Adèle peint supérieurement pour son âge; elle a voulu faire

mon portrait, et j'y ai consenti avec plaisir, afin de

l'offrir à mon mari. Ce matin, comme elle y travaillait,

Frédéric est venu nous joindre. Il a regardé son ouvrage et a

loué son talent, mais avec un demi-sourire qui n'a point

échappé à Adèle, et dont elle a demandé l'explication. Sans

l'écouter ni lui répondre, il a continué à regarder le

portrait, et puis moi, et puis le portrait, ainsi

alternativement. Adèle, impatiente, a voulu savoir ce qu'il

pensait. Enfin, après un long silence: "Ce n'est pas là madame

d'Albe, a-t-il dit, vous n'avez pas même réussi à rendre un de

ses momens. -- Comment donc, a interrompu Adèle en rougissant,

qu'y trouvez-vous à redire? Ne reconnaissez-vous pas tous ses

traits? -- J'en conviens, tous ses traits y sont; si vous

n'avez vu que cela en la regardant, vous devez être contente

de votre ouvrage. -- Que voulez-vous donc de plus? -- Ce que je

veux? qu'on reconnaisse qu'il est telle figure que l'art ne

rendra jamais, et qu'on sente du moins son insuffisance. Ces

beaux cheveux blonds, quoique touchés avec habileté, n'offrent

ni le brillant, ni la finesse, ni les ondulations des siens.

Je ne vois point sur cette peau blanche et fine refléter le

coloris du sang ni le duvet délicat qui la couvre. Ce teint

uniforme ne rappellera jamais celui dont les couleurs varient

comme la pensée. C'est bien le bleu céleste de ses yeux; mais

je n'y vois que leur couleur: c'est leur regard qu'il fallait

rendre. Cette bouche est fraîche et voluptueuse comme la

sienne; mais ce sourire est éternel; j'attends en vain

l'expression qui le suit. Ces mouvemens nobles, gracieux,

enchanteurs, qui se déploient dans ses moindres gestes, sont

enchaînés et immobiles.... Non, non, des traits sans vie ne

rendront jamais Claire; et là où je ne vois point d'âme, je ne

puis la reconnaître. -- Hé bien! lui a dit Adèle avec dépit,

chargez-vous de la peindre, pour moi je ne m'en mêle plus."

Alors, jetant brusquement ses pinceaux, elle s'est levée et

est sortie avec humeur. Frédéric l'a suivie des yeux d'un air

surpris; et puis, laissant échapper un soupir, il a dit: "Dans

quelle erreur n'ai-je pas été en la voyant si belle! J'avais

cru que cette femme devait avoir quelque ressemblance avec

vous; mais pour mon malheur, mon éternel malheur, je le vois

trop, vous êtes unique..." Je ne puis te dire, Elise, quel mal

ces mots m'ont fait; cependant, me remettant de mon trouble,

je me suis hâtée de répondre. "Frédéric, ai-je dit, gardez-vous

de porter un jugement précipité, et de vous laisser

atteindre par des préventions qui pourraient nuire au bonheur

qui vous est peut-être destiné. Parce qu'Adèle n'est pas en

tout semblable à la chimère que vous vous êtes faite,

devez-vous fermer les yeux sur ce qu'elle vaut? Ne savez-vous pas,

d'ailleurs, combien on peut changer? Croyez que telle personne

qui vous plaît quand elle est formée, vous aurait peut-être

paru insupportable quelques années auparavant? Vous voulez

toujours comparer: mais parce que le bouton n'a pas le parfum

de la fleur entièrement éclose, oubliez-vous qu'il l'aura un

jour, et mille fois plus doux peut-être? Frédéric, pénétrez-vous

bien que dans celle que vous devez choisir, dans celle

dont l'âge doit être en proportion avec le vôtre, vous ne

pouvez trouver ni des qualités complètes ni des vertus

exercées: un coeur aimant est tout ce que vous devez chercher;

