Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n'en

fais pas même à l'auteur de tous nos désastres. Dès qu'un être

est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi, et

Frédéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de

ma douleur tourne contre lui; mais mon âme est brisée de

tristesse, et je n'ai point d'expressions pour ce que

j'éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de

ma vie; si je la perds, tous les liens qui me restent me

deviendront odieux; mes enfans, oui, mes enfans eux-mêmes ne

seront plus pour moi qu'une charge pesante: chaque jour, en

les embrassant, je penserai que ce sont eux qui m'empêchent de

la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette, et leurs

caresses, et les jouissances qu'ils me promettaient, et tous

les noeuds qui m'attachent au monde; et mon âme désespérée

déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.

Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de

piété, ce ne sont point eux qui l'affaiblissent; au contraire,

les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d'aliment, et

cherchent toujours leurs ressources ou très-loin ou très-près

d'elles, dans les idées religieuses ou dans les idées

sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse ne peut

être rempli que par Dieu même.

Annoncez-moi à Claire; je compte partir dans deux ou trois

jours. Fiez-vous à ma foi, je saurai respecter votre volonté,

ma parole et l'état de mon amie, et elle ignorera toujours que

son époux, cessant un moment de l'apprécier, la traita comme

une femme ordinaire.

LETTRE XLV.

ELISE A M. D'ALBE.

O mon cousin! Frédéric est parti, et je suis sûre qu'il est

allé chez vous, et je tremble que cette lettre, que je vous

envoie par un exprès, n'arrive trop tard, et ne puisse

empêcher les maux terribles qu'une explication entraînerait

après elle. Comment vous peindre la scène qui vient de se

passer? Aujourd'hui, pour la première fois, Frédéric m'a

accompagnée dans une maison étrangère: muet, taciturne, son

regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à

rien de ce qui se faisait autour de lui, et répondait à peine

quelques mots au hasard aux différentes questions qu'on lui

adressait. Tout à coup un homme inconnu prononce le nom de

madame d'Albe, il dit qu'il vient de chez elle, qu'elle est

mal, mais très-mal..... Frédéric jette sur moi un oeil hagard

et interrogatif, et voyant des larmes dans mes yeux, il ne

doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et

le questionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de

lui tout dire, il me repousse avec violence en s'écriant:

"Non, vous m'avez trompé, je ne vous crois plus..." L'homme

qui venait de parler, et qui n'avait été chez vous que pour

des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet

inattendu de ce qu'il a dit, hésite à répondre aux questions

pressantes de Frédéric. Cependant, effrayé de l'accent

terrible de ce jeune homme, il n'ose résister ni à son ton ni

à son air. "Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt, et on

assure que c'est à cause de l'infidélité d'un jeune homme

qu'elle aimait, et que son mari a chassé de chez elle."

A ces mots, Frédéric jette un cri perçant, renverse tout ce

qui se trouve sur son passage, et s'élance hors de la chambre;

je me précipite après lui, je l'appelle: c'est au nom de

Claire que je le supplie de m'entendre, il n'écoute rien,

nulle force ne peut le retenir, il écrase tout ce qui s'oppose

à sa fuite; je le perds de vue, je ne l'ai plus revu, et

j'ignore ce qu'il est devenu; mais je ne doute point qu'il

n'ait porté ses pas vers l'asile de Claire, je tremble qu'elle

ne le voie; la surprise, l'émotion épuiseraient ses forces. O

mon ami! puisse ma lettre arriver à temps pour prévenir un

pareil malheur! L'insensé, dans son féroce délire, il ne songe

pas que son apparition subite peut tuer celle qu'il aime. Ah!

s'il se peut, empêchez-les de se voir, repoussez-le de votre

maison; qu'il ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui

justifiait tous ses torts; faites tonner l'honneur outragé,

accablez-le de votre indignation: que vous font sa fureur, ses

imprécations, sa douleur même? Songez que c'est lui qui est le

meurtrier de Claire, que c'est lui qui a porté le trouble dans

cette âme céleste, et qui a terni une réputation sans tache;

car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas

l'écho fidèle de l'opinion publique? Ce monde barbare, odieux

et injuste, a déshonoré mon amie; sans égard pour ce qu'elle

fut, il la juge à la rigueur sur de trompeuses apparences,

mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable de la

femme adultère. Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses

forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de

l'estime publique? Celle qui la respecta toujours, qui la

regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle

vivre après l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte

une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était pas

digne de te porter: abreuvée de larmes et d'outrages, va

demander au ciel le prix de tes douleurs, et que les anges,

empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur

semblable.

