La lettre de Frédéric (1) [(1) Lettre XXV.], que tu trouveras

ci-jointe, m'avait rendu une sorte de dignité; je m'étonnais

d'avoir pu craindre un homme qui osait me dire qu'il

dédaignait mon estime; impatiente de lui prouver qu'il l'avait

perdue, j'ai vaincu ma faiblesse pour paraître à dîner: mon

air était calme et imposant; j'ai fixé Frédéric avec hauteur,

et, uniquement occupée de mon mari et de mes enfans, j'ai

répondu à peine à deux ou trois questions qu'il m'a adressées,

et je trouvais une jouissance cruelle à lui montrer le peu de

cas que je faisais de lui. En sortant de table, Adolphe s'est

assis sur mes genoux; il m'a rendu compte des différentes

études qui l'avaient occupé pendant mon indisposition; c'était

toujours son cousin Frédéric qui lui avait appris ceci, cela;

jamais une leçon ne l'ennuie quand c'est son cousin Frédéric

qui la donne. "C'est si amusant de lire avec lui! me disait

mon fils, il m'explique si bien ce que je ne comprends pas!

Cependant, ce matin, il n'a jamais voulu m'apprendre ce que

c'était que _la vertu:_ il m'a dit de te le demander, maman! -

C'est la force, mon fils, ai-je répondu, c'est le courage

d'exécuter rigoureusement tout ce que nous sentons être bien,

quelque peine que cela nous fasse; c'est un mouvement grand,

généreux, dont ton père t'offre souvent l'exemple, dont la

seule idée m'attendrit, mais dont ton cousin ne pouvait pas te

donner l'explication." En disant ces derniers mots, que

Frédéric seul a entendus, j'ai jeté sur lui un regard de

dédain.... O mon Elise! Il était pâle, des larmes roulaient

dans ses yeux, tous ses traits exprimaient le désespoir; mais,

soumis à sa promesse de dissimuler toutes ses sensations

devant mon mari, il continuait à causer avec une apparence de

tranquillité. M. d'Albe, les yeux fixés sur un livre, ne

remarquait pas l'état de son ami, et répondait sans le

regarder. Pour moi, Elise, dès cet instant toutes mes

résolutions furent changées; je trouvai que j'avais été dure

et barbare: j'aurais donné ma vie pour adresser à Frédéric un

mot tendre qui pût réparer le mal que je lui avais fait, et,

pour la première fois, je souhaitai de voir sortir M.

d'Albe..... Le jour baissait: plongée dans la rêverie, j'avais

cessé de causer, et mon mari, n'y voyant plus à lire, me

demande un peu de musique. J'y consens; Frédéric m'apporte ma

harpe: je chante, je ne sais trop quoi; je me souviens

seulement que c'était une romance, que Frédéric versait des

pleurs, et que les miens, que je retenais avec effort,

m'étouffaient en retombant sur mon coeur. A cet instant,

Elise, un homme vient demander mon mari; il sort: un instinct

confus du danger où je suis me fait lever précipitamment pour

le suivre; ma robe s'accroche aux pédales, je fais un faux

pas; je tombe: Frédéric me reçoit dans ses bras; je veux

appeler, les sanglots éteignent ma voix; il me presse

fortement sur son sein... A ce moment tout a disparu, devoirs,

époux, honneur; Frédéric était l'univers, et l'amour, le

délicieux amour, mon unique pensée. "Claire, s'est-il écrié,

un mot, un seul mot, dis quel sentiment t'agite? -- Ah! lui ai-je

répondu, éperdue, si tu veux le savoir, crée-moi donc des

expressions pour le peindre!" Alors je suis retombée sur mon

fauteuil; il s'est précipité à mes pieds: je sentais ses bras

autour de mon corps; la tête appuyée sur son front, respirant

son haleine, je ne résistais plus. "O femme idolâtrée! a-t-il

dit, quelles inexprimables délices j'éprouve en ce moment! la

félicité suprême est dans mon âme.... Oui, tu m'aimes, oui,

j'en suis sûr; le délire du bonheur où je suis n'était réservé

qu'au mortel préféré par toi. Ah! que je l'entende encore de

ta bouche adorée, ce mot dont la seule espérance a porté

l'ivresse dans tous mes sens! -- Si je t'aime, Frédéric!

