et je n'ai pas versé une larme; il est parti, et il semble que
ce départ m'ait donné une nouvelle vie; j'éprouve une force
inconnue qui me commande une activité continuelle; je ne puis
rester en place, ni garder le silence, ni dormir; le repos
m'est impossible, et je sens que la gaieté même est plus près
de moi que le calme. J'ai ri, j'ai plaisanté avec mon mari,
j'étais montée sur un ton extraordinaire; je ne savais pas ce
que je faisais, je ne me reconnaissais plus moi-même. Si tu
pouvais voir comme je suis loin d'être triste, je n'éprouve
pas non plus cette satisfaction douce et paisible qui naît de
l'idée d'avoir fait son devoir, mais quelque chose de
désordonné et de dévorant, qui ressemblerait à la fièvre, si
je n'étais d'ailleurs en parfaite santé. Croirais-tu que je
n'ai aucune impatience d'avoir de ses nouvelles, et que je
suis aussi indifférente sur ce qui le regarde que sur tout le
reste du monde? Je t'assure, mon Elise, que ce départ m'a fait
beaucoup de bien, et je me crois absolument guérie..... N'est-ce
pas ce matin qu'il nous a quittés? Je ne sais plus comment
marche le temps: il me semble que tout ce qui s'est passé dans
mon âme depuis hier, n'a pu avoir lieu dans un espace aussi
court.... Cependant il est bien vrai, c'est ce matin que
Frédéric s'est arraché d'ici; je n'ai compté que douze heures
depuis son départ, pourquoi donc le son de l'airain a-t-il
pris quelque chose de si lugubre? Chaque fois qu'il retentit,
j'éprouve un frémissement involontaire.... Pauvre Frédéric!
chaque coup t'éloigne de moi, chaque instant qui s'écoule
repousse vers le passé l'instant où je te voyais encore; le
temps l'éloigne, le dévore: ce n'est plus qu'une ombre
fugitive que je ne puis saisir, et ces heures de félicité que
je passais près de toi, sont déjà englouties par le néant.
Accablante vérité! les jours vont se succéder; l'ordre général
ne sera pas interrompu, et pourtant tu seras loin d'ici. La
lumière reparaîtra sans toi, et mes tristes yeux, ouverts sur
l'univers, n'y verront plus le seul être qui l'habite. Quel
désert, mon Elise! Je me perds dans une immensité sans rivage;
je suis accablée de l'éternité de la vie; c'est en vain que je
me débats pour échapper à moi-même, je succombe sous le poids
d'une heure; et pour aiguiser mon mal, la pensée, comme un
vautour déchirant, vient m'entourer de toutes celles qui me
sont encore réservées..... Mais pourquoi te dis-je tout cela?
Mon projet était autre: je voulais te parler de son départ,
qu'est-ce donc qui m'arrête? Lorsque je veux fixer ma pensée
sur ce sujet, un instinct confus le repousse; il me semble,
quand la nuit m'environne et que le sommeil pèse sur
l'univers, que peut-être ce départ aussi n'est qu'un
songe..... Mais je ne puis m'abuser plus long-temps: il est
trop vrai! Frédéric est parti; ma main glacée est restée sans
mouvement dans la sienne; mes yeux n'ont pas eu une larme à
lui donner, ni ma bouche un mot à lui dire... J'ai vu sur ces
lambris son ombre paraître et s'effacer pour jamais; j'ai
entendu le seuil de la porte retenir sous ses derniers pas, et
le bruit de la voiture qui l'emportait se perdre peu à peu
dans le vide et le néant.... Mon Elise, j'ai été obligée de
suspendre ma lettre; je souffrais d'un mal singulier: c'est le
seul qui me reste, j'en guérirai sans doute. J'éprouve un
étouffement insupportable, les artères de mon coeur se
