mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque changée
que je sois, je n'ai pas appris encore à douter de mon
amie..... Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être;
ardent et impétueux dans ses sensations, il est léger et
changeant dans ses sentimens: on peut captiver son
imagination, émouvoir ses sens, et non pénétrer son coeur.
C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu;
c'est Elise qui le dit, et c'est de Frédéric qu'elle parle! O
mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible,
qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me
trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu
l'unique substance de mon âme, est réel, c'est donc toi qui me
trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphème! toi, ma soeur, ma
compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi?
Non, non; en vain je m'efforce à le penser, en vain je
voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la
vertu outragée étouffe la voix de mon coeur, et m'empêche de
douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans
tout mon être, chaque partie de moi-même est en proie à la
douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où
porter mes pas, ni où reposer ma tête; ce mot terrible me
poursuit, il est partout, il a séché mon âme et renversé
toutes mes espérances.
Hélas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus;
pour sauver Frédéric je me sentais le courage d'en guérir.
Déjà, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder
à l'orage: déjà je formais des plans secrets pour une union,
qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à
nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et
nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui
avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but!
nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me
rapprocher de Frédéric! Mais quand il a cessé d'aimer, quand
Frédéric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter?
ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait
fait naître? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et
douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise, tu ne
peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris
pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite
des créatures, je pouvais estimer encore une âme qui n'avait
failli que pour lui; mais quand je considère pour qui je fus
coupable, pour qui j'offensais mon époux, je me sens à un tel
degré de bassesse, que j'ai cessé d'espérer de pouvoir
remonter à la vertu.
Elise, je renonce à Frédéric, à toi, au monde entier; ne
m'écris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec
toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie
que je te donne ici pour la dernière fois; laisse-moi seule;
l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi:
pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.
LETTRE XXXVII.
CLAIRE A ELISE.
Hélas! mon Elise, tu as été bien prompte à m'obéir, et il t'en
a peu coûté de renoncer à ton amie! ton silence ne me dit que
trop combien ce nom n'est plus fait pour moi, et cependant,
tout en étant indigne de le porter, mon âme déchirée le chérit
encore, et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai,
Elise, toi aussi tu as cessé de m'aimer? La misérable Claire
se verra donc mourir dans le coeur de tout ce qui lui fut
cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme!
Elle qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée,
honorée de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pensée
dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur
l'avenir, la voilà maintenant méprisée par son amie, baissant
un front humilié devant son époux, n'osant soutenir les
regards de personne: la honte la suit, l'environne; il semble
que, comme un cercle redoutable, elle la sépare du reste du
monde, et se place entre tous les êtres et elle. O tourmens
que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux
détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe
du tigre, s'enfonce dans mon coeur et déchire ses blessures.
Oui, il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui
aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas; mon sang
se glace, mes yeux se ferment, et, dans l'accablement où je
suis, j'ignore ce qui me reste à faire pour mourir... Mais,
Elise, si mon trépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne
s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c'est
pour elle que je t'implore: que l'image de celle qui lui donna
la vie ne la prive pas de ton affection; recueille-la dans ton
sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon
dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.
LETTRE XXXVIII.
CLAIRE A ELISE.
Pardonne, ô mon unique consolation! mon amie, mon refuge,
pardonne, si j'ai pu douter de ta tendresse! Je t'ai jugée,
non sur ce que tu es, mais sur ce que je méritais; je te
trouvais juste dans ta sévérité, comme tu me parais à présent
aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a
porté le trouble dans sa maison et la défiance dans l'âme de
son époux, ne mérite plus le nom de vertueuse, et tu ne me
nommes ainsi que parce que tu me vois dans ton coeur.
