Dans les savantes études qu’il a consacrées, dans l’_Histoire littéraire

de la France_ aux «Écrivains juifs français» du XIVe siècle, Renan nous

rappelle que, chassés de France par Philippe le Bel, désireux avant tout

de s’approprier leurs richesses, malgré le droit canon, «les juifs

trouvèrent un asile dans les terres qui allaient devenir papales

(Avignon et le Comtat), dans le comté d’Orange, en Provence et en

Catalogne. «Vers le milieu du siècle, ajoute-t-il, nous rencontrerons

des étudiants juifs à Montpellier. L’arabe était enseigné par eux à

Arles, à Tarascon, à Perpignan. Le roi Robert d’Anjou était

l’instigateur de ce travail. Nous trouverons un grand nombre d’auteurs

hébreux qui lui dédient leurs ouvrages (par exemple Schemariah de

Nègrepont); c’est pour lui que Calonyme fit des traductions en latin.»

Parmi ces Juifs, dont Robert d’Anjou était le mécène, figurait Lévi de

Bagnols, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie: «Les papes

d’Avignon, dit Renan, faisaient grand cas de ses travaux astronomiques.»

Dans ces conditions, les inquisiteurs n’eurent à s’occuper des Juifs que

lorsque, par leurs écrits, ils attaquaient l’Église ou bien lorsque

s’étant convertis, ils devenaient par leur baptême des justiciables de

l’Église pour tout ce qui regardait la foi qu’ils venaient d’adopter

librement, et en particulier pour le cas d’apostasie.

Autant en effet l’Église reconnaissait aux juifs le droit d’être et de

demeurer librement juifs, autant elle redoutait de les voir s’infiltrer

chez elle sous le couvert d’une conversion simulée. Elle craignait

d’être corrompue par cette immixtion sournoise d’éléments étrangers et

d’exposer ses fidèles aux entreprises d’ennemis prenant les fausses

apparences de frères. Aussi surveillait-elle la sincérité des Juifs

convertis et quand elle avait des raisons d’en douter, elle leur

appliquait les pénalités sévères qui frappaient les apostats; car le

Juif converti qui demeurait Juif dans sa foi était le renégat de son

propre baptême, c’est-à-dire un apostat. Punition d’une tromperie, moyen

de défense contre une sournoise pénétration juive, tel fut le caractère

des mesures inquisitoriales qui furent portées contre les Juifs relaps.

Reconnaissons, d’autre part, que plusieurs de ces conversions étaient le

fait non d’une simulation mais de la terreur. A maintes reprises, les

populations médiévales, dans tous les pays, manifestèrent la haine la

plus féroce contre les Juifs; à la suite de crimes commis par tels

d’entre eux ou d’accusations calomnieuses propagées par la crédulité,

elles firent de grands massacres, des pogroms, dirions-nous, de juifs;

et beaucoup d’entre eux ne purent conserver la vie qu’en se faisant

chrétiens. Que la paix revenue ils aient rejeté un christianisme qui

n’avait été pour eux qu’un abri contre l’assassinat, on le comprend; et

dans ce cas, semble excessive l’application qu’on leur faisait des

pénalités frappant les relaps.

En 1268, Clément IV ordonna aux Inquisiteurs de poursuivre les Juifs

convertis retournés à leurs erreurs; cette bulle fut renouvelée par

plusieurs de ses successeurs, Grégoire X, Nicolas III et Nicolas IV.

Elle était assurément appliquée puisque, en 1285, un dominicain,

Guillaume d’Auxerre, s’intitulait «Inquisiteur des hérétiques et Juifs

apostats de France.» Dans son _Bullaire de l’Inquisition française_, M.

Vidal nous présente plusieurs procès engagés par l’Inquisition contre

des Juifs convertis au christianisme, revenant au judaïsme.

Le 7 avril 1338, Benoît XII ordonnait à toute personne revêtue d’une

autorité civile ou religieuse de prêter main-forte à Raimond Raboti,

bénédictin du monastère de Saint-Eutychius, au diocèse de Spolète, et à

Laurent Raimbert, citoyen d’Avignon, chargés par le sénéchal de

Provence, Jean Badas, d’arrêter un espagnol nommé Alfonse Dias, «_qui

olim de judaismo ad fidem conversus, catholicam et sacri baptismatis

gratiam consecutus, postmodum, instigante diabolo... in errorem judaicae

caecitatis pristinum, tamquam canis ad vomitum... est subversus_.» Dias

s’était réfugié parmi les Juifs du Dauphiné ou de Savoie.

