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[Transcriber's note: Mme Cottin (Sophie Cottin née Sophie Ristaud
1773-1807), _Claire d'Albe_ (1799), édition de 1824. L'orthographe
de l'édition de 1824 a été respectée.]
Opinion sur _Claire d'Albe_:
-- opinion de l'auteur anonyme de la _Notice historique sur la
vie et les écrits de Madame Cottin_ (1824)
"(...) Ce roman fut publié en 1798; et, malgré que les esprits
fussent encore tout agités des inquiétudes révolutionnaires,
tout le monde applaudit à la simplicité de l'action, tellement
dégagée d'événemens accessoires et de personnages épisodiques,
qu'un auteur ordinaire y aurait à peine trouvé le sujet d'une
nouvelle. Elle ne s'est attachée à peindre, dans cet ouvrage,
que la naissance et les progrès involontaires d'une passion
funeste et criminelle dans deux jeunes coeurs qui semblaient
nés pour la vertu; mais elle a su tirer d'une combinaison qui
paraissait d'abord si peu féconde, un parti qui atteste toute
l'étendue de son rare talent à peindre les affections de
l'âme. L'action est bien conduite, les situations se lient
entre elles sans gêne et sans effort, elles sont habilement
graduées; mais la partie essentielle, la partie la plus
estimable de l'ouvrage, est le tableau des progrès successifs
de cette passion qui s'empare des deux amans, qui les
subjugue, et qui finit par les perdre tous les deux: tableau
tracé de main de maître, et d'une effrayante vérité. On a
prétendu que ce roman avait été écrit en quinze jours. Mais il
faut observer que cet ouvrage n'était qu'un cadre dans lequel
elle avait fait entrer le développement de scènes, d'idées et
de sentimens sur lesquels elle avait beaucoup réfléchi
d'avance. les masses principales, les détails même existaient
dans sa tête, il ne s'agissait plus que de les adapter à un
plan donné. (...)"
-- opinion de Mme de Genlis:
"_Claire d'Albe_ est, à tous égards, un mauvais ouvrage, sans
intérêt, sans imagination, sans vraisemblance et d'une
immoralité révoltante; c'est le premier roman où l'on ait
représenté l'amour délirant, furieux et féroce, et une héroïne
vertueuse, religieuse, angélique, et se livrant sans mesure et
sans pudeur à tous les emportemens d'une amour effréné et
criminel. Cet ouvrage est en lettres, et c'est l'héroïne qui
écrit; cette manière, qui sauve la difficulté de varier le
style suivant les personnages, est la plus aisée, mais par
cela même la moins agréable..... La main d'une femme, ce quelque
âge qu'elle puisse être, ne peut copier les scènes cyniques de
cet amour adultère, telles qu'on a osé les décrire dans ce
roman; la fausseté des sentimens peut seule en égaler
l'indécence..... Il fut s'arrêter.... Non-seulement une femme,
mais un homme qui aurait quelque respect pour le public,
n'oserait transcrire la page infâme et dégoûtante qui suit ce
discours, dont l'extravagance et l'impiété font toute
l'énergie. Cependant l'auteur, dans l'avant-dernière page de
cette coupable et misérable production, consultant enfin sa
conscience et ses lumières, fait dire à son héroïne expirante
ces belles paroles qu'elle adresse à une amie, en lui
recommandant sa fille: qu'elle sache que ce qui m'a perdue est
d'avoir coloré le vice du charme de la vertu; dis-lui bien que
celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la
méconnaît. Mais à quoi servent quelques lignes raisonnables,
lorsque, dans le cour de l'ouvrage, on n'a cherché qu'_à
colorer le vice du charme de la vertu?_.... Toutes les règles
invariables du roman passionné se trouvent dans celui-ci:
incorrection de style, phrases inintelligibles, impropriété
d'expressions, fureurs d'amour; un jeune homme vertueux
forcené; une femme céleste, s'humiliant, se prosternant dans
la poussière aux pieds de son amant; des adultères parlant
toujours du ciel, de la vertu, de l'éternité; tous les
confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces
deux personnages; les passions divinisées, alors même qu'elles
font commettre des crimes; et enfin le suicide attribué au
héros et comme une grande action!... Voilà ce qui compose
_Claire d'Albe_, premier modèle du genre, qui a produit tant
d'autres romans, dans lesquels on a servilement copié toutes
ces extravagances. Que dire de ceux qui, n'étant point égarés
par leurs propre imagination, c'est-à-dire n'inventant rien,
ont eu le double mauvais goût d'admirer de telles choses et de
les imiter?"
-- opinion du _Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle_
[Larousse]:
"(...) Tel est le fond de ce drame intime, dont la couleur
sombre est tempérée par une noble et féminine délicatesse, une
faiblesse gracieuse et pleine de charme. Claire d'Albe est une
soeur de Werther par les sentiments, et, malgré le but moral
de l'auteur, il a peint avec tant de vivacité sa passion
coupable qu'il y a presque du danger à voir représenter sous
des couleurs si séduisantes les égarements de la passion. Mais
Mme Cottin a déployé un art infini dans la composition de son
roman et a réussi, jusqu'à un certain point, à racheter, par
la combinaison des moyens, l'inconvenance inhérente au fond du
sujet. Ainsi l'intérêt n'est pas excité par la faute de
Claire; on la plaint, mais on la condamne. Subjuguée par
degrés et sans s'en apercevoir, elle lutte courageusement
contre elle-même, et son plus grand tort est son imprudente
confiance en l'inflexibilité de sa vertu. L'imprudence, qui
semble le défaut de tous les personnages, est bien moins
excusable chez son mari, qui, malgré l'expérience de l'âge,
favorise comme à plaisir l'intimité de sa femme et de
Frédéric. Une seconde faute, qui diminue de beaucoup l'intérêt
pour son caractère, présenté d'abord sous des dehors si
généreux, c'est le mensonge auquel il a recours pour arracher
du coeur de Claire l'image de Frédéric. Ce procédé de mari de
comédie est indigne de M. d'Albe. On pardonne plus aisément à
Frédéric son crime commis dans un transport aveugla et si
chèrement expié. Ce roman est écrit sous forme de lettres,
procédé qui d'ordinaire jette une certaine froideur dans les
événements, un récit ne pouvant jamais reproduire l'animation
des faits qui se passent sous les yeux. Aussi le meilleur
morceau est-il celui de la mort de Claire, à laquelle le
lecteur assiste. 'On se sent, dit M. Sainte-Beuve,
profondément ému du pathétique de la situation, de l'élévation
des sentiments et de la sincérité du repentir de l'infortunée
Claire.' On verse des larmes à son lit de mort et on oublie le
tableau un peu trop expressif du moment où elle devient
coupable. Sa faute est, du reste, naturellement amenée par le
jeu des caractères et des événements et par les situations
supérieurement développées. Que de scènes attendrissantes, de
détails enchanteurs, quelle variété dans le ton et les
couleurs, quelle flexibilité de pinceau! C'est le caractère
distinctif du style de Mme Cottin: de la chaleur, et surtout
de la variété avec une élégance soutenue, qualités qui rendent
le lecteur charmé indulgent pour les exagérations de
sentiment. (...)"
BIBLIOTHEQUE FRANCAISE
OEUVRES
COMPLETES
DE MME COTTIN
TOME PREMIER
CLAIRE D'ALBE
PARIS,
MENARD ET DESENNE, FILS.
1824
(...)
PREFACE DE L'AUTEUR
Le dégoût, le danger ou l'effroi du monde ayant fait naître en
moi le besoin de me retirer dans un monde idéal, déjà
j'embrassais un vaste plan qui devait m'y retenir long-temps,
lorsqu'une circonstance imprévue m'arrachant à ma solitude et
à mes nouveaux amis, me transporta sur les bords de la Seine,
aux environs de Rouen, dans une superbe campagne, au milieu
d'une société nombreuse.
Ce n'est pas là où je pouvais travailler: je le savais; aussi
avais-je laissé derrière moi tous mes essais. Cependant la
beauté de l'habitation, le charme puissant des bois et des
eaux, éveillèrent mon imagination et remuèrent mon coeur; il
ne me fallait qu'un mot pour tracer un nouveau plan: ce mot me
fut dit par une personne de la société, et qui a joué elle-même
un rôle assez important dans cette histoire. Je lui
demandai la permission d'écrire son récit: elle me l'accorda;
j'obtins celle de l'imprimer, et je me hâte d'en profiter. Je
me hâte, c'est le mot; car ayant écrit tout d'un trait, et en
moins de quinze jours, l'ouvrage qu'on va lire, je ne me suis
donné ni le temps ni la peine de le retoucher. Je sais bien
que, pour le public, le temps ne fait rien à l'affaire: aussi
il fera bien de dire du mal de mon ouvrage s'il l'ennuie; mais
s'il m'ennuyait encore plus de le corriger, j'ai bien fait de
le laisser tel qu'il est.
Quant à moi, je sens si bien tout ce qui lui manque, que je ne
m'attends pas que mon âge, ni mon sexe me mettent à l'abri des
critiques, et mon amour-propre serait assez mal à son aise
s'il n'avait une sorte de pressentiment que l'histoire que je
médite le dédommagera peut-être de l'anecdote qui vient de
m'échapper.
CLAIRE D'ALBE.
LETTRE PREMIERE.
CLAIRE D'ALBE A ELISE DE BIRE.
Non, mon Elise, non, tu ne doutes pas de la peine que j'ai
éprouvée en te quittant; tu l'as vue: elle a été telle, que M.
d'Albe proposait de me laisser avec toi, et que j'ai été près
d'y consentir. Mais alors le charme de notre amitié n'eût-il
pas été détruit? aurions-nous pu être contentes d'être
ensemble, en ne l'étant pas de nous-mêmes? aurais-tu osé
parler de vertu, sans craindre de me faire rougir, et remplir
des devoirs qui eussent été un reproche tacite pour celle qui
abandonnait son époux et séparait un père de ses enfans?
Elise, j'ai dû te quitter, et je ne puis m'en repentir; si
c'est un sacrifice, la reconnaissance de M. d'Albe m'en a
dédommagée, et les sept années que j'ai passées dans le monde
depuis mon mariage ne m'avaient pas obtenu autant de confiance
de sa part, que la certitude que je ne te préfère pas à lui.
Tu le sais, cousine, depuis mon union avec M. d'Albe, il n'a
été jaloux que de mon amitié pour toi; il était donc essentiel
de le rassurer sur ce point, et c'est à quoi j'ai parfaitement
réussi. Elise, gronde-moi, si tu veux; mais, malgré ton
absence, je suis heureuse, oui, je suis heureuse de la
satisfaction de M. d'Albe. "Enfin, me disait-il ce matin, j'ai
acquis la plus entière sécurité sur votre attachement: il a
fallu long-temps, sans doute; mais pouvez-vous vous en
étonner, et la disproportion de nos âges ne vous rendra-t-elle
pas indulgente là-dessus? Vous êtes belle et aimable: je vous
ai vue dans le tourbillon du monde et des plaisirs,
recherchée, adulée; trop sage pour qu'on osât vous adresser
des voeux, trop simple pour être flattée des hommages, votre
esprit n'a point été éveillé à la coquetterie, ni votre coeur
à l'intérêt; et, dans tous les momens, j'ai reconnu en vous le
desir sincère de glisser dans le monde sans y être aperçue:
c'était là votre première épreuve; avec des principes comme
les vôtres, ce n'était pas la plus difficile. Mais bientôt je
vous réunis à votre amie; je vous donne l'espérance de vivre
avec elle. Déjà vos plans sont formés; vous confondez vos
enfans, le soin de les élever double dxe charme en vous en
occupant ensemble, et c'est du sein de cette jouissance que je
vous arrache pour vous mener dans un pays nouveau, dans une
terre éloignée; vous voilà seule, à vingt-deux ans, sans autre
compagnie que deux enfans en bas âge et un mari de soixante.
