Tu me demandes si j'aurais été bien aise que mon mari eût été

témoin de ma dernière conversation avec Frédéric? Assurément,

Elise, elle n'avait rien qui pût lui faire de la peine: cela

est si vrai, que je la lui ai racontée d'un bout à l'autre.

Peut-être bien ne lui ai-je pas rendu tout-à-fait l'accent de

Frédéric: mais qui le pourrait? M. d'Albe a mis à ce récit

plus d'indifférence que moi-même; il n'y a vu que le signe

d'une tête exaltée: et, a-t-il ajouté, c'est le partage de la

jeunesse. "Mon ami, lui ai-je répondu, je crois que Frédéric

joint à une imagination ardente un coeur infiniment tendre. La

contemplation de la nature, la solitude de ce séjour, doivent

nourrir ses dispositions, et dès lors il serait peut-être

nécessaire de les fixer. Puisque vous vous intéressez à son

bonheur, ne pensez-vous pas qu'il serait à propos que

j'invitasse alternativement de jeunes personnes à venir passer

quelque temps avec moi? Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra les

connaître, et choisir celle qui peut lui convenir. -- Bonne

Claire! a repris mon mari, toujours occupée des autres, même à

vos propres dépens! car je suis sûr, d'après vos goûts et

l'âge de vos enfans, que la société des jeunes personnes ne

doit point avoir d'attraits pour vous: mais n'importe, ma

bonne amie, je vous connais trop pour vous ôter le plaisir de

faire du bien à mon élève; je crois d'ailleurs vos

observations à son égard très-vraies, et vos projets très-bien

conçus. Voyons: qui inviterez-vous? "J'ai nommé Adèle de

Raincy: elle a seize ans, elle est belle, remplie de talens;

je la demanderai pour un mois......." Je pense, mon Elise, que

ce plan, ainsi que ma confiance en M. d'Albe, répondent aux

craintes bizarres que tu laisses percer dans ta lettre. Ne me

demande donc plus s'il est bien prudent, à mon âge, de

m'ensevelir à la campagne avec _cet aimable, cet intéressant

jeune homme:_ ce serait outrager ton amie que d'en douter; ce

serait l'avilir que d'exiger d'elle des précautions contre un

semblable danger. Où il y a un crime, Elise, il ne peut y

avoir de danger pour moi, et il est des craintes que l'amitié

doit rougir de concevoir. Elise, Frédéric est l'enfant adoptif

de mon mari; je suis la femme de son bienfaiteur: ce sont de

ces choses que la vertu grave en lettres de feu dans les âmes

élevées, et qu'elles n'oublient jamais. Adieu.

LETTRE XII.

CLAIRE A ELISE.

Il se peut, mon aimable amie, que j'aie appuyé trop vivement

sur l'espèce de soupçon que tu m'as laissé entrevoir: mais que

veux-tu? il m'avait révoltée, et je n'adopte pas davantage

l'explication que tu lui donnes. Tu ne craignais que pour mon

repos, et non pour ma conduite, dis-tu? Eh bien! Elise, tu as

tort; il n'y a d'honnêteté que dans un coeur pur, et on doit

tout attendre de celle qui est capable d'un sentiment

criminel. Mais laissons cela; aussi bien j'ai honte de traiter

si long-temps un pareil sujet: et, pour te prouver que je ne

redoute point tes observations, je vais te parler de Frédéric,

et te citer un trait qui, par rapport à lui, serait fait pour

appuyer tes remarques, si tu l'estimais assez peu pour y

persister.