Une autre bulle de Clément VI (31 janvier 1343), nous montre un juif

relaps achetant, pour arrêter son procès, le notaire et commissaire de

l’Inquisition Menet de Robécour, chanoine de Montréal. Ce juif, Jean de

Lombers, avait été dénoncé comme relaps par Amiel Massol, Durand Ros,

Raymond de _Ulmo_, Jacques _Matfredi_ de Graulhet, Jean de _Cunho_ de

Puybegon, Guillaume Texier et Jean des Breuils, clercs et laïques des

diocèses de Castres et d’Albi. Cité, Jean de Lombers, au lieu de

comparaître, avait acheté Menet, lequel incarcéra les délateurs et les

soumit à la question pour leur faire retirer leur déposition. N’ayant

rien pu obtenir de ces témoins, Menet avait interpolé le texte de leurs

déclarations. C’est de leur prison où ils étaient détenus depuis la Noël

que ces témoins en appelaient au Saint-Siège; le pape ordonna à l’évêque

de Carcassonne de les entendre. Il est à croire que la plainte de ces

témoins ainsi emprisonnés, était fondée; car ils furent mis en liberté

et quelque temps après, Menet de Robecourt n’était plus commissaire et

notaire de l’Inquisition; mentionnant une procédure de lui, une bulle du

13 juin de la même année le désigne comme _ayant été_ commissaire et

notaire de l’Inquisiteur.

Le 30 septembre 1359, Innocent VI chargea le franciscain Bernard Dupuy,

inquisiteur de Provence, de rechercher les Juifs relaps qui s’étaient

réfugiés en d’autres pays. Ces pays c’étaient les royaumes de Castille

et d’Aragon puisque c’est à leurs rois que le pape recommandait la

mission de Pierre Dupuy. Une inquisition de même genre fut confiée par

Urbain V, le 26 juin 1364, au successeur de Pierre Dupuy, le franciscain

Hugues de Cardillon; elle devait porter sur la région de Carpentras, la

Savoie, le Valentinois et le Diois; car c’est auprès des seigneurs de

ces pays que le pape accréditait l’inquisiteur. En 1391, l’inquisiteur

de Carcassonne, Pierre de _Baucheyo_, poursuivait toujours les juifs

relaps puisque son vicaire, Bernard de Gaillac, en condamnait un à

Montpellier. Enfin en nommant, le 30 août 1409, le franciscain Pons

Feugeyron inquisiteur d’Avignon, du Dauphiné, de Provence et du Comtat

Venaissin, le pape nouvellement élu au concile de Pise, Alexandre V, lui

rappelait qu’il devait poursuivre les juifs convertis qui retournaient

au judaïsme.

L’Église s’est toujours efforcée de réagir contre les poussées de haine

qui entraînaient le peuple chrétien à des actes de violence contre les

juifs. Les inquisiteurs pouvant être emportés eux-mêmes dans ce

mouvement, le Saint-Siège leur rappela à plusieurs reprises les règles

du droit à cet égard. En 1360, les juifs de Provence avaient, dans une

supplique, signalé au pape Innocent VI un certain nombre d’abus de

pouvoir commis par les Inquisiteurs à leur détriment. On ne leur

permettait pas, par exemple, de recevoir copie, à leurs frais, des

procédures dirigées contre eux; on n’observait pas dans les procès où

ils étaient impliqués, le décret du concile de Vienne imposant

l’assistance d’un représentant de l’Ordinaire; la prison préventive

était pour eux aussi dure que l’afflictive, «_duro carceri qui magis ad

penam quam ad custodiam videtur tendere, presumitis mancipare_.» Le pape

prit en considération toutes ces plaintes et ordonna aux inquisiteurs de

tenir beaucoup plus de compte désormais, à l’égard des juifs, des règles

du droit et des lois de l’humanité.