Eh bien! je vous retrouve la même, toujours tendre, toujours
empressée; vous êtes la première à remarquer les agrémens de
ce séjour; vous cherchez à jouir de ce que je vous donne, pour
me faire oublier ce que je vous ôte; mais le mérite unique,
inappréciable de votre complaisance, c'est d'être si naturelle
et si abandonnée, que j'ignore moi-même si le lieu que je
préfère n'est pas celui qui vous plaît toujours davantage:
c'était ma seconde épreuve; après celle-ci il ne m'en reste
plus à faire. Peut-être étais-je né soupçonneux, et vous aviez
dans vos charmes tout ce qu'il fallait pour accroître cette
disposition; mais, heureusement pour tous deux, vous aviez
plus encore de vertus que de charmes, et ma confiance est
désormais illimitée comme votre mérite. -- Mon ami, lui ai-je
répondu, vos éloges me pénètrent et me ravissent; ils
m'assurent que vous êtes heureux, car le bonheur voit tout en
beau. Vous me peignez comme parfaite, et mon coeur jouit de
votre illusion, puisque vous m'aimez comme telle; mais, ai-je
ajouté, en souriant, ne faites pas à ce que vous nommez ma
complaisance tout l'honneur de ma gaieté; vous n'avez pas
oublié qu'Elise nous a promis de venir se joindre à nous,
puisque nous n'avions pu rester avec elle, et cette espérance
n'est pas pour moi le moins beau point de vue de ce séjour-ci."
En effet, mon amie, tu ne l'oublieras pas cette promesse
si nécessaire à toutes deux; tu profiteras de ton indépendance
pour ne pas laisser divisé ce que le ciel créa pour être uni;
tu viendras rendre à mon coeur la plus chère portion de lui-même;
nous retrouverons ces instans si doux, et dont
l'existence fugitive a laissé de si profondes traces dans ma
mémoire; nous reprendrons ces éternelles conversations que
l'amitié savait rendre si courtes; nous jouirons de ce
sentiment unique et cher qui éteint la rivalité et enflamme
l'émulation; enfin, l'instant heureux où Claire te reverra,
sera celui où il lui sera permis de dire: pour toujours! et
puisse le génie tutélaire qui présida à notre naissance et
nous fit naître au même moment afin que nous nous aimassions
davantage, mettre le sceau à ses bienfaits, en n'envoyant
qu'une seule mort pour toutes deux!
LETTRE II.
CLAIRE A ELISE.
J'ai tort, en effet, mon amie, de ne t'avoir rien dit de
l'asile qui bientôt doit être le tien, et qui d'ailleurs
mérite qu'on le décrive; mais que veux-tu? quand je prends la
plume, je ne puis m'occuper que de toi, et peut-être
pardonneras-tu un oubli dont mon amitié est la cause.
L'habitation où nous sommes est située à quelques lieues de
Tours, au milieu d'un mélange heureux de coteaux et de
plaines, dont les uns sont couverts de bois et de vignes, et
les autres de moissons dorées et de riantes maisons; la
rivière du Cher embrasse le pays de ses replis, et va se jeter
dans la Loire; les bords du Cher, couverts de bocages et de
prairies, sont rians et champêtres; ceux de la Loire, plus
majestueux, s'ombragent de hauts peupliers, de bois épais et
de riches guérets: du haut d'un roc pittoresque, qui domine le
château, on voit ces deux rivières rouler leurs eaux
étincelantes des feux du jour, dans une longueur de sept à
huit lieues, et se réunir au pied du château en murmurant;
quelques îles verdoyantes s'élèvent de leurs lits; un grand
nombre de ruisseaux grossissent leur cours; de tous côtés on
découvre une vaste étendue de terre riche de fruits, parée de
fleurs, animée par les troupeaux qui paissent dans les
pâturages. Le laboureur courbé sur la charrue, les berlines
roulant sur le grand chemin, les bateaux glissant sur les
fleuves, et les villes, bourgs et villages surmontés de leurs
clochers, déploient la plus magnifique vue que l'on puisse
imaginer.
Le château est vaste et commode, les bâtimens dépendant de la
manufacture que M. d'Albe vient d'établir sont immenses: je
m'en suis approprié une aile, afin d'y fonder un hospice de
santé où les ouvriers malades et les pauvres paysans des
environs puissent trouver un asile; j'y ai attaché un
chirurgien et deux gardes-malades; et, quant à la
surveillance, je me la suis réservée; car il est peut-être
plus nécessaire qu'on ne croit de s'imposer l'obligation
d'être tous les jours utile à ses semblables: cela tient en
haleine, et même pour faire le bien nous avons besoin souvent
d'une force qui nous pousse.
Tu sais que cette vaste propriété appartient depuis long-temps
à la famille de M. d'Albe; c'est là que, dans sa jeunesse, il
connut mon père et se lia avec lui; c'est là qu'enchantés
d'une amitié qui les avait rendus si heureux, ils se jurèrent
d'y venir finir leurs jours, et d'y déposer leurs cendres;
c'est là enfin, ô mon Elise! qu'est le tombeau du meilleur des
pères; sous l'ombre des cyprès et des peupliers repose son
urne sacrée; un large ruisseau l'entoure et forme comme une
île où les élus seuls ont le droit d'entrer. Combien je me
plais à parler de lui avec M. d'Albe! combien nos coeurs
s'entendent et se répondent sur un pareil sujet! "Le dernier
bienfait de votre père fut de m'unir à vous, me disait mon
mari: jugez combien je dois chérir sa mémoire!" Et moi, Elise,
en considérant le monde, et les hommes que j'y ai connus, ne
dois-je pas aussi bénir mon père de m'avoir choisi un si digne
époux?
Adolphe se plaît beaucoup plus ici que chez toi; tout y est
nouveau, et le mouvement continuel des ouvriers lui paraît
plus gai que le tête-à-tête des deux amies: il ne quitte point
son père: celui-ci le gronde et lui obéit; mais qu'importe,
quand l'excès de sa complaisance rendrait son fils mutin et
volontaire dans son enfance, ne suis-je pas sûre que ses
exemples le rendront bienfaisant et juste dans sa jeunesse?
Laure ne jouit point, comme son frère, de tout ce qui
l'entoure: elle ne distingue que sa mère, et encore veut-on
lui disputer cet éclair d'intelligence; M. d'Albe m'assure
qu'aussitôt qu'elle a tété, elle ne me connaît pas plus que sa
bonne, et je n'ai pas voulu encore en faire l'expérience, de
peur de trouver qu'il n'eût raison.