gonflent, je n'ai plus de place pour respirer, il me faut de
l'air. J'ai été dans le jardin; déjà la fraîcheur commençait à
me soulager, lorsque j'ai vu de la lumière dans l'appartement
de M. d'Albe; j'ai cru même l'apercevoir à travers ses
croisées; et, dans la crainte qu'il n'attribuât au départ de
Frédéric la cause qui troublait mon repos, je me suis hâtée de
rentrer; mais, hélas! mon Elise, je suis presque sûre,
non-seulement qu'il m'a vue, mais qu'il sait tout ce qui se passe
dans mon coeur. J'avais espéré pourtant l'arracher au soupçon
en parlant la première du départ de Frédéric, et, par un
effort dont son intérêt seul pouvait me rendre capable, je le
fis sans trouble et sans embarras. Dès le premier mot je crus
voir un léger signe de joie dans ses yeux; cependant il me
demanda gravement quels motifs me faisaient approuver ce
projet; je lui répondis que tes affaires demandant un aide, et
ce moment-ci étant un temps de vacance pour la manufacture, je
pensais que c'était celui où Frédéric pouvait le plus
s'absenter; que pour moi, je souhaitais vivement qu'il allât
t'aider à venir plus tôt ici. Frédéric était là quand j'avais
commencé à parler, mais il n'avait pas dit un mot; il
attendait, pâle, et les yeux baissés, la réponse de M. d'Albe:
celui-ci, nous regardant fixement tous deux, me répondit:
"Pourquoi n'irais-je pas à la place de Frédéric? J'entends
mieux que lui le genre d'affaires de votre amie; au lieu qu'il
est en état de suivre les miennes ici: d'ailleurs il dirige
les études d'Adolphe avec un zèle dont je suis très-satisfait,
et j'ai été touché plus d'une fois, en le voyant, auprès de
cet enfant, user d'une patience qui prouve toute sa tendresse
pour le père..." Ces mots ont atterré Frédéric. Il est affreux
sans doute de recevoir un éloge de la bouche de l'ami qu'on
trahit, et une estime que le coeur dément, avilit plus que
l'aveu même d'avoir cessé de la mériter. Nous avons tous gardé
le silence; mon mari attendait une réponse; ne la recevant
pas, il a interrogé Frédéric. "Que décidez-vous, mon ami?
a-t-il dit: est-ce à vous de rester, est-ce à moi de partir?"
Frédéric s'est précipité à ses pieds, et les baignant de
larmes: "Je partirai, s'est-il écrié avec un accent énergique
et déchirant, je partirai, mon père, et du moins une fois
serai-je digne de vous!" M. d'Albe, sans avoir l'air de
combattre ces derniers mots, ni en demander l'explication, l'a
relevé avec tendresse, et le pressant dans ses bras: "Pars,
mon fils, lui a-t-il dit: souviens-toi de ton père, sers la
vertu de tout ton courage, et ne reviens que quand le but de
ton voyage sera rempli. Claire, a-t-il ajouté en se retournant
vers moi, recevez ses adieux et la promesse que je fais en son
nom de ne jamais oublier la femme de son ami, la respectable
mère de famille; ce sont là les traits qui ont dû vous graver
dans son âme: l'image de votre beauté pourra s'effacer de sa
mémoire, mais celle de vos vertus y vivra toujours. Mon fils,
a-t-il continué, je me charge du soin de vous parler de vos
amis: il me sera si doux à remplir, que je le réserve pour moi
seul..." Ce mot, Elise, est une défense, je l'ai trop entendu;
mais je n'en avais pas besoin: quand je me sépare de Frédéric,
nul n'a le droit de douter de mon courage. Ah! sans doute cet
inconcevable effort me relève de ma faiblesse, et plus le
penchant était irrésistible, plus le triomphe est glorieux!
