soit! Elle a des pistolets.

Sur ces entrefaites, Fitz-Harris, l’Irlandais qui est poëte par

échappées, est convaincu d’avoir publié un libelle contre _Madame

Putiphar_, lisez _Madame de Pompadour_. Petrus Borel appelle aussi

Louis XV _Pharaon_. Maître Fitz-Harris est mis à la Bastille, et

Patrick, toujours généreux, va demander sa grâce _à la marquise_.

Ici, j’aurais grande envie de reprocher à Petrus Borel sa sévérité

excessive pour cette reine de la main gauche qui profita de sa

demi-royauté pour faire un peu de bien, quand les autres, par habitude

et par tempérament, font beaucoup de mal. Dieu me garde de me laisser

entraîner par ce courant de réhabilitations érotiques qui, parti

d’Agnès Sorel, ne s’est pas arrêté à la Dubarry! Mais enfin, lorsque je

songe à Madame de Pompadour, c’est à son petit lever que je la revois,

souriante, entourée d’artistes, ses amis, tenant le burin et demandant

à Boucher un avis sur la gravure qu’elle vient d’achever. Muse du

rococo, elle ne se contenta pas de publier des estampes ou de peindre

des nymphes au sein rosé, elle protégea les Encyclopédistes,—et cette

petite main si forte pouvait seule peut-être arrêter la persécution;

elle _philosopha_, elle fit un peu expulser les Jésuites. Bref, il lui

sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a légèrement aimé la liberté de

l’art et de la pensée[2].

Mais Petrus Borel ne nous la présente pas ainsi. C’est une louve

affamée, une Cléopâtre sur le déclin, et quand madame du Hausset

introduit Patrick dans le boudoir de Choisy-le-Roi, la Putiphar saisit

à deux mains,—et quelles mains!—le manteau de ce Joseph irlandais. Ce

diable de Patrick résiste au surplus éperdument. Elle parle amour,

séduction, ivresse; il répond langue irlandaise, _Dryden_, _minstrel_,

légendes de son pays. A cette femme éperdue et enivrée il réplique par

un cours de grammaire comparée, et quand elle lui déclare en face

son amour, il va froidement dans la bibliothèque prendre un livre du

citoyen de Genève et met sous les yeux de la Pompadour cette pensée de

la _Nouvelle Héloïse_:

«LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN

ROI.»

La Pompadour ne répond rien, mais elle fait mettre mon Patrick à

la Bastille, pendant que le colonel marquis de Villepastour fait

transporter Déborah au Parc-aux-Cerfs. Mais si Patrick est un loup,

Déborah est une lionne. _Pharaon_ a beau prier, supplier, se traîner à

ses genoux, elle résiste, elle est superbe. «Vous finirez, dit le roi,

par me rendre brutal!» Le tome I^{er} de _Madame Putiphar_ se termine

par la lutte et la résistance dernière de Déborah.

Dans le tome II de son ouvrage, Petrus Borel sème avec prodigalité les

cachots ténébreux, les escaliers humides, les geôliers farouches, les

souterrains sanglants et les oubliettes, toutes les fantasmagoriques

des mélodrames. Déborah est enfermée au fort Sainte-Marguerite, et

parvient à s’en échapper. Patrick et Fitz-Harris, réunis par le

hasard, croupissent dans des culs-de-basses-fosses, à la Bastille ou

à Vincennes. Au surplus, il y a vraiment là des pages saisissantes

et effroyables. Les longues heures des deux martyrs sont comptées

avec une cruauté sombre qui commence par faire sourire et qui finit

par terrifier. Telle scène ou Fitz-Harris meurt en maudissant ses

bourreaux, où le délire le gagne, où il revoit, moribond en extase,

son comté de Kerry, Killarney la hautaine, le soleil, les arbres,

les oiseaux; où Patrick demeure bientôt seul dans l’ombre, avec le

cadavre de son ami, cette scène vous étreint à la gorge comme une

poire d’angoisse. Petrus prend ainsi comme un violent plaisir à vous

inquiéter et à vous torturer.

