Lorsque, au printemps de 1308, le maître général de l’Ordre, Jacques

Molay, comparut en présence d’une foule considérable réunie dans une

église de Paris, devant les commissaires du pape, le cardinal Bérenger

Frédol lui rappela les aveux qu’il avait faits au cours de son

interrogatoire par l’inquisiteur, le 24 novembre précédent. «Molay

découvrit ses membres décharnés, excoriés et fouillés par les

instruments de torture, et ses os mis à nu. Ce geste expliquait

éloquemment comment on avait pu lui faire dire à lui et aux frères qui

l’entouraient tout ce qu’on avait voulu lui faire dire, et il avait crié

à la foule son innocence et celle des Templiers. A ce spectacle les deux

cardinaux (Bérenger Frédol et Étienne de Suisi) avaient, sans prononcer

une parole, versé des larmes et renoncé à porter la sentence que le pape

leur avait donné mission de prononcer.» En 1310, dans la seule ville de

Paris, 546 Templiers emprisonnés, dont plusieurs avaient fait des aveux,

déclaraient vouloir défendre l’Ordre, parce qu’ils n’y avaient jamais vu

aucun mal.

Mais les aveux obtenus en 1307 par l’inquisiteur et ses commissaires

étaient toujours là, mettant ceux qui les avaient faits dans

l’alternative d’être punis gravement pour les crimes dont ils s’étaient

accusés ou d’être brûlés comme relaps, s’ils reniaient leur confession.

Ces aveux furent mis à profit jusqu’à la condamnation suprême des

chevaliers et de leur Ordre. Le pape Clément V les rappelait lorsqu’il

évoquait à lui l’affaire, nommant pour remplacer les inquisiteurs des

commissaires enquêteurs apostoliques. Ils furent allégués dans les

réunions solennelles qui eurent lieu devant le pape et à Paris à

l’occasion des Templiers; enfin les agents de Philippe le Bel et le plus

important de tous Bérenger Frédol, cardinal de Tusculum, les apportèrent

devant le concile de Vienne pour obtenir des Pères la suppression de

l’Ordre, prélude du supplice de ses principaux religieux.

Avec l’inquisiteur confesseur du roi, le meneur principal de tout le

procès fut l’homme qui, à Anagni, avait porté un coup terrible à la

papauté et que Frédol se préparait à absoudre, le légiste qui, en

ébranlant le droit canon, exaltait le droit monarchique, Guillaume de

Nogaret.

Ce fut en effet pour le conduire qu’il avait reçu la garde du sceau

royal, le 22 septembre 1307; car ce fut au lendemain même de sa

nomination, que fut décidée par le roi l’arrestation de tous les

Templiers (13 octobre 1307).

Guillaume de Nogaret était encore dépassé par un autre légiste, Pierre

du Bois. Celui-ci semble avoir eu l’idée de faire porter sur tous les

biens ecclésiastiques, même sur ceux du pape, la sentence de

confiscation qui se préparait contre le patrimoine du Temple; c’est

Renan qui l’a fait remarquer. «Faire du roi de France le chef de la

chrétienté, sous prétexte de croisade, lui mettre entre les mains les

possessions temporelles de la papauté, une partie des revenus

ecclésiastiques et surtout les biens des ordres voués à la guerre

sainte, voilà le projet avoué de la petite école secrète dont du Bois

était l’utopiste et dont Nogaret fut l’homme d’action.»

Retourner ainsi l’Inquisition contre la Papauté, en faire contre elle

l’instrument de la royauté, n’était pas une entreprise banale.

Clément V, dont l’intelligence était supérieure au caractère, voyait la

solidarité qui existait entre l’Église et les Templiers, menacés

également par l’impérialisme politique et la fiscalité de Philippe le

Bel; il se rendait compte, d’autre part, que les accusations lancées par

Guillaume de Nogaret, petit-fils d’hérétiques, et peut-être hérétique

lui-même, de cœur sinon d’esprit, contre la foi et les mœurs du Temple,

n’étaient qu’un prétexte pour le spolier et le supprimer. Aussi

essaya-t-il de détourner le procès dont le projet lui avait été

communiqué apparemment à la fin de 1306, à la suite du fameux conseil

secret où il avait député les cardinaux Bérenger Frédol et Étienne de

Suisi.