Non, non, si le coeur de Claire fut trop tendre pour être à
l'abri d'un sentiment coupable, il est trop grand peut-être
pour être soupçonné d'une lâcheté. Pourquoi M. d'Albe
paraissait-il donc craindre de me laisser seule avec Frédéric
dans ces derniers momens? Croyait-il que je ne saurais pas
accomplir le sacrifice en entier? ne m'a-t-il pas vue regarder
d'un oeil sec tous les apprêts de ce départ? ma fermeté m'a-t-elle
abandonnée depuis? Enfin, Elise, le croiras-tu, je n'ai
point senti le besoin d'être seule, et de tout le jour je n'ai
pas quitté M. d'Albe; j'ai soutenu la conversation avec une
aisance, une vivacité, une volubilité qui ne m'est pas
ordinaire; j'ai parlé de Frédéric comme d'un autre, je crois
même que j'ai plaisanté; j'ai joué avec mes enfans, et tout
cela, Elise, se faisait sans effort; il y a seulement un peu
de trouble dans mes idées, et je sens qu'il m'arrive
quelquefois de parler sans penser. Je crains que M. d'Albe
n'ait imaginé qu'il y avait de la contrainte dans ma conduite,
car il n'a cessé de me regarder avec tristesse et sollicitude;
le soir, il a passé la main sur mon front, et l'ayant trouvé
brûlant: "Vous n'êtes pas bien, Claire, m'a-t-il dit, je vous
crois même un peu de fièvre; allez vous reposer, mon enfant. -
En effet, ai-je repris, je crois avoir besoin de sommeil."
Mais ayant fixé la glace en prononçant ces mots, j'ai vu que
le brillant extraordinaire de mes yeux démentait ce que je
venais de dire, et, tremblant que M. d'Albe ne soupçonnât que
je faisais un mensonge pour m'éloigner de lui, je me suis
rassise. "Je préférerais passer la nuit ici, lui ai-je dit, je
ne me sens bien qu'auprès de vous. -- Claire, a-t-il repris, ce
que vous dites là est peut-être plus vrai que vous ne le
pensez vous-même; je vous connais bien, mon enfant, et je sais
qu'il ne peut y avoir de paix, et par conséquent de bonheur
pour vous, hors du sentier de l'innocence. -- Que voulez-vous
dire? me suis-je écriée. -- Claire, a-t-il répondu, vous me
comprenez et je vous ai devinée; qu'il vous suffise de savoir
que je suis content de vous, ne me questionnez pas davantage:
à présent, mon amie, retirez-vous, et calmez, s'il se peut,
l'excessive agitation de vos esprits." Alors, sans ajouter un
mot ni me faire une caresse, il est sorti de la chambre; je
suis restée seule: quel vide! quel silence! partout je voyais
de lugubres fantômes, chaque objet me paraissait une ombre,
chaque son un cri de mort; je ne pouvais ni dormir, ni penser,
ni vivre; j'ai erré dans la maison pour me sauver de moi-même;
ne pouvant y réussir, j'ai pris la plume pour t'écrire: cette
lettre du moins ira où il est, ses yeux verront ce papier que
mes mains ont touché; il pensera que Claire y aura tracé son
nom, ce sera un lien, c'est le dernier fil qui nous retiendra
au bonheur et à la vie..... Mais hélas! le ciel ne nous
ordonne-t-il pas de les briser tous? et cette secrète douceur
que je trouve à penser qu'au milieu du néant qui nous entoure,
nos âmes conserveront une sorte de communication, n'est-elle
pas le dernier noeud qui m'attache à ma faiblesse? Ah! faut-il
donc que mes barbares mains les anéantissent tous! Faut-il
enfin cesser de penser à lui, et vivre étrangère à tout ce qui
fait vivre? O mon Elise! quand le devoir me lie sur la terre
et me commande d'oublier Frédéric; que ne puis-je oublier
aussi qu'on peut mourir!
LETTRE XXXIV.
ELISE A M. D'ALBE.
Mon amie, en s'unissant à vous, m'ôta le droit de disposer
d'elle. Je puis vous donner des avis; mais je dois respecter
vos volontés: vous m'ordonnez donc de lui taire l'état de
Frédéric: j'obéirai. Cependant, mon cousin, s'il y a des
inconvéniens à la vérité, il y en a plus encore à la
dissimulation; l'exemple de Claire en est la preuve; il nous
apprend que celui qui se sert du mal, même pour arriver au
bien, en est tôt ou tard la victime. Si dès le premier instant
elle vous eût fait l'aveu de l'amour de Frédéric, cet
infortuné aurait pu être arraché à sa destinée; ma vertueuse
amie serait pure de toute faiblesse, et vous-même n'auriez pas
été déchiré par l'angoisse d'un doute; et pourtant où fut-il
jamais des motifs plus plausibles, plus délicats, plus forts
que les siens pour se taire? Le bonheur de votre vie entière
lui semblait compromis par cet aveu: quel autre intérêt au
monde était capable de lui faire sacrifier la vérité? Qui
saura jamais apprécier ce qui lui en a coûté pour vous
tromper? Ah! pour user de dissimulation, il lui a fallu toute
l'intrépidité de la vertu.
