Inexprimables mouvemens du coeur humain! il est parti, Elise,

et je n'ai pas versé une larme; il est parti, et il semble que

ce départ m'ait donné une nouvelle vie; j'éprouve une force

inconnue qui me commande une activité continuelle; je ne puis

rester en place, ni garder le silence, ni dormir; le repos

m'est impossible, et je sens que la gaieté même est plus près

de moi que le calme. J'ai ri, j'ai plaisanté avec mon mari,

j'étais montée sur un ton extraordinaire; je ne savais pas ce

que je faisais, je ne me reconnaissais plus moi-même. Si tu

pouvais voir comme je suis loin d'être triste, je n'éprouve

pas non plus cette satisfaction douce et paisible qui naît de

l'idée d'avoir fait son devoir, mais quelque chose de

désordonné et de dévorant, qui ressemblerait à la fièvre, si

je n'étais d'ailleurs en parfaite santé. Croirais-tu que je

n'ai aucune impatience d'avoir de ses nouvelles, et que je

suis aussi indifférente sur ce qui le regarde que sur tout le

reste du monde? Je t'assure, mon Elise, que ce départ m'a fait

beaucoup de bien, et je me crois absolument guérie..... N'est-ce

pas ce matin qu'il nous a quittés? Je ne sais plus comment

marche le temps: il me semble que tout ce qui s'est passé dans

mon âme depuis hier, n'a pu avoir lieu dans un espace aussi

court.... Cependant il est bien vrai, c'est ce matin que

Frédéric s'est arraché d'ici; je n'ai compté que douze heures

depuis son départ, pourquoi donc le son de l'airain a-t-il

pris quelque chose de si lugubre? Chaque fois qu'il retentit,

j'éprouve un frémissement involontaire.... Pauvre Frédéric!

chaque coup t'éloigne de moi, chaque instant qui s'écoule

repousse vers le passé l'instant où je te voyais encore; le

temps l'éloigne, le dévore: ce n'est plus qu'une ombre

fugitive que je ne puis saisir, et ces heures de félicité que

je passais près de toi, sont déjà englouties par le néant.

Accablante vérité! les jours vont se succéder; l'ordre général

ne sera pas interrompu, et pourtant tu seras loin d'ici. La

lumière reparaîtra sans toi, et mes tristes yeux, ouverts sur

l'univers, n'y verront plus le seul être qui l'habite. Quel

désert, mon Elise! Je me perds dans une immensité sans rivage;

je suis accablée de l'éternité de la vie; c'est en vain que je

me débats pour échapper à moi-même, je succombe sous le poids

d'une heure; et pour aiguiser mon mal, la pensée, comme un

vautour déchirant, vient m'entourer de toutes celles qui me

sont encore réservées..... Mais pourquoi te dis-je tout cela?