En sortant de table j'ai suivi mon mari dans l'atelier, parce

qu'il voulait me montrer un modèle de mécanique qu'il a

imaginé, et qu'il doit faire exécuter en grand. Je n'en avais

pas encore vu tous les détails, lorsqu'il a été détourné par

un ouvrier. Pendant qu'il lui parlait, un vieux bon-homme qui

portait un outil à la main, passe près de moi, et casse par

mégarde une partie du modèle. Frédéric, qui prévoit la colère

de mon mari, s'élance prompt comme l'éclair, arrache l'outil

des mains du vieillard, et par ce mouvement paraît être le

coupable. M. d'Albe se retourne au bruit; et, voyant son

modèle brisé, il accourt avec emportement, et fait tomber sur

Frédéric tout le poids de sa colère. Celui-ci, trop vrai pour

se justifier d'une faute qu'il n'a pas faite, trop bon pour en

accuser un autre, gardait le silence, et ne souffrait que de

la peine de son bienfaiteur. Attendrie jusqu'aux larmes, je me

suis approchée de mon mari. "Mon ami, lui ai-je dit, combien

vous affligez ce pauvre Frédéric! On peut acheter un autre

modèle, mais non un moment de peine causé à ce qu'on aime." En

disant ces mots, j'ai vu les yeux de Frédéric attachés sur moi

avec une expression si tendre, que je n'ai pu continuer. Les

larmes m'ont gagnée. A ce même moment, le vieillard est venu

se jeter aux pieds de M. d'Albe. "Mon bon maître, lui a-t-il

dit, grondez-moi; le cher M. Frédéric n'est pas coupable,

c'est pour me sauver de votre colère qu'il s'est jeté devant

moi quand j'ai eu cassé votre machine". Ces mots ont apaisé M.

d'Albe: il a relevé le vieillard avec bonté, et, prenant mon

bras et celui de Frédéric, il nous a conduits dans le jardin.

Après un moment de silence il a serré la main de Frédéric, en

lui disant: "Mon jeune ami, ce serait vous affliger que vous

faire des excuses sur ma violence; ainsi je n'en parlerai

point. Sachez du moins, a-t-il ajouté, en me montrant, que

c'est à la douceur de cet ange que je dois de n'en plus avoir

que de rares et de courts accès. Quand j'ai épousé Claire,

j'étais sujet à des emportemens terribles, qui éloignaient de

moi mes serviteurs et mes amis; elle, sans les braver ni les

craindre, a toujours su les tempérer. Au plus haut période de

ma colère, elle savait me calmer d'un mot, m'attendrir d'un

regard, et me faire rougir de mes torts sans me les reprocher

jamais. Peu à peu l'influence de sa douceur s'est étendue

jusqu'à moi, et ce n'est plus que rarement que je lui donne

sujet de me moins aimer: n'est-ce pas, ma Claire?" Je me suis

jetée dans les bras de cet excellent homme, j'ai couvert son

visage de mes pleurs; il a continué en s'adressant toujours à

Frédéric: "Mon ami, je crois être ce qu'on appelle un bourru

bienfaisant; ces sortes de caractères paraissent meilleurs que

les autres, en ce que le passage de la rudesse à la bonté

rehausse l'éclat de celle-ci; mais, parce qu'elle frappe moins

quand elle est égale et permanente, est-ce une raison pour la

moins estimer? Voilà pourtant comment on est injuste dans le

monde, et pourquoi on a cru quelquefois que mon coeur était

meilleur encore que celui de Claire. -- Je crois avoir partagé

cette injustice, lui a répondu Frédéric; mais j'en suis bien

revenu, et votre femme me paraît ce qu'il y a de plus parfait

au monde. -- Mon fils! s'est écrié M. d'Albe, puissé-je vous en

voir un jour une pareille, former moi-même de si doux noeuds,

et couler ma vie entre des amis qui me la rendent si chère! Ne

nous quittez jamais, Frédéric! votre société est devenue un

besoin pour moi. -- Je le jure, ô mon père! a répondu le jeune

homme avec véhémence, et en mettant un genou en terre; je le

jure à la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un

mensonge, et au nom de cette femme plus angélique que lui.....

Moi, vous quitter! Ah Dieu! Il me semble que, hors d'ici, il

n'y a plus que mort et néant. -- Quelle tête! s'est écrié mon

mari." Ah! mon Elise, quel coeur!

Le soir, m'étant trouvée seule avec Frédéric, je ne sais

comment la conversation est tombée sur la scène de l'atelier.