Quant à la fin même de l’histoire, la voici. Déborah a eu un fils,

le fils de Patrick. Elle l’a appelé _Vengeance_. C’est une façon de

désespéré taillé sur le patron d’Antony, ou de Didier, un des mille

surmoulages pris sur les statues des bâtards romantiques. Déborah,

poussée par les lamentations de son fils, lui confie le secret de sa

naissance, lui montre son père emprisonné, torturé, maudit, et lui met

une épée à la main en lui disant: «Va le venger!» _Vengeance_ descend à

l’hôtel du Villepastour et l’insulte, le frappe au visage, le contraint

à se battre. Le marquis prend son épée, tue d’un coup droit ce jeune

imprudent, fait attacher le cadavre sur le cheval qui à amené Vengeance

vivant, et lâche le nouveau Mazeppa à travers champs. La course

nocturne du cheval de _Vengeance_ vers le château où attend Déborah est

un des bons, des beaux morceaux du livre. C’est une façon de ballade

où, comme un refrain, passe le cri de l’auteur au coursier: «Va vite,

mon cheval, va vite!»

Lorsque Déborah voit son fils mort, elle sent soudain sont cœur se

fendre, la vie lui échapper, le doute l’envahir. Elle désespère de Dieu

après avoir désespéré des hommes.

Ici la plume semble tomber brusquement des mains de Borel. Un accent

de sincérité poignante traverse son livre et le démenti final donné à

son roman, la justice envahissant ce foyer d’horreurs, la revanche des

bons sur les méchants,—c’est la prise de la Bastille par le peuple, le

renversement du trône par les faubourgs, le meurtre du passé par la

liberté. Il a réussi, ce Petrus Borel, à peindre en couleurs fortes,

et sous un aspect nouveau, les triomphants épisodes du 14 juillet. Sa

plume s’anime, court, étincelle, maudit, acclame, renverse; son style

sent la poudre. Il y a là quelques pages vraiment dignes des écrivains

embrasés qui vivaient dans la fournaise même, oui, dignes de Loustalot

ou de Camille Desmoulins.

Au fonds d’un puits, dans la boue, dans la nuit, le peuple retrouve

enfin un vieillard balbutiant des paroles d’une langue inconnue. C’est

Patrick, Patrick hâve, décharné, lugubre. Déborah le reconnaît, elle

se jette à son cou, elle lui parle, elle l’appelle par son nom. Il

n’entend pas. «Fou! dit-elle. Il est fou!...» Elle se recule effrayée,

tombe de toute sa hauteur et meurt.

Le livre s’arrête. Un meurtre de plus était impossible.

Je viens de nommer Camille Desmoulins. Ce n’est pas seulement le

style même de Camille que le dénouement de _Madame Putiphar_ nous

rappelle: l’idée même de ce roman a été fournie au Lycanthrope par

l’histoire.—Petrus Borel (ceci paraîtra intéressant aux curieux), a

emprunté son livre aux _Révolutions de France et de Brabant_ de Camille

Desmoulins. Je lis, en effet, dans le n^o 40 des _Révolutions_[3],

page 34, une lettre d’un certain _Macdonagh, gentilhomme irlandois,

capitaine_, lequel se plaint d’avoir été persécuté, offensé par son

colonel, mis en prison, non pas à la Bastille, mais dans la tour des

îles de Sainte-Marguerite, absolument comme dans _Madame Putiphar_

Petrus Borel nous montre l’Irlandais Patrick offensé par son colonel,

persécuté et jeté dans un cul-de-basse-fosse. Même caractère et même

aventure. Le colonel enlève la femme qui s’appelle Déborah dans le

roman, Rose Plunkett dans l’histoire.

La lettre de Macdonagh à Desmoulins est datée du 15 Juillet 1790.

L’auteur raconte comment Rose Plunkett, qu’il a épousée en Irlande

et qu’on lui a enlevée pendant qu’il était dans le cachot de l’Homme

au Masque de Fer, est aujourd’hui la femme du marquis de Carondelet.

Aussitôt, le Marquis d’écrire à Camille: «Monsieur, quelle a été ma

surprise de voir dans votre journal une lettre signée Macdonagh,

contenant une histoire infâme sur ma femme, dont il n’y a pas un mot

de vrai! A peine cet homme l’a-t-il vue au travers des grilles d’un

couvent, etc., etc.» A cela, Desmoulins répond qu’il ne regrette pas

d’avoir publié la lettre de l’Irlandais, que la publicité est la

sauvegarde du peuple et des honnêtes gens. «La dénonciation, dit-il,

si elle est vraie, démasque des fripons; et si elle est fausse, un

calomniateur; dans tous les cas, elle tourne ainsi au profit de la

société, sans faire de tort à son client, car quel mal vous fait une

imposture dont il vous est si facile de confondre l’auteur et de lui en

faire porter la peine?»

