Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens,
aujourd'hui rédacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques
heures.
Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens
avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de
Toulouse à Bordeaux.
M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le
char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus
grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis
de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du
1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en
retard.
Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer
droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers
Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.
Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M.
le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne
devait rentrer que le soir.
Or, ce jour-là était un dimanche.
Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit.
Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue.
Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour
prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout à coup interloqué.
Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la
duchesse n'avait remarqué.
Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta.
Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum
Ludovicum Philippum_...
Elle écouta la tête baissée.
Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage.
--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.
--Ah! _il_ a pris non-seulement le trône de mon fils... mais encore les
prières que son peuple devait faire pour lui!
Il y avait tant de coeur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse
maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de
l'illustre voyageuse se turent...
Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet... tout, même
les prières de la France!
Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la
princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du
marquis de Dampierre.
Le marquis était de retour.
M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans
une petite maison de garde, vint ouvrir.
--Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme.
--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le
concierge.
--N'importe, conduisez-nous au château.
--Qui annoncerai-je à monsieur?
--Des amis: allez!
On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant
que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de
l'étranger.
On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que
produirait une légion de valets.
--Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse.
Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand
M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord.
--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.
--Comment toi!... toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal.
Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M.
de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres.