Ma mère avait gravé dans mon âme les plus saints préceptes de

morale et le plus profond respect pour les noeuds sacrés du

mariage: aussi, en arrivant ici, combien j'étais loin de

penser qu'une femme mariée, que la femme de mon bienfaiteur,

pût être un objet dangereux pour moi! J'étais d'autant moins

sur mes gardes, que, quoique votre premier regard eût fait

évanouir toutes mes préventions, et que je vous eusse trouvée

charmante, un souris fin, j'ai presque dit malin, qui effleure

souvent vos lèvres, me faisait douter de l'excellence de votre

coeur. Aussi n'avez-vous pas oublié peut-être que, dans ce

temps-là j'osai vous dire plus d'une fois que votre mari

m'était plus cher que vous, ce n'est pas que je n'éprouvasse

dès lors une sorte de contradiction entre ma raison et mon

coeur, et dont je m'étonnais moi-même, parce qu'elle m'avait

toujours été étrangère. Je ne m'expliquai point comment,

aimant votre mari davantage, je me sentais plus attiré vers

vous; mais à force de m'interroger à cet égard, je finis par

me dire, que, comme vous étiez plus aimable, il était tout

simple que je préférasse votre conversation à la sienne,

quoiqu'au fond je lui fusse plus réellement attaché. Peu à peu

je découvris en vous, non pas plus de bonté que dans M.

d'Albe, nul être ne peut aller plus loin que lui sur ce point,

mais une âme plus élevée, plus tendre et plus délicate; je

vous vis alternativement douce, sublime, touchante,

irrésistible: tout ce qu'il y a de beau et de grand vous est

si naturel, qu'il faut vous voir de près pour vous apprécier,

et la simplicité avec laquelle vous exercez les vertus les

plus difficiles, les ferait paraître des qualités ordinaires

aux yeux d'un observateur peu attentif. Dès lors je ne cessai

plus de vous contempler; je m'enorgueillissais de mon

admiration, je la regardais comme le premier des devoirs,

puisque c'était la vertu qui me l'inspirait; et, tandis que je

ne croyais n'aimer qu'elle en vous, je m'enivrais de tous les

poisons de l'amour. Claire, je l'avoue, dans ce temps-là, je

sentis plusieurs fois près de vous des impressions si vives,

qu'elles auraient pu m'éclairer; mais vous ignorez sans doute

combien on est habile à se tromper soi-même, quand on pressent

que la vérité nous arrachera à ce qui nous plaît; un instinct

incompréhensible donne une subtilité à notre esprit qu'il

avait ignorée jusque alors: à l'aide des sophismes les plus

adroits, il éblouit la raison et subjugue la conscience.

Cependant la mienne me parlait encore; j'éprouvais un

mécontentement intérieur, un malaise confus, dont je ne

voulais pas voir la véritable cause: ce fut sans doute le

motif secret de la joie que je sentis à l'arrivée de

mademoiselle de Raincy; en la voyant brillante de tous vos

charmes, je lui prêtai toutes vos vertus, et je me crus sauvé.

Je fus plusieurs jours séduit par sa figure; elle est plus

régulièrement belle que vous; j'osai vous comparer.... Ah!

Claire, si la terre n'a rien de plus beau qu'Adèle, le ciel

seul peut m'offrir votre modèle!