M. d'Albe part demain; il va au-devant d'un jeune parent qui
arrive du Dauphiné: uni à sa mère par les liens du sang, il
lui jura, à son lit de mort, de servir de guide et de père à
son fils, et tu sais si mon mari sait tenir ses sermens;
d'ailleurs il compte le mettre à la tête de sa manufacture, et
se soulager ainsi d'une surveillance trop fatigante pour son
âge; sans ce motif je ne sais si je verrais avec plaisir
l'arrivée de Frédéric; dans le monde: un convive de plus n'est
pas même une différence; dans la solitude, c'est un événement.
Adieu, mon Elise; il règne ici un air de prospérité, de
mouvement et de joie, qui te fera plaisir; et pour moi, je
crois bien qu'il ne me manque que toi pour y être heureuse.
LETTRE III.
CLAIRE A ELISE.
Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuyée;
je trouve assez d'occupation auprès de mes enfans, et de
plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mon temps:
d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son cousin à Lyon, sera de
retour ici avant dix jours; et puis, comment me croire seule
quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau
charme? Déjà le premier né de la nature s'avance, déjà
j'éprouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers
mon coeur, qui bat plus violemment à l'approche du printemps:
à cette sorte de création nouvelle, tout s'éveille et s'anime;
le desir naît, parcourt l'univers et effleure tous les êtres
de son aile légère: tous sont atteints et le suivent; il leur
ouvre la route du plaisir: tous, enchantés, s'y précipitent;
l'homme seul attend encore, et, différent sur ce point des
êtres vivans, il ne sait marcher dans cette route que guidé
par l'amour. Dans ce temple de l'union des êtres, où les
nombreux enfans de la nature se réunissent, desirer et jouir
étant tout ce qu'ils veulent, ils s'arrêtent et sacrifient
sans choix sur l'autel du plaisir; mais l'homme dédaigne ces
biens faciles entre le desir qui l'appelle, et la jouissance
qui l'excite; il languit fièrement s'il ne pénètre au
sanctuaire: c'est là seulement qu'est le bonheur, et l'amour
seul peut y conduire... O mon Elise! je ne te tromperai pas,
et tu m'as devinée; oui, il est des momens où ces images me
font faire des retours sur moi-même, et où je soupçonne que
mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu l'être: ce
sentiment, qu'on dit être le plus délicieux de tous, et dont
le germe était peut-être dans mon coeur, ne s'y développera
jamais, et y mourra vierge. Sans doute, dans ma position, m'y
livrer serait un crime, y penser est même un tort; mais crois-moi,
Elise, il est rare, très-rare, que je m'appuie d'une
manière déterminée sur ce sujet; la plupart du temps je n'ai,
à cet égard, que des idées vagues et générales, et auxquelles
je ne m'abandonne jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles
reviennent plus fréquemment à la campagne; au contraire, c'est
là que les occupations aimables et les soins utiles donnent
plus de moyens d'échapper à soi-même. Elise, le monde
m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise, mes yeux sont
fatigués de ces êtres nuls qui s'entre-choquent dans leur
petite sphère pour se dépasser d'une ligne: qui a vu un homme
n'a plus rien de nouveau à voir, c'est toujours le même cercle
d'idées, de sensations et de phrases, et le plus aimable de
tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah! laisse-moi sous
mes ombrages; c'est là qu'en rêvant un mieux idéal, je trouve
le bonheur que le ciel m'a refusé. Ne pense pas pourtant que
je me plaigne de mon sort. Elise, je serais bien coupable: mon
mari n'est-il pas le meilleur des hommes? Il me chérit, je le
révère, je donnerais mes jours pour lui; d'ailleurs n'est-il
pas le père d'Adolphe, de Laura? Que de droits à ma tendresse!
Si tu savais comme il se plaît ici, tu conviendrais que ce
seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se félicite d'y
être et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux,
dit-il, il serait heureux par sa Claire; mais ici il l'est par
tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite
de ses ouvriers, sont des occupations selon ses goûts; c'est
un moyen d'ailleurs de faire prospérer son village; par là il
excite les paresseux et fait vivre les pauvres; les femmes,
les enfans, tout travaille: les malheureux se rattachent à
lui; il est comme le centre et la cause de tout le bien qui se
fait à dix lieues à la ronde, et cette vue le rajeunit. Ah!
mon amie, eussé-je autant d'attrait pour le monde qu'il
m'inspire d'aversion, je resterais encore ici; car une femme
qui aime son mari, compte les jours où elle a du plaisir comme
des jours ordinaires, et ceux où elle lui en fait, comme des
jours de fête.
LETTRE IV.
CLAIRE A ELISE.
J'ai passé bien des jours sans t'écrire, mon amie, et au
moment où j'allais prendre la plume, voilà M. d'Albe qui
arrive avec son parent. Il l'a rencontré bien en deçà de Lyon;
c'est pourquoi leur retour a été plus prompt que je ne
comptais. Je n'ai fait qu'embrasser mon mari, et entrevoir
Frédéric. Il m'a paru bien, très-bien. Son maintien est noble,
sa physionomie ouverte; il est timide, et non pas embarrassé.
J'ai mis dans mon accueil toute l'affabilité possible, autant
pour l'encourager que pour plaire à mon mari. Mais j'entends
celui-ci qui m'appelle, et je me hâte de l'aller rejoindre,
afin qu'il ne me reproche pas que, même au moment de son
arrivée, ma première idée soit pour toi. Adieu, chère amie.
LETTRE V.
CLAIRE A ELISE.
Combien j'aime mon mari, Elise! combien je suis touchée du
plaisir qu'il trouve à faire le bien! Toute son ambition est
d'entreprendre des actions louables, comme son bonheur est d'y
réussir. Il aime tendrement Frédéric, parce qu'il voit en lui
un heureux à faire. Ce jeune homme, il est vrai, est bien
intéressant. Il a toujours habité les Cévennes, et le séjour
des montagnes a donné autant de souplesse et d'agilité à son
corps, que d'originalité à son esprit et de candeur à son
caractère. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes
à une porte, et qu'il soit pressé, il passe le premier. A
table, s'il a faim, il prend ce qu'il desire, sans attendre
qu'on lui en offre. Il interroge librement sur tout ce qu'il
veut savoir, et ses questions seraient même souvent
indiscrètes, s'il n'était pas clair qu'il ne les fait que
parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi,
j'aime ce caractère neuf qui se montre sans voile et sans
détour; cette franchise crue qui fait manquer de politesse, et
jamais de complaisance, parce que le plaisir d'autrui est un
besoin pour lui. En voyant un desir si vrai d'obliger tout ce
qui l'entoure, une reconnaissance si vive pour mon mari, je
souris de ses naïvetés, et je m'attendris sur son bon coeur.