"J'ai bien souffert de votre peine, lui ai-je dit. -- Je l'ai

vu, m'a-t-il répondu, et de ce moment la mienne a disparu. -

Comment donc? -- Oui, l'idée que vous souffriez pour moi avait

quelque chose de plus doux que le plaisir même; et puis, quand

avec un accent pénétrant vous avez prononcé mon nom: Pauvre

Frédéric! disiez-vous; tenez, Claire, ce mot s'est écrit dans

mon coeur, et je donnerais toutes les jouissances de ma vie

entière pour vous entendre encore: il n'y a que la peine de

mon père qui a gâté ce délicieux moment."

Elise, je l'avoue, j'ai été émue: mais qu'en concluras-tu? Qui

sait mieux que toi combien l'amitié est loin d'être un

sentiment froid! N'a-t-elle pas ses élans, ses transports?

Mais ils conservent leur physionomie, et quand on les confond

avec une sensation plus passionnée, ce n'est pas la faute de

celui qui les sent, mais de celui qui les juge. Frédéric

éprouve de l'amitié pour la première fois de sa vie, et doit

l'exprimer avec vivacité. Ne remarques-tu pas que l'image de

mon mari est toujours unie à la mienne dans son coeur? Quand

je le vois si tendre, si caressant auprès d'un homme de

soixante ans, quand je me rappelle les effusions que nous

éprouvions toutes deux, puis-je m'étonner de la vive amitié de

Frédéric pour moi? Dis, si tu veux, qu'il ne faut pas qu'il en

éprouve, mais non qu'elle n'est pas ce qu'elle doit être.

Ma petite Laure commence à courir toute seule; il n'y a rien

de joli comme les soins d'Adolphe envers elle; il la guide, la

soutient, écarte tout ce qui peut la blesser, et perd, dans

cette intéressante occupation, toute l'étourderie de son âge.

Adieu.

LETTRE XIII.

CLAIRE A ELISE.

Pourquoi donc, mon Elise, viens-tu, par des mots entrecoupés,

par des phrases interrompues, jeter une sorte de poison sur

l'attachement qui m'unit à Frédéric? Que n'es-tu témoin de la

plupart de nos conversations, tu verrais que notre mutuelle

tendresse pour M. d'Albe est le noeud qui nous lie le plus

étroitement, et que le soin de son bonheur est le sujet

inépuisable et chéri qui nous attire sans cesse l'un vers

l'autre. J'ai passé la matinée entière avec Frédéric, et

durant ce long tête-à-tête, mon mari a été presque le seul

objet de notre entretien. C'est dans trois jours la fête de M.

d'Albe; j'ai fait préparer un petit théâtre dans le pavillon

de la rivière, et je compte établir un concert d'instrumens à

vent dans le bois de peupliers, où repose le tombeau de mon

père. C'est là qu'ayant fait descendre ma harpe, ce matin, je

répétais la romance que j'ai composée pour mon mari. Frédéric

est venu me joindre: ayant deviné mon projet, il avait

travaillé de son côté, et m'apportait un duo dont il a fait

les paroles et la musique. Après avoir chanté ce morceau, que

j'ai trouvé charmant, je lui ai communiqué mon ouvrage; il en

a été content: si M. d'Albe l'est aussi, jamais auteur n'aura

reçu un prix plus flatteur et plus doux. Il commençait à faire

chaud; j'ai voulu rentrer, Frédéric m'a retenue. Assis près de

moi, il me regardait fixement, trop fixement: c'est là son

seul défaut; car son regard a une expression qu'il est

difficile... j'ai presque dit dangereux de soutenir. Après un

moment de silence il a commencé ainsi: "Vous ne croiriez pas

que ce même sujet qui vient de m'attendrir jusqu'aux larmes,

enfin que votre union avec M. d'Albe m'avait inspiré, avant de

vous connaître, une forte prévention contre vous. Accoutumé à

regarder l'amour comme le plus bel attribut de la jeunesse, il

me semblait qu'il n'y avait qu'une âme froide ou intéressée

qui eût pu se résoudre à former un lien dont la disproportion

des âges devait exclure ce sentiment. Ce n'était point sans

répugnance que je venais ici, parce que je me figurais trouver

une femme ambitieuse et dissimulée; et, comme on m'avait

beaucoup vanté votre beauté, je plaignais tendrement M.