un penchant au bien, tout ce que vous devez vouloir: quand

même il serait obscurci par de légers travers, faudrait-il

donc se rebuter? De même qu'il est peu de matins sans nuages,

on ne voit guère d'adolescence sans défauts; mais elle s'en

dégage tous les jours, surtout quand elle est guidée par une

main aimée. C'est à vous qu'appartiendra ce soin touchant;

c'est à vous à former celle qui vous est destinée, et vous ne

pourrez y réussir qu'en la choisissant dans l'âge où l'on peut

l'être encore. Mais, ô Frédéric! ai-je ajouté avec solennité,

au nom de votre repos, gardez-vous bien de lever les yeux sur

toute autre." En disant ces mots, je suis sortie de la chambre

sans attendre sa réponse.

Elise, je n'ose te dire tout ce que je crains; mais l'air de

Frédéric m'a fait frémir: s'il était possible...! Mais non, je

me trompe assurément; inquiète de tes craintes, influencée par

tes soupçons, je vois déjà l'expression d'un sentiment

coupable où il n'y a que celle de l'amitié, mais ardente, mais

passionnée, telle que doit l'éprouver une âme neuve et

enthousiaste. Néanmoins, je vais l'examiner avec soin; et

quant à moi, ô mon unique amie! bannis ton injurieuse

inquiétude, fie-toi à ce coeur qui a besoin, pour respirer à

son aise, de n'avoir aucun reproche à se faire, et à qui le

contentement de lui-même est aussi nécessaire que ton amitié.

LETTRE XVIII.

CLAIRE A ELISE.

Elise, comment te peindre mon agitation et mon désespoir? C'en

est fait, je n'en puis plus douter, Frédéric m'aime. Sens-tu

tout ce que ce mot a d'affreux dans notre position? Malheureux

Frédéric! mon coeur se serre, et je ne puis verser une larme.

Ah dieu! pourquoi l'avoir appelé ici? Je le connais, mon amie,

il aime, et ce sera pour la vie; il traînera éternellement le

trait dont il est déchiré, et c'est moi qui cause sa peine!

Ah! je le sens: il est des douleurs au-dessus des forces

humaines. Comment te dire tout cela? comment rappeler mes

idées? dans le trouble qui m'agite, je n'en puis retrouver

aucune. Chère, chère Elise, que n'es-tu ici, je pourrais

pleurer sur ton sein!

Aujourd'hui, à peine avons-nous eu dîné, que mon mari a

proposé une promenade dans les vastes prairies qu'arrose la

Loire. Je l'ai acceptée avec empressement; Adèle, d'assez

mauvaise grâce, car elle n'aime point à marcher; mais

n'importe, j'ai dû ne pas consulter son goût quand il

s'agissait du plaisir de mon mari. J'ai pris mon fils avec

moi, et Frédéric nous a accompagnés. Le temps était superbe;

les prairies, fraîches, émaillées, remplies de nombreux

troupeaux, offraient le paysage le plus charmant; je le

contemplais en silence, en suivant doucement le cours de la

rivière, quand un bruit extraordinaire est venu m'arracher à

mes rêveries. Je me retourne: ô Dieu! un taureau échappé,

furieux, qui accourait vers nous, vers mon fils! Je m'élance

au-devant de lui, je couvre Adolphe de mon corps. Mon action,

mes cris effraient l'animal; il se retourne, et va fondre sur

un pauvre vieillard. Enfin, mon mari aussi allait être sa

victime, si Frédéric, prompt comme l'éclair, n'eût hasardé sa

vie pour le sauver. D'une main vigoureuse il saisit l'animal

par les cornes: ils se débattent; cette lutte donne le temps

aux bergers d'arriver; ils accourent, le taureau est terrassé:

il tombe! Alors seulement j'entends les cris d'Adèle et ceux

du malheureux vieillard; j'accours à celui-ci: son sang

coulait d'une épouvantable blessure; je l'étanche avec mon

mouchoir: j'appelle Adèle pour me donner le sien; elle me

l'envoie par Frédéric, en ajoutant qu'elle n'approchera pas,

que le sang lui fait horreur, et qu'elle veut retourner à la

maison. "Quoi! sans avoir secouru ce malheureux, lui dit

Frédéric? -- N'y a-t-il pas assez de monde ici, répond-elle?