Vous m'estimez assez, j'espère, pour penser qu'il ne me fallut

pas long-temps pour mesurer la distance qui sépare vos

caractères; je me rappelle qu'un jour où vous me fîtes son

éloge, en me laissant entrevoir le dessein de nous unir, je

fus humilié que vous pussiez penser qu'après vous avoir connue

je pusse me contenter d'Adèle, et que vous m'estimassiez assez

peu pour croire que si la beauté pouvait m'émouvoir, il ne me

fallût pas autre chose pour me fixer. O Claire! m'écriai-je

souvent en m'adressant à votre image, si vous voulez qu'on

puisse aimer une autre femme que vous, cessez d'être le

parfait modèle qu'elles devraient toutes imiter: ne nous

montrez plus qu'elles peuvent unir l'esprit à la franchise,

l'activité à la douceur, et remplir avec dignité tous les

petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les

assujettissent.... Claire, je ne m'avouais point encore que je

vous aimais; mais souvent, lorsqu'attiré vers vous par mon

coeur, encouragé par la touchante expression de votre amitié,

je me sentais prêt à vous serrer dans mes bras, par un

mouvement dont je ne me rendais pas compte, je m'éloignais

avec effort, je n'osais ni vous regarder, ni toucher votre

main, je repoussais même jusqu'à l'impression de votre

vêtement; enfin, je faisais par instinct ce que j'aurais dû

faire par raison. Cependant un jour.... Claire, oserai-je vous

le dire? un jour vous me priâtes de dénouer les rubans de

votre voile; en y travaillant, mes yeux fixèrent vos charmes,

un mouvement plus prompt que la pensée m'attira, j'osai porter

mes lèvres sur votre cou: je tenais Adolphe entre mes bras,

vous crûtes que c'était lui, je ne vous détrompai pas, mais

j'emportai un trouble dévorant, une agitation tumultueuse;

j'entrevis la vérité, et j'eus horreur de moi-même.

Enfin ce jour, ce jour fatal où ma lâche faiblesse vous a

appris ce que vous n'auriez jamais dû entendre, combien

j'étais éloigné de penser qu'il dût finir ainsi! Dès le matin

j'avais été parcourir la campagne, et, m'élevant avec une

piété sincère vers l'auteur de mon être, je l'avais conjuré de

me garantir d'une séduction dont la cause était si belle et

l'effet si funeste. Ces élans religieux me rendirent la paix;

il me sembla que Dieu venait de se placer entre nous deux, et

j'osai me rapprocher de vous.

De même qu'un calme parfait est souvent le précurseur des plus

violentes tempêtes, un repos qui m'était inconnu depuis long-temps

avait rempli ma journée. J'acceptai avec empressement la

promenade proposée par M. d'Albe, afin de revoir cette nature

dont la bienfaisante influence m'avait été si salutaire le

matin: mais je la revis avec vous, et elle ne fut plus la

même: la terre ne m'offrait que l'empreinte de vos pas; le

ciel, que l'air que vous respiriez; un voile d'amour répandu

sur toute la nature m'enveloppait délicieusement, et me

montrait votre image dans tous les objets que je fixais.

Enfin, Claire, à cet instant où je vous vis prête à sacrifier

vos jours pour votre fils, et où je craignis pour votre vie,

alors seulement je sentis tout ce que vous étiez pour moi.

Témoin de la sensibilité courageuse qui vous fit étancher une

horrible blessure, de cette inépuisable bonté qui vous

indiquait tous les moyens de consoler des malheureux, je me

dis que le plus méprisable des êtres serait celui qui pourrait

vous voir sans vous adorer, si ce n'était celui qui oserait

vous le dire.

Ce fut dans ces dispositions, Claire, que je sortis de cette

chaumière où vous aviez paru comme une déité bienfaisante: la

faible lueur de la lune jetait sur l'univers quelque chose de

mélancolique et de tendre; l'air doux et embaumé était

imprégné de volupté; le calme qui régnait autour de nous

n'était interrompu que par le chant plaintif du rossignol;

nous étions seuls au monde..... Je devinai le danger, et j'eus

la force de m'éloigner de vous; ce fut alors que vous vous

approchâtes, je vous sentis et je fus perdu; la vérité,

renfermée avec effort, s'échappa brûlante de mon sein, et vous

me vîtes aussi coupable, aussi malheureux qu'il est donné à un

mortel de l'être. Dans ce moment où je venais de me livrer

avec frénésie à tout l'excès de ma passion, dans ce moment où

vous me rappeliez combien elle outrageait mon bienfaiteur, où

l'image de mon ingratitude, toute horrible qu'elle était, ne

combattait que faiblement la puissance qui m'attirait vers

vous, je vois mon père.... Egaré, éperdu, je veux fuir; vous

m'ordonnez de rentrer et de feindre. Feindre, moi! je crus

qu'il était plus facile de mourir que d'obéir, je me trompai;

l'impossible n'est plus quand c'est Claire qui le commande;

son pouvoir sur moi est semblable à celui de Dieu même; il ne

s'arrête que là où commence mon amour.

Claire, je ne veux pas vous tromper: si dans vos projets sur

moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous

nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous

aimer; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de

moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux

t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et

que ma passion ne nuit à personne; je veux t'aimer enfin,

parce que tu me l'ordonnes: ne m'as-tu pas dit de vivre?

Ecoutez, Claire, j'ai examiné mon coeur, et je ne crois point

offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il

qu'on vous connût sans vous apprécier, et qu'est-ce que mon

amour lui ôte? Ai-je jamais conçu l'espoir, ai-je même le

desir que vous répondiez à ma tendresse? Ah! gardez-vous de le

croire! j'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus

grand des malheurs; car ce serait le seul, l'unique moyen de

m'arracher mon amour; Claire méprisable n'en serait plus

digne; Claire méprisable ne serait plus vous: cessez d'être

parfaite, cessez d'être vous-même, et de ce moment je ne vous

crains plus.

D'après cette déclaration, étonnante peut-être, mais vraie,

mais sincère, que risquez-vous en vous laissant aimer?

Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prêter

vos traits pour m'encourager à la suivre; alors il n'y a rien

dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon âme, ma

conscience, ne sont plus qu'une émanation de vous; c'est à

vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous

remets mon existence entière, et vous rends responsable de la

manière dont elle sera remplie; si votre cruauté me repousse,

s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon

être se détendent, je tombe dans le néant. Eloigné de vous, je

me perds dans un vague immense, où je ne distingue plus la

vertu, l'humanité ni l'honneur. O céleste Claire! laisse-moi

te voir, t'entendre, t'adorer! je serai grand, vertueux,

magnanime; un amour chaste comme le mien ne peut offenser

personne, c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter

la terre.

Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque

instant de ma vie à vous imiter, en faisant le bonheur de mon

père. Ce digne homme se plaît avec moi, il m'a prié de diriger

les études de son fils; Claire, je m'attache à votre maison, à

votre sort, à vos enfans, je veux devenir une partie de vous-même,

en dépit de vous-même: c'est là mon destin, je n'en

aurai point d'autre; ne me parlez plus de liens, de mariage,

tout est fini pour moi, et ma vie est fixée.

Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon

culte: dévoré d'amour et de desirs, ni mes paroles ni mes

regards ne vous dévoileront mon trouble; vous finirez par

oublier ce que j'ai osé vous dire, et je vous jure de ne

jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous

paraissait pénible, si votre tendre coeur était ému de

compassion, ne me plaignez point; il est dans votre dernier

billet un mot!.... Source d'une illusion ravissante, il m'a

fait goûter un moment tout ce que l'humanité peut attendre de

félicité! O Claire! ne m'ôte point mon erreur! qu'y gagnerais-tu?

Je sais que c'en est une; mais elle m'enchante, me

console; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes,

laisse-moi ce bien précieux: ce n'était pas ta volonté de me

le donner; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obéir quand tu m'as

commandé de vivre: aurais-tu la barbarie de me l'arracher?

LETTRE XXI.

CLAIRE A FREDERIC.

Votre lettre m'a fait pitié; si ce n'était celle d'un

malheureux qu'il faut guérir, ce serait celle d'un insensé que

je devrais chasser de chez moi; le délire de votre raison peut

seul vous aveugler sur les contradictions dont elle est

remplie. Ce mot que je devrais désavouer, ce mot qui seul vous

a rattaché à la vie, n'est-il pas le même qui rendrait Claire

méprisable à vos yeux, si elle osait le prononcer? Et jamais

amour chaste fut-il dévoré de desirs, et déroba-t-il de

coupables faveurs? Malheureux! rentrez en vous-même; votre

coeur vous apprendra qu'il n'est point d'amour sans espoir, et

que vous nourrissez le criminel desir de séduire la femme de

votre bienfaiteur. Il se peut que la faiblesse que j'ai eue de

vous écouter, de vous répondre, celle que j'ai de tolérer

votre présence après l'inconcevable serment que vous faites de

m'aimer toujours, autorise votre téméraire espoir; mais sachez

que quand même mon coeur m'échapperait, vous n'en seriez pas

plus heureux, et que Claire serait morte avant d'être

coupable.

Je répondrai dans un autre moment à votre lettre, je ne le

puis à présent.

LETTRE XXII.

CLAIRE A ELISE.