Boniface VIII avait permis de donner aux juifs poursuivis, comme aux

autres inculpés, les noms des témoins à charge quand l’anonymat n’était

pas nécessaire à la sécurité de ces derniers; il est à croire que

parfois on ne tenait pas un compte suffisant de cette bulle. Grégoire XI

en renouvela les prescriptions le 1er juin 1372. Quelques années plus

tard, le 15 avril 1383, le pape d’Avignon retirait à l’Inquisition la

connaissance des procès dans lesquels seraient engagés des juifs pour

les confier aux Ordinaires apparemment plus cléments parce qu’ils

étaient mêlés davantage au monde. Ce fut l’objet d’une lettre qu’il

écrivit aux provinces ecclésiastiques de Sens, de Rouen, de Reims et de

Lyon. D’autre part, il permit la présence de juifs parmi ces _probi

viri_ qui assistaient les inquisiteurs pour peser les témoignages et

donner des consultations sur les cas litigieux.

Beaucoup d’hérésies versaient dans la sorcellerie et la magie, surtout

celles qui, comme les Lucifériens, se vantaient de conjurer les

maléfices de Satan en l’évoquant et en lui rendant un culte. Ces

pratiques magiques se multiplièrent surtout lorsque traquées, les sectes

devinrent occultes; en leur sein, certains de leurs adeptes, hommes et

femmes, essayaient de prendre un crédit tout particulier en faisant

croire que des pratiques de magie les mettaient en rapports avec

l’au-delà. Dans les milieux populaires la superstition attribua une

puissance fort grande aux sortilèges et aux pratiques de magie; de là,

la multiplication des sorciers.

L’Église avait de tout temps poursuivi ces pratiques, car outre qu’elles

étaient superstitieuses, elles tombaient facilement dans la plus

grossière obscénité; des scènes orgiaques et libidineuses avaient lieu

souvent dans les réunions mystérieuses de ces sectes.

Une fois fondée, l’Inquisition partagea avec l’épiscopat la répression

de la magie, des sortilèges et de la sorcellerie. Quand ce n’étaient que

pratiques superstitieuses ou immorales, les curies épiscopales

intervenaient, mais dès que quelque hérésie s’y mêlait, l’Inquisition

instrumentait. C’est ce que précisa le pape Alexandre IV dans sa bulle

du 9 décembre 1257. Jean XXII activa la guerre contre la sorcellerie qui

avait pris un développement inquiétant. En son nom, le cardinal

Guillaume Pierre Godin ordonna, le 22 avril 1320, à l’inquisiteur de

Toulouse de poursuivre tous les devins, adorateurs des démons et autres

faiseurs de sortilèges, et en 1330, le pape lui-même remit aux

inquisiteurs des provinces de Toulouse et de Narbonne la répression de

toutes ces pratiques criminelles: invocation des démons et conclusion

avec eux de pactes sacrilèges, fabrication et baptême de petites images

de cire, envoûtements et autres pratiques de sorcellerie, profanation

des sacrements de l’Église et surtout de l’Eucharistie, dans les

pratiques de magie. «Le pontife ne distinguait plus entre la

superstition et l’hérésie; tout était désormais considéré comme des

attentats contre la foi, et c’est le châtiment des hérétiques qui était

désormais réservé à tous les sectateurs de la sorcellerie.» Les nombreux

cas de sorcellerie qui figurent dans le _Bullaire de l’Inquisition

française_ nous prouvent combien grande sur ce terrain était l’activité

des inquisiteurs stimulés par les papes.

Le 28 juillet 1319, Jean XXII ordonnait à l’évêque de Pamiers, Jacques

Fournier, qui faisait fonction d’inquisiteur dans son diocèse, de

poursuivre «trois enfants de Bélial», Pierre Azéma, prêtre, Pierre

Ricard, de l’ordre des Carmes et Galharde Enquede, de Montgaillard,

inculpés de fabrication d’images superstitieuses, d’incantations, de

consultations de démons, de fascinations, de maléfices et autres

pratiques superstitieuses. Nous ne connaissons pas les péripéties de ce

procès, mais on sait qu’un moine, Pierre Ricard, fut condamné pour

sorcellerie, à Pamiers, le 17 janvier 1329. En juin 1320, un prêtre

était inculpé de sorcellerie avec plusieurs complices et détenu à

Carcassonne; le pape enjoignit au sénéchal de les remettre à deux de ses

familiers, Gailhard de Mazerolles et Pierre de la Penne, qui les lui

remettraient pour être jugés, avec les pièces du procès fait à

Carcassonne.