Ici finissent les lettres de Claire; le reste est un récit

écrit de la main d'Elise. Sans doute elle en aura recueilli

les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les

aura confiés au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant

un jour, pût se préserver des passions dont sa déplorable mère

avait été la victime.

Il était tard, la nuit commençait à s'étendre sur l'univers;

Claire, faible et languissante, s'était fait conduire au bas

de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne

de son père, et où sa piété consacra un autel à la Divinité.

Humblement prosternée sur le dernier degré, le coeur toujours

dévoré de l'image de Frédéric, elle implorait la clémence du

ciel pour un être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout

à coup une marche précipitée l'arrache à ses méditations, elle

s'étonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tête, le

premier objet qui la frappe c'est Frédéric! Frédéric pâle,

éperdu, couvert de sueur et de poussière. A cet aspect, elle

croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un

mouvement qui lui arrache son erreur. Frédéric la voit et

s'arrête, il contemple ce visage charmant qu'il avait laissé

naguère brillant de fraîcheur et de jeunesse, il le retrouve

flétri, abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le

sceau de la mort est déjà empreint dans tous ses traits: il

veut parler, et ne peut articuler un mot; la violence de la

douleur a suspendu son être. Claire, toujours immobile, les

bras étendus vers lui, laisse échapper le nom de Frédéric: à

cette voix il retrouve la chaleur et la vie, et saisissant sa

main décolorée: "Non, s'écrie-t-il, tu ne l'as pas cru que

Frédéric ait cessé de t'aimer. Non, ce blasphème horrible,

épouvantable, a été démenti par ton coeur. O ma Claire! en te

quittant, en renonçant à toi pour jamais, en supportant la vie

pour t'obéir, j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de

l'infortune; mais si tu as douté de ma foi, je n'en ai goûté

que la moindre partie.......... Parle donc, Claire, rassure-moi,

romps ce silence mortel qui me glace d'effroi." En disant

ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire, le

repoussant doucement, se lève, fixe les yeux sur lui, et le

parcourant long-temps avec surprise: "O toi, dit-elle, qui me

présentes l'image de celui que j'ai tant aimé, toi, l'ombre de

ce Frédéric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du

céleste séjour pour m'apprendre que ma dernière heure

approche? et es-tu l'ange destiné à me guider vers l'éternelle

région? -- Qu'ai-je entendu? lui répond Frédéric, est-ce toi

qui me méconnais? Claire, ton coeur est-il donc changé comme

tes traits, et reste-t-il insensible auprès de moi? -- Quoi! il

se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écrie-t-elle; mon

Frédéric existerait encore? On me l'avait dit perdu, l'amitié

m'aurait-elle donc trompée? -- Oui, interrompit-il avec

véhémence, une affreuse trahison me faisait paraître infidèle

à tes yeux, et te peignait à moi gaie et paisible; on nous

faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous

enfonçassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi,

Claire, amitié, foi, honneur, tout est faux dans le

monde; il n'y a de vrai que l'amour; il n'y a de réel que ce

sentiment puissant et indestructible qui m'attache à ton être,

et qui dans ce moment même te domine ainsi que moi: ne le

combats plus, ô mon âme! livre-toi à ton amant; partage ses

transports, et sur les bornes de la vie où nous touchons l'un

et l'autre, goûtons, avant de la quitter, cette félicité

suprême qui nous attend dans l'éternité." Frédéric dit, et

saisissant Claire, il la serre dans ses bras, il la couvre de

baisers, il lui prodigue ses brûlantes caresses; l'infortunée,

abattue par tant de sensations, palpitante, oppressée, à

demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, résiste encore, le

repousse et s'écrie: "Malheureux! quand l'éternité va

commencer pour moi, veux-tu que je paraisse déshonorée devant

le tribunal de Dieu! Frédéric, c'est pour toi que je

t'implore, la responsabilité de mon crime retombera sur ta

tête. -- Eh bien! je l'accepte, interrompit-il d'une voix

terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la

possession de Claire; qu'elle m'appartienne un instant sur la

terre, et que le ciel m'écrase pendant l'éternité!" L'amour a

doublé les forces de Frédéric, l'amour et la maladie ont

épuisé celles de Claire. Elle n'est plus à elle, elle n'est

plus à la vertu; Frédéric est tout, Frédéric l'emporte.....

