--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes
avec ma femme, et...
--Ta femme!...
--Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle.
M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans
l'ombre des tentures. Il salua et reprit:
--Tu es donc marié?
--A ce qu'il paraît.
Madame s'avança. Le marquis la reconnut.
--Dieu!
--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et
toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est
triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu.
--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse...
--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé
le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de
Villeneuve.
--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant
de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous
mon toit.
--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.
--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir,
vingt personnes.
--Tant mieux!...
--Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de
gendarmerie de l'arrondissement.
--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et...
d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.
En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme
des amis attendus par lui.
Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé.
Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait déjà vu Madame. Il
eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.
Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique
de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de
Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame.
S'ils avaient su!...
A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son
presbytère, le curé demanda à _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui
accorder quelques instants d'entretien.
La duchesse, un peu étonnée, y consentit.
--Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe... j'ai laissé les
autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: _Domine salvum fac regem
nostrum HENRICUM_.
--Merci! monsieur l'abbé, dit-elle.
Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont
ce coeur de princesse et de mère avait dû être secoué?
Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est
vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi.
* * * * *
Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose
les rejoignait et montait dans la chaise de poste.
Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de
Dampierre.
Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de
la veille.
Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à
des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre
quelques jours de repos.
Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et
en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.
Son premier mot à M. de Bonnechose avait été:
--Où est le maréchal?
M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont
se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame
devinait que sa présence était indispensable.
En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait
désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée.
Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui
qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la
susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des
côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par
son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre
l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie
pour premier un maréchal de France.
Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:
«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en
Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous
les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une
méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra
ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux
leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne
dignité et à retrouver son ancien bonheur.