d'Albe, que je supposais être dupe de vos charmes. Pendant la

route que je fis avec lui, il ne cessa de m'entretenir de son

bonheur et de vos vertus. Je vis si clairement qu'il était

heureux, qu'il fallut bien vous rendre justice; mais c'était

comme malgré moi, mon coeur repoussait toujours une femme qui

avait fait voeu de vivre sans aimer, et rien ne put m'ôter

l'idée que vous étiez raisonnable par froideur, et généreuse

par ostentation. J'arrive, je vous vois, et toutes mes

préventions s'effacent. Jamais regard ne fut plus touchant,

jamais voix humaine ne m'avait paru si douce. Vos yeux, votre

accent, votre maintien, tout en vous respire la tendresse, et

cependant vous êtes heureuse: M. d'Albe est l'objet constant

de vos soins; votre âme semble avoir créé pour lui un

sentiment nouveau: ce n'est point l'amour, il serait ridicule;

ce n'est point l'amitié, elle n'a ni ce respect ni cette

déférence; vous avez cherché dans tous les sentimens existans

ce que chacun pouvait offrir de mieux pour le bonheur de votre

époux, et vous en avez formé un tout qu'il n'appartenait qu'à

vous de connaître et de pratiquer. O aimable Claire! j'ignore

quel motif ou quelle circonstance vous a jetée dans la route

où vous êtes; mais il n'y avait que vous au monde qui pussiez

l'embellir ainsi." Il s'est tu, comme pour attendre ma

réponse; je me suis retournée, et, montrant l'urne de mon

père: "Sous cette tombe sacrée, lui ai-je dit, repose la

cendre du meilleur des pères. J'étais encore au berceau

lorsqu'il perdit ma mère; alors, consacrant tous ses soins à

mon éducation, il devint pour moi le précepteur le plus

aimable et l'ami le plus tendre, et fit naître dans mon coeur

des sentimens si vifs, que je joignais pour lui, à toute la

tendresse filiale qu'inspire un père, toute la vénération

qu'on a pour un dieu. Il me fut enlevé comme j'entrais dans ma

quatorzième année. Sentant sa fin approcher, effrayé de me

laisser sans appui, et n'estimant au monde que le seul M.

d'Albe, il me conjura de m'unir à lui avant sa mort. Je crus

que ce sacrifice la retarderait de quelques instans, je le

fis; je ne m'en suis jamais repentie. O mon père! toi qui lis

dans l'âme de ta fille, tu connais le voeu, l'unique voeu

qu'elle forme. Que le digne homme à qui tu l'as unie n'éprouve

jamais une peine dont elle soit la cause, et elle aura vécu

heureuse..... -- Et moi aussi, s'est écrié Frédéric dans une

espèce de transport, et moi aussi, mes voeux sont exaucés!

Chaque jour j'en formais pour le bonheur de mon père. Mais que

peut-on demander pour celui qui possède Claire? Le ciel, par

un tel présent, épuisa sa munificence, il n'a plus rien à

donner..." Un moment de silence à succédé; j'étais un peu

embarrassée; mes doigts, errant machinalement sur ma harpe,

rendaient quelques sons au hasard. Frédéric m'a pris la main,

et la baisant avec respect: "Est-il vrai, est-il possible,

m'a-t-il dit, que vous consentiez à être mon amie? Mon père le

voudrait, le desire. De tous les bienfaits qu'il m'a

prodigués, c'est celui qui m'est le plus cher; pour la

première fois seriez-vous moins généreuse que lui?" Elise,

chère Elise, comment lui aurais-je refusé un sentiment dont

mon coeur était plein, et qu'il mérite si bien? Non, non, j'ai

dû lui promettre de l'amitié, je l'ai fait avec ferveur. Eh!