Elle l'a goûté dans toute sa plénitude, cet éclair de délice

qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue,

cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le

sentiment qui l'a créée: son âme, confondue dans celle de son

amant, nage dans un torrent de volupté. Il fallait mourir

alors: mais Claire était coupable, et la punition l'attendait

au réveil. Qu'il fut terrible! quel gouffre il présenta à

celle qui vient de rêver le ciel! Elle a violé la foi

conjugale! elle a souillé le lit de son époux! la noble Claire

n'est plus qu'une infâme adultère! Des années d'une vertu sans

tache, des mois de combats et de victoires sont effacés par ce

seul instant! elle le voit, et n'a plus de larmes pour son

malheur, le sentiment de son crime l'a dénaturée; ce n'est

plus cette femme douce et tendre dont l'accent pénétrant

maîtrisait l'âme des êtres sensibles, et en créait une aux

indifférens; c'est une femme égarée, furieuse, qui ne peut se

cacher sa perfidie, et qui ne peut la supporter. Elle

s'éloigne de Frédéric avec horreur, et élevant ses mains

tremblantes vers le ciel: "Eternelle justice! s'écrie-t-elle,

s'il te reste quelque pitié pour la vile créature qui ose

t'implorer encore, punis le lâche artisan de mon malheur;

qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi

par l'ignominie de Claire et les cris de son bienfaiteur! Et

toi, homme perfide et cruel, contemple ta victime, mais écoute

les derniers cris de son coeur; il te hait, ce coeur, plus

encore qu'il ne t'a aimé; ton approche le fait frémir, et ta

vue est son plus grand supplice; éloigne-toi, va, ne me

souille plus de tes indignes regards." Frédéric, embrasé

d'amour et dévoré de remords, veut fléchir son amante:

prosterné à ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'écoute

rien; le crime a anéanti l'amour, et la voix de Frédéric ne va

plus à son coeur. Il fait un mouvement pour se rapprocher

d'elle; effrayée, elle s'élance auprès de l'autel divin, et

l'entourant de ses bras, elle dit: "Ta main sacrilége osera-t-elle

m'atteindre jusqu'ici? Si ton âme basse et rampante n'a

pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la

terre, respecte au moins le ciel, et que ton impiété ne vienne

pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici,

ajouta-t-elle dans un transport prophétique, que je jure que

cet instant où je te vois est le dernier où mes yeux

s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore, je saurai trouver

une mort prompte, et que le ciel m'anéantisse à l'instant où

tu oserais reparaître devant moi."

Frédéric, terrassé par cette horrible imprécation, et

frémissant que le moindre délai n'assassine son amante,

s'éloigne avec impétuosité. Mais à peine est-il hors de sa

vue, qu'il s'arrête; il ne peut sortir du bois épais qui les

couvre, sans l'avoir entendue encore une fois, et élevant la

voix, il s'écrie: "O toi, que je ne dois plus revoir! toi qui,

d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortuné qui

t'adorait! toi qui, pour prix d'un amour sans exemple, le

condamnes à un exil éternel! toi, enfin, dont la haine l'a

proscrit de la surface du monde, ô Claire! avant que

l'immensité nous sépare à jamais, avant que le néant soit

entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et au nom du

tourment que j'endure, que ce soit un accent de pitié!........

" Il se tait, il ne respire pas, il étouffe les horribles

battemens de son coeur pour mieux écouter, il attend la voix

de Claire...... Enfin ces mots faibles, tremblans, et qui

percent à peine le repos universel de la nature, viennent

frapper ses oreilles et calmer ses sens: _Va, malheureux, je te

pardonne_.

L'indignation avait ranimé les forces de Claire,

l'attendrissement les anéantit: subjuguée par l'ascendant de

Frédéric, à l'instant où, en lui pardonnant, elle sentit

qu'elle l'aimait encore, elle tomba sans mouvement sur les

degrés de l'autel.

Cependant M. d'Albe qui n'avait point reçu la lettre d'Elise,

et qui était sorti pour quelques heures, apprend à son retour

que Frédéric a paru dans la maison; il frémit, et demande sa

femme; on lui dit qu'elle est allée, selon son usage, se

recueillir près du tombeau de son père. Il dirige ses pas de

ce côté; la lune éclairait faiblement les objets: il appelle

Claire, elle ne répond point; sa première idée est qu'elle a

fui avec Frédéric; la seconde, plus juste, mais plus terrible

encore, est qu'elle a cessé d'exister. Il se hâte d'arriver;

enfin, à la lueur des rayons argentés qui percent à travers

les tremblans peupliers, il aperçoit un objet..... une robe

blanche..... il approche..... c'est Claire étendue sur le

marbre et aussi froide que lui. A cette vue il jette des cris

perçans; ses gens l'entendent et accourent. Ah! comment

peindre la consternation universelle! Cette femme céleste

n'est plus, cette maîtresse adorée, cet ange de bienfaisance

n'est plus qu'une froide poussière! La désolation s'empare de

tous les coeurs: cependant un mouvement a ranimé l'espérance;

on se hâte, on la transporte, les secours volent de tous

côtés. La nuit entière se passe dans l'incertitude; mais le

lendemain une ombre de chaleur renaît, et ses yeux se rouvrent

au jour, au moment même où Elise arrivait auprès d'elle.

Cette tendre amie avait suivi sa lettre de près, mais sa

lettre n'était point arrivée; un mot de M. d'Albe l'instruit

de tout, elle entre éperdue. Claire ne la méconnaît point,

elle lui tend les bras. Elise se précipite, Claire la presse

sur son coeur déjà atteint des glaces de la mort. Elle veut

que l'amitié la ranime et lui rende la force d'exprimer ses

dernières volontés: son oeil mourant cherche son époux; sa

voix éteinte l'appelle; elle prend sa main, et l'unissant à

celle de son amie, elle les regarde tous deux avec tristesse,

et dit: "Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente:

l'infortunée que vous voyez devant vous s'est couverte du

dernier opprobre; mes sens égarés m'ont trahie; et un ingrat,

abusant de ma faiblesse, a brisé les noeuds sacrés qui

m'attachaient à mon époux. Je ne demande point d'indulgence,

ni lui ni moi n'avons droit d'y prétendre: il est des crimes

que la passion n'excuse pas, et que le pardon ne peut

atteindre....." Elle se tait. En l'écoutant, l'âme d'Elise se

ferme à toute espérance, elle est sûre que son amie ne

survivra pas à sa honte.

M. d'Albe, consterné de ce qu'il entend, ne repousse pas

néanmoins la main qui l'a trahi. "Claire, lui dit-il, votre

faute est grande sans doute; mais il vous reste encore assez

de vertus pour faire mon bonheur; et le seul tort que je ne

vous pardonne pas, est de souhaiter une mort qui me laisserait

seul au monde." A ces mots, sa femme lève sur lui un oeil

attendri et reconnaissant: "Cher et respectable ami, lui dit-elle,

croyez que c'est pour vous seul que je voudrais vivre,

et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernière

heure si amère. Mais je sens que mes forces diminuent,

éloignez-vous l'un et l'autre, j'ai besoin de me recueillir

quelques momens, afin de vous parler encore."

Elise ferme doucement le rideau, et ne profère pas une parole;

elle n'a rien à dire, rien à demander, rien à attendre: l'aveu

de son amie lui a appris que tout était fini, que l'arrêt du

sort était irrévocable, et que Claire était perdue pour elle.

