M. Grégoire se leva froidement en apercevant Fernande.

--D'où venez-vous, dit-il, à une pareille heure, seule, dans les rues?

Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien

avoir fait de mal. Il connaissait trop la pureté de Fernande pour la

soupçonner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette

résistance ouverte à ses ordres le révoltait.

Elle ne mentait jamais.

Souvent, quand elle était enfant, elle avait mieux aimé être punie que

de se sauver par un mensonge.

Et Dieu sait que la punition était sévère pour elle: sa mère ne venait

pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre!

Aussi, M. Grégoire savait que sa fille lui répondrait la vérité.

Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'était passé, elle se

tairait; mais à coup sur elle ne mentirait pas.

Fernande pâlit un peu à cette demande de son père.

Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse où elle était entrée,

elle ne devait reculer devant rien.

--Je viens de voir celui à qui je me suis fiancée, mon père, dit-elle.

Bien que M. Grégoire fût préparé à cette réponse, il ne s'attendait pas

à ce qu'elle fût aussi catégorique.

--Vous avez osé me désobéir!...

--Mon père, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce

que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai

voulu parler à l'homme dont je porterai le nom, après l'arrêt inflexible

qui est sorti de votre bouche.

--Et que lui avez-vous dit?

Elle se tut.

--Vous ne m'entendez pas?...

--Mon père...

--Répondez, je le veux!

--Je lui ai raconté tout ce qui s'était passé entre nous, et je l'ai

prié d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre.

M. Grégoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprès de

sa fille, et surtout s'il continuait à l'interroger, il ne pourrait pas

rester maître de lui.

--C'est bien, dit-il.

Et il sortit.

Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardigân avait

remarqué lorsqu'elle l'avait enfermé dans sa chambre, pour l'arracher à

la fureur des révolutionnaires, et elle éleva sa douleur vers Dieu, puis

elle se coucha.

Mais le sommeil ne venait pas.

Elle avait devant les yeux l'image de son père courroucé; des frissons

inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tête aux pieds. Elle

eut cette espèce de délire qu'on ressent pendant la crise, alors que les

idées ne sont pas effacées complètement par le sommeil et gardent, au

contraire, ce vague des choses indéfinies.

C'était l'heure où Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice;

l'heure où celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob

avec l'ange, cette image éternelle de l'homme terrassant ses passions.

Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment où elle se débattait contre

l'insomnie, où elle cherchait en vain à trouver un sommeil qui la

fuyait, sa vie, sa destinée se jouaient dans le coeur de l'homme qu'elle

avait choisi!

Aux premières lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put

prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'éveilla.

Elle se hâta de se lever et de s'habiller, brisée par cette nuit

d'insomnie.

Son habitude, chaque jour, était de se lever à la première heure. Elle

employait sa matinée à entendre la messe d'abord et ensuite à visiter

les pauvres.

Voyant l'heure avancée, elle craignit d'arriver trop tard; mais,

néanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens.

Elle fit demander à son père s'il pouvait la recevoir.

Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832 · 第 101 / 194 题