Pour moi, je n'ai pas la force de supporter la vue d'une

plaie; j'ai besoin de respirer des sels pour calmer la

violente frayeur que j'ai éprouvée; et si je reste un moment

de plus ici, je suis sûre de me trouver mal." Pendant qu'elle

parlait, le pauvre vieillard gémissait sur le sort de sa femme

et de ses enfans que sa mort allait réduire à la mendicité.

Entraînée par le desir de consoler cette malheureuse famille,

j'ai prié mon mari de ramener Adèle et Adolphe à la maison, et

de m'envoyer tout de suite le chirurgien de l'hospice dans le

village que le vieillard m'indiquait, et où Frédéric et moi

allions nous charger de le faire conduire. "Quoi! vous restez

ici, M Frédéric? lui a dit Adèle d'un air chagrin. -- Si je

reste! a-t-il répondu d'un ton terrible, et qui m'a remuée

jusqu'au fond de l'âme.... allez, Mademoiselle, a-t-il ajouté

plus doucement, allez vous reposer, ce n'est point ici votre

place." Elle est partie avec M. d'Albe. Deux bergers nous ont

aidés à faire un brancard, ils y ont placé le pauvre

vieillard, que nous avons conduit dans sa chaumière, à une

lieue de là. Ah! mon Elise, quel spectacle que celui de cette

famille éplorée! quels cris déchirans en voyant un père, un

mari dans cet état! J'ai pressé ces infortunés sur mon sein;

j'ai mêlé mes larmes aux leurs; je leur ai promis secours et

protection, et mes efforts ont réussi à calmer leur douleur.

Le chirurgien est arrivé au bout d'une heure; il a mis un

appareil sur la blessure, et a assuré qu'elle n'était pas

mortelle. Je l'ai prié de passer la nuit auprès du malade, et

j'ai promis de revenir les visiter le lendemain. Alors, comme

il commençait à faire nuit, j'ai craint que mon mari ne fût

inquiet, et nous avons quitté ces bonnes gens, Frédéric et

moi, comblés de leurs bénédictions.

Le coeur plein de toutes les émotions que j'avais éprouvées,

je marchais en silence, et en me retraçant le dévouement

héroïque avec lequel Frédéric s'était presque exposé à une

mort certaine pour sauver son père: j'ai jeté les yeux sur

lui; la lune éclairait doucement son visage, je l'ai vu baigné

de larmes. Attendrie, je me suis approchée, mon bras s'est

appuyé sur le sien, il l'a pressé avec violence contre son

coeur: ce mouvement a fait palpiter le mien. "Claire, Claire,

a-t-il dit d'une voix étouffée, que ne puis-je payer de toute

ma vie la prolongation de cet instant! je la sens là contre

mon coeur, celle qui le remplit en entier; je la vois, je la

presse." En effet, j'étais presque dans ses bras. "Ecoute, a-t-il

ajouté dans une espèce de délire, si tu n'es pas un ange

qu'il faille adorer, et que le ciel ait prêté pour quelques

instans à la terre; si tu es réellement une créature humaine,

dis-moi pourquoi toi seule as reçu cette âme, ce regard qui la

peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent

l'objet de mon idolâtrie?... Claire, j'ignore si je t'offense;

mais comme ma vie est passée dans ton sang, et que je n'existe

plus que par ta volonté, si je suis coupable, dis-moi:

Frédéric, meurs, et tu me verras expirer à tes pieds." Il y

était tombé en effet; son front était brûlant, son regard

égaré. Non, je ne peindrai pas ce que j'éprouvais: la pitié,

l'émotion, l'image de l'amour enfin, tel que j'étais peut-être

destinée à le sentir, tout cela est entré trop avant dans mon

coeur; je ne me soutenais plus qu'à peine, et me laissant

aller sur un vieux tronc d'arbre dépouillé: "Frédéric, lui

ai-je dit, cher Frédéric, revenez à vous, reprenez votre raison,

voulez-vous affliger votre amie?" Il a relevé sa tête; il l'a

appuyée sur mes genoux: Elise, je crois que je l'ai pressée,

car il s'est écrié aussitôt: "O Claire! que je sente encore ce

mouvement de ta main adorée qui me rapproche de ton sein; il a

porté l'ivresse dans le mien!" En disant cela, il m'a enlacée

entre ses bras, ma tête est tombée sur son épaule, un déluge

de larmes a été ma réponse; l'état de ce malheureux

m'inspirait une pitié si vive!... Ah! quand on est la cause

d'une pareille douleur, et que c'est un ami qui souffre, dis,

Elise, n'a-t-on pas une excuse pour la faiblesse que j'ai

montrée?..... J'étais si près de lui.... J'ai senti

l'impression de ses lèvres qui recueillaient mes larmes. A

cette sensation si nouvelle, j'ai frémi, et repoussant

Frédéric avec force: "Malheureux! me suis-je écriée, oublies-tu

que ton bienfaiteur, que ton père est l'époux de celle que

tu oses aimer! Tu serais un perfide, toi! ô Frédéric! reviens

à toi, la trahison n'est pas faite pour ton noble coeur."

Alors, se levant vivement et me fixant avec effroi: "Qu'as-tu

dit? ah! qu'as-tu dit, inconcevable Claire? j'avais oublié

l'univers près de toi; mais tes mots, comme un coup de foudre,

me montrent mon devoir et mon crime. Adieu, je vais te fuir,

adieu: ce moment est le dernier qui nous verra ensemble.

Claire, Claire, adieu!...." Il m'a quittée. Effrayée de son

dessein, je l'ai rappelé d'un ton douloureux; il m'a entendue,

il est revenu. "Ecoutez, lui ai-je dit: Le digne homme dont

vous avez trahi la confiance ignore vos torts; s'il les

soupçonnait jamais, son repos serait détruit; Frédéric, vous

n'avez qu'un moyen de les réparer, c'est d'anéantir le

sentiment qui l'offense. Si vous fuyez, que croira-t-il? Que

vous êtes un perfide ou un ingrat; vous, son enfant! son ami!

Non, non, il faut se taire, il faut dissimuler enfin; c'est un

supplice affreux, je le sais, mais c'est au coupable à le

souffrir; il doit expier sa faute en en portant seul tout le

poids...." Frédéric ne répondait point, il semblait pétrifié;

tout à coup un bruit de chevaux s'est fait entendre, j'ai

reconnu la voiture que M. d'Albe envoyait au-devant de moi.

"Frédéric, ai-je dit, voilà du monde, si la vertu vit encore

dans votre âme, si le repos de votre père vous est cher; si

vous attachez quelque prix à mon estime, ni vos discours, ni

votre maintien, ni vos regards ne décèleront votre

égarement....." Il ne répondait point; toujours immobile, il

semblait que la vie l'eût abandonné: la voiture avançait

toujours; je n'avais plus qu'un moment, déjà j'entendais la

voix de M. d'Albe; alors, me rapprochant de Frédéric: "Parle

donc, malheureux, lui ai-je dit; veux-tu me faire mourir?...."

Il a tressailli.... "Claire, a-t-il répondu, tu le veux, tu

l'ordonnes, tu seras obéie; du moins pourras-tu juger de ton

pouvoir sur moi." Comme il prononçait ces mots, mes gens

m'avaient reconnue, et la voiture s'est arrêtée: mon mari est

descendu. "J'étais bien inquiet, m'a-t-il dit; mes amis, vous

avez tardé bien long-temps; si la bienfaisance n'était pas

votre excuse, je ne vous pardonnerais pas d'avoir oublié que

je vous attendais ". Sens-tu, Elise, tout ce que ce reproche

avait de déchirant dans un pareil instant? Il m'a atterrée;

mais Frédéric.... O amour! quelle est donc ta puissance! Ce

Frédéric si franc, si ouvert, à qui, jusqu'à ce jour, la

feinte fut toujours étrangère, le voilà changé; un mot, un

ordre a produit ce miracle! Il répond d'un air tranquille,

mais pénétré: "Vous avez raison, mon père, nous avons bien des

torts; mais ce seront les derniers, je vous le jure: au reste,

c'est moi seul qui ai été entraîné, votre femme ne vous a

point oublié. -- Vous vous vantez, Frédéric, a répondu M.

d'Albe; je connais le coeur de Claire sur ce sujet, il était

aussi entraîné que le vôtre; et si elle a pensé plus tôt à

moi, c'est qu'elle me doit davantage: n'est-ce pas, bonne

Claire?...." Elise, je ne pouvais répondre; jamais, non jamais

je n'ai tant souffert: serais-je donc coupable? Nous avons

remonté en voiture; en arrivant j'ai demandé la permission de

me retirer. Ah! je ne feignais pas en disant que j'avais

besoin de repos! Dis, Elise, pourquoi dois-je porter la

punition d'une faute dont je ne suis point complice? Quand

j'ai exigé de Frédéric qu'il tût la vérité, je ne savais pas

tout ce qu'il en coûte pour la déguiser. Je crains les regards

de mon mari, de cet ami que j'aime, et que mon coeur n'a pas

trahi; car le ciel m'est témoin que l'amitié seule m'intéresse

au sort de Frédéric. Je crains qu'il ne m'interroge, qu'il ne

me pénètre; le moindre soupçon qu'il concevrait à cet égard me

fait trembler; le bonheur de sa vie entière serait détruit; il

faudrait éloigner ce Frédéric dont l'esprit et la société

répandent tant de charmes sur ses jours; il faudrait cesser

d'aimer le fils de son adoption; il faudrait jeter dans le

vague du monde l'orphelin qu'il a promis de protéger; il lui

semblerait entendre sa mère lui crier d'une voix plaintive:

"Tu t'étais chargé du sort de mon fils; cette espérance

m'avait fait descendre en paix dans la tombe, et tu le chasses

de chez toi, sans ressources, sans appui, consumé d'un amour

sans espoir! Regarde-le, il va mourir: est-ce donc ainsi que

tu remplis tes sermens?" Elise, mon mari ne soutiendra jamais

une pareille image. Plutôt que d'être parjure à sa foi, il

garderait Frédéric auprès de lui; mais alors plus de paix: la

cruelle défiance empoisonnerait chaque geste, chaque regard;

le moindre mot serait interprété, et l'union domestique à

jamais troublée. Moi-même serais-je à l'abri de ses soupçons?

Hélas! tu sais combien il a douté long-temps que je puisse

l'aimer. Enfin, après sept années de soins, j'étais parvenue à

lui inspirer une confiance entière à cet égard: qui sait si

cet événement ne la détruirait pas entièrement? Tant de

rapports entre Frédéric et moi, tant de conformité dans les

goûts et les opinions, il ne croira jamais qu'une âme neuve à

l'amour comme la mienne, ait pu voir avec indifférence celui

que j'inspire à un être si aimable.... Il doutera du moins; je

verrais cet homme respectable en proie aux soupçons! ce

visage, image du calme et de la satisfaction, serait sillonné

par l'inquiétude et les soucis! elle s'évanouirait, cette

félicité que je me promettais à le voir heureux par moi

jusqu'à mon dernier jour! Non, Elise, non, je sens qu'en

achetant son repos au prix d'une dissimulation continuelle,

c'est plus que le payer de ma vie; mais il n'est point de

sacrifices auxquels je ne doive me résoudre pour lui. Que

Frédéric cherche un prétexte de s'éloigner, me diras-tu; mais

comment en trouver un? Tu sais qu'à l'exception de M. d'Albe,

la mère de Frédéric était brouillée avec tous ses autres

parens, et que son père était un étranger. Il n'a donc de

famille que nous, de ressource que nous, d'amis que nous;

quelle raison alléguer pour un pareil départ, surtout au

moment où il vient d'être chargé presque seul de la direction

de l'établissement de M. d'Albe? Que veux-tu que pense celui-ci?