Le procès de Jean l’Archevêque, sire de Parthenay, qui fut commencé par

l’inquisiteur de Tours et passionna l’opinion par les incidents qui s’y

mêlèrent, était un procès de sorcellerie. On l’accusait de fabrication

d’images de cire et d’incantations diaboliques pour gagner les faveurs

d’une dame. En 1327, c’était un moine cistercien de Valmagne au diocèse

d’Agde, Raymond Miquel, qui était accusé d’adorer le démon. Jean XXII

évoqua le procès à la curie et demanda à l’évêque de Béziers d’y faire

conduire ce moine sous bonne garde.

L’inquisiteur de Paris, Aubert de Châlons, rivalisait de zèle avec ses

collègues du Midi. En 1330, il intenta une poursuite à maître Anselme de

Gênes, chirurgien à Paris, et à Réginald de Cravant, clerc du diocèse

d’Auxerre pour hérésie et sorcellerie.

Avant de succéder, en 1334, à Jean XXII, Jacques Fournier comme évêque

de Pamiers puis de Mirepoix, avait fait plus que de s’intéresser à

l’Inquisition; il avait été inquisiteur en même temps qu’évêque et il

s’était occupé des sorciers et des occultistes. Il n’est donc pas

étonnant que, devenu pape sous le nom de Benoît XII, il ait donné une

attention toute particulière à ces questions de magie. Le 24 avril 1335,

il demandait à l’évêque de Paris, Guillaume de Chanac de lui envoyer

tout le dossier d’un clerc originaire de L’Hay, Garin, incarcéré par

ordre de Hugues de Besançon, prédécesseur de Chanac, et inculpé «_super

diversis horrendis sortilegiis, maleficiis et erroribus_.» Sur les

terres du comte de Foix, Gaston II, auxquelles il continuait de

s’intéresser particulièrement, il faisait arrêter Pierre de Coarraze,

Nicolas de Saint-Boé, Lespaylier de Solas et Divinus de Salies, vivement

suspects de maléfices et invocations aux démons, et il demandait qu’on

les lui envoyât en Avignon. Ils y étaient encore en prison l’année

suivante; l’inquisiteur Guillaume Lombard poursuivait leur procès.

Les montagnes de Béarn et de Bigorre devaient abonder en sorciers et en

magiciens si nous en jugeons par les lettres qu’écrivait à leur sujet

Benoît XII au comte de Foix et à l’évêque de Tarbes.

Il se passait des choses aussi étranges dans les montagnes de Limoux et

de Pamiers. Un clerc de Rieux, Guillaume de Mousset, dit le bâtard de

Mousset, et plusieurs cisterciens de l’abbaye voisine de Boulbonne,

Raymond Fenouil, Arnaud Gifre, Bernard Aynier et Bertrand de Cahuzac, se

livraient à l’alchimie pour qu’elle révélât un trésor à leur cupidité.

Mousset leur apprit qu’il connaissait près de Limoux une montagne

enchantée dans les flancs de laquelle il y avait un trésor enchanté,

gardé par une magicienne.

Pour parvenir à cette montagne, gagner cette magicienne et enlever ce

trésor, il fallait une statue de cire parlante que l’on devait baptiser.

Cette statue, achetée par Guillaume, fut apportée à Pamiers, chez un

certain Pierre Garaud et de chez Garaud, Raymond Fenouil la transporta

lui-même au monastère de Boulbonne, où il la posa sur l’autel de

Sainte-Catherine. Les moines qui n’étaient pas dans le secret l’y

laissèrent, puis Raymond la rapporta à Pamiers chez Garaud. Ces

religieux poussèrent l’audace jusqu’à confier à leur abbé Durand la

statue enfermée dans une corbeille avec neuf aiguilles qui devaient

servir à la transpercer. Raymond Fenouil garda plusieurs jours un rituel

contenant le formulaire du baptême; il le tenait d’un clerc de l’église

de Montaut, auquel il demanda du Saint-Chrême de cette église, sans

pouvoir d’ailleurs l’obtenir. Qu’advint-il de la statue de cire, des

aiguilles et du baptême? le fit-on et eut-on du Saint-Chrême? mais

surtout que devinrent la montagne enchantée, le trésor et la magicienne?