oses-tu le demander? imagine ce que doit être une passion qui

réduit Claire dans l'état où tu la vois: oui, je t'aime avec

ardeur, avec violence; et, dans ce moment même, où j'oublie,

pour te le dire, les plus sacrés devoirs, je jouis de l'excès

d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour." O souvenir

ineffaçable de plaisir et de honte! A cet instant les lèvres

de Frédéric ont touché les miennes; j'étais perdue, si la

vertu, par un dernier effort, n'eût déchiré le voile de

volupté dont j'étais enveloppée: m'arrachant d'entre les bras

de Frédéric, je suis tombée à ses pieds. "O épargne-moi, je

t'en conjure, me suis-je écriée; ne me rends pas vile, afin

que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment de trouble, où

je suis entièrement soumise à ton pouvoir, tu peux, je le

sais, remporter une facile victoire; mais si je suis à toi

aujourd'hui, demain je serai dans la tombe; je le jure au nom

de l'honneur que j'outrage, mais qui est plus nécessaire à

l'âme de Claire que l'air qu'elle respire: Frédéric! Frédéric!

contemple-la, prosternée, humiliée à tes pieds, et mérite son

éternelle reconnaissance, en ne la rendant pas la dernière des

créatures! -- Lève-toi, m'a-t-il dit en s'éloignant, femme

angélique, objet de ma profonde vénération et de mon immortel

amour! Ton amant ne résiste point à l'accent de ta douleur;

mais, au nom de ce ciel dont tu es l'image, n'oublie pas que

le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu

viens de l'obtenir de moi." Il est sorti avec précipitation;

je suis rentrée chez moi égarée; un long évanouissement a

succédé à ces vives agitations. En recouvrant mes sens, j'ai

vu mon époux près de mon lit, je l'ai repoussé avec effroi,

j'ai cru voir le souverain arbitre des destinées qui allait

prononcer mon arrêt. "Qu'avez-vous, Claire? m'a-t-il dit d'un

ton douloureux; chère et tendre amie, c'est votre époux qui

vous tend les bras." J'ai gardé le silence, j'ai senti que si

j'avais parlé j'aurais tout dit: peut-être l'aurais-je dû, mon

instinct m'y poussait: l'aveu a erré sur mes lèvres; mais la

réflexion l'a retenu. Loin de moi cette franchise barbare, qui

soulageait mon coeur aux dépens de mon digne époux! En me

taisant, je reste chargée de mon malheur et du sien; la vérité

lui rendrait la part des chagrins qui doivent être mon seul

partage. Homme trop respectable! vous ne supporteriez pas

l'idée de savoir votre femme, votre amie, en proie aux

tourmens d'une passion criminelle; et l'obligation de mépriser

celle qui faisait votre gloire, et de chasser de votre maison

celui que vous aviez placé dans votre coeur, empoisonnerait

vos derniers jours; je verrais votre visage vénérable, où ne

se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanité, altéré

par le regret de n'avoir aimé que des ingrats, et couvert de

la honte que j'aurais répandue sur lui; je vous entendrais

appeler une mort que le chagrin accélérerait peut-être, et je

joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un

homicide. O misérable Claire! ton sang ne se glace-t-il pas à

l'aspect d'une pareille image? Est-ce bien toi qui es parvenue

à ce comble d'horreur? et peux-tu te reconnaître dans la femme

infidèle qui n'oserait avouer ce qui se passe dans son coeur

sans porter la mort dans celui de son époux? Quoi! un pareil

tableau ne te fera-t-il pas abjurer la détestable passion qui

te consume? ne te fera-t-il pas abhorrer l'odieux complice de

ta faute, Frédéric!.... Frédéric! qu'ai-je dit! moi le haïr!

moi renoncer à ce bonheur pour lequel il n'est point

d'expression! à ce bonheur de l'entendre dire qu'il m'aime! le

chasser de cet asile, ne plus l'espérer, ni le voir, ni

l'entendre! Eh! quels sont les crimes qui ne seraient pas trop

punis par de pareils sacrifices? et comment ai-je mérité de me

les imposer? Retirée du monde, j'étais paisible dans ma

retraite; heureuse du bonheur de mon mari, je ne formais aucun

desir: il m'amène un jeune homme charmant, doué de tout ce que

la vertu a de grand, l'esprit d'aimable, la candeur de

séduisant; il me demande mon amitié pour lui, il nous laisse

sans cesse ensemble; le matin, le soir, partout je le vois,

partout je le trouve; toujours seuls, sous des ombrages, au

milieu des charmes d'une nature qui s'anime, il aurait fallu

que nous fussions nés pour nous haïr, si nous ne nous étions

pas aimés. Imprudent époux! pourquoi réunir ainsi deux êtres

qu'une sympathie mutuelle attirait l'un vers l'autre, deux

êtres qui, vierges à l'amour, pouvaient en ressentir toutes

les premières impressions sans s'en douter! Pourquoi surtout

les envelopper de ce dangereux voile d'amitié, qui devait être

un si long prétexte pour se cacher leurs vrais sentimens!

C'était à vous, à votre expérience, à prévoir le danger et à

nous en préserver: loin de là, quand votre main elle-même nous

en approche, le couvre de fleurs et nous y pousse, pourquoi,

terrible et menaçant, venir nous reprocher une faute qui est

la vôtre, et nous ordonner de l'expier par le plus douloureux

supplice?.... Qu'ai-je dit, Elise; c'est Frédéric que j'aime,

et c'est mon époux que j'accuse! Ce Frédéric, qui m'a vue

entre ses bras, faible et sans défense, c'est lui que je veux

garder ici! O Elise! tu seras bien changée, si tu reconnais

ton amie dans celle qu'une pareille situation peut laisser

incertaine sur le parti qu'elle doit prendre.

LETTRE XXVIII.

FREDERIC A CLAIRE.

Femme, femme trop enchanteresse, qui es-tu pour faire entrer

dans mon coeur les sentimens les plus opposés, pour me faire

passer tout à coup de l'excès du bonheur à celui de

l'infortune? Ces yeux si touchans, qu'il est impossible de

regarder sans la plus vive émotion, ces yeux qui

n'appartiennent qu'à Claire, l'idole chérie de mon coeur, la

première femme que j'aie aimée, la seule que j'aimerai jamais;

ces yeux où elle me permettait hier de lire l'expression de la

tendresse, sont voilés aujourd'hui par la douleur et la

sévérité; et mon âme, où tu règnes despotiquement, mon âme,

qui n'a maintenant plus de sentimens que tu n'aies fait

naître, gémit de ta peine sans en connaître la cause. O ma

douce, ma charmante amie! garde-toi bien de te croire

coupable, ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donné; le

repentir ne doit point entrer dans une âme dont le mal

n'approcha jamais. Toi, craindre le crime, Claire! ton seul

regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive, oses-tu

penser que la divinité qui te forma à son image, nous entraîne

vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux! Non,

non; ces élans, ces transports, ces émotions enchanteresses me

rassurent contre le remords, et je me sens trop heureux pour

me croire criminel. Ah! laisse-moi retrouver ces instans où,

t'enlaçant dans mes bras et respirant ton souffle, j'ai

recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de l'univers

et de la vie peut donner de félicité à un mortel.

Claire, tu m'as éloigné de toi, mais je ne t'ai point quittée;

mon imagination te plaçait sur mon sein, je t'inondais de

caresses et de larmes; ma bouche avide pressait la tienne:

Claire ne s'en défendait point, Claire partageait mes

transports; sans autre guide que son coeur et la nature, elle

oubliait le monde, ne sentait que l'amour, ne voyait que son

amant; nous étions dans les cieux. Ah! Claire, ce n'est pas là

qu'est le crime.

Claire, je t'idolâtre avec frénésie, ton image me dévore, ton

approche me brûle; trop de feux me consument: il faut mourir

ou les satisfaire. Laisse-moi te voir, je t'en conjure; ne me

fuis point, laisse-moi te presser encore une fois entre mes

bras: je les étends pour te saisir; mais c'est une ombre qui

m'échappe. Je t'écris à genoux, mon papier est baigné de mes

pleurs! O Claire! un de tes baisers, un seul encore! Il est

des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goûter deux fois sans

mourir.

LETTRE XXIX.

FREDERIC A CLAIRE.

Je ne puis dormir; j'erre dans ta maison, je cherche la

dernière place que tu as occupée; ma bouche presse ce fauteuil

où ton bras reposa long-temps; je m'empare de cette fleur

échappée de ton sein; je baise la trace de tes pas, je

m'approche de l'appartement où tu dors, de ce sanctuaire qui

serait l'objet de mes ardens desirs, s'il n'était celui de mon

profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte;

j'écoute si le silence de la nuit ne me laissera pas

recueillir quelqu'un de tes mouvemens...... J'écoute.... O

Claire! Claire! je n'en doute pas, j'ai entendu des sanglots.

Mon amie, tu pleures! qui peut donc causer ta peine (1) [(1)

S'il ne faisait pas cette question, il serait un monstre; car

la folie de l'amour ne serait pas complète.]? Quand je te

dois un bonheur dont le reste du monde ne peut concevoir

l'idée, puisque nul mortel ne fut aimé de toi, qui peut

t'affliger encore? Claire, que ton amour est faible, s'il te

laisse une pensée ou un sentiment qui ne soit pas pour lui, et

si sa puissance n'a pas anéanti toutes les autres facultés de

ton âme! Pour moi, il n'est plus de passé ni d'avenir: absorbé

par toi, je ne vois que toi, je n'ai plus un instant de ma vie

qui ne soit à toi; tous les autres êtres sont nuls et

anéantis; ils passent devant moi comme des ombres: je n'ai

plus de sens pour les voir, ni de coeur pour les aimer.

Amitié, devoir, reconnaissance, je ne sens plus rien, l'amour,

l'ardent amour a tout dévoré; il a réuni en un seul point

toutes les parties sensibles de mon être, et il y a placé

l'image de Claire: c'est là le temple où je te recueille, où

je t'adore en silence, quand tu es loin de moi; mais si

j'entends le son de ta voix, si tu fais un mouvement, si mes

regards rencontrent tes regards, si je te presse doucement sur

mon sein... alors ce n'est plus seulement mon coeur qui

palpite, c'est tout mon être, c'est tout mon sang, qui

frémissent de desir et de plaisir, un torrent de volupté sort

de tes yeux et vient inonder mon âme. Perdu d'amour et de

tendresse, je sens que tout moi s'élance vers toi, je voudrais

te couvrir de baisers, recevoir ton haleine, te tenir dans mes

bras, sentir ton coeur battre contre mon coeur, et m'abîmer

avec toi dans un océan de bonheur et de vie.... Mais, ô ma

Claire! Seule, tu réunis ce mélange inconcevable de décence et

de volupté qui éloigne et attire sans cesse, et qui éternise

l'amour. Seule, tu réunis ce qui commande le respect et ce qui

allume les desirs; mais comment exprimer ce qu'est et ce

qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes

les créatures, l'image vivante de la divinité? et quelle

langue sera digne d'elle? Je sens que mes idées se troublent

devant toi comme devant un ange descendu du ciel: rempli de

ton image adorée, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour

et l'adoration de tes perfections; toute autre pensée que la

tienne s'évanouit; en vain je cherche à les fixer, à les

rassembler, à les éclaircir; en vain je cherche à tracer

quelques lignes qui te peignent ce que je sens: les termes me

manquent, ma plume se traîne péniblement, et si mon premier

besoin n'était pas de verser dans ton coeur tous les sentimens

qui m'oppressent, effrayé de la grandeur de ma tâche, je me

tairais, accablé sous ta puissance, et sentant trop pour

pouvoir penser.

LETTRE XXX.

CLAIRE A FREDERIC.

Non, je ne vous verrai point; trop de présomption m'a perdue,

et je suis payée pour n'oser plus me fier à moi-même. Je vous

écris, parce que j'ai beaucoup à vous dire, et qu'il faut un

terme enfin à l'état affreux où nous sommes.

Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'écrire,

car ces lettres si tendres, malgré moi je les presse sur mes

lèvres, je les pose contre mon coeur; c'est du poison qu'elles

respirent.... Frédéric, je vous aime, et n'ai jamais aimé que

vous; l'image de votre bonheur, de ce bonheur que vous me

demandez, et que je pourrais faire, égare mes sens et trouble

ma raison; pour le satisfaire, je compterais pour rien la vie,

l'honneur, et jusqu'à ma destinée future: vous rendre heureux

et mourir après, ce serait tout pour Claire, elle aurait assez

vécu; mais acheter votre bonheur par une perfidie! Frédéric

vous ne le voudriez pas... Insensé! tu veux que Claire soit à

toi, uniquement à toi! Est-elle donc libre de se donner?

s'appartient-elle encore? Si tes yeux osent se fixer sur ce

ciel que nous outrageons, tu y verras les sermens qu'elle a

faits: c'est là qu'ils sont écrits! et qui veux-tu qu'elle

trahisse? son époux et ton bienfaiteur, celui qui t'a appelé

dans son sein, qui te nourrit, qui t'éleva et qui t'aime,

celui dont la confiance a remis dans nos mains le dépôt de son

bonheur! Un assassin ne lui ôterait que la vie; et toi, pour

prix de ses bontés, tu veux souiller son asile, ravir sa

compagne, remplacer par l'adultère et la trahison la candeur

et la vertu qui régnaient ici, et que tu en as chassées. Ose

te regarder, Frédéric, et dis qu'est-ce qu'un monstre ferait

de plus que toi? Quoi? ton coeur est-il sourd à cette voix qui

te crie que tu violes l'hospitalité et la reconnaissance? Ton

regard ose-t-il se porter sur cet homme respectable que tu

dois frémir de nommer ton père? Ta main peut-elle presser la

sienne sans être déchirée d'épines? Enfin, n'as-tu rien senti

en voyant hier des larmes dans ses yeux? Ah, que n'ai-je pu

les payer de tout mon sang! tu étais agité, j'étais pâle et

tremblante. Il a tout vu, il sait tout, c'en est fait, et

l'innocent porte la peine due au vice..... Malheureuse Claire!

était-ce donc pour empoisonner sa vie que tu juras de lui

consacrer la tienne? Femme perfide, te sied-il d'accuser un

autre, quand tu es toi-même si coupable! Frédéric, vous fûtes

faible, et je suis criminelle. Il me semble que toute la

nature crie après moi et me réprouve; je n'ose regarder ni le

ciel, ni vous, ni mon époux, ni moi-même. Si je veux embrasser

mes enfans, je rougis de les presser contre un coeur d'où

l'innocence est bannie; les objets qui me sont les plus chers,

sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi.... Toi-même,

Frédéric, c'est parce que je t'adore, que tu m'es odieux;

c'est parce que je n'ai plus de forces pour te résister, que

ta présence me fait mourir, et mon amour ne me paraît un crime

que parce que je brûle de m'y livrer. O Frédéric! éloigne-toi;

si ce n'est pas par devoir, que ce soit par pitié: ta vue est

un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment; si ma

vie et la vertu te sont chères, fuis sans tarder davantage:

quelles que soient tes résolutions, de quelque force que

l'honneur les soutienne, elles ne résisteraient point à

l'occasion ni à l'amour; songe, Frédéric, qu'un instant peut

faire de toi le dernier des hommes, et me faire mourir

déshonorée, et que si, après y avoir pensé, il était

nécessaire de te répéter encore de fuir, tu serais si vil à

mes yeux, que je ne te craindrais plus.

Je vous le répète, je suis sûre que mon mari a tout deviné;

ainsi je n'ai malheureusement plus à redouter les soupçons que

votre départ peut occasionner. D'ailleurs, vous savez que les

affaires d'Elise s'accumulent de plus en plus et lui donnent

le besoin d'un aide; soyez le sien, Frédéric, devenez utile à

mon amie, allez mériter d'elle le pardon des maux que vous

m'avez faits; vous trouverez dans cette femme chérie une autre

Claire, mais sans faiblesse et sans erreurs. Montrez-vous tel

à ses yeux, qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Elise

ou un ange capable de vous résister: que vos vertus

m'obtiennent ma grâce, et que votre travail me rende mon amie;

que ce soit à vous que je doive son retour ici, afin que

chaque heure, chaque minute où je jouirai d'elle, soit un

bienfait que je vous doive, et que je puisse remonter à vous

comme à la source de ma félicité. Frédéric, il dépend de vous

que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'éprouve et de

celle que j'inspire: élevez-vous par elle au-dessus de vous-même;

qu'elle vous rattache à toutes les idées de vertu et

d'honneur, pour que je puisse fixer mes yeux sur vous chaque

fois que l'idée du bien se présentera. Enfin, en devenant le

plus grand et le meilleur des hommes, forcez ma conscience à

se taire, pour qu'elle laisse mon coeur vous aimer sans

remords. O Frédéric, s'il est vrai que je te sois chère,

apprends de moi à chérir assez notre amour pour ne le souiller

jamais par rien de bas ni de méprisable. Si tu es tout pour

moi, mon univers, mon bonheur, le dieu que j'adore; si la

nature entière ne me présente plus que ton image; si c'est par

toi seul que j'existe, et pour toi seul que je respire; si ce

cri de mon coeur, qu'il ne m'est plus possible de retenir,

t'apprend une faible partie du sentiment qui m'entraîne, je ne

suis point coupable. Ai-je pu l'empêcher de naître? suis-je

maîtresse de l'anéantir? dépend-il de moi d'éteindre ce qu'une

puissance supérieure alluma dans mon sein? Mais, de ce que je

ne puis donner de pareils sentimens à mon époux, s'ensuit-il

que je ne doive point lui garder la foi jurée? Oserais-tu le

dire, Frédéric, oserais-tu le vouloir? L'idée de Claire livrée

à l'opprobre ne glace-t-elle pas tous tes desirs, et ton amour

n'a-t-il pas plus besoin encore d'estime que de jouissance?

Non, non; je la connais bien cette âme qui s'est donnée à moi;

c'est parce que je la connais que je t'ai adoré. Je sais qu'il

n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage; et quand je

t'aurai rappelé que l'honneur commande que tu partes, et que

le repos de Claire l'exige, Frédéric n'hésitera pas.

LETTRE XXXI.

FREDERIC A CLAIRE.

J'ai lu votre lettre, et la vérité, la cruelle vérité, a

détruit les prestiges enchanteurs dont je me berçais; les

tortures de l'enfer sont dans mon coeur, l'abîme du désespoir

s'est ouvert devant moi: Claire ordonne que je m'y précipite,

je partirai.