Mon projet était autre: je voulais te parler de son départ,

qu'est-ce donc qui m'arrête? Lorsque je veux fixer ma pensée

sur ce sujet, un instinct confus le repousse; il me semble,

quand la nuit m'environne et que le sommeil pèse sur

l'univers, que peut-être ce départ aussi n'est qu'un

songe..... Mais je ne puis m'abuser plus long-temps: il est

trop vrai! Frédéric est parti; ma main glacée est restée sans

mouvement dans la sienne; mes yeux n'ont pas eu une larme à

lui donner, ni ma bouche un mot à lui dire... J'ai vu sur ces

lambris son ombre paraître et s'effacer pour jamais; j'ai

entendu le seuil de la porte retenir sous ses derniers pas, et

le bruit de la voiture qui l'emportait se perdre peu à peu

dans le vide et le néant.... Mon Elise, j'ai été obligée de

suspendre ma lettre; je souffrais d'un mal singulier: c'est le

seul qui me reste, j'en guérirai sans doute. J'éprouve un

étouffement insupportable, les artères de mon coeur se

gonflent, je n'ai plus de place pour respirer, il me faut de

l'air. J'ai été dans le jardin; déjà la fraîcheur commençait à

me soulager, lorsque j'ai vu de la lumière dans l'appartement

de M. d'Albe; j'ai cru même l'apercevoir à travers ses

croisées; et, dans la crainte qu'il n'attribuât au départ de

Frédéric la cause qui troublait mon repos, je me suis hâtée de

rentrer; mais, hélas! mon Elise, je suis presque sûre,

non-seulement qu'il m'a vue, mais qu'il sait tout ce qui se passe

dans mon coeur. J'avais espéré pourtant l'arracher au soupçon

en parlant la première du départ de Frédéric, et, par un

effort dont son intérêt seul pouvait me rendre capable, je le

fis sans trouble et sans embarras. Dès le premier mot je crus

voir un léger signe de joie dans ses yeux; cependant il me

demanda gravement quels motifs me faisaient approuver ce

projet; je lui répondis que tes affaires demandant un aide, et

ce moment-ci étant un temps de vacance pour la manufacture, je

pensais que c'était celui où Frédéric pouvait le plus

s'absenter; que pour moi, je souhaitais vivement qu'il allât

t'aider à venir plus tôt ici. Frédéric était là quand j'avais

commencé à parler, mais il n'avait pas dit un mot; il

attendait, pâle, et les yeux baissés, la réponse de M. d'Albe:

celui-ci, nous regardant fixement tous deux, me répondit:

"Pourquoi n'irais-je pas à la place de Frédéric? J'entends

mieux que lui le genre d'affaires de votre amie; au lieu qu'il

est en état de suivre les miennes ici: d'ailleurs il dirige

les études d'Adolphe avec un zèle dont je suis très-satisfait,

et j'ai été touché plus d'une fois, en le voyant, auprès de

cet enfant, user d'une patience qui prouve toute sa tendresse

pour le père..." Ces mots ont atterré Frédéric. Il est affreux

sans doute de recevoir un éloge de la bouche de l'ami qu'on

trahit, et une estime que le coeur dément, avilit plus que

l'aveu même d'avoir cessé de la mériter. Nous avons tous gardé

le silence; mon mari attendait une réponse; ne la recevant

pas, il a interrogé Frédéric. "Que décidez-vous, mon ami?

a-t-il dit: est-ce à vous de rester, est-ce à moi de partir?"

Frédéric s'est précipité à ses pieds, et les baignant de

larmes: "Je partirai, s'est-il écrié avec un accent énergique

et déchirant, je partirai, mon père, et du moins une fois

serai-je digne de vous!" M. d'Albe, sans avoir l'air de

combattre ces derniers mots, ni en demander l'explication, l'a

relevé avec tendresse, et le pressant dans ses bras: "Pars,

mon fils, lui a-t-il dit: souviens-toi de ton père, sers la

vertu de tout ton courage, et ne reviens que quand le but de

ton voyage sera rempli. Claire, a-t-il ajouté en se retournant

vers moi, recevez ses adieux et la promesse que je fais en son

nom de ne jamais oublier la femme de son ami, la respectable

mère de famille; ce sont là les traits qui ont dû vous graver

dans son âme: l'image de votre beauté pourra s'effacer de sa

mémoire, mais celle de vos vertus y vivra toujours. Mon fils,

a-t-il continué, je me charge du soin de vous parler de vos

amis: il me sera si doux à remplir, que je le réserve pour moi

seul..." Ce mot, Elise, est une défense, je l'ai trop entendu;

mais je n'en avais pas besoin: quand je me sépare de Frédéric,

nul n'a le droit de douter de mon courage. Ah! sans doute cet

inconcevable effort me relève de ma faiblesse, et plus le

penchant était irrésistible, plus le triomphe est glorieux!