qui peut y avoir plus de droit que lui? lui, dont tous les

penchans sont d'accord avec les miens, qui devine mes goûts,

pressent ma pensée, chérit et vénère le père de mes enfans! Et

toi, mon Elise, toi la bien-aimée de mon coeur, quand

viendras-tu, par ta présence, me faire goûter dans l'amitié

tout ce qu'elle peut donner de félicité! Que ce sentiment

céleste me tienne lieu de tous ceux auxquels j'ai renoncé;

qu'il anime la nature; que je le retrouve partout. Je

l'écouterai dans les sons que je rendrai, et leur vibration

aura son écho dans mon coeur: c'est lui qui fera couler mes

larmes, et lui seul qui les essuyera. Amitié, tu es tout! la

feuille qui voltige, la romance que je chante, la rose que je

cueille, le parfum qu'elle exhale. Je veux vivre pour toi, et

puissé-je mourir avec toi!

LETTRE XIV.

CLAIRE A ELISE.

Si mes deux dernières lettres ont ranimé tes doutes, cousine,

j'espère que celle-ci les détruira tout-à-fait. Adèle de

Raincy est arrivée depuis trois jours, et déjà elle a fait une

assez vive impression sur Frédéric. Je voulais lui laisser

ignorer qu'elle dût venir, afin de le surprendre, et j'ai

réussi. Aussitôt qu'Adèle fut arrivée, je la conduisis dans le

pavillon que baigne la rivière, et je fis appeler Frédéric; il

accourut; mais, voyant Adèle près de moi, un cri lui échappe,

et la plus vive rougeur couvre son visage; il s'approche

pourtant, mais avec embarras, et son regard craintif et

curieux semblait lui dire: Etes-vous celle que j'attends?

Adèle, par un souris malin, allait achever de le déconcerter,

lorsque j'ai dit en souriant: "Vous êtes surpris, Frédéric, de

me trouver avec une pareille compagne? -- Oui, m'a-t-il répondu

en la regardant, j'ignorais qu'on pût être aussi belle." Ce

compliment flatteur, et qui, dans la bouche de Frédéric, avait

si peu l'air d'en être un, a changé aussitôt les dispositions

d'Adèle; elle lui a jeté un coup-d'oeil obligeant, en lui

faisant signe de s'asseoir auprès d'elle; il a obéi avec

vivacité, et a commencé une conversation qui ne ressemble

guère, ou je suis bien trompée, à celle que cette jeune

personne entend tous les jours; aussi répondait-elle fort peu;

mais son silence même enchantait Frédéric: il lui a paru une

preuve de modestie et de timidité, et c'est ce qui lui plaît

par-dessus tout dans une jeune personne. Adèle, de son côté,

me paraît très-disposée en sa faveur. L'admiration qu'elle lui

inspire la flatte, l'agrément de ses discours l'attire, et le

feu de son imagination l'amuse. D'ailleurs la figure de

Frédéric est charmante; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la

tournure, il a de la grâce, de l'adresse et de l'agilité: tout

cela peut bien faire impression sur un coeur de seize ans.

Depuis un an que je n'avais vu Adèle, elle est singulièrement

embellie; ses yeux sont noirs, vifs et brillans; sa brune

chevelure tombe en anneaux sur un cou éblouissant; je n'ai

point vu de plus belles dents ni des lèvres si vermeilles, et,

sans être amant ni poète, je dirai que la rose humide des

larmes de l'aurore n'a ni la fraîcheur ni l'éclat de ses

joues; son teint est une fleur, son ensemble est une Grâce. Il

est impossible, en la voyant, de ne pas être frappé

d'admiration; aussi Frédéric la quitte-t-il le moins qu'il

peut. Vient-il dans le salon, c'est toujours elle qu'il

regarde, c'est toujours à elle qu'il s'adresse. Il a laissé

bien loin toutes mes leçons de politesse, et le sentiment qui

l'inspire lui en a plus appris en une heure que tous mes

conseils depuis trois mois. A la promenade, il est toujours

empressé d'offrir son bras à Adèle, de la soutenir si elle

saute un ruisseau, de ramasser un gant quand il tombe, car

c'est un moyen de toucher sa main, et cette main est si

blanche et si douce! Je ne sais si je me trompe, Elise, mais

il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adèle examinait un portrait de Zeuxis qui est dans