Il le croira fou ou ingrat; il m'en parlera sans cesse:

que lui répondrai-je? Ou plutôt il soupçonnera la vérité; il

connaît trop Frédéric pour ignorer que la crainte de nuire à

son bienfaiteur est le seul motif capable de l'éloigner de cet

asile: mais du moment que les soupçons seront éveillés sur

lui, ils le seront aussi sur moi; il se rappellera mon

trouble; je ne pourrai plus être triste impunément, et dès

lors toutes mes craintes seront réalisées. Non, non, que

Frédéric reste et qu'il se taise; j'éviterai soigneusement

d'être seule avec lui, et quand je m'y trouverai malgré moi,

mon extrême froideur lui ôtera tout espoir d'en profiter. Mais

crois-tu qu'il le desire? Ah! mon amie, si tu connaissais

comme moi l'âme de Frédéric, tu saurais que si la violence des

passions l'a subjuguée un moment, elle est trop noble pour y

persister.

Pourquoi le ciel injuste l'a-t-il poussé vers une femme qui ne

s'appartient pas? Sans doute que celle qui eût été libre de

faire son bonheur, eût été trop heureuse.... Mais je ne sais

pas ce que je dis; pardonne, Elise, ma tête n'est point à moi;

l'image de ce malheureux me poursuit; j'entends encore ses

accens, ils retentissent dans mon coeur. Hélas! si sa peine

venait d'une autre cause, l'humanité m'ordonnerait de

l'adoucir par toute la tendresse que permet l'amitié. Et parce

que c'est moi qu'il aime, parce que c'est moi qui le fais

souffrir, il faut que je sois dure et barbare envers lui!

Combien une pareille conduite choque les lois éternelles de la

justice et de la vérité!.... Ecris-moi, Elise, guide-moi, je

ne sais que vouloir; je ne sais que résoudre, je me sens

malade, je ne quitterai point ma chambre. Adieu.

LETTRE XIX.

CLAIRE A ELISE.

Je n'ai point sorti encore de mon appartement, l'idée de voir

Frédéric me fait frémir. J'ai dit que j'étais malade, je le

suis en effet; ma main tremble en t'écrivant, et je ne puis

calmer l'agitation de mes esprits. Qu'est-ce donc que ce

terrible sentiment d'amour, si sa vue, si la pitié qu'il

inspire, jettent dans l'état où je suis? Ah! combien je bénis

le ciel de m'avoir garantie de son pouvoir! Va, mon amie,

c'est bien à présent que je suis sûre d'être toujours

indifférente; je l'étais moins quand je croyais que les

passions pouvaient être une source de félicité; mais à présent

que j'ai vu avec quelle violence elles entraînent à la folie

et au crime, j'en ai un effroi qui te répond de moi pour la

vie.

Elise, ô mon Elise! c'est lui, je l'ai vu, il vient

d'entr'ouvrir la porte, il a jeté un billet et s'est retiré

avec précipitation; son regard suppliant me disait: _lisez_.

Mais le dois-je? je n'ose ramasser ce papier.... Cependant si

on venait, qu'on le vît.... Je l'ai lu. Ah! mon amie, voilà

les premières larmes que j'ai versées depuis hier; j'en ai

inondé ce billet, je vais tâcher de le transcrire.

FREDERIC A CLAIRE.

"Pourquoi vous cacher? pourquoi fuir le jour? c'est à moi d'en

avoir horreur: vous! vous êtes aussi pure que lui."

Adieu, Elise, j'entends mon mari, je vais m'entourer de mes

enfans; je ne sais si je répondrai, je ne sais ce que je

répondrai. Non, il vaut mieux se taire. Adieu.