Non, non, si le coeur de Claire fut trop tendre pour être à

l'abri d'un sentiment coupable, il est trop grand peut-être

pour être soupçonné d'une lâcheté. Pourquoi M. d'Albe

paraissait-il donc craindre de me laisser seule avec Frédéric

dans ces derniers momens? Croyait-il que je ne saurais pas

accomplir le sacrifice en entier? ne m'a-t-il pas vue regarder

d'un oeil sec tous les apprêts de ce départ? ma fermeté m'a-t-elle

abandonnée depuis? Enfin, Elise, le croiras-tu, je n'ai

point senti le besoin d'être seule, et de tout le jour je n'ai

pas quitté M. d'Albe; j'ai soutenu la conversation avec une

aisance, une vivacité, une volubilité qui ne m'est pas

ordinaire; j'ai parlé de Frédéric comme d'un autre, je crois

même que j'ai plaisanté; j'ai joué avec mes enfans, et tout

cela, Elise, se faisait sans effort; il y a seulement un peu

de trouble dans mes idées, et je sens qu'il m'arrive

quelquefois de parler sans penser. Je crains que M. d'Albe

n'ait imaginé qu'il y avait de la contrainte dans ma conduite,

car il n'a cessé de me regarder avec tristesse et sollicitude;

le soir, il a passé la main sur mon front, et l'ayant trouvé

brûlant: "Vous n'êtes pas bien, Claire, m'a-t-il dit, je vous

crois même un peu de fièvre; allez vous reposer, mon enfant. -

En effet, ai-je repris, je crois avoir besoin de sommeil."

Mais ayant fixé la glace en prononçant ces mots, j'ai vu que

le brillant extraordinaire de mes yeux démentait ce que je

venais de dire, et, tremblant que M. d'Albe ne soupçonnât que

je faisais un mensonge pour m'éloigner de lui, je me suis

rassise. "Je préférerais passer la nuit ici, lui ai-je dit, je

ne me sens bien qu'auprès de vous. -- Claire, a-t-il repris, ce

que vous dites là est peut-être plus vrai que vous ne le

pensez vous-même; je vous connais bien, mon enfant, et je sais

qu'il ne peut y avoir de paix, et par conséquent de bonheur

pour vous, hors du sentier de l'innocence. -- Que voulez-vous

dire? me suis-je écriée. -- Claire, a-t-il répondu, vous me

comprenez et je vous ai devinée; qu'il vous suffise de savoir

que je suis content de vous, ne me questionnez pas davantage:

à présent, mon amie, retirez-vous, et calmez, s'il se peut,

l'excessive agitation de vos esprits." Alors, sans ajouter un

mot ni me faire une caresse, il est sorti de la chambre; je

suis restée seule: quel vide! quel silence! partout je voyais

de lugubres fantômes, chaque objet me paraissait une ombre,

chaque son un cri de mort; je ne pouvais ni dormir, ni penser,

ni vivre; j'ai erré dans la maison pour me sauver de moi-même;

ne pouvant y réussir, j'ai pris la plume pour t'écrire: cette

lettre du moins ira où il est, ses yeux verront ce papier que

mes mains ont touché; il pensera que Claire y aura tracé son

nom, ce sera un lien, c'est le dernier fil qui nous retiendra

au bonheur et à la vie..... Mais hélas! le ciel ne nous

ordonne-t-il pas de les briser tous? et cette secrète douceur

que je trouve à penser qu'au milieu du néant qui nous entoure,

nos âmes conserveront une sorte de communication, n'est-elle

pas le dernier noeud qui m'attache à ma faiblesse? Ah! faut-il

donc que mes barbares mains les anéantissent tous! Faut-il

enfin cesser de penser à lui, et vivre étrangère à tout ce qui

fait vivre? O mon Elise! quand le devoir me lie sur la terre

et me commande d'oublier Frédéric; que ne puis-je oublier

aussi qu'on peut mourir!

LETTRE XXXIV.

ELISE A M. D'ALBE.

Mon amie, en s'unissant à vous, m'ôta le droit de disposer

d'elle. Je puis vous donner des avis; mais je dois respecter

vos volontés: vous m'ordonnez donc de lui taire l'état de

Frédéric: j'obéirai. Cependant, mon cousin, s'il y a des

inconvéniens à la vérité, il y en a plus encore à la

dissimulation; l'exemple de Claire en est la preuve; il nous

apprend que celui qui se sert du mal, même pour arriver au

bien, en est tôt ou tard la victime. Si dès le premier instant

elle vous eût fait l'aveu de l'amour de Frédéric, cet

infortuné aurait pu être arraché à sa destinée; ma vertueuse

amie serait pure de toute faiblesse, et vous-même n'auriez pas

été déchiré par l'angoisse d'un doute; et pourtant où fut-il

jamais des motifs plus plausibles, plus délicats, plus forts

que les siens pour se taire? Le bonheur de votre vie entière

lui semblait compromis par cet aveu: quel autre intérêt au

monde était capable de lui faire sacrifier la vérité? Qui

saura jamais apprécier ce qui lui en a coûté pour vous

tromper? Ah! pour user de dissimulation, il lui a fallu toute

l'intrépidité de la vertu.