Malgré tes conseils, je n'ai point parlé avec confiance à mon
mari; je l'aurais desiré, et plus d'une fois je lui ai donné
occasion d'entamer ce sujet; mais il a toujours paru
l'éloigner: sans doute il rougirait de m'entendre; je dois lui
épargner la honte d'un pareil aveu, et je sens que son silence
me prescrit de guérir sans me plaindre. Elise, tu peux me
croire, le règne de l'amour est passé: mais le coup qu'il m'a
porté a frappé trop violemment sur mon coeur, je n'en guérirai
pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se résigne
à celles émanées du ciel: on courbe sa tête sous les décrets
éternels, et le reproche s'éteint quand il faut l'adresser à
Dieu; mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante:
je ne peux en accuser personne; tous les maux qu'elle cause
refoulent vers mon coeur, car c'est là qu'en est la source...
Cependant je suis calme, car il n'y a plus d'agitation pour
celui qui a tout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M.
d'Albe est content de l'espèce de tranquillité dont il me voit
jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre où
tu lui apprends la réunion imprévue d'Adèle et de Frédéric;
pourquoi donc m'en faire un mystère, Elise? Si cette charmante
personne parvient à le fixer, crains-tu que je m'en afflige,
crois-tu que je le blâme? Non, mon amie, je pense au contraire
que Frédéric a senti que quand l'attachement était un crime,
l'inconstance devenait une vertu, et il remplit, en
m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui
imposaient également; c'est ce que j'ai fait entendre à M.
d'Albe, lorsqu'il est entré dans les détails de ce que tu lui
écrivais. J'ai vu qu'il était étonné et ravi de ma réponse;
son approbation m'a ranimée, et l'image de son bonheur m'est
si douce, que j'en remplirais encore tout mon avenir, si je ne
sentais pas mes forces s'épuiser, et la coupe de la vie se
retirer de moi.
LETTRE XXXIX.
CLAIRE A ELISE.
Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste
non plus, mes journées se déroulent et se remplissent comme
autrefois: à l'extérieur, je suis presque la même; mais
l'extrême faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond
dégoût qui flétrit mon âme, m'apprennent qu'il est des
chagrins auxquels on ne résiste pas. La vertu fut ma première
idole, l'amour la détruisit; il s'est détruit à son tour, et
me laisse seule au monde: il faut mourir avec lui. Ah! mon
Elise! je souffre bien moins du changement de Frédéric, que de
l'avoir si mal jugé: tu ne peux comprendre jusqu'où allait ma
confiance en lui; enfin, te le dirai-je? il a été un moment où
j'ai pensé que tu étais d'accord avec mon époux pour me
tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre sous des
couleurs infidèles et odieuses l'infortuné qui expirait de mon
absence; il me semblait voir ce malheureux que j'avais envoyé
vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abusé par tes
fausses larmes, confiant entre tes bras, tandis que tu le
trahissais auprès de ton amie, enfin mon criminel amour,
répandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon
époux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausseté.
Elise, conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire
douter de toi? Ah! sans doute, c'est là son plus grand
forfait!
Mon amie, le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur
Frédéric; je croyais si bien le connaître! il me semblait que
mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux
âmes, confondues ensemble, s'étaient identifiées par tous les
points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un
égarement du coeur: le mien m'a trop mal guidée pour que j'ose
y compter encore, et je dois voir avec inquiétude jusqu'aux
mouvemens qui le portent vers toi. O Frédéric! mon estime pour
toi fut de l'idolâtrie; en me forçant à y renoncer, tu
ébranles mon opinion sur la vertu même; le monde ne me paraît
plus qu'une vaste solitude, et les appuis que j'y trouvais,
que des ombres vaines qui échappent sous ma main. Elise, tu
peux me parler de Frédéric: Frédéric n'est point celui que
j'aimais: semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il
a créée, j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination;
la vérité ou Elise ont déchiré le voile, Frédéric n'est plus
rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec
indifférence, de même je peux tout ignorer sans peine, et
peut-être devrais-je vouloir que tu continues à garder le
silence, afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières
pensées à mon époux et à mes enfans.
LETTRE XL.
CLAIRE A ELISE.
Je n'en puis plus, la langueur m'accable, l'ennui me dévore,
le dégoût m'empoisonne; je souffre sans pouvoir dire le
remède; le passé et l'avenir, la vérité et les chimères ne me
présentent plus rien d'agréable, je suis importune à moi-même;
je voudrais me fuir et je ne puis me quitter: rien ne me
distrait, les plaisirs ont perdu leur piquant, et les devoirs
leur importance. Je suis mal partout: si je marche, la fatigue
me force à m'asseoir; quand je me repose, l'agitation m'oblige
à marcher. Mon coeur n'a pas assez de place, il étouffe et
palpite violemment; je veux respirer, et de longs et profonds
soupirs s'échappent de ma poitrine. Où est donc la verdure des
arbres? les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle
encore? Où est la fraîcheur? où est l'air? Un feu brûlant
court dans mes veines et me consume; des larmes rares et
amères mouillent mes yeux et ne me soulagent pas. Que faire?
où porter mes pas? pourquoi rester ici? pourquoi aller
ailleurs? J'irai lentement errer dans la campagne; là,
choisissant des lieux écartés, j'y recueillerai quelques
fleurs sauvages et desséchées comme moi, quelques soucis,
emblèmes de ma tristesse: je n'y mêlerai aucun feuillage, la
verdure est morte dans la nature, comme l'espérance dans mon
coeur. Dieu! que l'existence me pèse! l'amitié l'embellissait
jadis, tous mes jours étaient sereins, une voluptueuse
mélancolie m'attirait sous l'ombre des bois, j'y jouissais du
repos et du charme de la nature. Mes enfans! je pensais à vous
alors, je n'y pense plus maintenant que pour être importunée
de vos jeux, et tyrannisée par l'obligation de vous rendre des
soins. Je voudrais vous ôter d'auprès de moi, je voudrais en
ôter tout le monde, je voudrais m'en ôter moi-même.... Lorsque
le jour paraît, je sens mon mal redoubler. Que d'instans
comptés par la douleur! Le soleil se lève, brille sur toute la
nature et la ranime de ses feux; moi seule, importunée de son
éclat, il m'est odieux et me flétrit: semblable au fruit qu'un
insecte dévore au coeur, je porte un mal invisible..... et
pourtant de vives et rapides émotions viennent souvent frapper
mes sens; je me sens frissonner dans tout mon corps; mes yeux
se portent du même côté, s'attachent sur le même objet; ce
n'est qu'avec effort que je les en détourne. Mon âme, étonnée,
cherche et ne trouve point ce qu'elle attend; alors plus
agitée, mais affaiblie par les impressions que j'ai reçues, je
succombe tout-à-fait, ma tête penche, je fléchis, et dans mon
morne abattement, je ne me débats plus contre le mal qui me
tue.
LETTRE XLI.
ELISE A M. D'ALBE.
Votre lettre m'a rassurée, mon cousin, j'en avais besoin, et
je me féliciterais bien plus des changemens que vous avez
observés chez Claire, si je ne craignais qu'abusé par votre
tendresse, vous ne prissiez l'affaissement total des organes
pour la tranquillité, et la mort de l'âme pour la résignation.
Je ne m'étonne point de ce que vous inspire la conduite de
Claire: je reconnais là cette femme dont chaque pensée était
une vertu, et chaque mouvement un exemple. Son coeur a besoin
de vous dédommager de ce qu'il a donné involontairement à un
autre, et elle ne peut être en paix avec elle-même qu'en vous
consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie. Vous êtes
touché de sa constante attention envers vous, de l'expression
tendre dont elle l'anime; vous êtes surpris des soins
continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui
l'entoure. Eh! mon cousin, ignorez-vous que le coeur de Claire
fut créé dans un jour de fête, qu'il s'échappa parfait des
mains de la nature, et que son essence étant la bonté, elle ne
peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre?
Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres;
je rejette avec effroi cette confiance sans borne qui, lui
faisant étouffer jusqu'à l'instinct de son coeur, me rend
responsable de sa vie; elle se reproche, comme un forfait,
d'avoir pu douter de son époux et de son amie, et ce forfait,
il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis, car c'en est
un de tromper une femme comme elle; ses torts furent
involontaires, les nôtres sont calculés; elle repousse les
siens avec horreur, nous persistons dans les nôtres de sang-froid.
Animée par un motif sublime, elle put se résoudre à
taire la vérité: nous! nous l'avons souillée par de
méprisables détours, sans avoir même la certitude de réussir;
cependant je ne me reproche rien, et la vie de Claire dût-elle
être le prix de l'exécution de vos volontés, en m'y
soumettant, en la sacrifiant elle-même au moindre de vos
desirs, je remplis son voeu, je ne fais que ce qu'elle m'eût
prescrit, que ce qu'elle ferait elle-même avec transport.
Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan;
non, à présent il faut le suivre jusqu'au bout, et il n'est
plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'épuiserait;
mais n'attendez pas que je persiste à lui donner des détails
imaginaires sur l'état de Frédéric: non, elle-même ayant senti
que la raison nous engageait à n'en parler jamais, je me
bornerai à garder un silence absolu sur ce sujet.
Depuis que Frédéric commence à se lever, il m'a conjurée de
lui donner le détail de mes affaires; je l'ai fait avec
empressement, dans l'espérance de le distraire; il les a
saisies avec intelligence, il les suit avec opiniâtreté:
comment s'en étonner? Claire lui ordonna ce travail.
Il a reçu hier votre lettre, celle où, sans lui parler
directement de votre femme, vous la lui peignez à chaque page,
gaie et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont
produit sur lui, il ne m'en a rien dit; j'observe seulement
que son regard est plus sombre, et son silence plus absolu: il
concentre toutes ses sensations en lui-même, rien ne perce,
rien ne l'atteint, rien ne le touche. Ce matin, tandis qu'il
travaillait auprès de moi, pour le tirer de sa morne stupeur,
j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein et l'ai posé
auprès de lui: son premier mouvement a été de me regarder avec
surprise, comme pour me demander ce que cela signifiait, et
puis, reportant ses yeux sur l'objet qui lui était offert, il
l'a contemplé long-temps; enfin, me le rendant avec froideur:
"Ce n'est pas elle," m'a-t-il dit, puis il s'est tu, et s'est
remis à l'ouvrage. Quelques heures se sont passées dans un
mutuel silence; il ne me questionne que sur mes affaires; si
je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas
l'air de m'entendre, ou bien il me répond par un signe ou un
monosyllabe; j'écarte avec grand soin toute conversation
tendant à une entière confiance, car je ne me sentirais pas la
force de continuer à le tromper. A chaque instant la pitié
m'entraîne à lui ouvrir mon coeur; c'est un besoin qui
s'accroît de jour en jour, et mon courage n'est pas à
l'épreuve de sa douleur: je n'ai pourtant rien dit encore;
mais il ne faut peut-être qu'un mot de sa part, qu'un instant
d'épanchement pour m'arracher votre secret! Ah! mon cousin,
pardonnez mon incertitude; mais voir souffrir un malheureux,
pouvoir le soulager d'un mot, et se taire, c'est un effort
auquel je ne peux pas espérer d'atteindre. Puis-je même le
desirer? Voudrais-je étouffer dans mon âme cet ascendant qui
nous pousse à adoucir les maux d'autrui? Ah! si c'est là une
faiblesse, je ne sais quel courage la vaudrait! Il y a une
heure que j'étais avec Frédéric; les cris de ma fille m'ayant
forcée à sortir avec précipitation, j'ai oublié sur ma
cheminée une lettre de Claire, que je venais de recevoir.
L'idée que Frédéric pouvait la lire m'a fait frémir, je suis
remontée comme un éclair, il la tenait dans sa main.