Nous ne le savons pas, car la lettre de Benoît XII ne parle que d’une

enquête à faire sur ces faits, encore plus projetés que réalisés. Une

lettre écrite, six mois après, par le pape à l’abbé de Boulbonne (23

juillet 1340) pour l’exciter à mener rondement le procès, ne nous

renseigne pas davantage.

Sous Alexandre V, eut lieu un procès de magie qui était aussi curieux.

Quoique bons catholiques, croyant à tous les articles de la foi, allant

à la messe et recevant leur Créateur, une fois l’an, trois citoyens de

Narbonne Pierre Olive, Jean Guillem et Arnaud Peynore exposaient au pape

qu’ils avaient eu recours à un nécromancien; mais c’était pour le bien

commun. Ils voulaient, par des incantations, rectifier le cours de

l’Aude qui longeait la Cité de Narbonne et passait sous le pont qui

l’unit au Bourg, afin d’éviter de dangereuses incursions de l’Aude dans

la ville; ce qui nous prouve, en passant, que le cours d’eau était déjà

un torrent, en 1411 et même bien longtemps avant.

Il fallait, pour y parvenir, briser un gros rocher qui obstruait le

cours de la rivière et pour cette œuvre difficile mais utile, nos trois

citoyens comptaient que le nécromancien leur procurerait le puissant

concours du démon.

Mais l’Inquisition veillait à l’observation des bulles d’Alexandre IV et

de Jean XXII; elle cita en sa maison de la Cité de Carcassonne les trois

citoyens de Narbonne. Obéissants, «_ut filii obedientie_», ils s’y

rendirent tous les trois _unanimiter_: mais ils étaient aussi

procéduriers qu’obéissants et quand l’inquisiteur les eut interrogés ils

ne voulurent pas répondre, l’official de Narbonne étant seul qualifié

pour connaître l’affaire, puisque aucune hérésie ne s’y trouvait

impliquée.

L’inquisiteur ne fut pas de cet avis et il commença par extorquer aux

comparants de l’argent pour payer la procédure déjà engagée. Mais

ceux-ci n’entendaient pas payer toujours, en attendant que l’official et

l’inquisiteur s’étant mis d’accord, l’affaire pût être réglée, et ils

demandaient au pape de trancher la question de compétence. Alexandre V

se montra débonnaire, plus assurément que ne l’eussent été Benoît XII et

Jean XXII: il chargea l’abbé de Saint-Gilles de prononcer entre

l’inquisiteur et l’official, et puis, d’absoudre _ad cautelam_ les trois

Narbonnais de la sentence d’excommunication, si elle tombait sur eux de

l’official ou de l’inquisiteur.

Cette lettre d’Alexandre V, comme celle de Martin V introduisant un Juif

parmi les _probi viri_ dans les procès inquisitoriaux où leurs

coreligionnaires étaient impliqués, marquent un singulier adoucissement

de l’Inquisition. Elle est à son déclin vers 1430 et si elle persiste

encore, condamnant encore des _Fraticelli_, en Italie, et Jeanne d’Arc,

en France, ce n’est pas d’elle ni même de l’Église qu’elle tire sa vie,

mais du pouvoir civil qui l’a accaparée pour en faire, à son profit, un

instrument de domination.

CHAPITRE VII

L’INQUISITION ASSERVIE PAR LE POUVOIR CIVIL

SOMMAIRE.--Philippe le Bel et l’Inquisition méridionale.--Bernard

Délicieux.--Le procès des Templiers et l’Inquisition de France.--Le

cardinal Bérenger Frédol.--Les Templiers à la question.--Procès

inquisitoriaux au XIVe siècle.--Hugues Aubriot.--Procès de Jeanne d’Arc:

Cauchon, les Anglais et l’Inquisition.

L’établissement et le fonctionnement de l’Inquisition, au XIIIe siècle,

avaient suscité de sérieuses oppositions non seulement de la part des

hérétiques, déclarés ou cachés, qu’elle menaçait directement, mais aussi

de populations qui, même orthodoxes, avaient des relations avec les

hérétiques, de magistrats civils qui voyaient à côté d’eux une

organisation aussi redoutable, prétendant disposer d’eux, et même de

communes craignant pour l’indépendance du pouvoir civil, la

toute-puissance de cette nouvelle institution. De là des conflits et des

troubles qui jalonnent, en France et en Italie surtout, mais aussi en

d’autres pays, l’histoire de l’Inquisition.