Moi-même, lorsqu'elle me confia ses raisons, je les approuvai:

je crus qu'elle aurait le temps et la force d'éloigner

Frédéric avant que vous eussiez soupçonné les feux dont il

brûlait. J'espérais encore que le voeu unique et permanent de

Claire, ce voeu de n'avoir été pour vous pendant sa vie qu'une

source de bonheur, pouvait être rempli.... Un instant a tout

détruit: ces mots échappés à mon amie dans le délire de la

fièvre, éveillèrent vos soupçons, l'état de Frédéric les

confirma. Vous fûtes même plus malheureux que vous ne deviez

l'être, puisque vous crûtes voir dans l'excessive douleur de

Claire la preuve de son ignominie. Ses caresses vous

rassurèrent bientôt, vous connaissiez trop votre femme pour

douter qu'elle n'eût repoussé les bras de son époux, si elle

n'avait pas été digne de s'y jeter. J'ai approuvé la

délicatesse qui vous a dicté de ne point l'aider dans le

sacrifice qu'elle voulait faire, afin qu'en ayant seule le

mérite, il pût la raccommoder avec elle-même. Mais je suis

loin de redouter comme vous le désespoir de Claire; cet état

demande des forces, et tant qu'elle en aura, elles tourneront

toutes au profit de la vertu. En lui peignant Frédéric tel

qu'il est, je donnerai sans doute plus d'énergie à sa douleur;

mais, dans les âmes comme la sienne, il faut de grands

mouvemens pour soutenir de grandes résolutions; au lieu que

si, fidèle à votre plan, je lui laisse entrevoir qu'elle a mal

connu Frédéric; que non-seulement il peut l'oublier, mais

qu'une autre est prête à la remplacer; si je lui montre léger

et sans foi ce qu'elle a vu noble et grand; enfin si j'éveille

sa défiance sur un point où elle a mis tout son coeur, la

vérité, l'honneur même ne seront plus pour elle qu'un

problème. Si vous lui faites douter de Frédéric, craignez

qu'elle ne doute de tout, et qu'en lui persuadant que son

amour ne fut qu'une erreur, elle ne se demande si la vertu

aussi n'en est pas une.

Mon ami, il est des âmes privilégiées qui reçurent de la

nature une idée plus exquise et plus délicate du beau moral;

elles n'ont besoin ni de raison, ni de principes pour faire le

bien, elles sont nées pour l'aimer, comme l'eau pour suivre

son cours, et nulle cause ne peut arrêter leur marche, à moins

qu'on ne dessèche leur source; mais si, remontant pour ainsi

dire vers le point visuel de leur existence, vous parvenez, en

l'effaçant entièrement, à ébranler l'autel qu'elles se sont

créé, vous les précipitez dans un vague où elles se perdent

pour jamais: car, après l'appui qu'elles ont perdu, elles ne

peuvent plus en trouver d'autre: elles aimeront toujours le

bien; mais, ne croyant plus à sa réalité, elles n'auront plus

de forces pour le faire; et cependant comme cet aliment seul

était digne de les nourrir, et qu'après lui l'univers ne peut

rien offrir qui leur convienne, elles languissent dans un

dégoût universel, jusqu'à l'instant où le créateur les réunit

à leur essence.

Mon cousin, je ne risque rien à vous montrer Claire telle

qu'elle est; dans aucun moment elle ne perdra à se laisser

voir en entier, et il n'est point de faiblesse que ses

angéliques vertus ne rachètent. J'oserai donc tout vous dire:

le mépris qu'elle concevra pour Frédéric pourra lui arracher

la vie, mais le devoir seul peut lui ôter son amour. Fiez-vous

à elle pour y travailler, personne ne le veut davantage; si

elle n'y réussit pas, nul n'aurait réussi: et du moins si tous

les moyens échouent, réservez-vous la consolation de n'en

avoir employé que de dignes d'elle.