Moi-même, lorsqu'elle me confia ses raisons, je les approuvai:
je crus qu'elle aurait le temps et la force d'éloigner
Frédéric avant que vous eussiez soupçonné les feux dont il
brûlait. J'espérais encore que le voeu unique et permanent de
Claire, ce voeu de n'avoir été pour vous pendant sa vie qu'une
source de bonheur, pouvait être rempli.... Un instant a tout
détruit: ces mots échappés à mon amie dans le délire de la
fièvre, éveillèrent vos soupçons, l'état de Frédéric les
confirma. Vous fûtes même plus malheureux que vous ne deviez
l'être, puisque vous crûtes voir dans l'excessive douleur de
Claire la preuve de son ignominie. Ses caresses vous
rassurèrent bientôt, vous connaissiez trop votre femme pour
douter qu'elle n'eût repoussé les bras de son époux, si elle
n'avait pas été digne de s'y jeter. J'ai approuvé la
délicatesse qui vous a dicté de ne point l'aider dans le
sacrifice qu'elle voulait faire, afin qu'en ayant seule le
mérite, il pût la raccommoder avec elle-même. Mais je suis
loin de redouter comme vous le désespoir de Claire; cet état
demande des forces, et tant qu'elle en aura, elles tourneront
toutes au profit de la vertu. En lui peignant Frédéric tel
qu'il est, je donnerai sans doute plus d'énergie à sa douleur;
mais, dans les âmes comme la sienne, il faut de grands
mouvemens pour soutenir de grandes résolutions; au lieu que
si, fidèle à votre plan, je lui laisse entrevoir qu'elle a mal
connu Frédéric; que non-seulement il peut l'oublier, mais
qu'une autre est prête à la remplacer; si je lui montre léger
et sans foi ce qu'elle a vu noble et grand; enfin si j'éveille
sa défiance sur un point où elle a mis tout son coeur, la
vérité, l'honneur même ne seront plus pour elle qu'un
problème. Si vous lui faites douter de Frédéric, craignez
qu'elle ne doute de tout, et qu'en lui persuadant que son
amour ne fut qu'une erreur, elle ne se demande si la vertu
aussi n'en est pas une.
Mon ami, il est des âmes privilégiées qui reçurent de la
nature une idée plus exquise et plus délicate du beau moral;
elles n'ont besoin ni de raison, ni de principes pour faire le
bien, elles sont nées pour l'aimer, comme l'eau pour suivre
son cours, et nulle cause ne peut arrêter leur marche, à moins
qu'on ne dessèche leur source; mais si, remontant pour ainsi
dire vers le point visuel de leur existence, vous parvenez, en
l'effaçant entièrement, à ébranler l'autel qu'elles se sont
créé, vous les précipitez dans un vague où elles se perdent
pour jamais: car, après l'appui qu'elles ont perdu, elles ne
peuvent plus en trouver d'autre: elles aimeront toujours le
bien; mais, ne croyant plus à sa réalité, elles n'auront plus
de forces pour le faire; et cependant comme cet aliment seul
était digne de les nourrir, et qu'après lui l'univers ne peut
rien offrir qui leur convienne, elles languissent dans un
dégoût universel, jusqu'à l'instant où le créateur les réunit
à leur essence.
Mon cousin, je ne risque rien à vous montrer Claire telle
qu'elle est; dans aucun moment elle ne perdra à se laisser
voir en entier, et il n'est point de faiblesse que ses
angéliques vertus ne rachètent. J'oserai donc tout vous dire:
le mépris qu'elle concevra pour Frédéric pourra lui arracher
la vie, mais le devoir seul peut lui ôter son amour. Fiez-vous
à elle pour y travailler, personne ne le veut davantage; si
elle n'y réussit pas, nul n'aurait réussi: et du moins si tous
les moyens échouent, réservez-vous la consolation de n'en
avoir employé que de dignes d'elle.