Je n'ai point encore vu une physionomie plus expressive; ses
moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis
sûre qu'il en est encore à savoir qu'on peut mentir. Pauvre
jeune homme! si on le jetait ainsi dans le monde, à dix-neuf
ans, sans guide, sans ami, avec cette disposition à tout
croire et ce besoin de tout dire, que deviendrait-il? Mon mari
lui servira sans doute de soutien; mais sais-tu que M. d'Albe
exige presque que je lui en serve aussi? "Je suis un peu
brusque, me disait-il ce matin, et la bonté de mon coeur ne
rassure pas toujours sur la rudesse de mes manières. Frédéric
aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux à les
donner; et puis votre âge vous y autorise: trois ans de plus
entre vous font beaucoup. D'ailleurs vous êtes mère de
famille, et ce titre inspire le respect." J'ai promis à mon
mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voilà érigée
en grave précepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu
pas tout émerveillée de ma nouvelle dignité? Mais, pour
revenir aux choses plus à ma portée, je te dirai que ma fille
a commencé hier à marcher. Elle s'est tenue seule pendant
quelques minutes. J'étais fière de ses mouvemens: il me
semblait que c'était moi qui les avais créés. Pour Adolphe, il
est toujours avec les ouvriers. Il examine les mécaniques,
n'est content que lorsqu'il les comprend, les imite
quelquefois, et les brise plus souvent, saute au cou de son
père quand celui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en
faisant enrager tout le monde. Il plaît beaucoup à Frédéric,
mais ma fille n'a pas tant de bonheur: je lui demandais s'il
ne la trouvait pas charmante, s'il n'avait pas de plaisir à
baiser sa peau douce et fraîche. "Non, m'a-t-il répondu
naïvement, elle est laide, et elle sent le lait aigre."
Adieu, mon Elise, je me fie à ton amitié pour rapprocher ces
jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'état
d'une veuve qui a le bien de ses enfans à conserver, demande
beaucoup de sacrifices; mais, si le plaisir d'être ensemble
est un aiguillon pour ton indolence, il doit nécessairement
accélérer tes affaires. Mon ange, M. d'Albe me disait ce matin
que si l'établissement de sa manufacture et l'instruction de
Frédéric ne nécessitaient pas impérieusement sa présence, il
quitterait femme et enfans pendant trois mois, pour aller
expédier tes affaires, et te ramener ici trois mois plus tôt.
Excellent homme! il ne voit de bonheur que dans celui qu'il
donne aux autres, et je sens que son exemple me rend
meilleure. Adieu, cousine.
LETTRE VI.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin, comme nous déjeûnions, Frédéric est accouru tout
essoufflé. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant
tout-à-coup un air grave, il a prié mon mari de vouloir bien,
dès aujourd'hui, lui donner les premières instructions
relatives à l'emploi qu'il lui destine dans sa manufacture. Ce
passage subit de l'enfance à la raison m'a paru si plaisant,
que je me suis mise à rire immodérément. Frédéric m'a regardée
avec surprise. "Ma cousine, m'a-t-il dit, si j'ai tort,
reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. -- Frédéric a
raison, a repris mon mari; vous êtes trop bonne pour être
moqueuse, Claire; mais vos ris inattendus, qui contrastent
avec votre caractère habituel, vous en donnent souvent l'air.
C'est là votre seul défaut; et ce défaut est grave, parce
qu'il fait autant de mal aux autres que s'ils étaient
réellement les objets de votre raillerie." Ce reproche m'a
touchée. J'ai tendrement embrassé mon mari, en l'assurant
qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui l'afflige.
Il m'a serrée dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux
de Frédéric: cela m'a émue. Je lui ai tendu la main en lui
demandant pardon; il l'a saisie avec vivacité, il l'a baisée,
j'ai senti ses pleurs.... En vérité, Elise, ce n'était pas là
un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri. "Pauvre enfant,
m'a-t-il dit, comment se défendre de l'aimer, si naïf et si
caressant! Allons, ma Claire, pour cimenter votre paix, menez-le
promener vers ces forêts qui dominent la Loire. Il
retrouvera là un site de son pays. D'ailleurs il faut bien
qu'il connaisse le séjour qu'il doit habiter. Pour aujourd'hui
j'ai des lettres à écrire. Nous travaillerons demain, jeune
homme."
Je suis partie avec mes enfans. Frédéric portait ma fille,
quoiqu'elle sentît le lait aigre. Arrivés dans la forêt, nous
avons causé. Causé n'est pas le mot, car il a parlé seul. Le
lieu qu'il voyait, en lui rappelant sa patrie, lui a inspiré
une sorte d'enthousiasme. J'ai été surprise que les grandes
idées lui fussent aussi familières, et de l'éloquence avec
laquelle il les exprimait. Il semblait s'élever avec elles. Je
n'avais point vu encore autant de feu dans son regard.
Ensuite, revenant à d'autres sujets, j'ai reconnu qu'il avait
une instruction solide, et une aptitude singulière à toutes
les sciences. Je crains que l'état qu'on lui destine ne lui
plaise ni ne lui convienne. Une chose purement mécanique, une
surveillance exacte, des calculs arides, doivent
nécessairement lui devenir insupportables ou éteindre son
imagination, et cela serait bien dommage. Je crois, Elise, que
je m'accoutumerai à la société de Frédéric. C'est un caractère
neuf, qui n'a point été émoussé encore par le frottement des
usages. Aussi présente-t-il toute la piquante originalité de
la nature. On y retrouve ces touches larges et vigoureuses
dont l'homme dut être formé en sortant des mains de la
Divinité; on y pressent ces nobles et grandes passions qui
peuvent égarer sans doute, mais qui, seules, élèvent à la
gloire et à la vertu. Loin de lui ces petits caractères sans
vie et sans couleur, qui ne savent agir et penser que comme
les autres, dont les yeux délicats sont blessés par un
contraste, et qui, dans la petite sphère où ils se remuent, ne
sont pas même capables d'une grande faute.