Il y avait eu grand bruit à la suite de la lettre de Macdonagh, et

le marquis de Carondelet, chevalier de Saint-Louis avait adressé

aussitôt contre «l’intrigant» une requête à Messieurs de l’Assemblée

nationale, au roi, à ses ministres, à tous les tribunaux du royaume:

«C’est un scélérat qui file sa corde», y était-il dit en parlant de

Macdonagh. A cela Macdonagh répond par une visite à Camille Desmoulins

et lui conte l’affaire _qui est atroce_, dit l’auteur des _Révolutions

de France et de Brabant_, Macdonagh a épousé Rose Plunkett qui,

après lui avoir vainement offert une somme d’argent pour obtenir son

désistement, «a trouvé,» dit Desmoulins, «qu’il lui en coûterait

bien moins de se démarier par lettre de cachet, et moyennant 24,000

livres, a fait enfermer son mari,—non son futur, mais le passé—aux îles

Sainte-Marguerite pendant douze ans et sept mois.» Et, comme pièces

de conviction, Desmoulins insère dans son journal des lettres de la

marquise de Carondelet où Rose Plunkett appelle le capitaine irlandais:

«Mon cœur et mon âme.»

On pourrait chercher ce qu’il advint de cette affaire Macdonagh;

toujours est-il que Petrus Borel y a trouvé le sujet de _Madame

Putiphar_, et que modifiant le rôle de Rose devenue Déborah,

agrémentant son récit d’une visite à la Pompadour et d’une prise

de la Bastille, il a choisi, ce jour-là, Camille Desmoulins pour

collaborateur.

Le public sera heureux, je n’en doute pas, de retrouver, dans une

édition faite pour les bibliothèques choisies, un livre aussi célèbre

et aussi caractéristique que _Madame Putiphar_.

Celui qui l’écrivit fut un homme de conviction et de talent qui eût pu

marquer plus profondément encore sa trace dans l’histoire des lettres

si la fortune lui eût souri. Comme il rêvait de grandes choses! Je

retrouve dans la collection de _l’Artiste_ ces vers non réimprimés qui

montrent bien ce qu’étaient ses espoirs et ses rêves:

9 octobre.

Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve

De l’amour fort et fier que je vous dois vouer;

Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve

Que mon cœur valeureux puisse désavouer.

Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve!

Oui, pour vous mériter, je m’en vais dénouer

Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve

Quelque admirable drame où vous voudrez jouer!

Shakspeare applaudira; mon bon maître Corneille

Me sourira du fond de son sacré tombeau!

Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille,

Éteint sa forge en feu, quitté son escabeau,

Croisant ses bras lassés de son œuvre exemplaire,

Implacable, il viendra réclamer le salaire!

PETRUS BOREL.

C’est à madame Paradol, la belle madame Paradol de la

Comédie-Française, mère de Prévost-Paradol, que ce sonnet était adressé

et Petrus lui dédiait en outre le roman que M. Willem réimprime

aujourd’hui. Ces vers décèlent bien un fier état d’âme, un courage

tout prêt à tenter l’_œuvre grande_, un immense désir d’escalader les

sommets. Ces folies et ces ardeurs vaillantes, ces explosions et ces

fumées du romantisme valaient mieux encore que les fanges du réalisme,

dont on sourira tout autant quand la mode en sera passée, et qui

rentrent aussi dans le «genre frénétique» dont parlait Charles Nodier.

A propos du romantisme et de ses fièvres, M. Philarète Chasles

écrivait un jour. «C’était une belle époque éperdue. Elle voulait trop,

elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait

trop de sa séve aux vents du midi et du nord. Elle ne s’arrêtait pas

pour s’écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l’ardeur, la séve

et l’élan. Partout singularités et phénomènes: femmes émancipées,

phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en

trente actes et des vers de quarante pieds. _Trialph_ jaillissait de

la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir

de douleur en Algérie, se disait lycanthrope. On imaginait qu’une loi

votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours

allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines....» Ah! le

beau temps et le temps des glorieuses chimères! C’était folie? Soit.

Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons,

fouillons çà et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais

nous ne sommes plus des créateurs. L’imagination s’est enfuie. La folle

du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui

décrivent,—mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne

nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de

salpètre chez le dernier de ces insensés d’autrefois que chez plus d’un

homme célèbre d’aujourd’hui.

Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du

Lycanthrope: «_Poor Yorick, alas!_—Hélas! pauvre Yorick!»

Il y avait quelque chose là!

JULES CLARETIE.

Février 1877.

[Illustration]

A

L. P.

CE LIVRE

EST A TOI ET POUR TOI

MON AMIE.

[Illustration]

PROLOGUE.

_Une douleur renaît pour une évanouie;

Quand un chagrin s’éteint c’est qu’un autre est éclos;

La vie est une ronce aux pleurs épanouie._

_Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos,

Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche,

Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés,

Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache

Ma nature gémit; mais, sur ces acharnés,

Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales,

Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat,

Et le jettent joyeux sous la grêle des balles,

Lui versant dans le cœur la rage du combat._

_Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;

Il porte élégamment un corselet d’acier,

Scintillant à travers une résille verte

Comme à travers des pins les crystaux d’un glacier,

Son œil est amoureux; sa belle tête blonde

A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,

Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde

Comme fait le lampas autour des palanquins.

Son cheval andalous agite un long panache

Et va caracolant sous ses étriers d’or,

Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache

Avec l’agilité d’un vain toréador._

_Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,

Est juché gravement sur le dos d’un mulet,

Qui feroit le bonheur d’un gothique antiquaire;

Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,

Avec soin est jetée une housse fanée;

Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,

Ou caparaçonné la blanche haquenée

Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.

Il est gros, gras, poussif; son aride monture

Sous lui semble craquer et pencher en aval:

Une vraie antithèse,—une caricature

De carême-prenant promenant carnaval!

Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe

Traînante enseveli, voilé d’un capuchon,

Qui pour se vendre au Ciel ici-bas se dérobe;

Béat sur la vertu très à califourchon.

Mais Sabaoth l’inspire, il peste, il jure, il sue;

Il lance à ses rivaux de superbes défis,

Qu’il appuie à propos d’une lourde massue:

Il est taché de sang et baise un crucifix._

_Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,

Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;

Un hyperboréen; un gnôme sans paupière,

Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux

Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.

Il porte à sa main gauche une faulx dont l’acier

Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trappe

En croupe où se faisande un pendu grimacier,

Laid gibier de gibet! Enfin pour cimeterre

Se balance à son flanc un énorme hameçon

Embrochant des filets pleins de larves de terre,

Et de vers de charogne à piper le poisson._

_Le premier combattant, le plus beau,—c’est le monde!

Qui pour m’attraire à lui me couronne de fleurs;

Et sous mes pas douteux, quand la route est immonde

Étale son manteau, puis étanche mes pleurs.

Il veut que je le suive,—il veut que je me donne

Tout à lui, sans remords, sans arrière-penser;

Que je plonge en son sein et que je m’abandonne

A sa vague vermeille—et m’y laisse bercer.

C’est le monde joyeux, souriante effigie!

Qui devant ma jeunesse entr’ouvre à deux battants

Le clos de l’avenir, clos tout plein de magie,

Où mes jours glorieux surgissent éclatants.

Ineffable lointain! beau ciel peuplé d’étoiles!

C’est le monde bruyant, avec ses passions,

Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles,

Ses mille voluptés, ses prostitutions!

C’est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses femmes,

Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux,

Où le simple est abject, les malheureux, infâmes!

Où qui jouit le plus est le plus vertueux!

Le monde et ses cités vastes, resplendissantes,

Ses pays d’Orient, ses bricks aventuriers,

Ses réputations partout retentissantes,

Ses héros immortels, ses triomphants guerriers,

Ses poètes, vrais dieux, dont, toutes enivrées,

Les tribus baisent l’œuvre épars sur leurs chemins,

Ses temples, ses palais, ses royautés dorées,

Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains!

C’est le monde! Il me dit:—viens avec moi, jeune homme,

Prends confiance en moi, j’emplirai tes désirs;

Oui, quelque grands qu’ils soient je t’en paierai la somme!

De la gloire, en veux-tu?... J’en donne!... Des plaisirs?...