Je ne lui écris point aujourd'hui; j'attends votre réponse

pour lui parler de Frédéric.

Je le connais donc enfin cet étonnant jeune homme: jamais

Claire ne me l'a peint comme il m'a paru: c'est la tête

d'Antinoüs sur le corps de l'Apollon, et le charme de sa

figure n'est pas même effacé par le sombre désespoir empreint

dans tous ses traits. Il ne parle point, il répond à peine;

enfin, jusqu'au nom de Claire, rien ne l'arrache à son morne

silence: les grandes blessures de l'âme et du corps ne

saignent point au moment qu'elles sont faites, elles

n'impriment pas si tôt leurs plus vives douleurs, et dans les

violentes commotions c'est le contre-coup qui tue.

La seule excuse de ce jeune homme, mon cousin, est dans

l'excès même de sa passion: s'il n'en était pas tyrannisé au

point de n'avoir pas une idée qui ne fût pour elle, si les

desirs que Claire lui inspire n'étouffaient pas jusqu'au

sentiment de ce qu'il vous doit: s'il pouvait, en l'aimant, se

ressouvenir de vous, ce ne serait plus un malheureux insensé,

mais un monstre. Vous avez tort, je crois, de ne point

permettre que Claire lui écrive; dans ce moment il ne peut

entendre qu'elle; elle seule l'a fait partir, seule elle peut

pénétrer dans son âme, lui rappeler ses devoirs et le faire

rougir des torts affreux dont il s'est rendu coupable. Mon

ami, je ne crains point de le dire, en interceptant toute

communication entre ces deux êtres, vous les isolez sur la

terre; aucune voix ne pourra ni les sauver ni les guérir, car

nulle autre n'arrivera jusqu'à eux. Croyez-moi, pour un

sentiment comme celui-là il faut d'autres moyens que ceux qui

réussissent à tout le monde; laissez-les déifier leur amour en

le rendant la base de toutes les vertus, peu à peu la vérité

saura briser l'idole et se substituer à sa place.

Frédéric est arrivé hier; j'avais du monde chez moi, je me

suis esquivée pour l'aller recevoir; je voulais qu'il ne parût

point, qu'il restât dans son appartement, parce que je sais

que, dans les passions extrêmes, l'instinct dicte des cris,

des mouvemens et des gestes qui donnent un cours aux esprits

et font diversion à la douleur; mais il s'est refusé à tous

ces ménagemens. "Non, m'a-t-il dit, au milieu du monde, comme

ici, partout je suis seul; elle n'y est plus." Il est descendu

avec moi; son regard avait quelque chose de si sinistre, que

je n'ai pu m'empêcher de frémir en lui voyant manier des

pistolets qu'il sortait de la voiture. Il a deviné ma pensée.

"Ne craignez rien, m'a-t-il dit avec un sourire affreux, je

lui ai promis de n'en pas faire usage." Le reste de la soirée

il a paru assez tranquille; cependant je ne le perdais pas de

vue. Tout à coup je me suis aperçue qu'il pâlissait, sa tête a

fléchi, et en un instant il a été couvert de sang; des

artères, comprimées par la violence de la douleur, s'étaient

brisées dans sa poitrine. J'ai fait appeler des secours, et,

d'après ce qu'on m'a dit, il est possible que cette crise de

la nature, en l'affaiblissant beaucoup, contribue à le sauver:

je réponds de lui si je peux l'amener à l'attendrissement;

mais comment l'espérer, si un mot de Claire ne vient lui

demander des larmes? car il ne peut plus en verser que pour

elle.

Mon ami, en vous ouvrant tout mon coeur sur ce sujet, je vous

ai donné la plus haute preuve d'estime qu'il soit possible de

recevoir: de pareilles vérités ne pouvaient être entendues que

par un homme assez grand pour se mettre au-dessus de ses

propres passions, afin de juger celles des autres; assez juste

pour que ce qu'il y a de plus vif dans l'intérêt personnel ne

dénature pas son jugement; assez bon pour que le mal dont il

souffre n'endurcisse pas son coeur contre ceux qui le lui

causent, et il n'appartenait qu'à l'époux de Claire d'être cet

homme-là.