LETTRE VII.
CLAIRE A ELISE.
J'aurais été bien surprise si l'éloge très-mérité que j'ai
fait de Frédéric ne m'eût attiré le reproche d'enthousiaste de
la part de ma très-judicieuse amie; car je ne puis dire les
choses telles que je les vois, ni les exprimer comme je les
sens, que sa censure ne vienne aussitôt mettre le véto sur mes
jugemens. Il se peut, mon Elise, que je n'aie vu encore que le
côté favorable du caractère de Frédéric; et, pour ne lui avoir
pas trouvé de défauts, je ne prétends pas affirmer qu'il en
soit exempt; mais je veux, par récit suivant, te prouver qu'il
n'y a du moins aucun intérêt personnel dans ma manière de le
juger.
Hier, nous nous promenions ensemble assez loin de la maison.
Tout à coup Adolphe lui demande étourdiment: "Mon cousin, qui
aimes-tu mieux, mon papa ou maman?" Je t'assure que c'est sans
hésiter qu'il a donné la préférence à mon mari. Adolphe a
voulu en savoir la raison. "Ta maman est beaucoup plus
aimable, a-t-il répondu; mais je crois ton papa meilleur, et,
à mes yeux, un simple mouvement de bonté l'emporte sur toutes
les grâces de l'esprit. -- Eh bien! mon cousin, tu dis comme
maman: elle ne m'embrasse qu'une fois quand j'ai bien étudié,
et me caresse long-temps quand j'ai fait plaisir à quelqu'un,
parce qu'elle dit que je ressemblerai à mon papa...." Frédéric
m'a regardée d'un air que je ne saurais trop définir, puis,
mettant la main sur son coeur: "C'est singulier, a-t-il dit à
part soi, cela m'a porté là." Alors, sans ajouter un mot, ni
me faire une excuse, il m'a quittée, et s'en est allé tout
seul à la maison. A dîner, je l'ai plaisanté sur son peu de
civilité, et j'ai prié M. d'Albe de le gronder de me laisser
ainsi seule sur les grands chemins. "Auriez-vous eu peur? a
interrompu Frédéric: il fallait me le dire, je serais resté;
mais je croyais que vous aviez l'habitude de vous promener
seule. -- Il est vrai, ai-je répondu; mais votre procédé doit
me faire croire que je vous ennuie, et voilà ce qu'il ne
fallait pas me laisser voir. -Vous auriez tort de le penser;
j'éprouvais, au contraire, en vous écoutant, une sensation
agréable, mais qui me faisait mal; c'est pourquoi je vous ai
quittée." M. d'Albe a souri. "Vous aimez donc beaucoup ma
femme, Frédéric? lui a-t-il dit. -- Beaucoup? non. -- La
quitteriez-vous sans regret? -- Elle me plaît: mais je crois
qu'au bout de peu de jours je n'y penserais plus. -- Et moi,
mon ami? -- Vous! s'est-il écrié en se levant, et courant se
jeter dans ses bras, je ne m'en consolerais jamais. -- C'est
bien, c'est bien, mon Frédéric, lui a dit M. d'Albe tout ému;
mais je veux pourtant qu'on aime ma Claire comme moi-même. -
Non, mon père, a repris l'autre en me regardant, je ne le
pourrais pas."
Tu vois, Elise, que je suis un objet très-secondaire dans les
affections de Frédéric. Cela doit être: je ne lui pardonnerais
pas d'aimer un autre à l'égal de son bienfaiteur. Je crains de
t'ennuyer en te parlant sans cesse de ce jeune homme.
Cependant il me semble que c'est un sujet aussi neuf
qu'intéressant. Je l'étudie avec cette curiosité qu'on porte à
tout ce qui sort des mains de la nature. Sa conversation n'est
point brillante d'un esprit d'emprunt; elle est riche de son
propre fonds. Elle a surtout le mérite, inconnu de nos jours,
de sortir de ses lèvres telle que la pensée la conçoit. La
vérité n'est pas au fond du puits, mon Elise: elle est dans le
coeur de Frédéric.
Cette après-midi nous étions seuls, je tenais ma fille sur mes
genoux, et je cherchais à lui faire répéter mon nom. Ce titre
de mère m'a rappelé ce qui s'était dit la veille, et j'ai
demandé à Frédéric pourquoi il donnait le nom de père à M.
d'Albe. "Parce que j'ai perdu le mien, a-t-il répondu, et que
sa bonté m'en tient lieu. -- Mais votre mère est morte aussi,
il faut que je devienne la vôtre. -- Vous? Oh! non. -- Pourquoi
donc? -- Je me souviens de ma mère, et ce que je sentais pour
elle ne ressemblait en rien à ce que vous m'inspirez. -- Vous
l'aimiez bien davantage? -- Je l'aimais tout autrement; j'étais
parfaitement libre avec elle: au lieu que votre regard
m'embarrasse quelquefois. Je l'embrassais sans cesse.... -
Vous ne m'embrasseriez donc pas? -- Non: vous êtes beaucoup
trop jolie. -- Est-ce une raison? -- C'est au moins une
différence. J'embrassais ma mère sans penser à sa figure; mais
auprès de vous je ne verrais que cela." Peut-être me blâmeras-tu,
Elise, de badiner ainsi avec lui; mais je ne puis m'en
empêcher: sa conversation me divertit, et m'inspire une gaieté
qui ne m'est pas naturelle; d'ailleurs mes plaisanteries
amusent M. d'Albe, et souvent il les excite. Cependant, ne
crois pas pour cela que j'aie mis de côté mes fonctions
moralistes; je donne souvent des avis à Frédéric, qu'il écoute
avec docilité et dont il profite; et je sens qu'outre le
plaisir qu'éprouve M. d'Albe à me voir occupée de son élève,
j'en trouverai moi-même un bien réel à éclairer son esprit
sans nuire à son naturel, et à le guider dans le monde en lui
conservant sa franchise.