A la suppression projetée du Temple il opposa un projet de fusion des

Hospitaliers et des Templiers dont le programme d’action et les règles

avaient tant d’analogie. Il appela auprès de lui les maîtres des deux

Milices et demanda à celui du Temple, sur ce sujet, un mémoire qui a été

conservé. Ce n’était pas ce que voulait le roi; aussi coupant court au

contre-projet pontifical en préparation, il découvrit brusquement son

plan. Clément V crut pouvoir en arrêter l’exécution en gagnant du temps

et la mort dans l’âme, «_non sine magna cordis amaritudine, anxietate et

turbatione_», il consentit à une enquête sur les Templiers. Philippe le

Bel transforma aussitôt l’enquête en un procès confié à Nogaret et à

l’inquisiteur de France, Guillaume de Paris.

Le premier, par l’arrestation générale des Templiers, le 13 octobre

1307, le second, par la commission générale d’instruire qu’il donna le

22 septembre 1307, et l’instruction qu’il poursuivit jusqu’au 24

novembre, soit en personne, soit par les commissaires qu’il avait

délégués dans la France entière, mirent le pape devant le fait accompli:

l’ouverture du procès, les interrogatoires des Templiers et les aveux

qui en étaient résultés.

En apprenant toutes ces nouvelles, le pape éprouva un sentiment de

colère et d’indignation qui lui dicta sa lettre du 27 octobre 1308 à

Philippe le Bel et l’envoi au roi des deux cardinaux Bérenger Frédol et

Étienne de Suisi, chargés de prendre sous leur garde les personnes et

les biens des Templiers. Clément V annonçait ainsi l’intention de

diriger lui-même l’enquête et il en dessaisissait l’Inquisition quelques

semaines après (déc. 1308). Philippe le Bel lui fit une réponse

cauteleuse d’où il résulta que les prisonniers seraient toujours à la

disposition de l’Église, mais demeureraient dans les prisons royales et

que, d’autre part, leurs biens ne serviraient qu’aux besoins de la Terre

Sainte mais seraient séquestrés et administrés par Bérenger, l’homme du

roi. Le procès entrait, dès lors, dans une phase diplomatique.

Pour réduire les velléités de résistance de Clément V, le roi usa envers

lui de procédés d’intimidation constituant un vrai chantage; il le fit

menacer d’une campagne de pamphlets. «Que le pape prenne garde! écrivait

son âme damnée, le légiste du Bois, il est simoniaque; il donne par

affection du sang, les bénéfices de la Sainte Église à ses proches

parents; il est pire que Boniface qui n’a pas commis autant de

passe-droits; il faut que cela cesse!»

Devant ces menaces, Clément V céda et renvoya l’affaire des Templiers à

un prochain concile œcuménique; en attendant, pour fournir des

éclaircissements et des dossiers à l’auguste assemblée qu’il allait

convoquer, il nomma des commissaires apostoliques à la tête desquels il

mit toujours Bérenger Frédol, pour poursuivre l’enquête sur les

Templiers. Nous ne la suivrons pas, car l’Inquisition n’y jouait aucun

rôle officiel. Mais toute l’affaire avait été montée par elle d’accord

avec «les gens du roi» et sur les instructions de Philippe le Bel.

Ainsi créée par les Souverains Pontifes, moins d’un siècle auparavant,

pour instruire en leur nom les procès d’hérésie, cette institution était

déjà devenue un instrument de règne aux mains du roi de France. C’est ce

que reconnaît l’un de ses récents historiens, M. Ch.-V. Langlois

écrivant dans l’_Histoire de France_ de Lavisse: «Il n’a pas tenu au

Garde des Sceaux de 1307 (Guillaume de Nogaret) que l’_Inquisition

politique_, à la mode des pays du Midi, des princes guelfes d’Italie et

des «Rois catholiques» d’Espagne, ne s’acclimatât chez nous.»

On ne saurait mieux dire que Philippe le Bel et Nogaret sont les

précurseurs authentiques de Philippe II et de Torquemada.

Au cours du XIVe siècle, les rois de France firent de l’Inquisition, qui

était tout d’abord un tribunal essentiellement religieux et pontifical,

une juridiction bâtarde ecclésiastique et canonique par la composition

de son personnel, mais séculière et légiste par ses rapports avec les

Parlements, les «gens du roi» et l’influence prépondérante qu’exerçait

sur sa marche la Couronne.

