Gardons-nous d’expliquer cette politique par le désir de modérer les

rigueurs de l’Inquisition ou de rendre plus libres les consciences. Ces

sentiments étaient étrangers à Philippe le Bel, quelque «moderne» qu’on

le suppose; il ne recula jamais devant la brutalité quand il la crut

utile à son gouvernement et, d’autre part, il était, non moins que son

aïeul Saint Louis, le défenseur zélé de l’orthodoxie catholique. Ce qui

le prouve c’est que, à plusieurs reprises, il manda à son sénéchal de

Carcassonne de prendre des mesures de rigueur contre les juifs, les

faisant tous arrêter et jeter hors du royaume, en 1306, et menaçant de

mort ceux d’entre eux qui y rentreraient. Ce même prince qui, en 1295,

faisait mine de vouloir modérer l’Inquisition, devait, en 1304, en

renforcer la puissance et proscrire comme séditieuse toute ligue formée

contre les Inquisiteurs. L’intervention de Philippe le Bel n’avait donc

que des mobiles politiques.

Le pape Boniface VIII comprit la gravité de cette mainmise du pouvoir

royal sur l’Inquisition et pour montrer à quel point il la repoussait,

il ordonna, en octobre 1297, à l’inquisiteur de Carcassonne d’entamer

des poursuites pour crime d’hérésie à plusieurs fonctionnaires royaux de

Béziers. Ainsi le conflit qui mettait aux prises le pape et le roi, au

sujet de la levée des décimes, se compliquait d’un autre conflit à

propos de l’Inquisition.

Ce désaccord sembla s’apaiser l’année suivante. Pour prix de certaines

concessions pontificales dans le domaine politique et fiscal, Philippe

le Bel renonça momentanément à ses empiètements sur l’Inquisition. Dans

le sixième livre (le Sexte) qu’il ajouta, le 3 mars 1298, au _Corpus

juris canonici_, Boniface VIII réclama comme un droit absolu de l’Église

de requérir le concours sans condition des fonctionnaires séculiers à

l’action inquisitoriale, et par conséquent, condamna implicitement les

prétentions qu’avait émises Philippe le Bel, en 1295, de ne faire

exécuter les sentences de l’Inquisition que lorsque, examinées par lui,

elles auraient eu son approbation. Or loin de protester contre cette

bulle pontificale à laquelle Boniface VIII attachait une telle

importance qu’il l’avait insérée dans le Code même de l’Église

universelle, le roi ordonna à ses officiers de la respecter

scrupuleusement (6 et 15 septembre 1298).

L’une des conséquences immédiates de ces deux actes fut la soumission

des Carcassonnais qui, sous la direction de deux légistes, Guillaume

Garric et Guillaume Brunet, maintenaient la vive opposition qu’avait

dirigée contre l’Inquisition, les années précédentes, l’archidiacre

Sanche Morlane. Dans une assemblée, réunissant les évêques, les abbés,

les inquisiteurs de Toulouse et de Carcassonne et des «gens du roi» tels

que Jean de Burlas, maître des arbalétriers et Lambert de Thury,

seigneur de Saissac et lieutenant du sénéchal, ce dernier obtint de

l’inquisiteur Nicolas d’Abbeville le pardon des habitants de

Carcassonne. Douze des meneurs, anciens consuls, avocats et notaires,

reçurent des pénitences; la ville dut ériger dans le couvent des

Prêcheurs une chapelle en l’honneur de Saint-Louis, récemment canonisé,

et les excommunications portées par l’inquisiteur furent levées. En

somme, Philippe le Bel abandonnait ceux dont, quatre ans auparavant, il

avait encouragé la résistance. Ainsi le comprirent les légistes

carcassonnais et en particulier Guillaume Garric et Castel Fabre, qui

avaient été sévèrement punis par l’Inquisiteur.

Cette entente entre Philippe le Bel et Boniface VIII fut de courte

durée; en 1300, commencèrent entre eux des négociations difficiles à

propos de l’évêque de Pamiers, Bernard de Saisset, dont le roi

poursuivait le procès malgré le pape. Aussi le roi reprit-il ses

entreprises contre l’Inquisition, avec l’aide dévouée d’un certain

nombre de légats et de prélats. L’un des plus acharnés fut un membre du

conseil du roi qui devait devenir, en plusieurs affaires graves, le bras

droit de Philippe le Bel, Guillaume de Nogaret. Il avait des raisons

particulières de haïr l’Inquisition: il appartenait à une famille de

cathares de la région de Carcassonne; son grand-père avait été brûlé

comme hérétique et si la législation spirituelle et civile frappant

d’incapacité les fils et petits-fils d’hérétiques avait été observée, il

n’aurait pas pu occuper les charges importantes qu’il détenait et toutes

celles dont la confiance du roi allait le combler.