J’en tue—et t’en tuerai!... Ces femmes admirables

Dont l’aspect seul rend fou, tu les posséderas,

Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables

Comme sur un caillou tu les aiguiseras!_

_Le second combattant, celui dont l’attitude

Est grave, et l’air bénin, dont la componction

A rembruni la face: Or, c’est la solitude,

Le désert; c’est le cloître où la dilection

Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée

Du calme, du silence, édulcore le fiel,

Où l’âme de lumière est sans cesse arrosée:

Montagne où le chrétien s’abouche avec le Ciel!

C’est le cloître! Il me dit:—Monte chez moi, jeune homme,

Prends confiance en moi, quitte un monde menteur

Où tout s’évanouit, ainsi qu’après un somme

Des songes enivrants; va, le seul rédempteur

Des misères d’en bas, va, c’est le monastère,

Sa contemplation et son austérité!

Tout n’est qu’infection et vice sur la terre:

La gloire est chose vaine, et la postérité

Une orgueilleuse erreur, une absurde folie!

Voudrois-tu sur ta route élever de ta main

Un monument vivace?... Hélas! le monde oublie,

Et la vie ici-bas n’a pas de lendemain.

Viens goûter avec moi la paix de la retraite;

Laisse l’amour charnel et ses impuretés;

Romps, il est temps encor; ton âme n’est pas faite

Pour un monde ainsi fait; de ses virginités

Sois fidèle gardien; viens! et si la prière,

La méditation ne pouvoit l’étancher,

Alors tu descendras dans la sombre carrière

De la sage science, et tu pourras pencher

Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles,

Magnifier le Christ—et verser le dédain

Sur la Philosophie outrageant ses merveilles

Du haut de ses tréteaux croulants de baladin;

Tu pourras, préférant l’étude bien aimée

De l’art, lui rendre un culte à l’ombre de ce lieu;

Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée,

Malheureux Lesueur, peindre la Bible et Dieu!..._

_Le dernier combattant, le cavalier sonore,

Le spectre froid, le gnôme aux filets de pêcheur,

C’est lui que je caresse et qu’en secret j’honore,

Niveleur éternel, implacable faucheur,

C’est la mort, le néant!... D’une voix souterraine

Il m’appelle sans cesse:—Enfant, descends chez moi,

Enfant, plonge en mon sein, car la douleur est reine

De la terre maudite, et l’opprobe en est roi!

Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la fange,

Chrysalide, éphémère, ombre, velléité!

Viens plus tôt que plus tard, sans oubli je vendange

Un par un les raisins du cep Humanité.

Avant que le pilon pesant de la souffrance

T’ait trituré le cœur, souffle sur ton flambeau;

Notre-Dame de Liesse et de la Délivrance,

C’est la mort! Chanaan promis, c’est le tombeau!

Qu’attends-tu? que veux-tu?... Ne crois pas au langage

Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien;

Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage!

Il promet le repos; ce n’est qu’un bohémien

Qui ment, qui vous engeole, et vous met dans sa nasse!

L’homme y demeure en proie à ses obsessions.

Sous le vent du désert il n’est pas de bonace;

Il attise à loisir le feu des passions.

Au cloître, écoute-moi, tu n’es pas plus idoine

Qu’au monde; crains ses airs de repos mensongers;

Crains les satyriasis affreux de saint Anthoine:

Crains les tentations, les remords, les dangers,

Les assauts de la chair et les chutes de l’âme.

Sous le vent du désert tes désirs flamberont;

La solitude étreint, torture, brise, enflamme;

Dans des maux inouïs tes sens retomberont!—

Il n’est de bonheur vrai, de repos qu’en la fosse:

Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien;

Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse;

Là, point d’ambition, point d’espoir déçu...—Rien!...

Là, rien, rien, le néant!... une absence, une foudre

Morte, une mer sans fond, un vide sans écho!...—

Viens te dis-je!... A ma voix tu crouleras en poudre

Comme aux sons des buccins les murs de Jéricho!—_

_Ainsi, depuis long-temps, s’entrechoque et se taille

Cet infernal trio,—ces trois fiers spadassins:

Ils ont pris—les méchants pour leur champ de bataille,

Mon pauvre cœur, meurtri sous leurs coups assassins,

Mon pauvre cœur navré, qui s’affaisse et se broie,

Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant!

Quand finira la lutte, et qui m’aura pour proie,—

Dieu le sait!—du Désert, du Monde ou du Néant?_

[Illustration]

[Illustration]

LIVRE PREMIER.

I.

JE ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des

destinées fatales; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur;

mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont

jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourquoi?...

Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non

plus: ici la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond.