M. d'Albe, qui la connaît moins, s'agite et se tourmente; plus

heureux qu'Elise, il craint, car il espère; il s'étonne de la

tranquillité de celle-ci, sa muette consternation lui paraît

de la froideur, il le dit et s'en irrite. Elise, sans

s'émouvoir de sa colère, se lève doucement, et l'entraînant

hors de la chambre: "Au nom de Dieu! lui dit-elle, ne troublez

pas la solennité de ces momens par de vains secours qui ne la

sauveront point, et calmez un emportement qui peut rompre le

dernier fil qui la retient à la vie. Craignez qu'elle ne

s'éteigne avant de nous avoir parlé de ses enfans; sans doute

son dernier voeu sera pour eux; tel qu'il soit, fût-il de lui

survivre, je jure de le remplir. Quant à son existence

terrestre elle est finie; du moment que Claire fut coupable,

elle a dû renoncer au jour: je l'aime trop pour vouloir

qu'elle vive, et je la connais trop pour l'espérer." L'air

imposant et assuré dont Elise accompagna ces mots, fut un coup

de foudre pour M. d'Albe; il lui apprit que sa femme était

morte.

Elise se rapprocha du lit de son amie: assise à son chevet,

toujours immobile et silencieuse, il semblait qu'elle attendît

le dernier souffle de Claire pour exhaler le sien.

Au bout de quelques heures, Claire étendit la main, et prenant

celle d'Elise: "Je sens que je m'éteins, dit-elle, il faut me

hâter de parler; fais sortir tout le monde, et que M. d'Albe

reste seul avec toi." Elise fait un signe, chacun se retire;

le malheureux époux s'avance, sans avoir le courage de jeter

les yeux sur celle qu'il va perdre; il se reproche

intérieurement d'avoir peut-être causé sa mort en la trompant.

Claire devine son repentir, et croit que son amie le partage;

elle se hâte de les rassurer. "Ne vous reprochez point, leur

dit-elle, de m'avoir déguisé la vérité, votre motif fut bon,

et ce moyen pouvait seul réussir; sans doute, il m'eût guérie,

si l'effrayante fatalité qui me poursuit n'eût renversé tous

vos projets." Elise ne répond rien, elle sait que Claire ne

dit cela que pour calmer leur conscience agitée, et elle ne se

justifie pas d'un tort qui retomberait en entier sur M.

d'Albe; mais celui-ci s'accuse, il rend à Elise la justice qui

lui est due, en apprenant à Claire qu'elle n'a cédé qu'à sa

volonté. Elle est dédommagée de sa droiture; un léger

serrement de main que M. d'Albe n'aperçoit pas, la récompense

sans le punir. Claire reprend la parole. "O mon ami! dit-elle

en regardant tendrement son mari; nul n'est ici coupable que

moi; vous, qui n'eûtes jamais de pensées que mon bonheur, et

que j'offensai avec tant d'ingratitude, est-ce à vous à vous

repentir?" M. d'Albe prend la main de sa femme et la couvre de

larmes; elle continue: "Ne pleurez point, mon ami, ce n'est

pas à présent que vous me perdez, mais quand, par une honteuse

faiblesse j'autorisai l'amour de Frédéric; quand par un

raisonnement spécieux je manquai de confiance en vous pour la

première fois de ma vie; ce fut alors que, cessant d'être moi-même,

je cessai d'exister pour vous; dès l'instant où je

m'écartai de mes principes, les anneaux sacrés qui les liaient

ensemble se brisèrent, et me laissèrent sans appui dans le

vague de l'incertitude; alors la séduction s'empara de moi,

fascina mes yeux, obscurcit le sacré flambeau de la vertu, et

s'insinua dans tous mes sens; au lieu de m'arracher à

l'attrait qui m'entraînait, je l'excusai, et dès lors la chute

devint inévitable. O toi, mon Elise! continua-t-elle avec un

accent plus élevé, toi qui vas devenir la mère de mes enfans,

je ne te recommande point mon fils, il aura les exemples de

son père; mais veille sur ma Laure, que son intérêt l'emporte

sur ton amitié. Si quelques vertus honorèrent ma vie, dis-lui

que ma faute les effaça toutes; en lui racontant la cause de

ma mort, garde-toi bien de l'excuser, car dès lors tu

l'intéresserais à mon crime: qu'elle sache que ce qui m'a

perdue est d'avoir coloré le vice des charmes de la vertu;

dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore

que celui qui la méconnaît; car, en la faisant servir de voile

à son hideux ennemi, on nous trompe, on nous égare, et on nous

approche de lui quand nous croyons n'aimer qu'elle........