Les prélats du Languedoc furent, avec des nuances, partisans du roi, le

soutenant les uns discrètement, les autres plus ouvertement contre le

pape et les inquisiteurs. Leur métropolitain, Gilles Aycelin, archevêque

de Narbonne, était le chancelier de Philippe le Bel. Ce fut à plusieurs

de ces évêques que le roi confia la surveillance de l’Inquisition. Dans

son procès, Bernard Délicieux déclara qu’en 1300, Gaucelm, évêque de

Maguelone, et Bérenger Frédol, évêque de Béziers, étaient délégués par

le roi et les prélats pour examiner les procès de l’Inquisition, «_erant

deputati per regem et praelatos et suum consilium ad videndum processus

dictorum inquisitorum_.»

Ce changement de front du pouvoir royal ranima l’opposition contre

l’Inquisition; elle trouva un chef actif et énergique dans la personne

d’un frère Mineur du couvent de Narbonne, Bernard Délicieux. Une

députation conduite par lui partit pour Senlis où résidait la Cour; elle

apportait au roi les doléances des populations d’Albi, de Carcassonne et

de Toulouse contre l’Inquisition. C’était le moment où le procès de

l’évêque de Pamiers mettait de nouveau aux prises Philippe le Bel et

Boniface VIII. Aussi le roi accueillit-il avec faveur la députation dont

Délicieux fut le porte-parole. L’évêque d’Albi, Bernard de Castanet,

dénoncé comme ayant pris part aux cruautés de l’Inquisition, fut

condamné à une amende de 2.000 livres; le roi exigea et obtint des

dominicains la révocation de l’inquisiteur toulousain Foulques de

Saint-Georges, accusé de rigueurs excessives par la députation.

Puis survinrent plusieurs ordonnances qui, sous prétexte de combattre

les abus, mettaient l’Inquisition sous le contrôle des évêques et du

roi. Le 7 décembre 1301, Philippe le Bel rappelant que la prison

inquisitoriale de Toulouse lui appartenait, décidait que son geôlier

serait nommé par l’évêque et à son défaut, par le sénéchal; que

l’inquisiteur ne pourrait incarcérer personne sans l’approbation de

l’évêque, de deux Mineurs, de deux Prêcheurs, de deux archidiacres et

d’autres personnages ecclésiastiques avec lesquels il délibérerait.

Cependant le conflit devenait aigu entre Boniface VIII et Philippe le

Bel. Par ses bulles _Salvator mundi_ et _Ausculta fili_, le pape

proclamait ses droits sur le roi et dressait la liste de ses attentats

contre les libertés de l’Église et de son peuple. Bientôt après, il

convoquait un concile à Rome pour le 1er novembre 1302 afin de délibérer

«sur la réformation du royaume et la correction du roi». Ce dernier

devançait le concile, en réunissant, le 10 avril 1302, à Notre-Dame de

Paris, les représentants de tous les ordres qui affirmèrent leur

attachement au roi dans des déclarations qui furent envoyées à Rome. En

novembre 1302, la décrétale _Unam sanctam_ proclamait le droit de

contrôle du pape sur le gouvernement royal et bientôt, parvenaient des

menaces d’excommunication pour le roi et d’interdit pour le royaume. Le

7 mars 1303, Guillaume de Nogaret recevait mission de conduire la lutte

et elle devenait encore plus âpre; quelques jours après, ce descendant

de cathare faisait le procès de Boniface VIII devant une assemblée

réunissant au Louvre prélats et seigneurs. Le 14 juin, le roi ayant été

excommunié, appel était fait au concile universel contre le pape dont on

demandait le jugement et Guillaume de Nogaret et Sciarra Colonna

organisaient l’expédition en Italie qui devait aboutir, le 7 septembre,

à l’odieux attentat d’Anagni suivi, un mois après (11 octobre), de la

mort de Boniface VIII.

C’est parallèlement à ces faits que se poursuivait, dans le Midi de la

France, la campagne contre l’Inquisition. Bernard Délicieux parcourut le

Languedoc pour prêcher une sorte de croisade contre elle; à Alet,

Caunes, Gaillac et Rabasteins, il souleva les populations par son

éloquence de tribun. A Carcassonne, le 3 août 1303, il convoqua les

habitants dans le cloître des Frères Mineurs et à la suite de sa

harangue, la foule se porta contre les maisons des amis de l’Inquisition

et les pillèrent. Peu de temps après, le vidame d’Amiens Jean de

Picquigny et Richard Leneveu, enquêteurs royaux pour le Languedoc,

vinrent à Carcassonne. Le peuple allant à leur rencontre les conduisit

au couvent des Mineurs où étaient déjà réunis les députés de Cordes,

d’Albi et d’autres villes; on les supplia de confier aux consuls la

garde des prisonniers de l’Inquisition et ils y consentirent; et tandis

que l’on vidait ainsi les prisons de l’Inquisition, la foule toujours

excitée par Bernard Délicieux, se portait une fois de plus contre le

couvent des Prêcheurs.

Excommunié, pour cela, par l’inquisiteur de Carcassonne, Geoffroy

d’Abluses, le vidame d’Amiens retourna à Paris pour en référer au roi.

Délicieux qui l’accompagnait toujours, essaya de gagner l’appui de la

reine Jeanne dont le confesseur était franciscain; mais le roi avant de

se prononcer voulut faire un voyage en Languedoc. Il parcourut le pays

accompagné par Guillaume de Nogaret, de retour de son expédition

d’Agnani; il fut harangué par les délégués de Carcassonne, de Cordes et

d’Albi. Son voyage eut pour effet l’ordonnance royale publiée à Toulouse

le 13 janvier 1304.

Philippe le Bel, y déclarait, dans le préambule, «qu’informé par les

habitants de Carcassonne, d’Albi et de quelques autres villes du pays du

scandale survenu à l’occasion des procès inquisitoriaux, d’où il pouvait

survenir des troubles dans l’État, et voulant que l’office d’inquisiteur

fût exercé à la louange de Dieu et pour l’accroissement de la foi, il

avait jugé bon de se rendre lui-même dans le pays tant pour rétablir la

paix et la tranquillité que pour réformer les abus. Il rappelait les

conférences qu’il avait eues, sur ce sujet, avec les prélats, les

princes et les barons du pays, avec Guillaume Peyre, provincial et

vice-gérant de l’ordre des Prêcheurs, enfin avec les inquisiteurs. Il

avait résolu de faire visiter les prisonniers de l’Inquisition par des

commissaires royaux accompagnés des inquisiteurs, «non pas, avait-il

soin de préciser, que nous voulions en cela usurper sur la juridiction

ecclésiastique ou y mettre obstacle, mais pour apaiser le peuple, éviter

le scandale et les périls et faire en sorte que l’office d’inquisiteur

soit mieux et plus efficacement exercé.»

Cette ordonnance, concluant à la visite des prisons de l’Inquisition par

les gens du roi et élargissant le rôle qui appartenait aux évêques dans

la répression de l’hérésie, fut une déception pour Bernard Délicieux et

ses partisans. Ils avaient cru que le roi détruirait l’Inquisition; or

il ne voulait que l’aménager à son usage, en la soumettant à son

contrôle et en y établissant les évêques dont il se croyait, non sans

raison, plus sûr que des dominicains. Cette déception se traduisit par

un complot dirigé par Bernard Délicieux et qui avait pour objet de faire

passer Carcassonne au pouvoir de l’infant de Majorque, fils du roi

d’Aragon, procès qui amena Délicieux, en accusé cette fois, devant

l’Inquisition qui lui fut indulgente.

La mort de Boniface VIII facilita la tâche de Philippe le Bel. Le

nouveau pape Benoît XI montra quelque résistance. Il était dominicain et

à ce titre, attaché à l’Inquisition. Lorsque le vidame d’Amiens se

présenta devant lui, à Pérouse, pour recevoir l’absolution de

l’excommunication lancée contre lui par l’Inquisition, Benoît XI eut un

accès de colère: «Allez, chassez ce patarin de l’église, tandis qu’on y

célèbre l’office divin!» dit-il au maréchal du palais qui l’assistait

(17 mai 1304). Le pape étant mort peu après (7 juillet), Bernard de

Castanet, évêque d’Albi, Geoffroy d’Abluses, inquisiteur de Carcassonne,

et Guillaume de Morières, inquisiteur de Toulouse, firent dresser, le 3

novembre suivant, par Jean, évêque élu du Spolète, un acte constatant

que Jean de Picquigny n’avait pas pu recevoir l’absolution du pape

défunt.