S’il est une Providence, est-ce pour l’univers, est-ce pour l’humanité,

et non pour l’homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle?

L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde? La

Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle

les marque toutes, et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt

pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle

parfois si funeste?

Les savants, pour qui rien n’est ténébreux, diront que la destinée de

l’individu dérive immédiatement de son organisation; que l’homme sans

perspicacité sera dupe, que l’homme fin sera dupeur, et saura éviter

les pierres d’achoppement où le premier trébuchera.—Mais, pourquoi

celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple? Être simple et bon

est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice?—A quoi les

savants répondront: Celui-ci est simple, parce qu’il a la protubérance

de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu’il a la protubérance de

la finesse.—Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque

à l’autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à

l’un la bosse du meurtre, et à l’autre la bosse de la mansuétude? Si

dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises

qualités des êtres, il a départi leurs destinées: les destinées sont

donc écrites; il y a donc un destin! L’animal n’a donc pas son libre

arbitre: il n’a donc pas le choix d’être doux ou d’être féroce, de

souffrir ou de faire souffrir, d’aimer ou de tuer.—Les savants se

lèveront et répondront encore:—Il n’y a ni bonne ni mauvaise passion:

c’est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit: Ceci

est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m’est profitable;

ceci est mauvais parce que ceci m’est nuisible.—Soit: mais si les

hommes doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle

d’insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc

extravagante? Une Providence ne sauroit l’être. D’ailleurs cette

raison n’explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la

société; car il est des hommes bons dont l’existence est affreuse; car

il est des hommes victimes d’événements indépendants de leur volonté,

d’événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu

humaine ne pouvoit parer.

Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie

future, où le juste est récompensé, et le méchant puni; mais pourquoi

récompenser le juste, qui n’a pas eu à opter entre la justice et

l’iniquité? mais pourquoi châtier le méchant, qui n’a pas eu à choisir

entre le crime et la bienfaisance? On ne doit récompenser et punir que

les actes volontaires. C’est Dieu, et non pas le créé qu’il faudroit

glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu’il faudroit

supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple,

au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts

de la première, d’en faire une seule convenable.

Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle

est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des

hommes? seroit-elle rétroactive?

Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces pensées fatigantes

et révoltantes: je ne chercherai point à expliquer ces choses

inexplicables: si je m’y appesantissois longuement, je me briserois

le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toutes fois qu’elle

interroge, et je m’incline devant les ténèbres.

Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour

l’amusement des enfants: peut-être l’homme aussi est-il créé pour les

menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complaît à le

torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne

ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés

d’une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris

clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète?

S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies: malheur à

celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu’il

eût été étouffé dans le sein de sa mère.

C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de

résoudre: quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement

vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus

heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait

été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but

et la mission de pareilles existences.

[Illustration]

II.

MYLORD, venez donc au balcon: le beau soleil couchant! Ah, vous êtes

fortuné, mylord! tout jusques au ciel même qui se fait votre vassal

et porte votre écusson au flanc. Regardez à l’occident; ces trois

longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d’or

horizontales? et le soleil, votre besant d’or, au champ d’azur de votre

écu?

—Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit: vous voulez, suivant

votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un

incident, par quelque mignardise; mais, vous le savez, je ne me laisse

pas piper à vos pipeaux, et vous m’écouterez jusqu’au bout.

Je vous disois donc que si vous n’y prenez garde il arrivera malheur à

votre fille. Je vous disois que dès l’origine j’avois prévu tout ce qui

est survenu, que j’avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir;

et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs

vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous

ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n’avez de noble

que mon nom.

Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux

une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous

avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur

laisser aucun rapport; en tout point vous m’avez désobéi. Plus tard,

lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le

même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon

retour de l’armée, je trouvai Déborah compagne de Pat; je trouvai Pat

presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat

assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborah, et étudiant avec

elle les arts d’agrément. Étiez-vous folle! Vous avez fait un joli coup

en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick!

Aujourd’hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s’en va

labourer un solfége à la main, un Shakspeare sous son bras. N’eût-ce

été que par respect pour ma maison, vous n’eussiez pas dû attirer ici,

et traiter de telle sorte, l’enfant d’un de vos fermiers, et d’un de

vos fermiers irlandois et papiste!

—Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses.