Enfin, Elise, ajouta-t-elle en s'affaiblissant, répète souvent

à ma Laure, que si une main courageuse et sévère, avait

dépouillé le prestige dont j'entourais mon amour, et qu'on

n'eût pas craint de me dire que celle qui compose avec

l'honneur l'a déjà perdu, et que jamais il n'y eut de nobles

effets d'une cause vicieuse, alors, sans doute, j'eusse foulé

aux pieds le sentiment dont j'expire aujourd'hui...." Ici

Claire fut forcée de s'interrompre, en vain elle voulut

achever sa pensée, ses idées se troublèrent, et sa langue

glacée ne put articuler que des mots entrecoupés. Au bout de

quelques instans elle demanda la bénédiction de son époux; en

la recevant, un éclair de joie ranima ses yeux. "A présent je

meurs en paix, dit-elle, je peux paraître devant Dieu..... je

vous offensai plus que lui, il ne sera pas plus sévère que

vous." Alors, jetant sur lui un dernier regard, et serrant la

main de son amie, elle prononça le nom de Frédéric, soupira et

mourut.

Quelques jours après, M. d'Albe reçut ce billet écrit par

Elise et dicté par Claire.

CLAIRE A M. D'ALBE.

Je ne veux point faire rougir mon époux, en prononçant devant

lui un nom qu'il déteste peut-être; mais pourra-t-il oublier

que cet infortuné voulait fuir cet asile, et que mon ordre

seul l'y a retenu; que, dans notre situation mutuelle, ses

devoirs étant moindres, ses torts le sont aussi, et que mon

amour fut un crime quand le sien n'était qu'une faiblesse? Il

est errant sur la terre, il a vos malheurs à se reprocher, il

croira avoir causé ma mort, et son coeur est né pour aimer la

vertu. O mon époux! mon digne époux! la pitié ne vous dit-elle

rien pour lui, et n'obtiendra-t-il pas une miséricorde que

vous ne m'avez pas refusée?

Pour remplir les dernières volontés de sa femme, M. d'Albe

s'informa de Frédéric dans tous les environs, il fit faire les

perquisitions les plus exactes dans le lieu de sa naissance;

tout fut inutile, ses recherches furent infructueuses; jamais

on n'a pu découvrir où il avait traîné sa déplorable

existence, ni quand il l'avait terminée. Jamais nul être

vivant n'a su ce qu'il était devenu: on dit seulement qu'aux

funérailles de Claire, un homme inconnu, enveloppé d'une

épaisse redingotte, et couvert d'un large chapeau, avait suivi

le convoi dans un profond silence; qu'au moment où l'on avait

posé le cercueil dans la terre, il avait tressailli, et

s'était prosterné la face dans la poussière, et qu'aussitôt

que la fosse avait été comblée, il s'était enfui

impétueusement en s'écriant: "A présent je suis libre, tu n'y

seras pas long-temps seule!"

FIN.

IMPRIMERIE DE DEMONVILLE.

Erreurs typographiques:

Lettre 2: =bâtimens dépendans= remplacé par =bâtimens dépendant"

Lettre 2: =bienfait de mon père= remplacé par =bienfait de votre

père=

Lettre 5: =aigre.= remplacé par =aigre."=

Lettre 6: =serré dans ses bras= remplacé par =serrée dans ses

bras=

Lettre 7: =aie vue encore= remplacé par =aie vu encore=

Lettre 10: =schall= remplacé par =châle=

Lettre 11: =J'ai nommé Adèle= remplacé par ="J'ai nommé Adèle=

Lettre 13: =bois des peupliers= remplacé par =bois de peupliers=

Lettre 13: =pour un Dieu= remplacé par =pour un dieu=

Lettre 13: =presse ma pensée= remplacé par =pressent ma pensée=

Lettre 17: =Adèle impatiente= remplacé par =Adèle, impatiente=

Lettre 17: =Ce n'est pas là= remplacé par ="Ce n'est pas là=

Lettre 17: =un de ses momens.= remplacé par =un de ses momens. --=

Lettre 18: =aidé à faire= remplacé par =aidés à faire=

Lettre 18: =je la presse.= remplacé par =je la presse."=

Lettre 18: =Il m'a atterré= remplacé par =Il m'a atterrée=

Claire d'Albe · 第 8 / 9 段