Les habitants de l’Albigeois ne se laissèrent pas décourager et ils

eurent pour interprètes à la curie les chapitres de Sainte-Cécile et de

Saint-Salvy d’Albi, l’abbé et le monastère de Gaillac. Prenant parti

contre leur évêque, Bernard de Castanet, qui était à Pérouse pour prêter

son appui à l’Inquisition, ces chanoines et ces religieux envoyèrent une

supplique au Sacré-Collège gouvernant l’Église, _sede vacante_, après la

mort de Benoît XI. Ils le suppliaient de s’interposer entre leur pays et

l’inquisiteur, en mettant fin par une sage décision à des décisions

préjudiciables au public et à l’Église: «_Nostra patria quantis sit

exposita praecipitiis et ruinis propter questiones et dissensiones

quibus ad invicem se collidunt patria et inquisitores hereticae

pravitatis, novit Ille qui nichil ignorat._»

Le pape qui fut laborieusement élu par le conclave, Clément V, n’avait

pas la fermeté de Boniface VIII ni même de Benoît XI; son pontificat

marqua le triomphe de Philippe le Bel, en particulier dans l’affaire de

l’Inquisition. Dès le 12 mars 1306, il chargea le cardinal de

Saint-Vital, Pierre Taillefer de la Chapelle, ancien évêque de Toulouse,

et le cardinal de Saints Nérée et Achillée, Bérenger Frédol, évêque de

Béziers, d’ouvrir contre Castanet et les inquisiteurs l’enquête que

demandaient les habitants d’Albi et de Cordes.

Le choix des deux enquêteurs était significatif. Bérenger Frédol était,

depuis plusieurs années, l’ami de Bernard Délicieux; ce religieux,

arrêté par ordre de Clément V, à la demande de Philippe le Bel qui le

trouvait trop agité, pouvait toujours compter sur la protection, à la

curie, du cardinal. Il lui dut tout d’abord, une prison très douce, puis

son élargissement. Les prisonniers de l’Inquisition étaient assurés de

la sympathie de l’ami de Bernard Délicieux.

Après une séance toute protocolaire dans laquelle furent examinés les

pouvoirs et les procurations, les deux cardinaux visitèrent les prisons

de l’Inquisition de Carcassonne. Dans les geôles inférieures ils

trouvèrent 40 «emmurés», presque tous de l’Albigeois; après avoir reçu

leurs doléances, «ils donnèrent immédiatement l’ordre de transporter

plusieurs prisonniers ou malades dans les cachots supérieurs, dès que

ces cachots auraient été mis en état. Ils décidèrent que toutes les

provisions envoyées aux détenus leur seraient intégralement remises, que

l’évêque de Carcassonne et l’inquisiteur pourraient leur accorder la

permission de se tenir et de se promener _per carrerias muri largi_,

c’est-à-dire dans les rues bordant la prison. Au gardien principal

préposé par l’Inquisition, ils adjoignirent un second gardien qui serait

nommé par l’évêque de Carcassonne. Enfin, ils ordonnaient la restitution

et le remplacement de tous les agents. Chaque cachot aurait deux clefs,

une pour chaque gardien.» Des mesures semblables furent prises à Albi.

L’année suivante, Castanet, évêque d’Albi, était déclaré suspens au

spirituel et au temporel.

Le pape trouva que Bérenger Frédol avait été trop favorable aux ennemis

de l’Inquisition, et rendant ses pouvoirs à Castanet, il le transféra au

Puy. Bérenger eut sa revanche au concile de Vienne. Il prit certainement

une grande part à la rédaction de la constitution _Multorum querela_ que

promulgua le Concile et qui fut insérée dans l’appendice au _Corpus

juris canonici_ appelé _Clementines_. Cette constitution, comme le

voulaient Philippe le Bel, les prélats et les adversaires de

l’Inquisition, donnait aux Ordinaires un rôle important dans le

fonctionnement du Saint-Office. L’inquisiteur ne pouvait pas

instrumenter sans eux; les prisons étaient sous leur surveillance et ils

prenaient une part importante aux délibérations et aux sentences du

tribunal. L’Inquisition devenait mixte, épiscopale presque autant que

papale, et par les évêques entrait dans ces tribunaux l’influence du

souverain qui avait barre sur l’épiscopat beaucoup plus que sur les

ordres religieux. Cette constitution était la traduction ecclésiastique

de ces ordonnances de Philippe le Bel contre lesquelles Boniface VIII

avait protesté et qu’approuvaient, moins de dix ans après sa mort, son

successeur Clément V et le concile œcuménique.