"Frédéric, qu'avez-vous fait? me suis-je écriée. -- Rien
qu'elle ne m'eût permis! m'a-t-il répondu. -Vous n'avez donc
pas lu cette lettre? ai-je repris. -- Non! elle m'aurait
méprisé, m'a-t-il dit en me la remettant." J'ai voulu louer sa
discrétion, sa délicatesse, il m'a interrompue. "Non, Elise,
vous vous méprenez; je n'ai plus ni délicatesse, ni vertu; je
n'agis, ne sens et n'existe plus que par elle, et peut-être
eussé-je lu ce papier, si la crainte de lui déplaire ne m'eût
arrêté." En finissant cette phrase, il est retombé dans son
immobilité accoutumée. Que ne donnerais-je pas pour qu'il
exhalât ses transports, pour l'entendre pousser des cris
aigus, pour le voir se livrer à un désespoir forcené! combien
cet état serait moins effrayant que celui où il est!
Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer, elles
le déchirent par cent forces diverses, et ses blessures qu'il
renferme, s'aigrissent, s'enveniment sur son coeur, et portent
dans tout son être des germes de destruction. L'infortuné
mérite votre pitié; et quelle que fût son ingratitude envers
vous, son supplice l'expie et l'emporte sur elle.
LETTRE XLII.
CLAIRE A ELISE.
Elise, je crois que le ciel a béni mes efforts, et qu'il n'a
pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue à moi-même:
depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans
mes veines; je souris avec satisfaction à mes devoirs; la vue
de mon mari ne me trouble plus, et je partage le contentement
qu'il éprouve à se trouver près de moi; je vois qu'il me sait
gré de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en
distingue bien toute la sincérité. Son indulgence m'encourage,
ses éloges me relèvent, et je ne me crois plus méprisable
quand je vois qu'il m'estime encore; mais à mesure que mon âme
se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon
digne époux, c'est là le voeu que j'adresse au ciel tous les
jours, c'est là le seul prix dont je pourrais racheter ma
faute; mais il faut renoncer à cet espoir. La mort est dans
mon sein, Elise, je la sens qui me mine, et ses progrès lents
et continus m'approchent insensiblement de ma tombe. O mon
excellente amie! ne pleure pas sur mon trépas, mais sur la
cause qui me le donne; s'il m'eût été permis de sacrifier ma
vie pour toi, mes enfans ou mon époux, ma mort aurait fait mon
bonheur et ma gloire; mais périr victime de la perfidie d'un
homme, mais mourir de la main de Frédéric!.... O Frédéric! ô
souvenir mille fois trop cher! Hélas! ce nom fut jadis pour
moi l'image de la plus noble candeur; à ce nom se rattachaient
toutes les idées du beau et du grand; lui seul me paraissait
exempt de cette contagion funeste que la fausseté a soufflée
sur l'univers; lui seul me présentait ce modèle de perfection
dont j'avais souvent nourri mes rêveries, et c'est de cette
hauteur où l'amour l'avait élevé qu'il tombe.... Frédéric, il
est impossible d'oublier si vite l'amour dont tu prétendais
être atteint; tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un
homme ordinaire ne paraît qu'une faute commune; mais Frédéric
artificieux est un monstre: la distance de ce que tu es, à ce
que tu feignais d'être, est immense, et il n'y a pas de crime
pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de
renoncer à toi que d'être forcée de te mépriser, et ta
bassesse était le seul coup que je ne pouvais supporter.
Mon amie, cette lettre-ci est la dernière où je te parlerai de
lui; désormais mes pensées vont se porter sur de plus dignes
objets; le seul moyen d'obtenir la miséricorde céleste, est
sans doute d'employer le reste de ma vie au bonheur de ce qui
m'entoure; je visite mon hospice tous les jours; je vois avec
plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que
j'y avais établi. Je lèguerai à mon Elise le soin de
l'entretenir; c'est d'elle que ma Laure apprendra à y veiller
à son tour: puisse cette fille chérie se former auprès de toi
à toutes les vertus qui manquèrent à sa mère! parle-lui de mes
torts, surtout de mon repentir; dis-lui que si je t'avais
écoutée, j'aurais vécu paisible et honorée, et que je t'aurais
value peut-être. Que ses tendres soins dédommagent son vieux
père de tout le mal que je lui causai; et pour payer tout ce
qu'elle tiendra de toi, puisse-t-elle t'aimer comme
Claire!.... Adieu, mon coeur se déchire à l'aspect de tout ce
que j'aime; c'est au moment de quitter des objets si chers,
que je sens combien ils m'attachent à la vie. Elise, tu
consoleras mon digne époux, tu ne le laisseras pas isolé sur
la terre; tu deviendras son amie, de même que la mère de mes
enfans; ils n'auront pas perdu au change.