Ah! qu'as-tu dit, ma tendre amie? de quelle horrible lumière

viens-tu frapper mes yeux? Qui! moi! j'aimerais! Tu le penses,

et tu me parles encore! et tu ne rougis pas de ce nom d'amie

que j'ose te donner? Quoi! sous les yeux du plus respectable

des hommes, mon époux; parjure à mes sermens, j'aimerais le

fils de son adoption? le fils que sa bonté a appelé ici, et

que sa confiance a remis entre mes mains? Au lieu des vertueux

conseils dont j'avais promis de pénétrer son coeur, je lui

inspirerais une passion criminelle? Au lieu du modèle que je

devais lui offrir, je la partagerais?..... O honte! chaque mot

que je trace est un crime, et j'en détourne la vue en

frémissant. Dis, Elise, dis-moi, que faut-il faire? Si tu

m'estimes encore assez pour me guider, soutiens-moi dans cet

abîme dont tu viens de me découvrir toute l'horreur; je suis

prête à tout, il n'est point de sacrifice que je ne fasse.

Faut-il cesser de le voir, le chasser, percer son coeur et le

mien? je m'y résoudrai, la vertu m'est plus chère que ma vie,

que la sienne.... L'infortuné! dans quel état il est! Il se

tait, il se consume en silence, et pour prix d'un pareil

effort, je lui dirai: "Sors d'ici, va expirer de misère et de

désespoir; tu ne voulais que me voir, ce seul bien te

consolait de tout, eh bien! Je te le refuse...." Elise, il me

semble le voir les yeux attachés sur les miens; leur muette

expression me dit tout ce qu'il éprouve, et tu m'ordonnerais

d'y résister! Quoi! ne peut-on chérir l'honnêteté sans être

barbare et dénaturée, et la vertu demanda-t-elle jamais des

victimes humaines? Laisse, laisse-moi prendre des moyens plus

doux; pourquoi déchirer les plaies au lieu de les guérir? Sans

doute je veux qu'il s'éloigne; mais il faut que mon amitié l'y

prépare; il faut trouver un prétexte; le goût des voyages en

est un: c'est une curiosité louable à son âge, et je ne doute

pas que M. d'Albe ne consente à la satisfaire. Repose-toi sur

moi, Elise, du soin de me séparer de Frédéric. Ah! j'y suis

trop intéressée pour n'y pas réussir!

Comment t'exprimer ce que je souffre? Adèle est partie hier,

et depuis ce moment mon mari, inquiet sur ma santé, me quitte

le moins qu'il peut; il faut que je dévore mes larmes: je

tremble qu'il n'en voie la trace et qu'il n'en devine la

cause; il s'étonne de ce que j'interdis ma chambre à tout le

monde. "Ma bonne amie, me disait-il tout à l'heure, pourquoi

n'admettre que moi et vos enfans auprès de vous? Est-ce que

mon Frédéric vous déplaît?" Cette question si simple m'a fait

tressaillir; j'ai cru qu'il m'avait devinée et qu'il voulait

me sonder. O tourmens d'une conscience agitée! c'est ainsi que

je soupçonne dans le plus vrai, le meilleur des hommes, une

dissimulation dont je suis seule coupable; et je vois trop que

la première peine du méchant est de croire que les autres lui

ressemblent.

LETTRE XXIII.

CLAIRE A ELISE.

Ce matin, pour la première fois, je me suis présentée au

déjeûner; j'étais pâle et abattue. Frédéric était là, il

lisait auprès de la cheminée: en me voyant entrer, il a changé

de couleur, il a posé son livre et s'est approché de moi; je

n'ai point osé le regarder; mon mari a avancé un fauteuil; en

le retournant, mes yeux se sont fixés sur la glace: j'ai

rencontré ceux de Frédéric, et, n'en pouvant soutenir

l'expression, je suis tombée sans force sur mon siége.