Du jour où l’Inquisition fut ainsi soumise à l’influence de Philippe le

Bel, elle prit un caractère de plus en plus politique et, menée par un

pouvoir civil qui s’imposait au pouvoir spirituel lui-même, elle fut

entre les mains des rois sans scrupule un terrible instrument de

domination et de tyrannie.

C’est ce que nous montre le procès des Templiers.

Il est fort probable que la destruction de l’ordre du Temple fut l’une

des conditions qui furent mises par Philippe le Bel à l’élection de

Clément V. Le roi de France était, d’une part, effrayé de l’influence

politique que les Templiers tiraient de leurs immenses richesses et

d’autre part, toujours besogneux lui-même, il désirait vivement

s’enrichir de leurs dépouilles. Il suffisait pour cela de les faire

condamner comme hérétiques puisque les législations canonique et civile

s’entendaient pour frapper de la peine de confiscation le crime

d’hérésie. Comme l’Inquisition était le tribunal compétent en cette

matière, Philippe le Bel décida de leur faire faire un procès

inquisitorial.

Clément V avait été élu le 5 juin 1305; or le 5 novembre 1306, il

annonçait à Philippe le Bel l’envoi de deux cardinaux munis de sa pleine

confiance qui prendraient part à un important conseil tenu par le roi.

Cet envoi supposait donc une invitation à lui adressée au moins quelques

semaines auparavant. Les événements qui suivirent prouvent que parmi les

affaires graves qui allaient être discutées et qui, d’après les paroles

mêmes du pape, intéressaient la chrétienté mais plus particulièrement la

France, et tenaient à cœur au pape autant qu’au roi, figurait celle des

Templiers.

Les cardinaux envoyés par le pape étaient Bérenger Frédol, qui

s’occupait de l’Inquisition à Carcassonne et à Albi, et Étienne de

Suisi, cardinal de Saint-Cyriaque _in Thermis_.

Bérenger Frédol avait déjà donné à Philippe le Bel tant de gages de sa

soumission qu’il était bien l’homme qu’il fallait dans la circonstance.

Après avoir été si avant dans la faveur de Boniface VIII que ce pape lui

avait confié la rédaction du Sexte, il avait adhéré au terrible

réquisitoire de Guillaume de Plaisians contre lui et, le 3 juillet 1303,

avec les deux évêques d’Agde et de Lodève qui ne faisaient que le

suivre, il avait signé une déclaration publique d’union avec le roi

contre Boniface VIII, et d’appel contre ce dernier au concile universel.

Au lendemain d’Anagni, il était à côté de Philippe le Bel et de Nogaret

lui-même dans la tournée qu’ils firent dans le Midi. Plus tard, il

devait être mêlé à l’absolution de Nogaret et, en décembre 1310, Clément

V le présentait comme «un ami du roi et fort au courant de ses

affaires». Cette amitié, il la poussa bien loin lorsque, au cours de

l’enquête ordonnée par Clément V sur les accusations portées contre

Boniface VIII, devant la commission qui la dirigeait et dont il faisait

partie, il se porta garant de la pureté d’intention du roi et affirma

«n’avoir jamais entendu parler de l’arrestation du seigneur Boniface, ni

en présence du roi d’insulte à faire au dit Boniface, ni n’avoir entendu

de la part du roi ni en paroles ni en fait, rien de contraire aux

bienséances contre ledit seigneur Boniface.»

De tout cela nous pouvons conclure que Bérenger Frédol, évêque de

Béziers, cardinal prêtre des SS. Nérée et Achillée, puis cardinal évêque

de Tusculum, était l’homme du roi.

Nous ne savons pas ce qui se passa dans le conseil extraordinaire de fin

1306, mais l’année suivante, les faits se précipitèrent grâce à un homme

d’Église qui était encore plus l’homme du roi; et cet homme d’Église

était l’inquisiteur de France lui-même, Guillaume de Paris.