Ce n’étoit point pour braver vos commandements, ce que j’en fis, mais

purement pour l’amour de votre fille: seule, avec moi et quelques

domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce

pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se

mouroit d’ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l’égayoit de

sa grosse joie, qui l’entraînoit dans le jardin et dans le parc; qui

inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et

d’amusements.

Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études? N’auroit-ce

pas été cruel de le renvoyer à l’arrivée des professeurs de Debby?

Puisqu’il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de

l’instruire et de le polir pour le rendre plus digne d’elle? Il avoit

si bonne envie d’apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon! Cela

donnoit de l’émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez,

il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à

beaucoup de gentilshommes d’avoir de pareils héritiers!

—Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées

sur les gents de basse condition; vous aurez beau argumenter, un mulet

et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un

homme.

Où toutes ces prouesses de vertu vous conduiront-elles? Vos largesses

envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première

rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre

conduite à l’égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous

a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris

d’étroite amitié, puis à l’amitié a succédé l’amour: la jeune

comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier:

mademoiselle en feroit volontiers son époux! Dieu me damne! cela

me fait dresser les cheveux sur la tête! Mademoiselle refuse tout

brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant: J’ai fait

vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste! quel est ce catholique

baragouin? Dieu me damne! ça tourne à mal....

—Pourquoi vous enflammer ainsi? à quelle occasion tant de violence?

Cette fantaisie de garder le célibat n’est qu’une lubie de jeunesse,

qui lui passera, et tout d’abord qu’elle aura rencontré un cavalier de

son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est

rompu entre elle et lui depuis long-temps; et que depuis votre farouche

sortie contre lui, il n’a pas remis le pied au château.

—Tout est rompu entre elle et lui!... Il n’a pas remis le pied au

château!... Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre

surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah! tout est rompu entre

elle et lui?... parole d’honneur?... C’est pour cela que mon fidèle

Chris, maintes fois, l’a vu rôdant près du château; c’est pour cela

qu’il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la

nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah!

tout est rompu entre elle et lui!... vraiment?... C’est bien, restez

dans votre quiétude: pour moi, je vais redoubler de sévérité; Chris

l’espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des

mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille.... Quant au

paysan, c’est la moindre affaire.

—Vous êtes maître, mylord, et surtout maître de vos actions; je ne suis

que votre humble servante, et je m’incline. Faites à votre guise; on

recueille ce qu’on a semé.

—A vos souhaits, comtesse.

[Illustration]

[Illustration]

III.

LE lendemain, après sa toilette, lady Cockermouth fit prier Déborah de

vouloir bien se rendre auprès d’elle, par l’escalier dérobé, le plus

secrètement possible, pour ne point attirer l’attention de son père.

Aussitôt Debby, très-inquiète, arriva mystérieusement; d’un pas

craintif et d’un air caressant, elle s’approcha de sa mère pour la

saluer d’un baiser, mais ses lèvres ne pressèrent que ses deux mains

qui soutenoient son front abattu.

—Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir bien voulu vous rendre avec

empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant

son visage mélancolique; cédez toujours ainsi à mes douces et sages

prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère

infortunée de grands chagrins et de grands remords. J’ai tant besoin de

consolation!... et toute consolation ne me peut venir que de vous.

Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos

caprices: cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré

ma vie, déjà tant empoisonnée: vous vous étiez éprise de belle

amitié pour Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez

toujours sa société, vous l’invitiez à vos récréations, vous lui

offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous

deveniez maussade quand on l’éloignoit de vous; au lieu de m’opposer

rigoureusement, et comme je l’eusse dû, à votre fréquentation de

ce petit rustaud;—fréquentation tout à fait messéante et blessant

violemment votre père, qui plusieurs fois m’avoit intimé l’ordre,

de l’empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon

unique, pour ne point vous affliger, j’écoutai vos désirs instants,

et je favorisai vos entrevues. J’avois pensé que ce n’étoit qu’un

enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en

vos goûts; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu’il étoit

opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne

voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang.

Vous n’avez pas oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes

les tempêtes que cette condescendance m’a fait essuyer, toutes les

fureurs qu’elle a fait tomber sur vous et sur moi; n’étoit-ce pas

assez?...

Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse; je croyois

éteint ce brandon de discorde; hélas, me serois-je abusée grossièrement?

Madame Putiphar, vol 1 e 2 · 第 1 / 33 段