Frédéric s'est avancé avec effroi. M. d'Albe, aussi effrayé

que lui, m'a remise entre ses bras pendant qu'il allait

chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frédéric était

passé autour de mon corps; je sentais sa main sur mon coeur,

tout mon sang s'y est porté: il le sentait battre avec

violence. "Claire, m'a-t-il dit à demi-voix, et moi aussi, ce

n'est plus que là qu'est le mouvement et la vie.... Dis-moi,

a-t-il ajouté en penchant son visage vers le mien, dis-moi, je

t'en conjure, que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter

ainsi." Elise, je respirais son souffle, j'en étais embrasée,

je sentais ma tête s'égarer... Dans mon effroi, j'ai repoussé

sa main; je me suis relevée: "Laissez-moi, lui ai-je dit, au

nom du ciel, laissez-moi, vous ne savez pas le mal que vous me

faites." Mon mari est rentré, ses soins m'ont ranimée: quand

j'ai été un peu remise, il m'a exprimé toute l'inquiétude que

mon état lui cause. "Je ne vous ai jamais vue si étrangement

souffrante. Ma Claire, m'a-t-il dit, je crains que la cause de

ce changement ne soit une révolution de lait; laissez-moi, je

vous en conjure, faire appeler quelque médecin éclairé."

Elise, mon coeur s'est brisé, il ne peut soutenir le pesant

fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant l'erreur où

je plongeais mon mari, en sentant près de moi le complice trop

aimé de ma faute, j'aurais voulu que la terre nous engloutît

tous deux. J'ai pressé les mains de M. d'Albe sur mon front:

"Mon ami, lui ai-je répondu, je me sens en effet bien malade;

mais ne me refusez pas vos soins, guérissez-moi, sauvez-moi,

remettez-moi en état de consacrer mes jours à votre bonheur;

quels qu'en soient les moyens, soyez sûr de ma

reconnaissance." Il a paru surpris: j'ai frémi d'en avoir trop

dit; alors, tâchant de lui donner le change, j'ai attribué au

bruit et au grand jour la faiblesse de ma tête, et j'ai

demandé à rentrer chez moi. Il a prié Frédéric de lui aider à

me soutenir. Je n'aurais pu refuser son bras sans éveiller des

soupçons qu'il ne faut peut-être qu'un mot pour faire naître;

mais, Elise, te le dirai-je? en levant les yeux sur Frédéric,

j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri;

j'ai même cru y démêler un léger mouvement de plaisir..... Ah!

je n'en doute plus! ma faiblesse lui aura révélé mon secret.

Mon trouble devant M. d'Albe ne lui aura point échappé; il

aura vu mes combats; ils lui auront appris qu'il est aimé, et

peut-être jouissait-il d'un désordre qui lui marquait son

pouvoir..... Elise, cette idée me rend à la fierté et au

courage. Crois-moi, je saurai me vaincre et le désabuser; il

est temps que ce tourment finisse: ta lettre m'a dicté mon

devoir, et du moins suis-je digne encore de t'entendre! Je

vais lui écrire; oui, ma tendre amie, j'y suis résolue; il

partira: qu'il se distraie, qu'il m'oublie, le ciel m'est

témoin que ce voeu est sincère; et moi, pour retrouver des

forces contre lui, je vais relire cette lettre où tu me peins

les devoirs d'épouse et de mère sous des couleurs qu'il

n'appartenait qu'à ma digne amie de savoir trouver. Adieu.

LETTRE XXIV.

CLAIRE A FREDERIC.

J'ignore jusqu'où la vertu a perdu ses droits sur votre âme,

et si l'amour que je vous inspire vous a dégradé au point de

n'être plus capable d'une action courageuse et honnête; mais

je vous déclare que si dans deux jours vous n'avez pas exécuté

ce que je vais vous prescrire, Claire aura cessé de vous

estimer.

Mon mari vous aime et en fait son bonheur; j'ai voulu, et je

veux encore lui laisser ignorer un égarement qui détruirait

son repos, et peut-être son amitié; mais, en lui taisant la

vérité, j'ai dû m'imposer la loi d'agir comme il le ferait si

elle lui était connue. Partez donc, Frédéric, quittez un lieu

que vous remplissez de trouble: allez purifier votre coeur, et

surtout oubliez une femme que les plus saints devoirs vous

ordonnaient de respecter: je ne vous reverrai qu'alors.