Elle ne fonctionnait régulièrement que depuis huit ans lorsqu’à la suite

d’exécutions ordonnées par les inquisiteurs Arnaud Cathala et Guillaume

Pelhisso, plus de 300 personnes se révoltèrent contre eux à Albi. Deux

ans après (1235), à Toulouse, les consuls eux-mêmes se mirent à la tête

de leurs concitoyens pour expulser les Frères Prêcheurs et

l’inquisiteur; on fit de même à Narbonne où le couvent dominicain fut

envahi et les registres de l’Inquisition déchirés. Une intervention de

Grégoire IX auprès du comte Raymond VII, ramena les Prêcheurs à Toulouse

en 1237.

Vers 1280, à Carcassonne, se forma contre l’Inquisition une violente

opposition au sein de la bourgeoisie qui craignait pour les libertés

communales et la liberté individuelle de chacun surtout depuis que

quiconque s’opposait à la volonté des inquisiteurs, était considéré

comme fauteur d’hérésie ou même hérétique et tombait sous la menace des

peines réservées à ces catégories de personnes. Sous la conduite d’un

haut dignitaire de l’Église, apparenté à la haute bourgeoisie de la

ville, Sanche Morlane, archidiacre de Carcassonne, se noua un complot

ayant pour objet de prendre et saisir les registres des inquisiteurs sur

lesquels figuraient nombre de suspects pouvant, à ce titre, monter

quelque jour sur le bûcher. Le projet fut éventé et l’un des

conspirateurs avoua; des poursuites furent engagées par l’Inquisiteur.

Mis en cause, l’archidiacre paya d’audace et porta plainte au pape;

d’autre part, les consuls en appelèrent au roi. Sanche Morlane et les

consuls reprochaient à l’Inquisition de ne pas se limiter aux poursuites

contre les hérétiques, mais d’établir un régime de suspects en menaçant

quiconque ne lui était pas dévoué.

Ces plaintes fournirent à Philippe le Bel l’occasion qu’il cherchait

d’intervenir. Fier de son autorité royale et désireux de la défendre

contre toute immixtion pontificale, comme allait le prouver son violent

conflit avec Boniface VIII, il ne pouvait pas voir d’un bon œil ces

tribunaux inquisitoriaux portant des jugements redoutables au nom de

l’autorité spirituelle et obligeant, sous peine d’excommunication,

l’autorité temporelle à les exécuter sans discussion. La domination du

Saint-Siège que redoutait le roi, n’avait pas d’instrument plus

redoutable que l’Inquisition, surtout depuis que le Catharisme étant

définitivement vaincu, elle avait singulièrement étendu ses attributions

et son action.

Abolir l’Inquisition était difficile; à le tenter on risquait de passer

pour fauteur d’hérésie. Plus habile, Philippe le Bel crut que le mieux

était de mettre sur elle la main du roi, en la contrôlant, en prenant

une part de plus en plus grande à ses jugements, en discutant leur

exécution; et lorsque ce serait accompli, faire un pas de plus et

l’asservir au pouvoir royal pour faire de cette institution de la

toute-puissance pontificale l’instrument des volontés royales. Les abus

de l’Inquisition, dénoncés par la bourgeoisie et même le clergé

séculier, allaient être exploités dans ce sens par Philippe le Bel.

Accueillant la plainte des consuls de Carcassonne, il fit défense à son

sénéchal d’emprisonner personne à la demande des inquisiteurs à moins

que ce ne fussent des hérétiques manifestes. Bientôt après, il annonça

la prochaine arrivée en Languedoc d’enquêteurs royaux qui remédieraient

aux abus. Puis, il décréta qu’aucun juif converti ne pourrait être

arrêté comme hérétique ou relaps, sur réquisition des inquisiteurs, sans

que les motifs de l’arrestation eussent été examinés par le sénéchal ou

le bailli royal (1295).

Cette dernière mesure, extension des deux premières, équivalait à

imposer l’exequatur royal comme condition préliminaire de toute

poursuite inquisitoriale.

L'Inquisition médiévale · 第 13 / 16 段