Non, mon Elise, je n'irai point passer l'hiver à Paris. Si tu
y étais, peut-être aurais-je hésité, et j'aurais eu tort; car
mon mari, tout entier aux soins de son établissement, ferait
un bien grand sacrifice en s'en éloignant. Frédéric nous sera
d'une grande ressource pour les longues soirées; il a une
très-jolie voix, il ne manque que de méthode. Je fais venir
plusieurs partitions italiennes. Quel dommage que tu ne sois
pas ici! Avec trois voix il n'y a guère de morceaux qu'on ne
puisse exécuter, et nous aurions mis notre bon vieux ami dans
l'Elysée.
LETTRE VIII.
CLAIRE A ELISE.
Cela t'amuse donc beaucoup que je te parle de Frédéric? et par
une espèce de contradiction je n'ai presque rien à t'en dire
aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu'aux
heures des repas; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il
à causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils
vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu'avant
son arrivée, parce que M. d'Albe, se plaisant beaucoup avec
lui, sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers
jours cela m'a attristée. Pour être avec eux, j'avais rompu le
cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le
reprendre; il me semblait toujours que j'attendais quelqu'un,
et l'habitude de la société désenchantait jusqu'à mes
promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon
amie; il suffit de s'accoutumer à une chose, pour qu'elle nous
devienne nécessaire; et par cela seul que nous l'avons eue
hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu'il y a
dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort
de nos penchans; et s'il y a si peu d'hommes vertueux, c'est
moins par indifférence pour la vertu que parce qu'elle tend
toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme
elle sait récompenser ceux dont le courage s'élève jusqu'à
elle! si les premiers instans sont rudes, comme la suite
dédommage des sacrifices qu'on lui fait! Plus on l'exerce,
plus elle devient chère: c'est comme deux amis qui s'aiment
mieux à mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi
un art de la rendre facile, et ce n'est pas à Paris qu'il se
trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu'il est difficile
d'apercevoir la misère qui gémit dans les greniers! Si la
bienfaisance nous soulève de nos fauteuils, combien
d'obstacles nous y replongent! Au milieu de cette foule de
malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment
distinguer le fourbe de l'infortuné? On commence par se fier à
la physionomie; mais bientôt revenu de cet indice trompeur,
pour avoir été dupe de fausses larmes, on finit par ne plus
croire aux vraies. Que de démarches, de perquisitions, ne
faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais
malheureux! En voyant leur nombre infini, combien l'âme est
tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu'une si
faible partie! et malgré le bien qu'on a fait, l'image de
celui qu'on n'a pu faire vient troubler notre satisfaction.
Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus
près de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne
pouvoir tout faire: si le but est moins grand, du moins
laisse-t-il l'espoir de l'atteindre. Ah! si chacun se
chargeait ainsi d'embellir son petit horizon, la misère
disparaîtrait de dessus la terre, l'inégalité des fortunes
s'éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité
serait le noeud céleste qui unirait tous les hommes ensemble!
LETTRE IX.
CLAIRE A ELISE.
Tu connais le goût de M. d'Albe pour les nouvelles politiques.
Frédéric le partage. Un sujet qui embrasse le bonheur des
nations entières lui paraît le plus intéressant de tous: aussi
chaque soir, quand les gazettes et les journaux arrivent, M.
d'Albe se hâte d'appeler son ami pour les lire et les discuter
avec lui. Comme cette occupation dure toujours près d'une
heure, je profite assez souvent de ce moment pour me retirer
dans ma chambre, soit pour écrire ou pour être avec mes
enfans. Durant les premiers jours, Frédéric me demandait où
j'allais, et voulait que je fusse présente à la lecture. A la
fin, voyant qu'elle était toujours pour moi le signal de ma
retraite, il m'a grondée de mon indifférence sur les nouvelles
publiques, et a prétendu que c'était un tort. Je lui ai
répondu que je ne donnais ce nom qu'aux choses d'où il
résultait quelque mal pour les autres; qu'ainsi je ne pouvais
pas me reprocher comme tel le peu d'intérêt que je prenais aux
événemens politiques. "Moi, faible atome perdu dans la foule
des êtres qui habitent cette vaste contrée, ai-je ajouté, que
peut-il résulter du plus ou moins de vivacité que je mettrai à
ce qui la regarde? Frédéric, le bien qu'une femme peut faire à
son pays n'est pas de s'occuper de ce qui s'y passe, ni de
donner son avis sur ce qu'on y fait, mais d'y exercer le plus
de vertus qu'elle peut. -- Claire a raison, a interrompu M.
d'Albe; une femme, en se consacrant à l'éducation de ses
enfans et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui
l'entoure l'exemple des bonnes moeurs et du travail, remplit
la tâche que la patrie lui impose: que chacune se contente de
faire ainsi le bien en détail, et de cette multitude de bonnes
choses naîtra un bel ensemble. C'est aux hommes
qu'appartiennent les grandes et vastes conceptions; c'est à
eux à créer le gouvernement et les lois: c'est aux femmes à
leur en faciliter l'exécution, en se bornant strictement aux
soins qui sont de leur ressort. Leur tâche est facile; car,
quel que soit l'ordre des choses, pourvu qu'il soit basé sur
la vertu et la justice, elles sont sûres de concourir à sa
durée, en ne sortant jamais du cercle que la nature a tracé
autour d'elles; car, pour qu'un tout marche bien, il faut que
chaque partie reste à sa place."