Le goût des voyages est un des plus vifs chez les jeunes gens:

prenez ce prétexte pour vous éloigner d'ici; exprimez à votre

père le desir d'aller vous instruire en parcourant de

nouvelles contrées: l'excellent homme que vous offensez

s'affligera de votre absence, mais sacrifiera son propre

plaisir à celui d'un ingrat qui l'en récompense si mal.

Aussitôt que vous aurez obtenu sa permission, que je hâterai

de tous mes efforts, vous vous éloignerez sans tarder. Je vous

défends de me voir seule, je ne recevrai point vos adieux; ne

vous imaginez pas néanmoins que je croie cette précaution

nécessaire à mon repos: non, l'honnêteté est un besoin pour

moi, et non pas un effort; et, si elle pouvait être jamais

ébranlée, ce ne serait pas par l'homme qui, se laissant

dominer par un penchant coupable, l'excuse au lieu de le

combattre, et humilie celle qui en est l'objet, en la rendant

cause de l'avilissement où il est réduit.

LETTRE XXV.

FREDERIC A CLAIRE.

Qu'est-il nécessaire d'insulter avec froideur la victime qu'on

dévoue à la mort? Qu'aviez-vous besoin, pour me la donner, de

me parler de votre haine? L'ordre de mon départ suffisait;

mais il vous était doux de me montrer à quel point je vous

suis odieux: je n'ai point reconnu Claire à cette barbarie.

Vous le voyez, je suis de sang-froid; votre lettre a glacé les

terribles agitations de mon sang, et je suis en état de

raisonner.

Pourquoi dois-je partir, Claire? Si c'est pour votre époux, et

que le sentiment que je porte en mon coeur soit un outrage

pour lui, où trouverez-vous un point de l'univers où je puisse

cesser de l'offenser? Sous les pôles glacés, sous le brûlant

tropique, tant que mon coeur battra dans mon sein, Claire y

sera adorée; si c'est une froide pitié qui vous intéresse à

moi, je la rejette; ce n'est point elle qui trouvera les

moyens d'adoucir mes maux, et vous me rendez trop malheureux

pour que je vous laisse l'arbitre de mon sort. Claire,

l'intérêt de votre repos pouvait seul me chasser d'ici; mais

votre estime même est trop chère à ce prix, et s'il faut

m'éloigner de vous, je ne connais plus qu'un asile.

LETTRE XXVI.

CLAIRE A ELISE.

Où suis-je, Elise, et qu'ai-je fait? Une effrayante fatalité

me poursuit; je vois le précipice où je me plonge, et il me

semble qu'une main invisible m'y pousse malgré moi. C'était

peu qu'un criminel amour eût corrompu mon coeur, il me

manquait d'en faire l'aveu. Entraînée par une puissance contre

laquelle je n'ai point de force, Frédéric connaît enfin

l'excès d'une passion qui fait de ton amie la plus méprisable

des créatures...... Je ne sais pourquoi je t'écris encore; il

est des situations qui ne comportent aucun soulagement, et ta

pitié ne peut pas plus m'arracher mes remords que tes conseils

réparer ma faute. L'éternel repentir s'est attaché à mon

coeur; il le dévore. Je n'ose mesurer l'abîme où je me perds,

et je ne sais où poser les bornes de ma faiblesse... J'adore

Frédéric, je ne vois plus que lui seul au monde; il le sait,

je me plais à le lui répéter; s'il était là, je le lui dirais

encore: car, dans l'égarement où je suis en proie, je ne me

reconnais plus moi-même..... Je voulais t'écrire tout ce qui

vient de se passer; mais je ne le puis: ma main tremblante

peut à peine tracer ces lignes mal assurées... Dans un instant

plus calme, peut-être..... Ah! qu'ai-je dit? le calme, la

paix, il n'en est plus pour moi!

LETTRE XXVII.

CLAIRE A ELISE.

Depuis trois jours, Elise, j'ai essayé en vain de t'écrire, ma

main se refusait à tracer les preuves de ma honte; je le ferai

pourtant, j'ai besoin de ton mépris, je le mérite et le

demande, ton indulgence me serait odieuse; ma faute ne doit

pas rester impunie, et le pardon m'humilierait plus que les

reproches. Songe, Elise, que tu ne peux plus m'aimer sans

t'avilir, et laisse-moi la consolation de m'estimer encore

dans mon amie.

Claire d'Albe · 第 4 / 9 段