Je ne lui écris point aujourd'hui; j'attends votre réponse
pour lui parler de Frédéric.
Je le connais donc enfin cet étonnant jeune homme: jamais
Claire ne me l'a peint comme il m'a paru: c'est la tête
d'Antinoüs sur le corps de l'Apollon, et le charme de sa
figure n'est pas même effacé par le sombre désespoir empreint
dans tous ses traits. Il ne parle point, il répond à peine;
enfin, jusqu'au nom de Claire, rien ne l'arrache à son morne
silence: les grandes blessures de l'âme et du corps ne
saignent point au moment qu'elles sont faites, elles
n'impriment pas si tôt leurs plus vives douleurs, et dans les
violentes commotions c'est le contre-coup qui tue.
La seule excuse de ce jeune homme, mon cousin, est dans
l'excès même de sa passion: s'il n'en était pas tyrannisé au
point de n'avoir pas une idée qui ne fût pour elle, si les
desirs que Claire lui inspire n'étouffaient pas jusqu'au
sentiment de ce qu'il vous doit: s'il pouvait, en l'aimant, se
ressouvenir de vous, ce ne serait plus un malheureux insensé,
mais un monstre. Vous avez tort, je crois, de ne point
permettre que Claire lui écrive; dans ce moment il ne peut
entendre qu'elle; elle seule l'a fait partir, seule elle peut
pénétrer dans son âme, lui rappeler ses devoirs et le faire
rougir des torts affreux dont il s'est rendu coupable. Mon
ami, je ne crains point de le dire, en interceptant toute
communication entre ces deux êtres, vous les isolez sur la
terre; aucune voix ne pourra ni les sauver ni les guérir, car
nulle autre n'arrivera jusqu'à eux. Croyez-moi, pour un
sentiment comme celui-là il faut d'autres moyens que ceux qui
réussissent à tout le monde; laissez-les déifier leur amour en
le rendant la base de toutes les vertus, peu à peu la vérité
saura briser l'idole et se substituer à sa place.
Frédéric est arrivé hier; j'avais du monde chez moi, je me
suis esquivée pour l'aller recevoir; je voulais qu'il ne parût
point, qu'il restât dans son appartement, parce que je sais
que, dans les passions extrêmes, l'instinct dicte des cris,
des mouvemens et des gestes qui donnent un cours aux esprits
et font diversion à la douleur; mais il s'est refusé à tous
ces ménagemens. "Non, m'a-t-il dit, au milieu du monde, comme
ici, partout je suis seul; elle n'y est plus." Il est descendu
avec moi; son regard avait quelque chose de si sinistre, que
je n'ai pu m'empêcher de frémir en lui voyant manier des
pistolets qu'il sortait de la voiture. Il a deviné ma pensée.
"Ne craignez rien, m'a-t-il dit avec un sourire affreux, je
lui ai promis de n'en pas faire usage." Le reste de la soirée
il a paru assez tranquille; cependant je ne le perdais pas de
vue. Tout à coup je me suis aperçue qu'il pâlissait, sa tête a
fléchi, et en un instant il a été couvert de sang; des
artères, comprimées par la violence de la douleur, s'étaient
brisées dans sa poitrine. J'ai fait appeler des secours, et,
d'après ce qu'on m'a dit, il est possible que cette crise de
la nature, en l'affaiblissant beaucoup, contribue à le sauver:
je réponds de lui si je peux l'amener à l'attendrissement;
mais comment l'espérer, si un mot de Claire ne vient lui
demander des larmes? car il ne peut plus en verser que pour
elle.
Mon ami, en vous ouvrant tout mon coeur sur ce sujet, je vous
ai donné la plus haute preuve d'estime qu'il soit possible de
recevoir: de pareilles vérités ne pouvaient être entendues que
par un homme assez grand pour se mettre au-dessus de ses
propres passions, afin de juger celles des autres; assez juste
pour que ce qu'il y a de plus vif dans l'intérêt personnel ne
dénature pas son jugement; assez bon pour que le mal dont il
souffre n'endurcisse pas son coeur contre ceux qui le lui
causent, et il n'appartenait qu'à l'époux de Claire d'être cet
homme-là.