On le vit bien, en 1322, lorsque comparut devant l’Inquisiteur de

Toulouse Amiel de Lautrec, abbé de Saint-Sernin. Il y était cité, non

plus par l’inquisiteur, mais par le procureur du roi et, lorsqu’il fut

acquitté par elle, le procureur du roi fit appel non pas devant le pape,

chef suprême de l’Inquisition, mais devant la Cour royale la plus haute,

le Parlement de Paris.

Lorsqu’en 1329, Guillaume de Villars, commissaire du roi, s’empara des

Registres de l’Inquisition, le chef de cette dernière protesta non pas

auprès de la Curie, mais auprès du Parlement considéré comme une sorte

de tribunal d’appel de l’Inquisition.

La diminution de puissance que subit la papauté pendant son séjour à

Avignon, et bien plus encore pendant le grand schisme, accentua

l’asservissement de l’Inquisition à la monarchie des Valois. En 1385, à

Reims, l’archevêque et les magistrats municipaux se disputant la

connaissance du crime d’hérésie, finirent par signer entre eux une

transaction, sans même penser qu’il existait, à côté d’eux, dans Reims,

une Inquisition qui avait reçu du pape la mission de réprimer le

blasphème et l’hérésie.

Pendant le grand schisme, l’Université de Paris finit par supplanter

complètement le Saint-Office dans l’examen des doctrines et la

connaissance des crimes d’hérésie. En 1362, prêchant à Châlons dans la

cathédrale, puis dans les églises de Notre-Dame _de Vallibus_ et de

Saint-Alpin, le dominicain Jean dit l’_Eschacier_ avait combattu la

croyance à l’Immaculée Conception et la même doctrine malsonnante avait

été aussi enseignée par un autre dominicain, Jacques _de Bosco_. Ils

furent dénoncés par maître Nicolas de Vertus, augustin, et Jean de

Saint-Médard, l’un et l’autre professeurs de théologie, et par plusieurs

autres personnages ecclésiastiques et laïques.

Une enquête fut faite aussitôt, au nom de l’évêque, par Galhard Frozin,

vicaire général, et frère Nicolas de Vassy, dominicain, subdélégué dans

la ville et le diocèse de Châlons de l’inquisiteur général de France.

Devant le chapitre, les deux inculpés reconnurent la vérité de

l’accusation et ils furent condamnés au nom de l’évêque et de

l’inquisiteur, agissant ensemble d’après la procédure du concile de

Vienne.

Mais lorsqu’en 1387, un dominicain du couvent Saint-Jacques de Paris,

Jean de Montson, eut professé les mêmes doctrines, ce ne fut plus

l’inquisiteur qui le condamna, mais l’Université de Paris qui poursuivit

tous les Frères Prêcheurs de Paris, ou d’ailleurs qui avaient adhéré à

son opinion. C’est elle qui, appuyée par l’évêque et le Chapitre de

Paris, mena l’affaire avec une telle vigueur que tous les principaux

partisans de Montson et lui-même furent excommuniés par trois cardinaux

au nom du pape d’Avignon, Clément VII. Au cours de ce procès,

l’Inquisition n’intervint pas et cependant il s’agissait d’un religieux

de l’ordre qui avait la charge de l’Inquisition; ce qui nous indique à

quel point l’Université l’avait supplantée dans son rôle de gardienne,

contre toutes les hérésies, de l’orthodoxie.

En réalité, elle n’avait plus de vraie vie que celle que lui donnait le

gouvernement royal ou le parti au pouvoir lorsque, pour mieux perdre un

adversaire, ils estimaient utile de le faire tomber sous une

condamnation pour hérésie portée par le Saint-Office. Nous en voyons un

cas curieux dans le procès qui fut fait par l’Inquisition, en 1381, à

l’ancien prévôt de Paris, Hugues Aubriot.

Le 21 janvier 1381, Aymeric de Magnac, évêque de Paris, Pierre Godefroy,

official de la curie épiscopale, et le dominicain Jacques de Morey,

inquisiteur de France, le citèrent devant le tribunal de l’Inquisition

sous l’inculpation «d’hérésie, de bougrerie, d’être sodomite et faux

chrétien». Après avoir essayé de résister en s’appuyant sur la Cour,

Aubriot se constitua prisonnier le 1er février suivant.