LETTRE XLIII.
CLAIRE A ELISE.
Ne t'afflige point, mon amie, la douce paix que Dieu répand
sur mes derniers jours m'est un garant de sa clémence;
quelques instans encore, et mon âme s'envolera vers
l'éternité. Dans ce sanctuaire immortel, si j'ai à rougir d'un
sentiment qui fut involontaire, peut-être l'aurai-je trop
expié sur la terre pour en être punie dans le ciel. Chaque
jour, prosternée devant la majesté suprême, j'admire sa
puissance et j'implore sa bonté; elle enveloppe de sa
bienfaisance tout ce qui respire, tout ce qui sent, tout ce
qui souffre: c'est là le manteau dont les malheureux doivent
réchauffer leurs coeurs........ Mais, quand la nuit a laissé
tomber son obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras de
l'Eternel étendu vers moi; dans ces instans d'un calme
parfait, l'âme s'élance vers le ciel et correspond avec Dieu,
et la conscience, reprenant ses droits, pèse le passé et
pressent l'avenir. C'est alors que, jetant un coup-d'oeil sur
ces jours engloutis par le temps, on se demande, non sans
effroi, comment ils ont été employés, et en faisant la revue
de sa vie on compte par ses actions les témoins qui déposeront
bientôt pour ou contre soi. Quel calcul! qui osera le faire
sans une profonde humilité, sans un repentir poignant de
toutes les fautes auxquelles on fut entraîné? O Frédéric!
comment supporteras-tu ces redoutables momens? Quand il se
pourrait qu'innocent d'artifice, tu aies cru sentir tout ce
que tu m'exprimais, songe, malheureux, que pour t'absoudre de
ton ingratitude envers ton père, il aurait fallu que le ciel
lui-même eût allumé les feux dont tu prétendais brûler, et
ceux-là ne s'éteignent point. Et toi, mon Elise, pardonne, si
le souvenir de Frédéric vient encore se mêler à mes dernières
pensées; le silence absolu que tu gardes à ce sujet me dit
assez que je devrais t'imiter; mais, avant de quitter cette
terre que Frédéric habite encore, permets-moi du moins de lui
adresser un dernier adieu, et de lui dire que je lui pardonne:
s'il reste à cet infortuné quelques traits de ressemblance
avec celui que j'aimai, l'idée d'avoir causé ma mort
accélérera la sienne, et peut-être n'est-il pas éloigné
l'instant qui doit nous réunir sous la voûte céleste. Ah!
quand c'est là seulement que je dois le revoir, serais-je donc
coupable de souhaiter cet instant?
LETTRE XLIV.
ELISE A M. D'ALBE.
Il est donc vrai, mon amie s'affaiblit et chancelle, et vous
êtes inquiet sur son état! Ces évanouissemens longs et
fréquens sont un symptôme effrayant, et un obstacle au desir
que vous auriez de lui faire changer d'air! Ah! sans doute, je
volerai auprès d'elle: je confierai mes deux fils à Frédéric;
c'est une chaîne dont je l'attacherai ici; je dissimule ma
douleur devant lui, car, s'il pouvait soupçonner le motif de
mon voyage; s'il se doutait que tout ce que vous lui dites de
Claire n'est qu'une erreur, s'il voyait ces terribles paroles
que vous n'avez point tracées sans frémir, et que je n'ai pu
lire sans désespoir, déjà les ombres de la mort couvrent son
visage, aucune force humaine ne le retiendrait ici.