Ce sacrifice, que la vertu ne m'eût jamais fait faire, et que

vous seule pouviez obtenir de moi, ce sacrifice auquel nul

autre ne peut être comparé, puisqu'il n'y a qu'une Claire au

monde, et qu'un coeur comme le mien pour l'aimer, ce

sacrifice, dont je ne peux moi-même mesurer l'étendue, quel

que soit le mal qu'il me cause, je te jure, ô ma Claire! de ne

jamais attenter à des jours qui te sont consacrés et qui

t'appartiennent; mais si la douleur, plus forte que mon

courage, dessèche les sources de ma vie, me fait succomber

sous le poids de ton absence, promets-moi, Claire, de me

pardonner ma mort, et de ne point haïr ma mémoire. Sois sûre

que l'infortuné qui t'adore eût préféré t'obéir, en se

dévouant à des tourmens éternels et inouïs, que de descendre

dans la paix du tombeau que tu lui refuses.

LETTRE XXXII.

CLAIRE A ELISE.

Elise, il me quitte demain, et c'est chez toi que je l'envoie;

en le remettant dans tes bras, je tiens encore à lui, et, près

de mon amie il ne m'aura pas perdue tout-à-fait. Soulage sa

douleur; conserve-lui la vie, et, s'il est possible, fais plus

encore, arrache-moi de son coeur. Elise, Elise, que l'objet de

ma tendresse ne soit pas celui de ton inimitié! Pourquoi le

mépriserais-tu, puisque tu m'estimes encore? pourquoi le haïr,

quand tu m'aimes toujours? pourquoi ton injustice l'accuse-t-elle

plus que moi? s'il a troublé ma paix, n'ai-je pas

empoisonné son coeur, ne sommes-nous pas également coupables?

Que dis-je? ne le suis-je pas bien plus? son amour l'emporte-t-il

sur le mien? ne suis-je pas dévorée en secret des mêmes

desirs que lui? Il voulait que Claire lui appartînt; eh! ne

s'est-elle pas donnée mille fois à lui dans son coeur! Enfin,

que peux-tu lui reprocher dont je sois innocente? Nos torts

sont égaux, Elise, et nos devoirs ne l'étaient pas: j'étais

épouse et mère; il était sans liens: je connaissais le monde;

il n'avait aucune expérience: mon sort était fixé et mon coeur

rempli; lui, à l'aurore de sa vie, dans l'effervescence des

passions, on le jette, à dix-neuf ans, dans une solitude

délicieuse, près d'une femme qui lui prodigue la plus tendre

amitié, près d'une femme jeune et sensible, et qui l'a

peut-être devancé dans un coupable amour. J'étais épouse et mère,

Elise, et ni ce que je devais à mon époux, à mes enfans, ni

respect humain, ni devoirs sacrés, rien ne m'a retenue; j'ai

vu Frédéric, et j'ai été séduite. Quand les titres les plus

saints n'ont pu me préserver de l'erreur, tu lui ferais un

crime d'y être tombé! Quand tu me crois plus malheureuse que

coupable, l'infortuné qui fut appelé ici comme une victime, et

qui s'en arrache par un effort dont je n'aurais pas été

capable peut-être, ne deviendrait pas l'objet de ta plus

tendre indulgence et de ton ardente pitié! O mon Elise!

recueille-le dans ton sein; que ta main essuie ses larmes.

Songe qu'à dix-neuf ans il n'a connu des passions que les

douleurs qu'elles causent et le vide qu'elles laissent;

qu'anéanti par ce coup, il aurait terminé ses jours, s'il

n'avait craint pour les miens. Songe, Elise, que tu lui dois

ma vie.... Tu lui dois plus peut-être; il m'a respectée quand

je ne me respectais plus moi-même; il a su contenir ses

transports, quand je ne rougissais pas d'exhaler les miens;

enfin, s'il n'était pas le plus noble des hommes, ton amie

serait peut-être à présent la plus vile des créatures.

LETTRE XXXIII.

CLAIRE A ELISE.

Claire d'Albe · 第 5 / 9 段