L’accusation fut soutenue avec acharnement par les délégués de

l’Université de Paris, tandis que le duc de Bourgogne, Philippe le

Hardi, oncle du jeune roi Charles VI, plusieurs nobles de Bourgogne et

le premier président du Parlement, Philibert Paillart, le défendaient.

Finalement, le vendredi 17 mai 1381, devant le grand portail de

Notre-Dame, sur un échafaud élevé pour la circonstance, Aubriot dut

faire amende honorable en présence de 40.000 personnes, parmi lesquelles

il y avait de nombreux étudiants; puis il fut condamné à la prison

perpétuelle par l’inquisiteur et ramené dans les cachots de l’évêché. Au

mois de mars suivant (1382) l’insurrection des Maillotins le délivra et

il s’enfuit auprès du pape d’Avignon, Clément VII, qui cassa la sentence

de l’inquisiteur et le laissa en liberté.

Par la nature des crimes visés comme par la qualité des juges, cette

cause semble intéresser la foi et les mœurs; en réalité, si l’on

considère les antécédents du prévôt, ses ennemis, les circonstances de

son arrestation et de sa condamnation, on voit que l’Inquisition fut

contre lui l’instrument d’un parti et lui fit un procès politique.

Aubriot avait été nommé prévôt royal de Paris, lorsque, après la

tentative manquée d’Étienne Marcel, Charles V avait supprimé la charge

élective de prévôt des marchands pour placer à la tête de la capitale un

fonctionnaire royal nommé par lui et ne relevant que de lui. Pendant

tout le règne de Charles V, il avait réfréné les aspirations communales

des Parisiens soutenus par l’Université et il avait été l’homme du roi.

Or il avait eu parfois la main dure et à plusieurs reprises, maîtres et

étudiants avaient porté plainte contre lui au souverain.

Après la mort de Charles V (1380), sa puissance ne fut plus la même.

Pendant la minorité du jeune Charles VI, le pouvoir passa aux princes,

frères du feu roi qui s’empressèrent de renvoyer les petites gens avec

lesquelles Charles V avait gouverné. Le chancelier Pierre d’Orgemont dut

se retirer, dès septembre 1380, suivi bientôt de Jean Le Mercier, ancien

trésorier des guerres et conseiller des aides.

Le moment sembla propice à l’Université pour satisfaire ses rancunes

contre le prévôt royal. Elle commença par le traduire devant le

Parlement de Paris, en se plaignant des violences qu’elle avait subies,

de sa part, le jour des obsèques de Charles V; mais s’étant aperçue de

la faveur que lui témoignaient plusieurs membres de cette cour

souveraine et surtout son président, Paillart, Bourguignon comme lui,

elle crut plus habile de porter l’attaque devant l’Inquisition; et elle

lui intenta un procès d’hérésie.

De ce simple exposé il ressort que la mise en accusation de Hugues

Aubriot, son jugement, sa condamnation et sa réhabilitation furent

provoqués par la politique. C’était le prévôt de Paris, hostile à ses

privilèges et immunités que l’Université poursuivait avec tant de haine;

c’était l’ami de Charles V que réhabilitait Clément VII. Dans cette

affaire, comme dans celle des Templiers, l’Inquisition avait été

l’instrument de haines politiques et non la gardienne de l’orthodoxie.

Le procès de Jeanne d’Arc est une nouvelle preuve de l’asservissement au

pouvoir civil de l’Inquisition sur son déclin; il rappelle, sur

plusieurs points, celui des Templiers.

Quand Jean de Luxembourg se fut fait livrer Jeanne d’Arc par le bâtard

de Wandomme qui l’avait faite prisonnière à Compiègne, il refusa tout

d’abord de la livrer aux Anglais, l’Université de Paris la réclamant de

son côté pour l’Ordinaire. Mais l’Ordinaire du lieu sur lequel la

Pucelle avait été prise, Cauchon, évêque de Beauvais, insista pour

qu’elle fût livrée aux Anglais et Jean de Luxembourg la vendit pour

10.000 florins. Qu’allaient faire les Anglais de cette femme qui leur

avait fait tant de mal et qu’ils avaient tenu à avoir en leur pouvoir?