le salon. "Cela est singulier, a-t-elle dit, de quelque côté

que je me mette, je vois toujours les yeux de Zeuxis qui me

regardent. -- Je le crois bien, a vivement répondu Frédéric, ne

cherchent-ils pas la plus belle?" Tu vois, mon amie, comment

le plus léger mouvement de préférence forme promptement un

jeune homme, et j'espère que désormais tu ne seras plus

inquiète de son amitié pour moi. Ce mot amitié est même trop

fort pour ce que je lui inspire; car, dans mes idées, l'amour

même ne devrait pas faire négliger l'amitié, et je ne puis me

dissimuler que je suis tout-à-fait oubliée. Un seul mot

d'Adèle, oui, un seul mot, j'en suis sûre, ferait bientôt

enfreindre cette promesse, jurée si solennellement, de ne

jamais nous quitter. En vérité, Elise, je me blâme de la

disposition que j'avais à m'attacher à Frédéric. Quand une

fois le sort est fixé comme le mien, aucune circonstance ne

pouvant changer les sentimens qu'on éprouve, ils restent

toujours les mêmes; mais lui, dans l'âge des passions, pouvant

être entraîné, subjugué par elles, peut-on compter de sa part

sur un sentiment durable! Non, l'amitié serait bientôt

sacrifiée, et j'en ferais seule tous les frais. Malheur à moi,

alors! car, nous le savons, mon Elise, ce sentiment exige tout

ce qu'il donne. Puissé-je voir Frédéric heureux! Mais

tranquillise-toi, cousine, il n'a pas besoin de moi pour

l'être. Adieu.

LETTRE XV.

CLAIRE A ELISE.

Si je ne t'ai pas écrit depuis près de quinze jours, ma tendre

amie, c'est que j'ai été malade. En finissant ma dernière

lettre, je me sentais oppressée, triste, sans savoir pourquoi,

et faisant une très-maussade compagnie à la vive et brillante

Adèle. Je remettais chaque jour à t'écrire, à cause de

l'abattement qui m'accablait; enfin la fièvre m'a prise. J'ai

craint que le dérangement de ma santé ne nuisît à ma fille,

j'ai voulu la sevrer. Le médecin, tout en convenant que je

faisais bien pour elle, m'a objecté que j'avais tort pour moi,

parce que dans un moment où les humeurs étaient en mouvement,

le lait pouvait passer dans le sang et causer une révolution

fâcheuse. Mon mari a vivement appuyé cet avis: j'ai persisté

dans le mien. A la fin, il s'est emporté, et m'a dit qu'il

voyait bien que je ne me souciais ni de son repos ni de son

bonheur, puisque je faisais si peu de cas de ma vie; qu'au

surplus il me défendait de sevrer tout à coup. Je tenais ma

fille entre mes bras, je me suis approchée de lui, et la

mettant dans les siens: "Cet enfant est à vous, mon ami, lui

ai-je dit, et vos droits sur elle sont aussi puissans que les

miens; mais oubliez-vous qu'en lui donnant la vie nous prîmes

l'engagement sacré de lui sacrifier la nôtre? et si nous la

perdons, croyez-vous pouvoir oublier que vous en serez la

cause, ni m'en consoler jamais? Par pitié pour moi, pour vous-même,

souvenez-vous que devant l'intérêt de nos enfans le

nôtre doit être compté pour rien." Il m'a rendu ma fille.

"Claire, m'a-t-il dit, vous êtes libre: malheur à qui pourrait

vous résister!" J'ai promis à M. d'Albe de le dédommager de sa

condescendance, en usant de tous les ménagemens possibles, et

c'est ce que j'ai fait: aussi ma santé va-t-elle mieux, et

j'espère avant peu de jours être tout-à-fait rétablie. Adèle

me disait ce matin: "Je vois bien, madame d'Albe, à quel point

je suis loin de pouvoir faire encore une bonne mère; j'ai été

effrayée l'autre jour des devoirs que vous vous êtes imposés

envers vos enfans. Quoi! vous croyez leur devoir le sacrifice

de votre existence! J'ai été si surprise quand vous l'avez

dit, que j'ai été tentée de vous croire folle.... -- Folle!

s'est écrié Frédéric; dites sublime, Mademoiselle. -- Vous ne

le croiriez pas, mon jeune ami, a interrompu M. d'Albe; mais

dans le monde ces deux mots sont presque synonymes; vous y

verrez taxé de bizarre et d'esprit systématique celui dont

l'âme élevée dédaigne de copier les copies qui l'entourent."