BILLET.

FREDERIC A CLAIRE.

Vous m'évitez, je le vois; vous êtes malade, j'en suis cause;

je dissimule avec un père que j'aime, j'offense dans mon coeur

le bienfaiteur qui m'accable de ses bontés: Claire, le ciel ne

m'a pas donné assez de courage pour de pareils maux.

BILLET.

CLAIRE A FREDERIC.

Qu'osez-vous me faire entendre, malheureux! une faiblesse nous

a mis sur le bord de l'abîme, une lâcheté peut nous y plonger:

vous aurai-je trop estimé, en supposant que vous pouviez

réparer vos torts; et ne ferez-vous rien pour moi?

BILLET.

FREDERIC A CLAIRE.

Je ne suis pas maître de mon amour, je le suis de ma vie; je

ne puis cesser de vous offenser qu'en cessant d'exister,

chaque battement de mon coeur est un crime, laissez-moi

mourir.

BILLET.

CLAIRE A FREDERIC.

Non, on n'est pas maître de sa vie quand celle d'un autre y

est attachée. Malheureux! frémis du coup que tu veux porter,

il ne t'atteindrait pas seul.

BILLET.

FREDERIC A CLAIRE.

Je ne résiste point.... Le ton de votre billet, ce que j'y ai

cru voir... Ah! Claire, s'il était possible..... Puisque vous

persistez à ne point me voir seule, permettez du moins que

j'écrive pour m'expliquer, peut-être vous paraîtrai-je alors

moins coupable. Demain matin, quand il me sera permis d'entrer

chez vous pour savoir de vos nouvelles, daignez recevoir ma

lettre.

LETTRE XX.

FREDERIC A CLAIRE.

Dans l'abîme de misère où je suis descendu, s'il est un lien

qui puisse me rattacher à la vie, je le trouve dans l'espoir

de regagner votre estime; en vous montrant mon coeur tel qu'il

fut, tel qu'il est animé par vous, peut-être ne rougirez-vous

pas de l'autel où vous serez adorée jusqu'à mon dernier jour.

Vous le savez, Claire, je fus élevé par une mère qui s'était

mariée malgré le voeu de toute sa famille; l'amour seul avait

rempli sa vie, et elle me fit passer son âme avec son lait.

Sans cesse elle me parlait de mon père, du bonheur d'un

attachement mutuel: je fus témoin du charme de leur union, et

de l'excessive douleur de ma mère, lors de la mort de son

mari, douleur qui, la consumant peu à peu, la fit périr elle-même

quelques années après.

Toutes ces images me disposèrent de bonne heure à la

tendresse, j'y fus encore excité par l'habitation des

montagnes. C'est dans ces pays sauvages et sublimes que

l'imagination s'exalte et allume dans le coeur un feu qui

finit par le dévorer; c'est là que je me créai un fantôme

auquel je me plaisais à rendre une sorte de culte: souvent,

après avoir gravi une de ces hauteurs imposantes où la vue

plane sur l'immensité. Elle est là, m'écriai-je, dans une

douce extase, celle que le ciel destine à faire la félicité de

ma vie! Peut-être mes yeux sont-ils tournés vers le lieu où

elle embellit pour mon bonheur; peut-être que, dans ce même

instant où je l'appelle, elle songe à celui qu'elle doit

aimer: alors je lui donnais des traits; je la douais de toutes

les vertus; je réunissais sur un seul être toutes les

qualités, tous les agrémens dont la société et les livres

m'avaient offert l'idée; enfin, épuisant sur lui tout ce que

la nature a d'aimable, et tout ce que mon coeur pouvait aimer,

j'imaginai Claire!.... Mais non, ce regard, le plus puissant

de tes charmes, ce regard que rien ne peut peindre ni définir,

il n'appartenait qu'à toi de le posséder: l'imagination même

ne pouvait aller jusque-là.

Claire d'Albe · 第 3 / 9 段