Ils auraient pu la mettre à mort en invoquant n’importe quel prétexte;

ils aimèrent mieux lui faire faire un procès religieux aboutissant à une

condamnation canonique portée au nom de l’Église et de Dieu lui-même;

car cette condamnation ferait tomber ce prestige merveilleux que la foi

lui avait donné; cette envoyée de Dieu, dépositaire des secrets du ciel,

dont les foules baisaient les habits, ne serait plus, après sa

condamnation, qu’une aventurière, en rupture de ban, déclarée coupable

par l’Église d’avoir violé les lois les plus élémentaires de la morale

divine et humaine.

Pour monter ce procès, ils avaient un homme tout trouvé, l’Ordinaire du

lieu où Jeanne avait été prise, prélat tout dévoué à l’Angleterre,

Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.

Il avait été toujours du parti bourguignon. En 1413, chanoine de Reims

et de Beauvais, il s’était mis, à Paris, à la tête de l’émeute

cabochienne. En 1414, il avait été, au concile de Constance,

l’ambassadeur de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, et y avait pris la

défense du franciscain Jean Petit, l’apologiste de l’assassinat du duc

d’Orléans. Il avait été comblé de bénéfices par l’intervention de

l’Université de Paris, entièrement acquise au parti bourguignon. Élu

évêque de Beauvais, sur la recommandation de l’Université, il fut

installé dans son diocèse par Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Lorsque

le traité de Troyes eut fait du roi d’Angleterre l’héritier présomptif

du roi de France, il servit le parti anglais; ce qui lui valut d’être à

la fois l’exécuteur testamentaire de Charles VI et le conseiller du

jeune roi d’Angleterre, Henri VI. Lorsque les Français entrèrent à

Beauvais (1429) il se retira à Rouen où il faisait partie du grand

conseil du duc de Bedford, régent d’Angleterre et vice-roi de Normandie.

Les Anglais ne pouvaient pas confier à un prélat plus dévoué à leurs

intérêts le procès de Jeanne d’Arc. Il en accepta la direction en se

faisant donner par le chapitre de Rouen, le siège étant vacant, le

pouvoir d’exercer à Rouen sa juridiction d’évêque de Beauvais sur Jeanne

d’Arc (28 décembre 1430).

L’Inquisition s’était déjà intéressée à l’affaire. En apprenant que la

Pucelle avait été faite prisonnière et était aux mains du duc de

Bourgogne, deux agents de l’Inquisiteur de France, Le Fourreur et

Hébert, avaient écrit à ce dernier pour lui demander qu’on la fît

comparaître devant eux. «Usant des droits de notre office, de l’autorité

à nous commise par le Saint-Siège de Rome, nous requérons instamment et

enjoignons, en faveur de la foi catholique, sous les peines de droit, au

dessusdit et à toute personne, de quelque état, condition, prééminence

et autorité qu’elle soit, le plus tôt que sûrement et convenablement se

pourra faire, d’envoyer et amener prisonnière par devers nous la dite

Jeanne soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant l’hérésie,

afin de comparaître devant nous contre le procureur de la sainte

Inquisition et pour répondre et procéder comme de raison, au bon

conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l’Université de

Paris et autres notables étant par de çà.»

D’après ce texte, dès le 26 mai 1430, l’Inquisition de France avait

manifesté son intention de juger elle-même Jeanne à Paris avec les

lumières et le concours des maîtres de l’Université. C’était donc en

opposition formelle à cette prétention que Cauchon instituait le procès

à Rouen, avec l’autorisation du Chapitre de cette ville.

Il le poursuivit pendant plusieurs audiences, nommant des assesseurs,

ordonnant des enquêtes préparatoires sans paraître se soucier de

l’Inquisition. La première séance ayant eu lieu le 9 janvier, ce ne fut

que le 17 février, l’après-midi, que le vicaire général de l’Inquisition

à Rouen fut invité par Cauchon à prendre part au procès. «Ce même jour

de lundi, vers quatre heures de l’après-midi, sur notre requête,

comparut dans notre maison d’habitation vénérable et discrète personne

maître Jean Le Maistre, de l’ordre des frères Prêcheurs, vicaire du

seigneur inquisiteur du royaume de France et par lui député en la cité

et diocèse de Rouen.»

L’inquisiteur de France était alors Jean Graverent prieur du couvent

Saint-Jacques de Paris. Au moment où s’ouvrait le procès de Jeanne, il

en instruisait lui-même un autre à Coutances, celui de Jean Le Couvreur,

bourgeois de Saint-Lô; c’est pourquoi Cauchon appelait à sa place son

délégué à Rouen, Jean Le Maistre.