LETTRE XXXV.

ELISE A M. D'ALBE.

Je gémis de votre erreur, et je m'y soumets; puissiez-vous ne

vous repentir jamais d'avoir assez peu apprécié votre femme,

pour croire que ce qui pouvait être bon pour une autre pouvait

lui convenir. J'ai éprouvé une répugnance extrême à déguiser

la vérité à mon amie: c'est la première fois que cela

m'arrive; mon coeur me dit que c'est mal, et il ne m'a jamais

trompée. Croyez néanmoins que je sens toute la force de vos

raisons, et que je n'ignore pas combien il est dangereux pour

Claire de lui laisser croire qu'aimer Frédéric, c'est aimer la

vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice,

est assurément le plus subtil des poisons, car il sait

s'insinuer dans les âmes honnêtes, mettre la sensibilité de

son parti, et intéresser à tous ses égaremens. Je m'indigne

comme vous du pouvoir de l'imagination, qui, à l'aide de

sophismes adroits et touchans, nous fait pardonner des choses

qui feraient horreur si on les dépouillait de leur voile.

Ainsi, ne croyez pas que si je voyais Claire chercher des

illusions pour colorer ses torts, ma lâche complaisance

autorisât son erreur: mais l'infortunée a senti toute

l'étendue de sa faute, et son coeur gémit écrasé sous ce

poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit

pénétrée? Qui peut la voir plus coupable qu'elle ne se voit

elle-même? Accablée de vos bontés et de votre indulgence,

tourmentée du remords affreux d'avoir empoisonné vos jours,

elle voit avec horreur ce qui se passe dans son âme, et

tremble que vous n'y pénétriez; et ne croyez pas que cet

effroi soit causé par la crainte de votre indignation: non,

elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'à

elle, elle parlerait; il lui serait doux d'être punie comme

elle croit le mériter, et les reproches d'un époux outragé

l'aviliraient moins à son gré qu'une indulgence dont elle ne

se sent pas digne; mais elle croit ne pouvoir effacer sa

faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice,

qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a

faits.

Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner

fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans

son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en

sera sûre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance;

relevez son courage abattu; joignez à la délicatesse qui vous

a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eût

décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le

montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin

si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit

forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si

les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre

résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec

Claire, sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de

la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a

fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne

de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En

l'élevant ainsi, vous la forcez à ne pas déchoir sans se

dégrader; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites

sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les

communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mon

cousin! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos

opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas

ensemble quand on tend au même but?

Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris à Claire, et où

je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la

vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au

moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation

produit cet effet. Hier, j'étais près de son lit, on m'apporte

mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue,

il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier, il le

porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et

de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède à cette

violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui

ôter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion

nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein; alors j'ai

vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance

lui fût revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa première

pensée a été de me le rendre en silence sans rien demander,

mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en détacher, et

avec un regard!..... Mon cousin, qui n'a pas vu Frédéric, ne

peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits

parlent; ses yeux sont vivans d'éloquence, et si la vertu

elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans

émotion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que

vous l'avez placé, au milieu d'une nature dont l'attrait parle

au coeur, à l'imagination et aux sens; c'est là que vous les

laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à eux-mêmes!

Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaient-ils y rester

impunément? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de

le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à

combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille

situation, il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son

sexe, qu'une Claire, enfin, qui pût rester honnête; mais, pour

n'être pas sensible, ô mon imprudent ami! il fallait être un

ange.

En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire, je ne

vous peins que les avantages qui doivent résulter de la

franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvéniens de

la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce

qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que

nous emploierons pour les tromper; deux coeurs animés d'une

semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse;

ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage;

sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se

comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez

garde de mettre la vérité de leur parti, et de les rapprocher

en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour

d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce

n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit, et

ne peut en avoir la volonté; mais ce n'est qu'en excitant dans

son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et

l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener à vous

et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.

LETTRE XXXVI.

CLAIRE A ELISE

Claire d'Albe · 第 6 / 9 段