Cela est bien vrai, mon Elise! cette injustice est une suite

de ce petit esprit du monde, qui tend toujours à rabaisser les

autres pour les mettre à son niveau. Je me rappelle que dans

ces assemblées insipides où l'oisiveté enfante la médisance,

et où la futilité parvient à tout dessécher, j'ai souvent

pensé que ce sot usage de s'asseoir en rond pour faire la

conversation était la cause de tous nos torts et la source de

toutes nos sottises... Mais je sens ma tête trop faible pour

en écrire davantage. Adieu, mon ange.

LETTRE XVI.

CLAIRE A ELISE.

Adèle a voulu aller au bal ce soir, Frédéric lui donne la

main, et mon mari leur sert de Mentor. Mes deux amis

desiraient bien rester avec moi, Frédéric surtout a insisté

auprès d'Adèle pour l'empêcher de me quitter. Il a voulu lui

faire sentir que, ne me portant pas bien, il était peu délicat

à elle de me laisser seule; mais l'amour de la danse a prévalu

sur toutes ses raisons, et elle a déclaré que le bal étant son

unique passion, rien ne pouvait l'empêcher d'y aller:

d'ailleurs, a-t-elle ajouté avec un souris moqueur, vous savez

que Madame d'Albe n'aime pas qu'on se gêne; et puis, comment

craindrions-nous qu'elle s'ennuie? ne la laissons-nous pas

avec ses enfans? Elle a appuyé sur ce dernier mot avec une

sorte d'ironie. Frédéric l'a regardée tristement. "Il est

vrai, a-t-il répondu, c'est là son plus doux plaisir, et je

crois qu'il n'appartient pas à tout le monde de savoir

l'apprécier. Vous avez raison, Mademoiselle, il faut que

chacun prenne la place qui lui convient: celle de madame

d'Albe est d'être adorée en remplissant tous ses devoirs; la

vôtre est d'éblouir, et le bal doit être votre triomphe."

Adèle n'a vu qu'un éloge de sa beauté dans cette phrase; j'y

ai démêlé autre chose. Je vois trop que malgré les charmes

séduisans d'Adèle, si son âme ne répond pas à sa figure, elle

ne fixera pas Frédéric. Cependant, que ne peut-on pas espérer

à son âge? Elise, je veux mettre tous mes soins à cacher des

défauts que le temps peut corriger. Nous sommes invitées dans

trois jours à un autre bal; si je n'y vais pas, Adèle me

quittera encore, et Frédéric ne lui pardonnera pas. Je suis

donc décidée à l'accompagner; d'ailleurs il est possible que

la danse et le monde me distraient d'une mélancolie qui me

poursuit et me domine de plus en plus. J'éprouve une langueur,

une sorte de dégoût qui décolore toutes les actions de la vie.

Il me semble qu'elle ne vaut pas la peine que l'on se donne

pour la conserver. L'ennui d'agir est partout, le plaisir

d'avoir agi nulle part. Je sais que le bien qu'on fait aux

autres est une jouissance; mais je le dis plus que je ne le

sens, et si je n'étais souvent agitée d'émotions subites, je

croirais mon âme prête à s'éteindre. Je n'ai plus assez de vie

pour cette solitude absolue où il faut se suffire à soi-même.

Pour la première fois je sens le besoin d'un peu de société,

et je regrette de n'avoir point été au bal. Adieu, la plume me

tombe des mains.

LETTRE XVII.

CLAIRE A ELISE.

Claire d'Albe · 第 2 / 9 段