Elise, je recueille bien le fruit d'avoir rempli mon devoir en
accompagnant M. d'Albe ici. Je m'y sens plus heureuse que je
ne l'ai jamais été; je n'éprouve plus ces momens de tristesse
et de dégoût dont tu t'inquiétais quelquefois. Sans doute
c'était le monde qui m'inspirait cet ennui profond, dont la
vue de la nature m'a guérie. Mon amie, rien ne peut me
convenir davantage que la vie de la campagne, au milieu d'une
nombreuse famille. Outre l'air de ressemblance avec les moeurs
antiques et patriarcales, que je compte bien pour quelque
chose, c'est là seulement qu'on peut retrouver cette
bienveillance douce et universelle que tu m'accusais de ne
point avoir, et dont les nombreuses réunions d'hommes ont dû
nécessairement faire perdre l'usage. Quand on n'a avec ses
semblables que des relations utiles, telles que le bien qu'on
peut leur faire, et les services qu'ils peuvent nous rendre,
une figure étrangère annonce toujours un plaisir, et le coeur
s'ouvre pour la recevoir; mais lorsque, dans la société, on se
voit entouré d'une foule d'oisifs qui viennent nous accabler
de leur inutilité, qui, loin d'apprendre à bien employer le
temps, forcent à en faire un mauvais usage, il faut, si on ne
leur ressemble pas, être avec eux ou froide ou fausse: et
c'est ainsi que la bienveillance s'éteint dans le grand monde,
comme l'hospitalité dans les grandes villes.
LETTRE X.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin on est venu m'éveiller, avant cinq heures, pour aller
voir la bonne mère Françoise, qui avait une attaque
d'apoplexie. J'ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de
la maison, et nous avons été ensemble porter des secours à
cette pauvre femme. Peu à peu les symptômes sont devenus moins
alarmans, elle a repris connaissance; et son premier
mouvement, en me voyant auprès de son lit, a été de remercier
le ciel de lui avoir rendu une vie à laquelle sa bonne
maîtresse s'intéressait. Nous avons vu qu'une des causes de
son accident venait d'avoir négligé la plaie de sa jambe; et
comme le chirurgien la blessait en y touchant, j'ai voulu la
nettoyer moi-même. Pendant que j'en étais occupée, j'ai
entendu une exclamation; et, levant la tête, j'ai vu
Frédéric... Frédéric en extase: il revenait de la promenade,
et voyant du monde devant la chaumière, il y était entré.
Depuis un moment il était là; il contemplait, non plus sa
cousine, m'a-t-il dit, non plus une femme belle autant
qu'aimable, mais un ange! -- J'ai rougi, et de ce qu'il m'a
dit, et du ton qu'il y a mis, et peut-être aussi du désordre
de ma toilette; car, dans mon empressement à me rendre chez
Françoise, je n'avais eu que le temps de passer un jupon et de
jeter un châle sur mes épaules; mes cheveux étaient épars, mon
cou et mes bras nus. J'ai prié Frédéric de se retirer; il a
obéi, et je ne l'ai pas revu de toute la matinée. Une heure
avant le dîner, comme j'attendais du monde, je suis descendue
très-parée, parce que je sais que cela plaît à M. d'Albe;
aussi m'a-t-il trouvée très à son gré; et, s'adressant à
Frédéric: "N'est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien à
ma femme, et qu'elle est charmante avec? -- Elle n'est que
jolie, a répondu celui-ci, je l'ai vue céleste ce matin." M.
d'Albe a demandé l'explication de ces mots: Frédéric l'a
donnée avec feu et enthousiasme. "Mon jeune ami, lui a dit mon
mari, quand vous connaîtrez mieux ma Claire, vous parlerez
plus simplement de ce qu'elle a fait aujourd'hui: s'étonne-t-on
de ce qu'on voit tous les jours? Frédéric, contemplez bien
cette femme: parée de tous les charmes de la beauté, dans tout
l'éclat de la jeunesse, elle s'est retirée à la campagne,
seule avec un mari qui pourrait être son aïeul, occupée de ses
enfans, ne songeant qu'à les rendre heureux par sa douceur et
sa tendresse, et répandant sur tout un village son active
bienfaisance: voilà quelle est ma compagne! qu'elle soit votre
amie, mon fils: parlez-lui avec confiance; recueillez dans son
âme de quoi perfectionner la vôtre; elle n'aime pas la vertu
mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable." Pendant
ce discours, Frédéric était tombé dans une profonde rêverie.
Mon mari ayant été appelé par un ouvrier, je suis restée seule
avec Frédéric; je me suis approchée de lui: "A quoi pensez-vous
donc? lui ai-je demandé." Il a tressailli, et prenant mes
deux mains en me regardant fixement, il a dit: "Dans les
premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitôt que l'idée du
bonheur eut fait palpiter mon sein, je me créai l'image d'une
femme telle qu'il la fallait à mon coeur. Cette chimère
enchanteresse m'accompagnait partout; je n'en trouvais le
modèle nulle part, mais je viens de la reconnaître dans celle
que votre mari a peinte; il n'y manque qu'un trait: celle dont
je me forgeais l'idée ne pouvait être heureuse qu'avec moi. -
Que dites-vous, Frédéric? me suis-je écriée vivement. -- Je
vous raconte mon erreur, a-t-il répondu avec tranquillité;
j'avais cru jusqu'à présent qu'il ne pouvait y avoir qu'une
femme comme vous; sans doute je me suis trompé, car j'ai
besoin d'en trouver une qui vous ressemble." Tu vois, Elise,
que la fin de son discours a dû éloigner tout-à-fait les idées
que le commencement avait pu faire naître. Puissé-je, ô mon
amie! lui aider à découvrir celle qu'il attend! celle qu'il
desire! elle sera heureuse, bien heureuse; car Frédéric saura
aimer.
Il faut donc m'y résigner, chère amie; encore six mois
d'absence! six mois éloignée de toi! Que de temps perdu pour
le bonheur! Le bonheur, cet être si fugitif que plusieurs le
croient chimérique, n'existe que par la réunion de tous les
sentimens auxquels le coeur est accessible, et par la présence
de ceux qui en sont les objets; un vide l'empêche de naître,
l'absence d'un ami le détruit. Aussi ne suis-je point
heureuse, Elise, car tu es loin de moi, et jamais mon coeur
n'eut plus besoin de t'aimer et de jouir de ta tendresse. Je
sais que si l'amitié t'appelle, le devoir te retient, et je
t'estime trop pour t'attendre; mais combien mes voeux aspirent
à ce moment qui, les accordant ensemble, te ramènera dans mes
bras! Il me serait si doux de pleurer avec toi; cela
soulagerait mon coeur d'un poids qui l'oppresse, et que je ne
puis définir. Adieu.
LETTRE XI.
CLAIRE A ELISE.