Celui-ci semble avoir été peu empressé à répondre à l’appel de Cauchon.

Il allégua que le procès relevant du diocèse de Beauvais, et ne se

faisant à Rouen que par une permission spéciale de chapitre, il se

demandait s’il pouvait y prendre part n’ayant aucune délégation de

l’Inquisiteur pour Beauvais: Cauchon dut demander à Graverent pour Le

Maistre une délégation spéciale pour le procès de Jeanne et il l’obtint;

aussi Le Maistre assista désormais aux audiences et prit part à la

condamnation.

Ainsi le procès de Jeanne fut bien un procès inquisitorial dirigé

d’après les prescriptions du concile de Vienne par l’Ordinaire, Cauchon,

et l’inquisiteur Jean Le Maistre. Or ce qui frappe, quand on lit le

procès-verbal du procès, c’est le rôle de second plan qu’y joue le

vice-inquisiteur. C’est l’évêque de Beauvais qui dirige tous les débats

et mène l’affaire et Jeanne le proclama elle-même, lorsqu’elle lui lança

cette apostrophe: «Évêque, c’est par vous que je meurs!» Dans les

procès-verbaux des séances, Jean Le Maistre est mentionné simplement,

sans rang spécial, au milieu des assesseurs et des docteurs formant le

tribunal. Lorsque, le 13 mars 1431, ayant reçu commission régulière de

Graverent, il a désigné le promoteur et le notaire de l’Inquisition

chargés de suivre avec lui le procès, Jean Le Maistre choisit ceux-là

mêmes qui avaient été déjà institués, à ce titre, par Cauchon: comme

promoteur, d’Estivet, chanoine de Bayeux et de _Beauvais_, homme de

confiance de son évêque, et Jean Massieu comme notaire. Ce fut seulement

dans «le procès d’office» lequel commença le 26 mars que le tribunal fut

dit présidé par Cauchon et par le vicaire de l’Inquisiteur. La citation

à entendre la sentence définitive fut faite au nom de l’un et de l’autre

et le jugement également rendu par l’un et par l’autre.

Ce qui est encore plus évident que le rôle secondaire du

vice-inquisiteur dans un procès essentiellement inquisitorial, c’est

l’influence qu’y exerça le pouvoir civil représenté par le duc de

Bedford. Sans doute, il n’y parut pas officiellement, mais il le

dirigeait par Cauchon qui joua dans le procès de Jeanne d’Arc le même

rôle que l’inquisiteur Guillaume de Paris et le cardinal Bérenger Frédol

dans celui des Templiers. C’est ce que proclame l’un de nos historiens

qui se sont occupés de cette affaire et qui a une tendance marquée à en

atténuer non l’injustice, mais l’irrégularité, M. Pierre Champion.

«C’est le conseil anglais de Bedford, écrit-il, qui désigna Cauchon afin

qu’il réclamât Jeanne comme sorcière, et qui fournit les 10.000 livres

nécessaires à son achat. Encore que Bedford n’ait paru qu’une fois dans

le procès et dans une singulière attitude pour un noble duc, encore

qu’il semblât avoir passé la main au cardinal Beaufort, ce prélat

violent et orthodoxe, il n’est pas douteux que Bedford ait conduit

personnellement toute l’affaire. On reconnaît partout son esprit

puissant; on retrouve ses créatures parmi les juges: Pasquier de Vaux,

son chapelain, Jean Ponchon, qui représentera le chapitre de Rouen en

son nom, Jean Bruillot qui le haranguera afin qu’il ne sacrifiât pas le

chapitre de Rouen à ses chers Carmes... Quand on voit le gouvernement

anglais acheter à un prix considérable la Pucelle aux Bourguignons,

faire les frais du procès, quand on sait que le 3 janvier 1431 le

conseil écrit: «C’est notre intention de revoir et reprendre par devers

nous icelle Jeanne, si elle n’était pas convaincue et atteinte des cas

susdits», il est hors de doute que l’affaire que les Anglais feront

instruire le sera bien en leur nom.»

Les cas de pression gouvernementale sur les juges qui n’étaient pas

assez zélés sont prouvés; un témoin Houppeville a dit des juges que «les

uns agirent en faveur des Anglais et les autres par crainte.»

L'Inquisition médiévale · 第 15 / 16 段