LETTRE XXXV.
ELISE A M. D'ALBE.
Je gémis de votre erreur, et je m'y soumets; puissiez-vous ne
vous repentir jamais d'avoir assez peu apprécié votre femme,
pour croire que ce qui pouvait être bon pour une autre pouvait
lui convenir. J'ai éprouvé une répugnance extrême à déguiser
la vérité à mon amie: c'est la première fois que cela
m'arrive; mon coeur me dit que c'est mal, et il ne m'a jamais
trompée. Croyez néanmoins que je sens toute la force de vos
raisons, et que je n'ignore pas combien il est dangereux pour
Claire de lui laisser croire qu'aimer Frédéric, c'est aimer la
vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice,
est assurément le plus subtil des poisons, car il sait
s'insinuer dans les âmes honnêtes, mettre la sensibilité de
son parti, et intéresser à tous ses égaremens. Je m'indigne
comme vous du pouvoir de l'imagination, qui, à l'aide de
sophismes adroits et touchans, nous fait pardonner des choses
qui feraient horreur si on les dépouillait de leur voile.
Ainsi, ne croyez pas que si je voyais Claire chercher des
illusions pour colorer ses torts, ma lâche complaisance
autorisât son erreur: mais l'infortunée a senti toute
l'étendue de sa faute, et son coeur gémit écrasé sous ce
poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit
pénétrée? Qui peut la voir plus coupable qu'elle ne se voit
elle-même? Accablée de vos bontés et de votre indulgence,
tourmentée du remords affreux d'avoir empoisonné vos jours,
elle voit avec horreur ce qui se passe dans son âme, et
tremble que vous n'y pénétriez; et ne croyez pas que cet
effroi soit causé par la crainte de votre indignation: non,
elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'à
elle, elle parlerait; il lui serait doux d'être punie comme
elle croit le mériter, et les reproches d'un époux outragé
l'aviliraient moins à son gré qu'une indulgence dont elle ne
se sent pas digne; mais elle croit ne pouvoir effacer sa
faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice,
qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a
faits.
Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner
fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans
son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en
sera sûre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance;
relevez son courage abattu; joignez à la délicatesse qui vous
a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eût
décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le
montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin
si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit
forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si
les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre
résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec
Claire, sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de
la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a
fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne
de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En
l'élevant ainsi, vous la forcez à ne pas déchoir sans se
dégrader; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites
sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les
communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mon
cousin! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos
opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas
ensemble quand on tend au même but?
Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris à Claire, et où
je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la
vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au
moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation
produit cet effet. Hier, j'étais près de son lit, on m'apporte
mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue,
il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier, il le
porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et
de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède à cette
violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui
ôter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion
nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein; alors j'ai
vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance
lui fût revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa première
pensée a été de me le rendre en silence sans rien demander,
mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en détacher, et
avec un regard!..... Mon cousin, qui n'a pas vu Frédéric, ne
peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits
parlent; ses yeux sont vivans d'éloquence, et si la vertu
elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans
émotion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que
vous l'avez placé, au milieu d'une nature dont l'attrait parle
au coeur, à l'imagination et aux sens; c'est là que vous les
laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à eux-mêmes!
Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaient-ils y rester
impunément? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de
le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à
combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille
situation, il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son
sexe, qu'une Claire, enfin, qui pût rester honnête; mais, pour
n'être pas sensible, ô mon imprudent ami! il fallait être un
ange.
En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire, je ne
vous peins que les avantages qui doivent résulter de la
franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvéniens de
la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce
qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que
nous emploierons pour les tromper; deux coeurs animés d'une
semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse;
ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage;
sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se
comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez
garde de mettre la vérité de leur parti, et de les rapprocher
en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour
d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce
n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit, et
ne peut en avoir la volonté; mais ce n'est qu'en excitant dans
son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et
l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener à vous
et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.
LETTRE XXXVI.
CLAIRE A ELISE