Lorsque le roi de France lui eut confié la direction de sa conscience

avec tous les problèmes qu’elle posait, ce religieux dominicain était

déjà probablement l’«inquisiteur général du royaume» et quand on connaît

la politique de Philippe le Bel, il est permis de croire que l’une des

raisons de son choix, ce fut de s’annexer en la personne de son

confesseur l’Inquisition. Quoi qu’il en soit, dit M. Félix Lajard, dans

la notice sur Guillaume de Paris, qu’il a écrite pour l’_Histoire

littéraire de la France_, dans l’affaire des Templiers, «trop disposé

peut-être à seconder les intentions de son royal pénitent, le grand

inquisiteur se montra l’homme du roi plus que le ministre du

Saint-Siège, dont il tenait les pouvoirs, et sans attendre

l’autorisation du pape, il se mit à l’œuvre.» En même temps que le roi

envoyait à ses officiers l’ordre de s’assurer de la personne de tous les

Templiers demeurant dans le ressort de leurs gouvernements ou de leurs

bailliages, Guillaume, par une circulaire du 22 septembre 1307, donnait

commission aux inquisiteurs de Toulouse et de Carcassonne, aux prieurs,

sous-prieurs et lecteurs de l’ordre des Frères Prêcheurs, dans tout le

royaume d’interroger les Templiers sur les crimes dont ils étaient

accusés.

Il est même à remarquer que, par un zèle vraiment excessif, il déclarait

prendre lui-même l’initiative d’un acte qui lui était demandé par le

roi; l’inquisition qu’il ordonnait ainsi, il la faisait par une faveur

spéciale du roi. Lui-même instrumenta aussitôt contre plusieurs

Templiers pris dans le coup de filet général du roi, à Troyes, à Bayeux

et à Paris dans le Temple même; du 19 octobre au 24 novembre, il en

interrogea 138; le dernier jour, le maître de l’Ordre, Jacques Molay,

comparut devant lui.

Il avait reçu des instructions du roi qu’il communiqua à tous ses

délégués dans la France entière. Les commissaires du roi devaient

d’abord se saisir des biens de l’Ordre et en faire l’inventaire, mettre

les chevaliers sous une sûre et bonne garde, puis les interroger. Ce

n’est qu’après ce premier interrogatoire fait par les gens du roi que

l’inquisiteur et ses commissaires commenceraient leurs interrogatoires

«par torture, s’il en était besoin». Pour exercer une forte pression sur

les inculpés, les inquisiteurs devaient les mettre dans l’alternative

d’être absous et relaxés, s’ils avouaient, ou d’être mis à mort s’ils

persistaient dans leurs dénégations.

Guillaume de Paris et ses délégués tinrent le plus grand compte de ces

instructions, comme le prouvent les procès-verbaux de leurs procédures

qui ont été plusieurs fois publiés. Ils nous décrivent les

interrogatoires faits en Champagne, Normandie, Quercy, Bigorre et

Languedoc. Guillaume de Paris instrumenta à Paris, dans la maison même

du Temple, en présence d’autres religieux, de conseillers du roi tels

que Simon de Montigny, de greffiers, de bourreaux et d’un nombreux

public.

La torture fut administrée avec cruauté. Vingt-cinq Templiers moururent

des suites de leurs supplices; ceux qui n’y furent pas condamnés furent

préparés aux aveux par le régime du pain et de l’eau, auquel ils furent

soumis pendant le mois qui précéda leur comparution. Malgré tout,

quelques-uns n’avouèrent rien et défendirent jusqu’au bout l’honneur de

leur Ordre. La plupart avouèrent, les uns d’avoir profané la croix,

d’autres d’avoir pratiqué la sodomie, d’autres enfin d’avoir renié le

Christ et accompli des rites sataniques.

Les commissaires de Guillaume de Paris procédèrent de même. «A force de

géhennes», ils obtinrent les aveux qu’exigeait le roi. Mais dans la

suite, la plupart des accusés rétractèrent leurs aveux, sans doute

lorsqu’ils eurent la conviction que leur condamnation était déjà faite,

parce qu’elle était nécessaire au roi. «Nos frères, écrivaient en 1310

plusieurs Templiers, ont dit ce que voulaient leurs bourreaux.»

«Avez-vous été torturé? demandait-on, en 1310, au frère Ponsard de

Gisi.--Oui, trois mois avant ma confession, on m’a lié les mains

derrière le dos si serré que le sang jaillissait des ongles et on m’a

mis dans une fosse attaché avec une longe. Si on me fait subir encore de

pareilles tortures je nierai tout ce que je dis maintenant, je dirai

tout ce qu’on voudra. Je suis prêt à subir des supplices pourvu qu’ils

soient courts; qu’on me coupe la tête, qu’on me fasse bouillir pour

l’honneur de l’Ordre, mais je ne peux pas supporter des supplices à

petit feu, comme ceux qui m’ont été infligés depuis plus de deux ans en

prison.»

L'Inquisition médiévale · 第 14 / 16 段